Deerhunter: « Why Hasn’t Everything Already Disappeared? »

Le leader de Deerhunter, Bradford Cox, est un authentique génie de la pop allumée, il l’a prouvé à maintes reprises avec des disques totalement lunaires faisant de son répertoire une pop accrocheuse tout en se situant à son avant-garde. En se jouant admirablement de toutes les frontières musicales, le combo d’Atlanta sort d’un long silence avec Why Hasn’t Everything Already Disappeared?, un disque à la fois aventureux et riche de quelques hits potentiels, et des es pop songs élégiaques et désespérées.

« Death in Midsummer », « No One’s Sleeping » (où le chanteur, fan des Kinks, parle de « Village Green »), « Element » et « What Happens To People? » en sont, ici, de savoureuses illustrations.

Derrière la beauté des compositions et des arrangements (clavecin trippant, synthétiseurs de l’espace etc.) se cache beaucoup de mélancolie et de nostalgie, des sentiments provoqués par la lente déliquescence de notre civilisation vers le néant et l’explosion finale.

Mais s’il est d’humeur chagrine, le disque regarde les étoiles en face, essayant de tirer vers le haut ses auditeurs et lui laisse, avant tout, humer ce qu’est la beauté.

Entre les enluminures pop, Deerhunter propose des interludes intersidéraux de haute qualité psychédélique, comme l’enlevé et stellaire instrumental « Greenpoint Gothic », l’excellent « Tarnung » ou le dérangeant « Détournement ».

Bradford Cox a parfaitement conscience que des échéances funestes sont proches, mais il n’en oublie pas pour autant de nous laisser savourer ces brefs interstices de vie et de joie qui demeurent vecteurs d’espoir.

***1/2

Gabriella Cohen: « Pink Is The Colour Of Unconditional Love »

En 2016, Gabriella Cohen a connu la consécration avec son premier album Full Closure No Details ce qui a permis à la jeune australienne de se faire une place devant une scène indie de Melbourne des plus concentrés. Son retour, avec Pink Is The Colour Of Unconditional Love, la voit aborder une suite de carrière de manière plus sereine.

Pour ce successeur, Gabriella Cohen a définitivement pris son temps et s’est laissée emporter par son éventail d’influences musicales. Il n’est pas rare de croiser des sonorités rock’n’roll vintage sur l’introduction « Music Machine » et « Mercy » ou bien même « Baby » aux allures surf avec ses cuivres triomphants arrivant vers la toute fin par exemple. Avec sa voix de velours, on se laisse emporter facilement.

A côté de ces passages entraînants, on peut aussi relever des moments de grâce comme les ballades folk que sont « Miserable Baby » et « Recognize My Fate » ou encore d’autres titres plus cools comme la bossa nova de « Morning Light » et « Hi Fidelity ». La musicienne de Melbourne n’hésite pas non plus à rendre hommage à ses idoles avec le bien nommé « Neil Young Goes Crazy » résolument nonchalant comme on aime.

Avec ce second opus, Gabriella Cohen met à plat toutes ses influences pour aire de son melting-pot musical une expérience qu’il ne serait pas scandaleux de partager.

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Jim Jones: « Uniform Distortion »

Uniform Distortion est, sans aucun doute, l’album qu’on était en droit d’attendre de Jim James. C’est-à-dire un opus brut sans effet de reverb pour embellir le tout, lui, sa voix, sa guitare qui envoie et des gars qui s’éclatent derrière..

Jim James a donc décidé de livrer ses morceaux comme tels, pleins de distorsion mais sans grands ajouts, sans véritable artifice, Uniform Distortion porte bien son appellation.

Le son est sale mais bien enregistré, lo-fi sans l’être, il y a une volonté de garder cette authenticité de l’enregistrement avec quelques « field noises » de toutes sortes comme si ils enregistraient en « live ».

Jim James est toujours capable de délivrer de petites perles bien entraînantes ou d’incorporer un élément dans une piste qui retient bien l’attention : le riff entêtant de « Just A Fool », le riff et le refrain simples et inévitables de « You Get To Rome », le changement de rythme bien mené dans « Out Of Time », une mélodie joliment trouvée sur « No Secrets », le solo de guitare épileptique dans « Yes To Everything » le groove certain et la voix grave de « No Use Waiting » ; tous les élements nécessaires pour accrocher l’auditeur.

De cela ressort une joie communicative qui ne peut que se retourner vers celui qui l’écoute. Au final, Uniform Distortion n’est peut-être pas un grand grand album ; il est tout simplement ce qui était donné à Jim James de faire depuis des années. C’est déjà pas mal du tout comme point d’acmé.

***1/2

Kammerflimmer Kollektief: « There Are Actions Which We Have Neglected and Which Never Cease to Call Us »

Kammerflimmer Kollektief est un sextet allemand qui se propose de façon tout à fait chevaleresque de mixer free jazz, musique expérimentale, noise et post electro. Ça vous a l’air improbable ? Eh bien certes, ça peut l’être parfois. Les titres sont cependant assez variés dans leur ambiance et ne manquent pas de relief ni de couleur. L’instrumentation y joue un rôle prépondérant ; des crissements de saxophone aux plaintes étirées d’un accordéon, de la profondeur de jeu de la contrebasse aux bribes électro et samplées peuplant l’arrière-plan, il y a du monde à voir.

De la longue et chaotique « Action 1 » à la twin peakesque « Action 7 », on traverse des paysages de cinéma, tantôt arides et escarpés, tantôt crépusculaires et étouffants. Les différences sont subtiles, la musicalité du groupe l’est tout autant, mais on passe au final un beau moment, en-dehors du monde réel, et extrait de toute logique mercantile.

***1/2

Zuider Zee: « Zeider Zee »

Il y a des vieilles gloires qui valent le détour ; parlons, par exemple, du groupe Zuider Zee dont la seule gloire est d’avoir sorti un album en 1975… malheureusement pour eux passé totalement inaperçu à l’époque.

Ce groupe de Memphis Tennessee, a néanmoins droit à une session de rattrapage, en l’exemple la réédition de certains de leurs inédits censés permettre de faire connaissance avec le son du combo.

Le style du groupe n’est pas sans rappeler celui du Beatles des derniers albums et, par extension, celui de John Lennon ou Mac Cartney en solo ou en groupe.

Que conclure si ce n’est qu(il y a des indémodables et que inspiration et créativité n’ont que faire des instantanés dont se réclame la « culture pop » ou celle, incorruptible ; qui fait feu de tous bois sur des choses dont elle n’a eu connaissance que par procuration.

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Johnny Marr: « Call The Comet »

Call the Comet est le troisième album solos de l’ancien guitariste des Smiths Enregistré au Crazy Face Studios – studio d’enregistrement situé dans sa ville de naissance – il arbore un son à la six cordes plus abrasif qu’à l’accoutumée, délaissant ainsi le penchant post-punk de ses deux premières créations.

C’est sans doute le premier dans lequel il revendique ses origines, nous proposant à cet égard une approche plus mélodique. Délaissant son statut de « guitar god » qui lui était attribué il semble endosser plutôt un rôle d’auteur-compositeur-interprète.

Call the Comet demandera à l’auditeur d’y consacrer une bonne heure de son précieux temps et il aurait été préférable de couper un peu dans le gras, particulièrement en fin de parcours (« Spiral Cities » et « My Eternal » ). Cela dit, ce nouveau chapitre dans la carrière solo de l’artiste s’écoute bien du début à la fin et constitue un agréable périple pop-rock, mélodiquement efficace ce qui constituait la principale faiblesse des précédents efforts.

On pourra néanmoins prêter l’oreille à des tires comme « The Tracers », en équilibre entre pop, rock et guitares tranchantes), « Hey Angel »  qui fait se rencontrer brit-pop et de glam-rock ou « Hi Hello » plus « smithsien » que The Smiths eux-mêmes.

Pour élargir le territoire, « New Dominions »  nous emmènera su côté de Bauhaus et Suicide, « Walk Into the Sea » se voudra imprégné de dramaturgie et « Actor Attractor » ira naviguer du côté de Dépèche Mode et du krautrock.

CE quatrième effort n’est sans doute pas bouleversant mais il ne déplaira pas à ceux pour qui nostalgie ne rime pas avec passéisme et qui ne vouent pas un culte à l’avant-gardisme compulsif.

***1/2

R.W. Hedges: « The Hunters In The Snow »

Le hasard fait parfois bien les choses ; songwriter cultivé et sarcastique auteur d’un unique album il y a tout juste dix ans (Almanac), Roy Hedges avait ainsi recroisé par surpris son ami d’enfance Luca Nieri. Multi instrumentiste et producteur de talent, ce dernier s’est fait connaître au sein des mystérieux The Monks Kitchen , un combo issu du revival folk anglais des années 2000.

A bord d’une péniche, les anciens complices à nouveau réunis ont enregistré The Hunters in The Snow, un recueil aux couleurs automnales dont la fluidité mélodique laisse à penser que les deux musiciens ont fait leurs premières gammes sur les partitions magiques de Revolver et du Village Green.

Derrière un décor de music-hall sans âge, librement inspiré d’une passion commune pour le Easy Listening de la grande époque (« Some Girl »), notre tandem livre un récit à l’écriture limpide (« Signalman »), imprégné de prose dylanienne et de littérature victorienne (« Best Laid Plans »).

Comme un Richard Hawley tombé dans la marmite kinksienne ou un Leonard Cohen déniaisé par Joe Meek, R.W. Hedges conquiert son auditoire avec des mélodies surannées et une élégance teintée de mélancolie (« Nights of Laughter »).

Loin du robinet d’eau tiède de la musique commerciale et formatée, ce duo nous rappelle que l’autre Angleterre, celle des itinéraires bis et du savoir-faire minutieux, restera à jamais le royaume de la pop ciselée et intemporelle.

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Eugene McGuinness: « Suburban Gothic »

Dans l’art de la pop ironique et pleine de sous-entendus Eugene McGuinness est un orfèvre. Laconique comme il se doit il n’avait plus deonné de nouvelles depuis quatre ans et son album précédent, Chroma.

Sur Suburban Gothic  il est toujours aussi sybillin et charmeur avec dix compositions mettent à l’honneur une pop mâtinée de rock indé affriolant.

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Malgré quelques moments oubliables de-ci de-ça (« With Words », « High Rise »), la sauce de ce nouvel opus prend grâce à certains morceaux imparables « (Hope in Hell », « Start at the Stop », « Roman »), mention spéciale àu « closer » azec un « Now Here’s a Look at What You Could’ve Won », forcément splendide

***1/2

Miles Kane: « Coup de Grâce »

Coup de Grâce est le troisième album solo d’un Miles Kane qui semble avoir tiré un trait sur son aventure Last Shadow Puppets menée avec Alex Turner. Il s’est également libéré d’une rupture sentimentale qui ne sert qu’à alimenter les tonalités coups de poing du disque.

C’est ainsi qu’il faut comprendre les climats rapides et énergiques des morceaux ; la composition titre par exemple ou un « Loaded » où Lana Del Rey prête sa participation.

Au final rien de plus qu’un pas trop mauvais opus de pop-rock avec ce qu’il faut de tonus pour exorciser les peines du coeur et libérer des entraves le trop plein d’énergie qui sommeille toujours dans la peau.

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Cullen Omori: « The Diet »

Loin d’être le moins méritant des jeunes groupes indie-rock U.S. du début de la décennie, les Smith Westerns n’ont pourtant jamais réussi à décrocher la timbale. En 2014, après trois disques de pop juvénile aux mélodies bien troussées, les frères Cullen et Cameron Omori et leurs comparses Max Kakacek et Julien Erhlich (futurs Whitney) se sont donc assez logiquement résolus à baisser le rideau.

Cullen Omori, le frontman charismatique du groupe de Chicago, n’en a pas pour autant terminé avec ses obsessions brit-pop et glam rock, comme l’a déjà prouvé New Misery, sorti en 2016. Si le premier essai en solo de ce songwriter pas encore trentenaire avait semblé vouloir ouvrir la porte à de nouvelles sonorités synthétiques.

Son deuxième album The Diet le voit clairement opérer un recentrage sur les fondamentaux d’une pop rétro aux guitares scintillantes. Les influences britanniques qui présidaient aux destinées des Smith Westerns (de T-Rex à Oasis en passant par Suede, les Beatles ou Bowie) sont à nouveau brandies comme des étendards.

Bien décidé à obtenir enfin son rendez-vous tant espéré avec la gloire, Cullen Omori joue ici son va-tout à grand renfort de refrains enjôleurs et de solos pailletés (« Four Years », « Happiness Reigns »). Parfois profond (« Quiet Girl », éA Real You »), sans cesse accrocheur (« Natural Woman », « Last Line »), The Diet est l’œuvre d’un incurable romantique qui a choisi de ne pas renoncer à ses rêves de grandeur.

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