Channelers: « The Depth of Rest »

Le musicien californien Sean Conrad avec son ensemble Channelers nous propose un nouveau disque d’ambient music aux airs de balade dans des forêts vierges.

Channelers est, en effet, un bel exemple de musiciens capables de construire des paysages sonores à partir d’instruments acoustiques et d’appareils électronique. Il nous en donne une démonstration avec The Depth of Rest.

Composé de 4 titres, dont un très long de plus de 20 minutes, The Depth of Rest évoquera une plongée au cœur de forêts verdoyantes préservées de toute présence humaine et habitées de milles et une espèce d’oiseaux.


Au son des field recordings (pluie, vent, rivières, etc…), de claviers, dulcimer et autre sifflet irlandais, celui qui a créé  le label Inner Islands, a composé pour cet album un petit univers sous la forme d’une musique méditative dans laquelle on se laisse porter sans la moindre difficulté.

L’ensemble, très compact, offre assez peu de nuances mais il s’écoutera d’une traite pour une très belle plongée bucolique de 40 minutes.

***1/2

Origami Angel: « Somewhere City »

Il y a des albums d’emo et de pop-punk qui sortent de nulle part et qui nous prennent à la gorge. C’est le cas du premier disque de ce groupe de Washington, Origami Angel, sont le « debut album » Somewhere City se doit d’être remarqué.

Le quatuor mené par Ryland Heagy (chant, guitare) et Pat Doherty (batterie) est du genre à ne pas faire dans la litote. Après une introduction nommée « Welcome To… » remarquable pour son crescendo menant à une explosion finale, Origami Angel envoie un son énorme, du skate-punk teinté d’emo avec ses déflagrations soniques en tous genres.

Avec de bons gros riffs efficaces et des rythmiques fusant à 100 à l’heure sur « 24Hr Drive-Thru », « Doctor Whomst » ou bien sur « Say Less », Origami Angel tape dans le dur. Et ce n’est que le début car d’autres titres salvateurs come « Escape Rope » et « Skeleton Key » arrivent et montrent l’alchimie entre le tandem Heagy/Doherty qui se confirme sur le dernier morceau nommé « The Air Up Here ». Somewhere City est un opus riche en énergie dans lequel les fans de skate-punk se retrouveront sans trouver à redire.

***

Lungbutter: « Honey »

Lungbutter est fait pour les amateurs de math-rock bien noisy. Ce trio montréalais nous offre un condensé de rage et d’efficacité comme l’atteste son premier album intitulé Honey.

Il suffira de onze morceaux bien denses et compacts pour que soit mis le turbo avec des titres implacables tels que « Solar » mais également « Vile » et « Bravo » résolument abrasifs. Entre le chant nerveux de Ky Brooks, les riffs acérés et monstrueux de Kaity Zozula et les martèlements de batterie, il n’y a qu’un pas que Lungbutter réussit à franchir.

Impossible ; non plus, de ne pas vouloir l’accompagner sur les morceaux noisy et explosifs que sont « Flat White » mais également de « Henry Darger » et « Intrinsic ». Honey montera en puissance tout au long de l’album avec « Maryland », « Curtain » ainsi que le final en apothéose nommé « Veneer ». Entre noise-punk et math-rock, lecombo canadien semble avoir attaint la quintessance de ce qu’il voulait être et en profite pour mettre la barre très haut dans le registre ainsi choisi.

***1/2

Trumpets Of Consciousness: « Approximate »

Trumpets of Consciousness est un combo lyonnais dont un premier album se réclamait de la pop psychédélique héritée des années 1960. Approximate est son deuxième opus publié trois anas plus tard.

Ces trois années de silence ont été signe de changement pour Trumpets of Consciousness dans ma mesure où il sonne plus aventureux et audacieux que précédemment tout en restant dans le registre de la psychedelia made in Britain à l’exemple de« Stephanie Saturday » ou « Annie Anytime ».

Au carrefour de Big Star, Brian Wilson ou The Flaming Lips avec un soupçon de modernité, c’est sur ce registre que le aformation se démarque d’autres groupes lambda. On notera des morceaux détonnants tels que « Going To The Sea », « Josie Called Again » et « Astral ». Approximate n’a rien d’approximatif et il enfonce le clou de la psychedelia avec justesse et force.

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Shunkan: « Cumberland Falls »

Shunkan avait fait ses premières preuves avec son premier album nommé The Pink Noise en 2015. Le quatuor de Los Angeles mené par la charismatique chanteuse Marika Sakimoto est maintenant de retour un avec Cumberland Falls qui espère paller au relatif insuccès de son « debut album ».

Débutant de façon doux avec le mélancolique « I’m Not Cool » où Marika Sakimoto raconte, sans doute comme catharsis, comment un agresseur a bien profité d’elle adurant plusieurs années. Soniquement, Shunkan incorpore des éléments shoegaze, jangle-pop et power-pop sur des compositions plutôt efficaces comme « Smokey Robinson », ou encore « Chemtrails » et « The Ritual ».

La Californienne est animée par une rage et une envie d’en découdre en ressassant ses moments de solitude et de paranoïa comme sur « Mornings In The Afterlife », « Rip » et « Honey ». La chanteuse et guitariste cicatrise comme elle peut ses bribes d’un passé qui l’ont brisée. Plus on progresse sur Cumberland Falls, plus son envie de chasser ses démons paraît évident sur « Little Hell » et « Bloody Winter ». Pour ce second opus, Shunkan exorcise tous ses vieux démons à travers des morceaux passionnants et empreints d’une nostalgie dont on se doit de souligner l’ambiguité entre bourreau et victime.

***1/2

Octo Octa: « Resonant Body »

Bouldry-Morrison célèbre la douce lueur des espaces de fête, lieux où les corps racisés, queer, trans, féminins et aux capacités différentes sont libres d’être ce qu’ils sont.

Pour les corps non conformes, la piste de danse peut être un espace sûr. Sous la douce lueur des lumières du disco, avec une musique de toutes les couleurs, les corps racisés, queer, trans, féminins et aux capacités différentes sont libres d’être. Tout le monde peut être qui il veut sur la piste de danse.

Resonant Body, le cinquième album complet du DJ et producteur Octo Octa (Maya Bouldry-Morrison), basé dans le New Hampshire, célèbre ces espaces sacrés. Sur huit morceaux, Bouldry-Morrison réimagine la culture rave des années 90 dans une perspective sexospécifique, où PLUR (Peace, Love, Unity, Respect) commence par le respect de soi-même.

Bouldry-Morrison est transgenre. Et si l »Where Are We Going ? » en 2017 s’est senti triomphant grâce à un optimisme prudent, elle était peut-être une question que Bouldry-Morrison s’est posée et aussi une interrogation des communautés LGBTQ+, surtout avec la montée de la visibilité trans et non-binaire.

Après une année de tournée bien remplie suite à la sortie d’un nouveau disque, Bouldry-Morrison était prête à répondre à cette question dans Resonant Body. Enregistré dans sa cabane dans les bois du New Hampshire, l’album a un lien fort avec la nature et s’inspire des thèmes de la survie, de la guérison et de la spiritualité. Même la pochette, créée par Brooke, partenaire de longue date de Bouldry-Morrison, est la peinture vibrante d’une forêt.

L’album s’ouvre en mode survie avec « Imminent Spirit Arrival », qui commence par un bourdonnement grave et pulsé qui se transforme en un break-beat classique des années 90.

Toutes les huit mesures, une voix dira « Come on »  et « go », convoquant les auditeurs sur la piste de danse. « Move Your Bod »y, qui suit, fait monter le tempo avec une batterie implacable et la phrase de titre est répétée à l’infini, même après qu’une ligne de basse doublée ait fait les trois quarts du chemin.

Cependant, tous les morceaux ne ressemblent pas à des tubes de club. « Deep Connections » a une qualité douce et éthérée créée par des arpèges de synthèse et des samples de « My Body Is Powerful » apaisant les sons de la nature – cris d’oiseaux et hurlements lointains – sur une gamme pentatonique.

Une question est posée sur cet album : « Can You See Me ? ». Elle est probablement une référence à l’identité de Bouldry-Morrison, d’autant plus que les DJ des clubs sont en grande majorité des hommes cis. Mais ici, la question est d’une rhétorique retentissante, comme si Bouldry-Morrison plantait un pieu dans le sol annonçant qu’elle est là pour rester. Une voix chaude chantant combien elle sait ce que l’on ressent est un message pour les autres transsexuels, leur disant qu’ils ne sont pas seuls et que lorsque des corps marginalisés arrivent sur la piste de danse, on les voit, on les protège et ils importent.

***1/2

 

 

Riit: « ataataga »

Sur le premier album de Riit, l’engouement et l’amour, le pardon et la sens de la convivialité se rejoignent avec une concentration assurée.  Originaire de Panniqtuq, au Nunavut, l’auteur-compositeur-interprète a enregistré ataataga à Iqaluit et à Toronto. Tous les titres, sauf un, sont chantés en inuktitut. 

La plupart des images qui accompagnent le lancement de l’album montrent Riit avec des cheveux blancs comme de la craie, recollés comme de la glace, et cette esthétique froide s’infiltre dans le son électro-pop froid et synthétique de l’album. 

Sa polyvalence enchante d’emblée, passant des ballades sombres au chant comme une ingénue de l’alt-pop. Mais le talent de Riit ne se limite pas à la flexibilité des genres. Le titre d’ouverture, « ataataga », et sa version acoustique fugace qui clôt l’album, révèlent la profondeur de l’émotion que Riit apporte – tantôt en quête, tantôt pleine d’espoir. Chaque chanson apportant quelque chose de différent. 

Le producteur Graham Walsh (de Holy Fuck) a su tirer parti de la capacité de Riit à changer de son, passant de morceaux de danse entraînants comme #uvangattauq et qujana à des chansons mélancoliques comme « inuusivut » et « uqausissaka ». Chanteuse de gorge talentueuse, Riit tisse des liens entre les styles vocaux, produisant des couches dynamiques de son et de texture dans des chansons comme « ataataga » et « qujana » – une reprise de Susa Aningmiuq, une autre artiste de Panniqtuq. La râpe grisonnante de Josh Q rejoindra Riit sur une reprise de l  « inuusivut » de Northern Haze, tandis que Zaki Ibrahim est invité sur le morceau « #uvangattauq, » inspiré de #MeToo, un duo de voleurs d’album dans un ensemble de chansons déjà captivantes et délivrées par la nouvelle voix d’une artiste qui sait exactement ce qu’elle veut dire et comment elle le veut dire.

***1/2

Kiwi Jr.: « Football Money »

Kiwi Jr. fait partie intégrante de la scène musicale indépendante de Toronto. Avec Brian Murphy, qui fait le double service à la basse avec Alvvays et à la guitare avec Kiwi Jr ils partagent ainsi un penchant pour les guitares qui cliquettent, mais c’est là que s’arrêtent toutes les comparaisons.

Le premier album du groupe, Football Money, est rempli de rock universitaire des années 80 et de rock indépendant des années 90. Il ne fait aucun doute qu’il incitera les paresseux à adopter ce combo comme si il leur appartenait. Cela tient en grande partie à la voix acerbe de Jeremy Gaudet, que l’on peut confondre avec celle de Stephen Malkmus, mais même dans sa forme la plus blasée, cette cadence ajoute une formidable juxtaposition aux mélodies acérées et aux structures de chansons astucieuses d’un Kiwi Jr. dont, l’album, malgré ses 27 minutes, excède largement le temps d’accueil qu’on pourrait lui accorder

La vie métropolitaine a certainement déteint sur son leader. C’est un parolier observateur qui arpente son environnement avec l’esprit le plus sec, en particulier la difficulté de s’adapter à l’âge adulte à Toronto. Kiwi Jr. Souhaite sur son opus nous aider à nous orienter d’une manière assez doucement caustique comme ils le suggèrent sur « Swimming Pool » où ils nous incitent à relativiser en nous expliquant que, si jamais ça tourne mal, il ne reste qu’à rêver simplement de vse détendre avec Brian Jones au bord d’une piscine piscine.

Qu’il s’agisse du point de vue de la vie dans les grandes villes ou de la façon dont il nous rappelle la musique d’antan, Football Money s’avère être un opus vraiment délicieux.

***

Twin Atlantic: « Power »

Bien qu’il soit sur certains radars depuis plus d’une décennie et qu’il ait été fortement médiatisé par des sources telles que Kerrang, Twin Atlantic n’a jamais atteint les mêmes sommets d’euphorie que ses contemporains comme Biffy Clyro. Avec un succès commercial constant, mais tout aussi facilement oublié des programmes radio, le groupe a toujours été très proche de devenir une tête d’affiche de festival.

Leur cinquième album, Power, pourrait marquer une pause à l’anonymat bien méritéepour ce dombo. Enregistré uniquement dans leur studio de Glasgow, le trio nous a offert un album court et percutant, et dans a facilité à nous accrochert est si évidente qu’elle en déevient indécente.

S’éloignant de leur son classique, Power tire son inspiration synth-pop de LCD Soundsystem et de Depeche Mode. Le morceau d’ouverture « Oh ! Euphoria ! » révèle cette chanson, en nous donnainstantanément, une introduction élégante et sexy avant de se lancer dans « Barcelona », un titre qu’on n’aurait aucuen honte à écouter en boucle.

En capturant le son classique de « Barcelona », le frontman Sam Mctrusty montre sa capacité à tisser avec style des paroles intelligentes autour d’un refrain anthemique. D’autres moments marquants sont les lignes de base du Black Rebel Motorcycle Club qui grondent sur le « single » « Novocaine » et « I Feel It Too », le pur plaisir du synthétiseur qui émane d’Ultraviolet Truth et « Messiah » est un chef-d’œuvre à construction lente qui s’insinuera en vous.

C’est un album à écoutes multiples, et il s’améliore à chaque fois. Il se peut que l’on ne capte pas Power dès la première écoute ; plusieurs autre s’imposeront pour que l’on puisse gouter ce son synth-rock un peu crade comme il convient de l’être.

***1/2

Daniel Lopatin: « Uncut Gems »

Une bonne bande originale de film devrait donner envie d’aller voir le long métrage au service duquel elle se met. Le thriller des frères Sadie mettant en vedette Adam Sandler dans le rôle d’un joaillier criblé de dettes de jeu bénéficie du savant travail du compositeur avant-gardiste Daniel Lopatin, alias OneohtrixPointNever.

Beaucoup moins aride que lorsqu’il travaille sous son pseudonyme, Lopatin installe une ambiance définie par les timbres des synthétiseurs vintage avec lesquels il travaille — sur « The Ballad of Howie Bling » en ouverture, et plus tard avec « Back to Roslyn » et son solo de saxophone, ça sonne comme Vangelis sous hallucinogène. À l’opposé, sur « The Fountai »n et surtout « School Pla »y, Lopatin exprime le genre d’anxiété que maîtrisait John Carpenter lorsqu’il composait les bandes originales de ses classiques des années 1980. L’utilisation judicieuse d’une chorale, en ouverture, sur « Windows » puis « Mohegan Suite », appuyée par les synthés, insuffle urgence et gravité à l’ensemble.

***1/2