Velvet Kills: « Bodhi Labyrinth »

Le nouveau mini-album Bodhi Labyrinth des darkwavers Velvet Kills, duo basé à Lisbonne, arrive avec le soutien d’un véritable who’s who des labels darkwave underground actuels : Unknown Pleasures, Icy Cold et Manic Depression ont tous leur nom sur la version LP. C’est peut-être l’exhaustivité du coffret Velvet Kills présent qui suscite l’intérêt de tant d’entités différentes. En écoutant les six titres de l’album, vous aurez un aperçu des styles darkwave modernes, de la guitare rock gothique qui se déroule sur « In the Gold Mine » aux synthés étincelants et aux pads aériens de « Bitch Face » et aux vagues sons de clavier exotiques de « Hangover Calling ».

Tous les morceaux sont présentés comme des options raisonnables pour les pistes de danse, selon l’heure de la nuit et le style de musique que vous avez joué. La production est de bon goût et reste à l’écart des chansons. Bien que rien ici ne soit absolument époustouflant en termes de mélodie ou d’accroche, les voix jumelées sombres et menaçantes et les tempos enjoués donnent à la musique une personnalité et un peps suffisants pour s’engager. Les Velvet Kills comprennent clairement ce qu’ils veulent faire et le font avec beaucoup de souffle à défaut d’inspiration.

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Erlend Apneseth: « Fragmentarium »

L’excellent label Hubro Records d’Oslo se consacre depuis plus de dix ans à la production du meilleur, du plus libre et du plus effréné des jazz norvégiens, et sa production ne cesse de s’améliorer. Leur champ d’action est vaste, allant du heavy drone (voir le récent album Lumen Drones) au jazz abstrait de Stein Urheim inspiré par Sun Ra et John Coltrane, en passant par l’avant-folk exploratoire et improvisé. Erlend Apneseth est un véritable bijou dans la couronne du label, et son travail se situe largement du côté plus folklorique du jazz, dans la mesure où il utilise principalement des instruments traditionnels – notamment le violon Hardanger. Mais en réalité, il est impossible de le classer. Il a toujours adopté une approche grégaire de la collaboration : l’année dernière, il a travaillé avec l’accordéoniste Frode Haltli dans le cadre de Salika, Molika, son dique précédent, tandis qu’ici, il creuse encore plus profondément dans la riche couture de la scène underground scandinave, en faisant appel aux talents de guitare du Urheim précité, ainsi que de la pianiste Anja Lauvdal, de Fredrik Luhr Dietrichson à la contrebasse, d’Ida Løvli Hidle à l’accordéon et aux percussions et du multi-instrumentiste Hans Hulbækmo.

L’attrait de Fragmentarium réside dans la façon dont ses parties distinctes et complexes sont rassemblées et rendues simples. Gangar s’ouvre sur une série d’anneaux lumineux qui sont bientôt dépassés par un pas presque dansant. Ses influences vont de la musique concrète aux airs de danse sociale traditionnelle, en passant par une section intermédiaire qui embrasse le prog et la fusion. Il y a aussi des moments de réflexion : l’arc lent de Du Fallande Jord est serein et espacé, étoffé par de généreuses louches de contrebasse et un piano minimal, tandis que le violon d’Apneseth préside à tout, exploratoire et assuré.

La piste titre combine l’électronique détachée de Lauvdal avec des échantillons vocaux choisis à la main dans les archives audio du Folkemusikksenteret de Norvège pour créer un effet qui semble défier le temps. « Gruvene » est une proposition plus chargée, pleine d’improvisation hallucinante (et de cordes) qui galvanise en quelque chose de plus ciblé mais non moins imaginatif, tandis que le court « No, Etterpå » est un morceau de violon triste et d’une simplicité trompeuse qui sert de prélude à « Det Mørknar », un point culminant de l’album, sombre, planant et chargé de synthétiseurs, qui doit autant à Bernie Worrell de Funkadelic qu’à toute notion de musique folk.

Malgré les influences disparates de Fragmentarium, il y a un thème qui court tout au long de l’album et qui se manifeste comme une sorte de scintillement, un mouvement rapide entre la lumière et l’obscurité. C’est une façon de dire, sans paroles, que tout est inclus et que tout est important, que l’expiration de l’accordéon ne serait rien sans sa respiration initiale, que les notes de violon n’auraient pas de sens sans l’espace et le silence qui existent entre elles. C’est un album qui doit tout à l’interconnexion des choses, et qui en est bien conscient. Le dernier morceau, « Omkved », en est l’exemple parfait, une composition d’ensemble qui monte et descend presque sans interruption, où la musicalité rapide crée l’illusion de l’intemporalité et de la répétition sans fin. C’est une musique élémentaire et stimulante, mais l’habileté d’Apneseth et de son groupe est telle qu’elle semble merveilleusement simple.

***1/2

Mija: « Desert Trash »

Mija a sorti son nouvel album Desert Trash et on peut dire, à lécoute dudit album, que l’ancienne DJ d’EDM sort de sa zone de confort avec ce projet d sans rendre hommage au genre qui l’a amenée là où elle est aujourd’hui. Avec ses 13 titres, cet album est sûr d’emmener tous ceux qui l’écoutent dans une expédition intéressante à travers la forme la plus pure de Mija.

L’album est rempli d’une grande diversité d’humeurs, de personnages et d’émotions évoquées. Parfois, il est sombre de chez sombre. Dans de nombreuses chansons, les percussions occupent le devant de la scène, incorporant des tambours en forme de ventre, associés à un 808 intense qui alourdit la chanson. D’autres chants sont très légers de chez légers. Partout, une phrase musicale répétitive semble être une caractéristique très commune de beaucoup de ces chansons.

« Cover Me » est l’une des chansons les plus légères et elle permet de contraster la lourdeur des autres morceaux et on a l’impression d’entendre quelque chose que l’on s’attendrait à entendre en ouvrant une boîte à musique. À l’opposé, des titres comme « Get Excited » sont on ne peut plus sombres et serait la chanson-thème idéale pour une promenade dans une ruelle onscure au milieu de la nuit.

Une phrase musicale répétitive semble être également une caractéristique très commune de beaucoup de ces chansons on l’entendra par exemple sur des chansons comme « So Close », où ce qui ressemble à une clarinette donne à la composition une atmopshère égyptienne. Ce titre capture le mieux l’essence du titre de l’album, « Desert Trash ». Mija fait un excellent travail sur ce son, en montrant combien de sons et de textures elle peut travailler magistralement sur un support cohésif.

Alors que « So Close » ressemblera sonc à une promenade avec un sphinx, des morceaux comme « The Thrill » donneront l’impression que l’on tombe dans un trou noir sans fin. Une fois de plus, en utilisant le schéma de répétition, le riff de piano de cette chanson est si obsédant et obscur qu’il procure un sentiment d’apesanteur absolue. Une chose est sûre, avec les compositions de cet album, on ne saura jamais où le prochain morceau nous mènera.

***1/2

Pete Morton: « A Golden Thread »

Le nouvel album du chanteur folk, auteur-compositeur, animateur, yogi, « thinktank » de gauche et juke-box humain s’enrichit de huit nouvelles chansons et de deux ballades traditionnelles. Cependant, c’est le défi de l’ouverture avec la chanson titre de Pete Seeger qui montre que Morton est audacieux et qu’il ne se laisse pas aller en douceur à son retour « sur las scène ». C’est peut-être une coïncidence, mais la référence au tissage d’un arc-en-ciel magique est sans doute à souligner à une époque où le service de santé joue un rôle si essentiel dans le maintien des nations au-dessus de l’eau.

Les deux chansons traditionnelles sont de bonne valeur. Ne variant pas trop loin des sentiers (bien) battus, Barbry Allen est aussi familier que la paire de chaussures confortables, un peu abîmées et bien usées, mais faisaient partie de nous. « Farmer’s Boy » clôt l’album avec enthousiasme ; c’est une version entraînante mais majestueuse qui arrive comme selle était entonnée dans une chapelle.

L’humour, la politique et les commentaires sociaux croisent tous le fer ; ils ne sont pas aussi mordants et acerbes que certains de tous les pairs du folk, mais peut-être plus sensibles et perspicaces. La preuve qu’il n’est pas toujours nécessaire de crier ou de se mettre en colère pour mettre le doigt là où il le faut. « The Grenfell Carol » en est un bon exemple : il s’agit d’une tragédie dont les paroles s’unissent pour soutenir la même cause.

Les migrations humaines, le commerce des armes et le changement climatique sont quelques-uns des sujets qui ont attiré l’attention de Morton et sont devenus la cible de ses commentaires. « We Are The Trees By The Side Of The Road » a un swing jazzy – qui rappelle le style de Ranagri – tandis que « Metropolitan Safari » se fraie habilement un chemin parmi une série de monuments de Londres au milieu d’un air enjoué. Ailleurs, le refrain de la chanson « Universal Basic Income » est chanté dans des clubs folkloriques (virtuels) de tout le pays, avec la participation enthousiaste du public.

Avec l’aide d’un groupe comprenant Alice Jones, George Sansome et Matt Quinn, Pete a également joué en duo avec Jude Rees sur une chanson plus ancienne, ce qui lui a permis de faire le point sur Emily Dickinson Revisited (« Good Day », « Mr Nobody »).

Avec près de trente ans de carrière derrière lui, on pourrait à juste titre qualifier Pete Morton de vétéran, mais cela ne remet pas en cause son enthousiasme. Qu’il s’agisse du journal Mojo qui défend son indépendance et sa créativité ou du Glasgow Herald qui tente le destin en classant ses observations ironiques aux côtés de celles du puissant Richard Thompson, il faut rendre hommage à Pete Morton pour son travail sur une oeuvre qui met en évidence sa passion et sa ténacité.

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Melkbelly: « Pith »

Pith est le troisième album de ce quatuor punk basé à Chicago et il contient une multitude de riffs et d’accroches avec un peu plus de développement et d’ampleur que d’habitude. Sur les enregistrements précédents, Melkbelly a pleinement profité de sa puissance rageuse et a créé des moments de libération viscérale pleins d’énergie et d’abandon total qui ne laissaient personne indemne.  Ces caractéristiques sont toujours évidentes ici, mais il y a une sorte de douceur prudente sur Pith pour tempérer le cynisme affiché sans pour autant le dépouiller entièrement. La production de ce disque est un peu plus lumineuse, ce qui donne un opus plus vivant et plus identifiable, tout en permettant aux compositions de s’épanouir pleinement et de conserver un impact maximal.

Une chanson comme « Sickeningly Teeth » combine les tendances punk mélodiques de Melkbelly avec des mélodies plus brillantes tout en montrant un peu de muscle. Melkbelly fait contraster un joli petit refrain mélodique qui s’évanouit avec le chant de Miranda Winters avant de laisser place à des hurlements de guitare déformés et à un bruit de basse sourd et persistant tout en jouant avec le tempo, passant d’un rythme effréné à un temp plus ralenti. « Kissing Under Some Bats » permet à Melkbelly de s’étendre et d’embrasser son côté plus « noisy » avec des assauts de guitare qui crient et menacent sur une batterie rapide et enflammée savant de se transformer en une sorte de chant funèbre à la Melvins poussé à l’extrême. Il y a ici un peu de « Sturm und Drang » radical, une bagitation néo-industrielle qui est implacable et claustrophobe, la batterie claque et rugit tandis que les guitares sont noyées et submergées par des pédales à effets qui ajoutent, dans la texture, couches et nappes soniques.

Certains des morceaux les plus mélodiques du disque, des compositions comme « Humid Heart » et « Little Bug » verrontle dernier titre commencee par s’enfermer dans un groove un peu sale avec des fournées percussives ludiques et une guitare croustillante avant de se transformer en un joli chant mélodique. Le chant double de Winters ajoute un élément nouveau et bienvenu et apporte une fraîcheur par-dessus les guitares qui déroulent des vagues de crunchs et de riffs agiles. « Humid Heart », de son côté, présente une mélodie enjouée qui utilise un arrangement labyrinthique où les guitares s’entremêlent tandis que la section rythmique crée une sorte de puzzle entre les six cordes que jamais elles ne s’emmêlent les unes les autres. Une désorientation sétablit alors mais elle est ludique est présente tout au long du morceau avec une bel assemblage de gymnastique instrumentale qui tourne à l’effondrement presque total avant de se fondre en une catalyse finale.

La croissance dont Melkbelly a fait preuve en relativement peu de temps a vraiment été quelque chose à voir et ce disque montre un groupe qui se met en marche de façon exubérante. Miranda Winters et ses acolytes continuent de donner un assaut sonore à chaque morceau, mais avec Pith, il y a quelque chose de plus qui se cache sous la tension et les explosions de folies instrumentales que les fans ont appris à connaître et à aimer. L’arsenal varié présenté ici montre un groupe qui fonctionne à un niveau proche du sommet de sa performance et le resserrement de l’art de la composition ne fait qu’ajouter à la puissance qui a toujours été à portée de main. Pith est un disque plein de tension et de tessons, mais il y a maintenant une chaleur sous-jacente qui renforce son impact. C’est un disque qui s’épanouit de bien des façons et qui accueille toutes les bizarreries qui se présentent à lui, d’un point de vue unique et saisissant.

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The Strokes: « The New Abnormal »

Regardons les choses en face ; en 2020, personne ne s’attend à ce qu’un nouvelopus de Strokes vienne concurrencer les leurs deux premiers albums, des classiques et essentiels du genre. Lorsque ce groupegarage-rock tendance seventies a sorti la dernière de ses ses productions, Room on Fire, en 2003, certains fans et critiques se sont plaints qu’il ressemblait trop au révolutionnaire Is This It de 2001. Apparemment, en réponse directe à ces jugements, Julian Casablancas et compagnie ont évité tout ce qui pourrait ressembler à de la cohérence musicale sur chaque album de Strokes depuis. Bien que le Comedown Machine de 2013 ait représenté un retour mineur à la forme classique de Strokes après les First Impressions of Earth de 2006 et cet Angles de bric et de broc en 2011, le E.P. Future Present Past suggérait, en 2016, que The Strokes ne considéreraient pas ces critiques de Room on Fire, comme non valables – et peut-être, juste peut-être, que ces vieux clichés ne pouvaient pas contenir encore beaucoup de nouveaux trésors.

On pourrait penser qu’ils ont, maintenant, compris et intégré cette idée, et que parfois, ils sont revenus à leur âge d’or. Les « Taken for a Fool » d’Angles, « All the Time » de Comedown Machine et une poignée de titres sur Impressions ont laissé entendre que nos héros des premiers temps, vêtus de cuir, pourraient encore posséder une étincelle de leur étincelle initiale. Cette magie réapparaît en un clin d’œil sur The New Abnormal – le premier album de Strokes depuis Future Present Past et leur premier album complet en sept ans – toutefois, même si les chansons fortes de l’album sont parmi les plus vivantes et les plus faciles à jouer que le groupe ait faites depuis plus d’une décennie, leur énergie débordante ne compense que modestement les nombreux creux du LP.

Chaque fois que The New Abnormal fait allusion à un nouveau rajeunissement, à des coups qui font monter l’adrénaline, il s’ensuit généralement un autre exemple des tendances les plus désagréables du groupe. Il est facile, par exemple, d’imaginer un Strokes explosif et réimaginé sur le rocker dance new wave « Brooklyn Bridge to Chorus »et sur les « Bad Decisions » inspirés de Is This It, deux morceaux qui font honte à la grande majorité de la production du groupe pour les années 2010. Mais immédiatement après ce couple de choc, le groupe se balade à travers six minutes de synthés trop numérisés, de falsetto noyé par le vocodeur et de changements dynamiques dégonflés sur « Eternal Summe » » (qui, comme quatre autres chansons ici, dépasse le temps d’attention qu’on peut lui accorder en raison de ses cinq minutes de durée d’exécution). Chaque fois que les Strokes exploitent leur ancienne puissance, ils se laissent distraire par une nouvelle direction brillante mais infructueuse.

Pourtant, tout n’est pas rà dédaigner ou dénigrer ici. « At the Door » s’inscrit dans la tradition presque sans percussion, presque confessionnelle, de « Ask Me Anything » d’Impressions et de « Call Me Back » d’Angles, mais la mise à jour synthétisée et informatisée que le groupe a apportée à ce style – couplée à une performance vocale particulièrement touchante de Casablancas – donne à ce morceau peu orthodoxe, légèrement cyborg, une touche traditionnelle qui fait dresser les cheveux sur la tête. Les arpèges de guitare qui soulignent « Selfless » sont, eux aussi ,uniques et modernes, et leur effet llustré est aussi intense que le sérieux de Casablancas, même si son chant s’oppose parfois de façon désagréable à la musique.

Malgré les surprises de The New Abnormal, c’est lorsque The Strokes n’essayent pas d’être ce qu’ils ne sont pas qu’ils résonnent le plus et le mieux en nous. Lorsque Casablancas porte trop fortement sur sa manche son influence de longue date de Lou Reed lors du deuxième couplet de « Why Are Sundays So Depressing », il emporte avec lui toute la chanson, qui souffre déjà d’un duel de guitares peu inspirées. « Ode to the Mets » est encore plus étrange, commençant par un abîme arythmique qui est en contradiction directe avec la qualité musicale qui définit The Strokes : une insistance sans faille sur le temps commun et des doubles croches agressives. Le chaos initial se désagrège en un arrangement délicat mais stimulant qui rien ne contrebalance, que ce soient les incartades tranquilles de Casablancas ou ses ricanements sans délicatesse.

Bien que The New Abnormal soit aussi truffé de nouvelles orientations qu’il est dépourvu de sens, il est cohérent sur un point :les premiers talents lyriques de Casablancas sont introuvables. Dans « Is This It » et « Room on Fire », Casablancas raconte, entre autres, des histoires simples mais très détaillées, des jeunes hommes qui n’arrivent pas à impressionner leurs aînées, des mensonges et des secrets qui deviennent des allumettes criardes, et tout le monde se gausse de poignarder dans le dos et de tromper. Là où ces histoires n’étaient pas du tout racontables, les nouvelles lamentations de Casablancas sont plutôt clichées et banales. « Vous n’êtes plus le même / Vous ne voulez plus jouer à ce jeu » (You’re not the same anymore / Don’t wanna play that game anymore), dit-il sans grande urgence sur la ballade langoureuse et midtempo qu’est «  Not the Same Anymore », et la métaphore peu intelligente « Vous feriez une meilleure fenêtre qu’une porte » ( You’d make a better window than a door) se double de mentions mal placées pour saper tout sens de l’intrigue. « Je ne m’amuse pas / Sans ton amour / La vie est trop courte / Mais je vivrai pour toi» ( don’t have fun / Without your love / Life is too short / But I will live for you) promet-il sur « Selfless », mais il semble plus sans inspiration et à bout de souffle qu’inébranlable.

« Eternal Summer » est particulièrement chargé de sentiments frelatés sur la vérité, la fantaisie, l’évasion et beaucoup d’autres déclamations lyriques exagérés : « Je n’arrive pas à y croire ! La vie est un si drôle de voyage » (I can’t believe it! Life is such a funny journey) s’exclame Casablancas, mais rien dans le récit de ce titre n’est inattendu. Cette affirmation, à peine formulée, rappelle cependant à quel point il est parfois invraisemblable que, malgré la route chaotique et rocailleuse qui se trouve derrière eux, les Strokes soient de nouveau là. Mais n’appelez pas cela un retour.

***1/2

Midori Hirano: « Invisible Island »

Invisible Island s’éloigne tranquillement du reste du monde et l’album est la continuation de Minor Planet en 2016. La musique sobre et sombre de Midori Hirano reflète plus un jardin d’eau japonais qu’un paradis ensoleillé. En fait, le soleil ne projette pas beaucoup de lumière du tout. Les verts dilués remplacent les sables brillants alors que le ciel couvert et pluvieux plane au-dessus d’un piano.

Le piano de Hirano partage la zone avec un ensemble d’appareils électroniques cachés, parfois subtils dans leur course et parfois serpentant dans les sous-bois. Certains éléments électroniques sont abrasifs, mais ils sont peu nombreux, et les tons aqueux, qui se répandent vers l’extérieur par une série d’ondulations rythmiques, sont toujours là pour adoucir le son.

Invisible Island est un album de rythme, à la fois caché et évident, avec un mouvement doux et ondulant qui souligne toute l’expérience. Les rythmes prennent la forme de lignes de piano répétitives, d’électronique obtuse ou d’un battement sourd et continu – le son d’un battement de cœur.

Des bourdonnements fluctuants, des tremblements et des ondulations comme sur un lac en tempête, contribuent à l’expansion de l’album. Chaque ton ajoute à la saveur exotique du disque, et la musique conserve une atmosphère de détente et de calme sobre. L’introduction d’un violon sur « Belong » (joué par Christoph Berg) permet de garder les pieds sur terre et de les enfoncer dans la boue d’un registre inférieur.

Les jours de pluie peuvent aussi être magnifiques, et la musique d’Hirano adopte une approche différente, le piano se déployant vers l’extérieur et trouvant son propre espace discret. Se déployant comme une étrange fleur, Invisible Island est née dans la solitude, et sa musique permet à l’auditeur de se ressourcer. Se déconnecter du monde et trouver une telle retraite cachée est non seulement recommandé mais essentiel pour le bien-être.

***1/2

Anna Burch: « If You’re Dreaming »

Le premier album d’Anna Burch, Quit the Curse, sorti en 2018, l’a fait découvrir au monde entier avec des mélodies pop à la guitare. Malgré des paroles douces-amères, le rock indie de Burch éclate avec une énergie satisfaisante et brillante. If You’re Dreaming est différent de la première chanson. Les compositions ici sont aériennes, oniriques et beaucoup moins directes que les premières de Burch. Bien que l’exécution discrète donne un album moins immédiat que le précédent, ces méditations sur l’isolement et l’anxiété affichent une douce beauté.

La voix aérienne de Burch est le point culminant de If You’re Dreaming. Elle flotte au-dessus des instruments, donnant aux chansons un air tranquille. Elles s’intègrent parfaitement au son pop et spatial de chansons telles que « So I Can See »ou « Every Feeling ». D’autres titres créent un soft rock ensoleillé, comme l’ouverture “Can’t Sleep” ou le chaud solo de guitare sur « Go It Alone ». Ces morceaux se rapprochent de ce que les auditeurs ont trouvé sur Quit the Curse mais avec une approche langoureuse qui laisse ressortir la voix immaculée et les beaux arrangements de Burch.

If You’re Dreaming est coloré par des sentiments d’isolement, de fugacité et de désir de connexion. Burch a écrit l’album après une longue période de tournée intense. « Party’s Over » reflète cet état d’esprit quelques minutes après le début de l’album, alors que Burch entonne « I’m so tired/I’m so tired/I’m so tired ». L’espace incertain et transitoire dans lequel l’album a été écrit capture l’anxiété de cette époque de façon presque prévisible. À l’ère de la distanciation sociale, le désir de lignes telles que « Tu me demandes quand tu vas revenir/Mais je dois rester à l’écart pour pouvoir voir clairement » (You’re asking when will you come back to me/But I gotta stay away so I can clearly see), expression qui nous parlera plus que jamais.

Alors que la mélancolie et l’introspection caractéristiques de Burch constituent la majeure partie de la première moitié de l’album, la seconde moitié trouve des points lumineux d’espoir et de joie intérieure. « Not So Bad » apporte une note d’optimisme dans les moments sombres où Burch trouve le bonheur dans ses souvenirs avec un partenaire. Elle chante : « Ça résonne dans ma tête toute seule/Notre amour est un spectacle de photos » (It plays in my head alone/Our love is a picture show). Le titre ajoute également une variété instrumentale bienvenue avec ses léchés de guitare, son groove de basse, et ses saxophones jazzy. Mais elle conserve aussi l’énergie facile de l’album dans son ensemble. Le LP se termine également sur une note ensoleillée et romantique avec « Here With You », car Burch trouve du réconfort dans le simple fait d’être avec son partenaire.

If You’re Dreaming est sans aucun doute un album différent de son prédécesseur. L’approche douce et rêveuse apporte moins de l’énergie indie rock instantanément accrocheuse de son premier album. Pourtant, la lente combustion de l’album lui confère une grande longévité. Entre-temps, l’exploration par Burch des hauts et des bas de son monde intérieur reste plus convaincante que jamais. Elle donne une voix à l’incertitude et à l’isolement tout en pointant vers l’espoir et la paix intérieure. Combiné à un son béat et à une instrumentation luxuriante, l’album joue comme un simple réconfort pour ces temps turbulents et agités.

***1/2

M. Ward: « Migration Stories »

M. Ward est une sorte de héros folk moderne qui a connu une vingtaine d’années très prolifiques. En plus de sa propre carrière solo, Ward a fait équipe avec une série d’autres artistes au cours des vingt dernières années. Il a sorti six albums avec Zooey Deschanel dans le rôle de She & Him, s’est produit avec d’autres héros folk-rock indépendants dans le supergroupe Monsters of Folk et a collaboré avec de nombreux artistes dont Jenny Lewis, Neko Case, Cat Power et My Morning Jacket entre autres. La sortie de Migration Stories sera le dixième album solo de Ward et le plus cohérent en termes de narration. Pour cet album, Ward apporte des histoires de ses amis, des coupures de journaux et sa propre histoire familiale pour construire l’album autour du concept de migration.

Si la narration de l’album est cohérente, le contenu global est extrêmement varié. Du simple et synthétisé « Unreal City » à l’instrumental « Stevens Snow Man », en passant par sa reprise de la ballade de cow-boy « Along the Sante Fe Trail », Ward offre à ses auditeurs un large éventail de sons différents. C’est peut-être parce que pour enregistrer Migration Stories, M. Ward s’est rendu au Québec, où il a travaillé avec les membres d’Arcade Fire Tim Kingsbury et Richard Parry, ainsi qu’avec leur producteur, Craig Silvey.

Le résultat est un disque aussi élégant et professionnel que n’importe quel album de rock indie, sans pour autant sacrifier les mélodies acoustiques de M. Ward. « Migration of Souls » ouvre le disque avec des sons de guitare familiers et chaleureux associés à la voix langoureuse et brumeuse de Ward, qui servent à créer un paysage sonore d’ouverture rêveur. « Heaven’s Nail and Hammer » adopte ensuite une approche différente et, bien qu’il soit toujours enveloppé dans une couverture de guitare acoustique occidentale et de twang classique, nous avons également droit à des guitares et des rythmes intermittents et bluesy qui dansent autour de la mélodie.

Migration Stories est un album au son brillant qui fait appel aux talents de Ward pour créer une atmosphère chaleureuse et rayonnante, même si les paroles sont à l’opposé. Des chansons douces et des voix tendres transportent l’auditeur dans un monde où tout est possible. Même si la production de l’album semble un peu plus soignée que les précédentes, il n’en reste pas moins que le son de M. Ward restera sans aucun doute celui que les fans préfèrent.

***1/2

August Burns Red: « Guardians »

Au fil des ans, August Burns Red a constamment et sans aucun doute livré ce que les fans de metalcore souhaitaient et est donc resté un groupe de base du genre. Intégrant leur signature sonore dans chaque chanson, ils continuent à créer des morceaux instantanément reconnaissables qui non seulement utilisent des techniques maîtrisées et des riffs perfectionnés, mais qui les rehaussent en y ajoutant une touche subtile mais perceptible, donnant un sentiment de fraîcheur.

Leur neuvième album Guardians ne s’écarte pas de cette recette éprouvée et pourtant perpétuellement couronnée de succès et peut facilement être considéré comme leur plus grand succès à ce jour. La narration donne le ton de cet album, après quoi chaque chanson monte d’un cran. Bones y ajoute une touche d’hymne, avant de calmer brièvement les esprits, juste assez pour que l’énergie fougueuse de Paramount frappe de plein fouet et se propage dans les titres suivants : « Defender », « Lighthouse » et « Dismembered Memory ». Ces chansons posent des questions intrigantes sur l’individu et l’unité, en se battant en duel contre le destin de l’homme, le sien et celui des autres.

« Ties That Bind » apportera un léger changement de rythme avec une intro étonnamment « lapaisée, mais elle revient rapidement au rythme des fusillades et des combats tout en faisant une déclaration incitative en faveur de la libération avec une forte croyance dans la réussite de la liberté. Cet esprit combatif est encore alimenté par « Bloodletter » et « Extinct By Instinct », dont la partie médiane offre une pause inattendue mais bien placée par rapport à la folie, sous la forme d’un morceau instrumental mélodique, presque dépouillé, comme si un moment de recueillement était nécessaire pour que les idées prêchées jusqu’à présent se synchronisent correctement dans l’esprit de l’auditeur. Tandis que « Empty Heaven » et « Three Fountains » introduisent les idées de fin et, par conséquent, de ce que l’après-coup signifiera – sera-t-il une occasion de se réinventer ou une amère réalisation de son vrai moi ?

Dans l’ensemble, une fois de plus, ABR répond aux attentes avec un album de metalcore fort et mature, restant fidèle à lui-même et au genre tout en apportant à ses fans quelque chose de différent. Ensemble, les chansons suivent un flux naturel et sans faille tout au long de l’album, tout en réussissant individuellement à se maintenir en tant que musiciens nous rappellant ce qu’est le metalcore grâce à une nouvelle série de munitions de dynamitage.

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