Morrissey: « Low In High School »

Il a toujours été difficile de séparer le Morrissey politique du Morrissey musicien. Mais, même dans ses déclarations les plus véhémentes, on trouve toujours une idée qui ne manquera pas d’éviter les faux-fuyants et de dénicher quelques idées, si ce n’est fortes, capables de véhiculer matière à cristallisation.

Low In High School ne manque pas d’exemples de ce type, ne serait-ce que dans le fait d’arborer des badges « Fuck Trump » pour dénoncer la prédilection de ce dernier à véhiculer des « fake news » at à se somplaire dans la démagogie.

Ce peut être sur les guitares martiales de «  My Love I’d Do Anything For You » et sa diatribe contre les médias « mainstream » et leur propension à édulcorer tout esprit critique ou dans les maniérimes électroniques qui ponctuent un « Spent The Day In Bed » où ll nous harangue, tel un tireur isolé, contre « ces informations qui s’emploient à distiller la peur en vous. »

Pour quelqu’un avide de quelque chose de plus subtil cette rhétorique peut sonner décevante mais on peut être emporté par l’audace épique qui accompagne « I Bury The Living » et sa dénonciation de ceux pour qui l’honneur mérite qu’on transforme les autres en chair à canon.

La déification qui entoure alors les forces armées est, ici, battue en brèche de façon incisive et pertinente mais c’est surtout quand l’artiste laisse de côté la polémique que le disque atteint une certaine grandeur propre à nous faire vibrer. On notera une « Home Is A Question Mark » propre à nous chavirer par les boursouflures accompagnant une composition où s’exarcerbe le désir emphatique. A contrario, l’électronique sinistre qui larde « Jacky’s Only Happy When She’s Up On The Stage » racontera avec une économie de moyens judicieuse l’histoire de ce personnage qui ne vit que pour épater la galerie.

Sur un album dont le thème principal est l’obfuscation de la vérité, on ne peut rêver de meilleure illustration.

***1/2

The Lemon Twigs: « Do Hollywood « 

Que les têtes pensantes des Lemon Twigs, les frères Brian et Michael D’Addario, soient vêtus de vêtements «  vintage  » fleurant bons les sixties et qu’ils se considèrent comme des «  étrangers dans le monde moderne  » rappellent immanquablement ce titre de Brian Wilson, «  I Just Wasn’t Made For These Times  ».

Bien que de Long Island, le son du combo semble, lui, définitivement figé sur cette période certes, mais aussi sur certains de ses représentants issus de la Côte Ouest. La lignée Beach Boys y est évidente, mais aussi d’autres influences comme Tom Petty, les Beatles, la pop AM acide et Harry Nillson.

Sur Seine (Rock en Seine oblige) on pourra y découvrir les mânes théâtrales et bondissantes de Alice Cooper ou Sparks, mais aussi celles des Doors,de Janis Joplin, Tim Curry ou même des Mothers of Invention.

Spectaculaire et hypnotique, le groupe l’est indéniablement, mais c’est avant tout le talent mélodique du duo qui peut inciter à se plonger dans l’écoute de leur seul et unique album le bien nommé Do Hollywood.

Certaines des compositions sont, en effet, plutôt directes et instantanées («  Baby Baby  », «  These Words  ») mais un bon nombre d’entre elles se veulent passablement bizarres, par exemple «  Those Days Is Comin’ Soo  », un titre classic rock subverti par des codas étranges et des changements de tempo évoquant Brian Wilson ou Sgt. Peppers.

Sur « Haroomata » le même procédé burlesque évoquera, lui, une absurdité que ne renierait pas Benny Hill alors que « As Long As We’re Together » cultivera cette psychedelia qui sent bon le confort de l’ouvrage bien fait dans lequel on peut se claquemerer. C’est au détour de ces deux tendances que se révèleront l’habileté du combo à esquisser inventivité sans flagornerie aucune, bref à se montrer impressionants et originaux. La comparaison à Harry Nillson y est on ne peut plus évidente ne serait-ce que par des arrangements irrépochables ou des ballades au piano de type « How Lucky Am I ? » ou lesouriant « I Wanna Prove To You ».

Une bonne moitié de Do Hollywood est, à cet égard, réjouissante même si on y sent certaines lacunes en termes de cohésion. Il est, en effet, parfois difficile de pouvoir suivre un thème sans que les compositions ne soient pas affectées par des renversements drastiques comme si Lemon Twigs s’évertuaient à faire étalage de versatilité plutôt que de nous épargner le moindre ennui. Les variations des chorus deviennent alors forcées, peinent à nous accrocher et à soutenir notre attention.

Do Hollywood nous empêche, finalement, de nous installer non pas par manque dinspiration mais par une déficience en terme de focalisation. L’album aurait pu être un fantastique EP s’il n’avait pas été grévé par sa nature schizophrénique ; voilà un opus qu’il est diffile d’aimer pleinement mais qui est suffisamment accrocheur pour qu’on s’autorise de multiples écoutes.

****1/2

The War On Drugs: « A Deeper Understanding, »

Adam Granduciel nomme cet album A Deeper Understanding, cela peut se comprendre si on considère la limpidité qu’il a toujours voulu donner à ses textes jusqu’à présent.
Ceux-ci sont, en effet, autant de confessions énoncées de manière directe, autobiographiques de toute évidence mais, ici, il a mis de côté certaines caractéristiques qui les rendaient brumeux et oniriques.

Moins de dérives et plus de directions mais cela ne veut pas dire que, sur ces dix morceaux, il a sacrifié ces tonalités si aériennes et une propension à se complaire dans la musicalité.

Les solos de guitares sont toujours épiques mais on les trouve mis en opposition avec ces synthés monumentaux comme on les trouvait dans leas années 80 alors que les rythmiques, elles, adoptent une petite allure galopante au voisinage du country-rock.

Les compositions prennent le temps de se développer (elles sont presque toutes au-dessus de 6 minutes et « Thinking Of A Place » nous offre 11 minutes de rock cosmique et hypnotique.)

The War On Drugs entre, sur cet album, dans le domaine du « meditative rock » mais velui-ci a une tournure bien spéciale. La voix de Granduciel, toujours aussi nasale, nous rappellera Springsteen et Dylan et ses inflexions, parfois aux confins, du chuchotement rauque véhiculera un climat mélancolique qui conviendra à merveille aux questions existentielles du chanteur.

A Deeper Understanding nécessite une écoute attentive mais elle ne pourra être que gratifiante pour qui fait de la spiritualité et de la profondeur une raison d’exister.

****

Grizzly Bear: « Painted Ruins »

Que Johnny Underwood, (Radiohead), ait dit de Grizzly Bear qu’il était son groupe favori est une façon de lui rendre justice mais aussi de lui tendre la corde pour se faire pendre. Jusqu’à présent Ed Droste et ses acolytes ont réalisé un sans fautes et été suivis par une escouade de fans tous aujourd’hui dans l’anticipation de ce qui allait suivre Shields, leur titre de gloire en 2012.

Painted Ruins ne décevra pas mais il ne surprendra pas non plus. On restera en effet dans les mêmes schémas grandioses, par exemple sur « Wasted Acres »  avec son léger bourdonnement orchestral et sa plongée soudaine dans une complexité vectrice de frénésie.

On arrive, dès lors, dans ce trop plein qui nous guette tant l’imaginaire auquel nous sommes conviés fait comme nous engloutir.

Les cordes sont excessivement doucereuses, les guitares cultivent les effets « twang » et les vocaux de Droste contribuent alors à véhiculer ce climat d’ascension qui prête, dans son acmé, à la suffocation.

D’un paysage sonique à l’autre on se retrouve très vite perplexe face à cette électronique soyeuse et ce tsunanmi d’accords entassés, crépitant comme si ils étaient disposés au hasard.

On retiendra, heureusement, les percussions, plus cotonneuses, de « Aquarian » ou « Cut-Out » qui voisineront gracieusement avec l’imprévisibilité dont Grizzly Bear nourrit son instrumentation : ce sera dans la qualité de cet alliage entre dream pop vaporeux et art pop distordu que l’on pourra alors parler d‘une œuvre qui, à défaut d’être classique, pourra prétendre à la pérennité indé.

***1/2

Marc DeMarco: « This Old Dog »

À 26 ans Marc DeMarco n’est certes pas un vieux mais ce troisème album nous présente un homme bien plus mûr et avisé. Sa cadence est plus retenue et moins ludique, sa voix se fait posée comme si il souhaitait se débarrasser de cette image d’ado attardé fan de skate et de loufoqueries.

Son précédent EP, Another One, pointait vers des climats empreints de lassitude, sur This Old Dog, il ne reste rien de l’attitude cool dont il se prévalait. Le soin porté aux arrangements est évident dans la façon dont il approche un rock plus adulte et dont il pose une voix devenue quasiment imperturbable.

« My Old Man » est, ainsi, une délicate petite chanson inconséquente où dominent quitare acoustique et où les balais remplacent les baguettes de batterie et « This Old Dog » déambule au milieu de plaisantes orchestrations prises tout en douceur.

Le réveil se fera au travers de « For The First Time » (synthés explosifs et basse à donner froid dans le dos) ou sur « Sister », un titre dont la lo-fi est percluse de pincements à glacer le coeur.

This Old Dog conserve encore une teneur baroque et folk mais il prouve que DeMarco est capable de s’adapter et que ce qui peut passer pour une approche décousue est signe de maturation et d volonté d’expérimentation.

***1/2

Cigarettes After Sex: « Cigarettes After Sex »

En l’espace d’une vidéo sur YouTube, »Nothing’s Gonna Hurt You Baby » , Cigarettes After Sex, sont passés du statut de combo comme il en existe tant à celui de sensation avec plus de 50 millions de visionnages.

Au départ, in ne s’agissait que d’un projet expérimental enregistré dans une cage d’escalier alors que leur chanteur, Greg Gonzalez, était étudiant à l’Univesité texane d’El Paso.

Le combo assemble avec grâce des vocaux androgynes et des textes touchants et à leur donner une tonalité éthérée assez atypique. Les chansons sont des titres amoureux et romantiques servis par des ambiances oniriques, toile de fond idéale à une intimité qui pourrait fort bien être post-sexe,  ou pas.

Près de 50 minutes de cet traitement peut paraître un tantinet longuet et répétitif mais on notera pourtant le « twang » assourdi qui ouvre « K. », les synthés alympiens de « Each Time You Fall In Love » et l’exubérant « single » shoegaze qu’est « Apocalypse ».

Même si on retrouve une certaine frustration adolescente sur certains textes, celle-ci est contrebalancée par de vrais moments comiques déboulonnant la colère exprimée. Cigarettes After Sex est un album dédié à ceux qui sont tristement hébétés, une sensation universelle partagée par tous les gens dont l’espoir et le désir sont minés par une mélancolie ponctuée de percussions délicates et de guitares mélodiques (« Kristen »).

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Iron & Wine: « Beast Epic »

Ce dernier album de Sam Beam sous le pseudo de Iron & Wine, Beast Epic, doit son nom à ces narrations allégoriques où les animaux ont adopté des caracéristiques et des émotions humaines, un peu comme ches Saucer ou le 1984 de George Orwell.

Le matériel, par contre, est nettement moins conceptuel et en dépit de son titre trompeur, est un effort minimaliste, le plus direct peut-être, de Beam depuis une bonne décennie.

Les tonalités y sont en effet très acoustiques et délicates, que ce soit pour les notes assourdies de « Claim Your Ghost » ou sur les douceâtres vagues soniques qui amplifient progressivement le volume du titre. Ici trouveront matière à satisfaction ceux qui avaient été désarçonnés par les velléités expérimentales de Kiss Each Other Clean ou Ghost on Ghost perçues comme inauthentiques.

L’approche restera dépouillée et véhicule un climat apaisant bein servi par la voix de miel de Bream et « Bitter Truth » sera un bel exemple de mélancolie («  Some call it talking blues / Some call it bitter truth / Some call it getting even in a song ») alors que et le « single » «  Call It Dreaming » véhiculera une chaleur à laquelle nous n’étions pas habitués auparavant.

Des titres comme « Song in Stone » et « Right For Sky » accentueront encore l’esprit désillusionné d’un album qui, si elle n’est pas la meilleure de ses productions, se situe largement au niveau de sonThe Shepherd’s Dog en 2007.

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The Cribs: « 24-7 Rock Star Shit « 

24-7 Rock Star Shit est le deuxième album des Cribs produit par Steve Albini et le premier dont le groupe annonce que c’est un disque punk. Malgré cette revendication l’album est loin de l’être ; bien sûr « Year Of Hate » regorge de riffs rageurs et de vociférations, bien sûr « Shit » figure dans le titre de ce dernier album mais on a comme l’impression que le groupe s’efforce de masquer ses instincts les plus pop sous une esthétique transgressive.

Le titre d’ouverture, « Give Good Time », en est emblématique tant il sonne comme du Weezer qui aurait viré vers le rock « emo ». On trouvera un soupçon d’étrangeté avec le punk acoustique qu’est « Sticks Not Twigs » ou le sombre « Dead At The Wheel » nmai le morceau phare du dique restera «  Dendrophobia » avec ses synthés, ses percussions et son chorus impeccable.

24-7 Rock Star Shit mérite ainsi bien son nom mais, à cet égard, il s’avère bien plus « rock star » que « shit ».

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Guided By Voices: « How Do You Spell Heaven »

Sur ce nouvel album, Guided By Voices accentuent encore plus dans leur penchant pour ces mouvements pop scintillants et cahotiques. Les accords sont inextricables et angulaires, les transitions mélodiques abruptes et les narrations toujours aussi délirantes.

Là où le bat blesse est, non pas le manque de diversité, mais une inaptitude à maintenir un effort qui soit consistant. Les saillies de copier/coller sont très belles mais sporadiques et peu nombreuses. « The Birthday Democrats » est ainsi un rocker direct et fort bien attaqué par sa culture du riff mais, tout comme bien des plages, il s’égare très vite en raison de guitares rêveuses et des vocaux plaintifs de Robert Pollard.

L’impulsion se crée quand le combo adopte une attitude lo-fi (la progression d’accors sur « Boy W » est étonnament dansante et hilarante) ou quand il se penche sur le cadavre du rock and roll (« Steppenwolf Mausoleum »).

How Do You Spell Heaven restera un exercice inachevé et trop noyé sous ses dentelures et il demandera à l’auditeur chevronné de se concentrer sur les productions premières de GBV plutôt que ce nouvel avatar.

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Queens Of The Stone Age: « Villains »

La sortie de Villains se produit à un moment où Queens Of The Stone Age a une base de fans suffisamment importante pour que le combo puisse être apprécié autant des amateurs de stoner fuzz rock que de ce qui se reconnaissent dans les excursions plus lentes, nuancées et ténébreuses de Josh Homme.

Dans sa plus grande partie, ce nouvel opus s’abstient de toute référence à ces dernières pour, à la place, se concentrer sur des compositions directes, visant l’estomac et dont le teneur sonique est, pour l’essentiel, un glam-boogie teinté d’effluves heavy-metal.

Avec Mark Ronson aux manettes, QOTSA se sont clairement concentrés sur les rythmiques et un « groove » assorti d’élémenrs « funk », de guitares chargées d’effets larsen et de battements de mains.Homme nous gratifie de phrasés vocaux où le mode « crooner » est mis sous silence au profit d’une approche plus pop et vindicative.

Villains est indubitablement un album rock.

Les dernières minutes de « The Evil Has Landed » sont du Queens Of The Stone Age pur riffs, un approfondissement de leur son qui nous entraîne tout droit dans cet endroit où siègerait la nostalgie alors que les arrangements sont bâtis pour témoigner de l’habileté qu’a le groupe à ajouter à la fois complexité et excitation à sa musique.

On a ainsi droit à des contre mélodies qui semblent sortir de leurs chemins puis entrent ensuite en collision et sont épaulées par une section rythmique robotique. Le disque est, en revanche, dépourvu de morceaux de qualité supérieurs propres à faire de cet opus un de leurs meilleurs. Tout au plus aura-t-on ici une collection fascinante de titres prog-rock dont l’éclaircie ne nous viendra que par cet amalgame entre Devo, ZZ Top et David Bowie.

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