worriedaboutsatan: « Time Lapse »

worriedaboutsatan était un duo jusqu’à ce que Thomas Ragsdale le quitte l’année dernière et qu’il devienne le projet solo de Gavin Miller, membre fondateur. Ils ont toujours été prolifiques, mais Miller a sorti trois albums complets en moins d’un an, ce qui représente un rythme de travail impressionnant et très encourageant pour les fans de leur marque de techno intelligente et en pleine expansion mentale.

Time Lapse nous fait entrer en douceur dans le post-rock glacé de « Dawn », la musique s’ouvrant autour de l’auditeur de manière accueillante. Le morceau suivant, « Point of Departure », a une ambiance brumeuse habilement appliquée et une réverbération en écho à son son. Le motif central est un accord de guitare simple et répété, à moitié joué, à moitié gratté, entouré d’une ambiance tourbillonnante. Cela peut rappeler l’album éponyme de Bardspec de 2017, qui utilisait une technique similaire pour attirer l’auditeur. Un rythme minimal sous-tend l’ensemble, avec des notes de basse discrètes qui montent lentement et ajoutent de la gravité au morceau. A mi-chemin, une mélodie en transe s’installe, qui continue à s’intégrer dans l’espace créé par les textures ambiantes. Cela rappelle aussi fortement les débuts de Astralasia, avant que cela ne cède la place à quelque chose de plus sombre.

Titre de choix, « « A Lost History », nous ramène aux premiers temps deworriedaboutsatan n, en particulier le EP Shift, avec une pulsation qui se construit à partir du néant, suivie d’un rythme craquelé et d’une mélodie de synthétiseur profonde et floue qui devient hypnotique. C’est fabuleux et hypnotique, et j’aime les hauteurs (ou peut-être les longueurs, ou même les profondeurs) auxquelles une musique comme celle-ci peut m’emmener. Twin » emmène votre esprit en voyage, peut-être à travers la forêt dense sur la pochette du LP, et vous ramène sur terre avec la calme outro « Mingels ».

Le thème et le motif dominant de tous les morceaux de Time Lapse est un flux et un reflux, qui induit un sentiment de distraction comme toute bonne transe devrait le faire. Rien ne reste pareil longtemps, les mélodies se construisent, mutent et s’effacent dans l’obscurité. C’est un morceau soigneusement élaboré et très discret au début, mais qui se révèle étonnamment profond après quelques écoutes.. En comparaison, les précédentes sorties de worriedaboutsatan telles que « Revenant » et « Blank Tape » ont saisi l’auditeur par le revers avec leur intelligent dance music. Mais la direction que Miller a prise dans worriedaboutsatan est bien plus réfléchie, émotionnelle et cérébrale. Plutôt que d’offrir de grands rythmes, Time Lapse est très texturé, captivant, massivement mélodique et tranquillement en transe dans sa vibe. On peut dire sans risque de se tromper que worriedaboutsatan est en pleine forme, et toujours aussi tourné vers l’avenir.

***1/2

Fool’s Ghost: « Dark Woven Light »

Il y a un grand talent à être pesant sans être bruyant mais le duo constitué par Amber Thienemancet son mari Nick fait paraître la chose facile sur le premier album, Dark Woven Light. Fool’s Ghost déverse une musique pleine d‘âme avec des voix hypnotiques et des paroles significatives sur un lit d’instrumentation minimaliste tout en créant 10 titres qui pèsent sur l’auditeur sans jamais l’accabler.

Il sera impossible de l’étiqueter dans un genre singulier, il est trop sombre pour être qualifié de folk, il n’est jamais assez lourd pour être post-rock et il est trop expérimental pour être indie. On ne peut qu’essayer d’exprimer l’obscurité et le poids que chaque morceau contient. En général, la musique a un moment à construire avant que le chant n’entre en scène et il y a de superbes accroches pour attirer votre attention, et ça n’est jamais pareil !

L’intro à la guitare de « Touch » est effectivement accrocheuse et on se retrouve vite à regarder à travers les couches pour essayer d’en entendre plus avant qu’elle n’apparaisse inchangée à la fin du morceau. Le plus souvent, ce sont des synthés ou des touches atmosphériques qui guident la progression d’une composition, la guitare jouant un rôle secondaire comme dans la saisissante « Fugue » et même un rythme de batterie légèrement fort dans « Chasing Time » qui frappe le sol là où la guitare se trouvait autrefois.

Le point fort de l’album est sans aucun doute le chant, dont l’étendue et l’expression entraînent les morceaux dans des voyages vers des endroits sombres et laissent la musique peindre le fond. Il y a de tout, des touches aux synthés, de la guitare à la batterie, du piano au glockenspiel, mais aucun n’est proche de la voix, mais l’un sans l’autre ne donnerait pas les résultats puissants que vl’on obtient ici.

Tout au long de l’album, se trouvera toujours un sentiment bouillonnant de besoin de se libérer. Il y a presque une retenue dans le chant mais le masque glisse temporairement pendant « Sparked » et « Shut Away » car une sortie partielle semble garantie lorsque le volume est augmenté, mais tout cela est momentané. Si Thieneman a certainement la capacité de faire entendre un refrain, la musique ne s’aventure jamais sur ce territoire. Comme une gueule de bois du dimanche matin, la musique s’attarde dans une zone de légère dépression avec des lueurs teintées d’espoir, mais parfois, on ne peut tout simplement pas changer la morosité.

Bien que minimaliste dans sa mise en page, Dark Woven Light est lourd dans son exécution. Il serait profondément inquiétant d’écouter l’un des morceaux sans ressentir aucune émotion. Cela peut être une belle sensation d’être accablé par la mélancolie mais de la sentir s’élever à mesure que chaque chanson progresse vers sa conclusion, cela me pousse à y retourner.

***1/2

Audra: « Dear Tired Friends »

Ceci fait partie de ces cas particuliers où le temps devient le meilleur allié d’un groupe. Le groupe en question a complètement disparu pendant une décennie, laissant ses fans se demander ce qui s’est passé. Cependant, c’est le temps lui-même qui a fait de ses membres un groupe culte qui a beaucoup manqué.

Audra, originaire de Mesa, en Arizona, a récemment réussi à se ressusciter sur les mêmes rails que leur célèbre locomotive. Leur LP Dear Tired Friends est la première sortie du combo depuis l’album Everything Changes de 2009. Auparavant, il avait fait ses débuts sur scène en 2000, puis avait sorti l’album Going To The Theatre en 2002 et le mini-album sur cassette Unhappy Till The End en 1996.

Audra a toujours joué cette musique post-punk poussiéreuse, orientée vers le desert-rock si typique de l’Arizona, avec beaucoup de passion et de grands récits musicaux. Créée en 1991, Audra est principalement composée de Bart et Bret Helm – deux frères originaires de Chicago – rejoints par le batteur Jason DeWolfe Barton. Le LP comprend 10 chansons et il inclut également une apparition de Mike VanPortfleet de Lycia à la guitare pour la chanson « Planet of Me ».

Nous avons droit ici à un collage post-punk avec une intégration de riffs de guitare qui rendent des morceaux comme « Tired Friends » et « Wish No Har » » vraiment éblouissants. Ce qui a commencé comme une session d’enregistrement d’un EP de 4 chansons s’est rapidement transformé en quelque chose de beaucoup plus grand pour Audra. En assemblant les démos pour cette sortie, les frères ont découvert une capsule temporelle virtuelle (la chanson « Wish No Harm »), qu’ils avaient enregistrée sur cassette avec un magnétophone 4 pistes Fostex en 1993. Bret Helm a finalement complété la chanson, en ajoutant des paroles et une mélodie à la démo originale. 26 ans plus tard, c’est le premier « single » de ce nouvel album dont la sortie ne pourra que réjouir.

***1/2

Flat Worms: « Antarctica »

Pour ce qui a trait au désespoir, il ne serait pas indécent de dire que nous en avons tous eu plus que notre part ces derniers temps ou auparavant. La vue du monde des Flat Worms sur Antartica leur deuxième album, y est presque noyée – le désespoir de savoir où nous sommes, et comment nous sommes arrivés ici. Et alors que le trio basé à Los Angeles exprime ce sentiment par des lignes de guitare en dents de scie et des parties rythmiques implacables, il y a des relents de pardon de soi et des lueurs d’espoir fugaces au milieu de la rage frémissante des paroles de Will Ivy.

Le premier album, The Aughts, est une attaque qui définit le programme de Flat Worms et présente sa vision du monde sur un diaporama de structures d’acier rouillées et de tombes anciennes. Le morceau produit par Steve Albini a été enregistré en une seule prise et il capturait la colère d’Ivy qui s’y déchaînait lentement – ses lignes de guitare caustiques et intransigeantes frôlant l’inaudible, alors qu’il montait à l’assaut dans un martèlement bruitisrz qui s’oppose à 24/7 Rock Star Shit des Cribs ; ce catalogue anti-rock criard de Mclusky.

Alors que Flat Worms expose sa vision nihiliste du monde, il devient vite évident qu’au niveau économique, naturel et sociétal, ils croient que l’apocalypse c’est pour maintenant. La guitare désaccordée d’Ivy se balance furieusement, à la recherche d’une faille dans la face du rock à laquelle s’accrocher, alors qu’il chante les « chambres de culte de la personnalité » (personality cult chamber) sur le « single » principal, « Market Force »s, et le fait de « n’avoir rien à perdre/rien à offrir » (nothing to lose/nothing to offer’) sur le barrage sonique de style Pissed Jeans- sur « Ripper One ».

Et tandis que Flat Worms déplore l’état du paysage mondial actuel, il fait plus qu’un subtil clin d’œil au fait que, en tant qu’espèce, nous sommes historiquement destinés à la destruction et à l’autodestruction. The Aughts a été inspiré par le voyage d’Ivy aux Tombeaux des Rois, où il a trouvé « l’anxiété mise à nu » dans les ruines de ses structures autrefois grandioses. De même, les références aux empires perdus dans « Via » :  « J’ai perdu la direction en marchant sur les pierres des anciennes routes romaines/ Elles n’ont pas été construites pour moi » (I lost my direction walking on stones of old Roman roads/They weren’t built for me) ), et les « gilets de cotte de mailles [et] les lourds boucliers » (vests of chainmail [and] heavy shields) sur la chanson-titre, qui brûle lentement et qui est alimentée par les basses, semblent tracer une ligne entre les erreurs de notre génération et celles qui ont été commises pendant des siècles auparavant.

C’est dans ces parallèles établis entre le passé et le présent que Flat Worms trouvent un peu d’espoir. Pendant des siècles, nous nous sommes mis en pièces, mais au sein de chaque génération, et de chaque mouvement, il y a eu des soulèvements sociétaux et des poches de confrontation de la population qui se sont retournées contre la norme. 2020 nous trouve isolés physiquement, mais nous ne sommes peut-être pas isolés en termes d’attitude ou de point de vue, et c’est en cela qu’Antartica semble trouver un certain réconfort. Alors que le monde est chez lui, enfermé dans son quotidien, une phrase devient de plus en plus courante : ensemble, seul. Pour ceux qui veulent changer leur partie du monde, ou du moins changer la mentalité des gens qui y vivent, il semblerait que la seule façon d’y parvenir soit de travailler ensemble, seuls. Si l’on en croit Flat Worms, nous sommes à court d’espoir, mais pour l’instant, il en reste juste assez.

***1/2

Redivider: « Depth Over Distance »

Le groupe post-rock de Denver, Redivider, a indubitablement de l’inspiration ; la preuve en sest la sortie de son nouvel album, Depth Over Distance. A la fois dur et tendre, technique mais toujours accrocheur, émotionnel et brut, Depth Over Distance ne met pas seulement en valeur sa diversité, mais fait montre d’une entité incroyablement personnelle et vulnérable. Couvert par le thème de la découverte de sa propre valeur et de la fuite de relations abusives et codépendantes, Depth Over Distance ne comporte peut-être que six sompositions mais il parvient à couvrir un large éventail de sujets et de sons en peu de temps.

Le fer de lance de l’album est le puissant et explosif morceau d’ouverture, « Delphiction ». Le travail des guitares sur ce morceau est vraiment brillant et donne le ton de l’album, mais il est aussi bien équilibré avec des paroles puissantes, qui racontent le processus de fuite d’une relation abusive. D’emblée, il est évident qu’il y a beaucoup de lumière et d’espoir, même dans les points les plus sombres de l’album, et « Delphiction » est, à cete égard, le point de départ parfait. 

Les points forts de l’album se trouvent sans aucun doute sur les deuxième et troisième morceaux, « The Ocean Has Grown » et « Plutonium Stars ». Les deux titres s’enchaînent magnifiquement entre un travail de guitare doux et étonnant et des sons explosifs. « The Ocean Has Grow » en particulier ressemble à une histoire avec un début, un milieu et une fin clairs, tandis que « Plutonium Stars »fait penser un peu plus à un chaos contrôlé. Les deux chansons mettent en valeur la gamme dynamique du groupe sans jamais se sentir déplacées. Un autre point fort est la plus longue interprétation de l’album, un « Limbiscism » qui reprend quelques pages du livre de Thrice, Pray for the Angels, à certains endroits avant de ralentir les choses et de mener l’album vers une conclusion épique.

Depth Over Distance est incroyablement complet et bien équilibré au regard de sa durée. Le « closer », « Where Edges Meet », laissera un sentiment de plénitude à la fin, ce qui peut être difficile à trouver sur les petites sorties comme celle-ci. Avec Depth Over Distance, Redivider a non seulement consolidé sa place sur la scène musicale du Colorado, mais il a également prouvé qu’il est définitivement prêt à aborder prochaine étape de sa carrière.

***1/2

Helen Money: « Atomic »

Depuis la sortie de Arriving Angels en 2013, Helen Money – surnom de la musicienne et compositrice Alison Chesley – n’a cessé de sculpter les bords des éléments les plus bruyants et les plus flous de ses recherches en matière de son, et elle a, peu à peu, produit des formes toujours plus sculptées. Elle devient toujours bruyante, et parfois très lourd et la gamme affective de sa musique reste plus triste que délicieuse.

Ses précédents disques étaient probablement plus attirants pour les fans de metal que pour les amateurs de musique de chambre, ce qui est un exploit assez impressionnant pour une violoncelliste. Ceci dit, ce nouvel album de Money, Atomic, pourrait lui valoir un public beaucoup plus large, allant des adeptes de l’avant-garde du métal aux amateurs de musique classique, et au-delà. On peut certainement l’espérer d’autant que cette musique-là est véritablement excellente.

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Horse Lords: « The Common Task »

Un nouvel album des Horse Lords en 2020 est un motif de célébration. Pour l’expliquer, tout d’abord, et à juste titre : quelques calculs. The Common Task est le quatrième album studio du groupe, et bien que cela soit vrai à certains égards, c’est aussi leur huitième sortie de matériel original. Le groupe a commencé avec une tendance à ne pas sortir les « singles » et les EPs standards d’un groupe de rock lambda, mais plutôt à sortir des mixtapes dans l’esprit naissant du hip-hop avec ne différence ; c’était sur des séries de cassettesofficielles à faible diffusion. Ces cassettes comprenaient deux longues pistes, une pour chaque face de la bande, présentant généralement un matériel plus expérimental et exploratoire que leur travail en studio. Cela veut dire quelque chose : ils ne sont pas exactement non expérimentaux sur leurs propres disques, ressemblant plus souvent au King Crimson des années 80 qui rencontrerait ; d’une part soit un groupe commeT elevison, et, d’autre part, la psychedela façon Chris Forsyth. En comptant ces mixtapes, la première sortie du groupe a eu lieu en 2012 et la septième en 2017, ce qui représente, chose surprenante, plus d’une sortie complète de matériel original et profondément expérimental par an,ce quireprésente une pause d’un peu moins de trois années civiles complètes avant la sortie de ce quatrième LP et de la huitième sortie en studio.

Ce décalage explique en partie l’enthousiasme qui se cache derrière ce disque, mais l’autre partie est bien sûr fournie par la musique elle-même. La description précédente du groupe, celle de King Crimson des années 80 et de toutes ses guitares imbriquées jouées contre le post-punk et l’Americana de Television et Christ Forsyth, couvre une partie du son. Mais il y a d’autres éléments présents, qui attirent et requièrent l’attention : qui, un extrait de guitare pop ouest-africain, ; qui les tensions et la fragilité du minimalisme. Le groupe cite aussi bien des compositeurs de musique expérimentale microtonale comme La Monte Young que des légendes de l’afrobeat comme Fela Kuti et, ce qui est peut-être le plus surprenant, ces autocomparaisons ne sont pas seulement de la vantardise sans fondements mais sont présentes dans la musique. Leur mode de fonctionnement est resté largement inchangé depuis cette première mixtape il y a huit ans et reste fonctionnellement statique à ce jour, même sur The Common Task. L’avantage est qu’elles n’ont pas besoin de changer ; c’est un espace musical infiniment fertile.

Considérons également un élément supplémentaire : le groove professé par Horse Lords est un mécanisme qui permet d’éteindre les composants cérébraux du cerveau ; même lorsqu’un groove est mathématiquement dense et cérébral, il est fait de manière à inclure l’esprit pensant dans la danse ténébreuse du corps, et non à le séparer ou à l’aliéner. Là où l’afrobeat tend à naître de l’aliénation politique du corps biologique par rapport au corps politique, il est fusionné par un sillon qui le redirige vers, suivant Fela Kuti, une rebellion contre un ordre établi fossilisé. C’est ce genre de musique, le genre fait par des gens comme Christ Forsyth, les grands groupes post-punk, les compositeurs néoclassiques minimalistes et, bien sûr, The Horse Lords, qui concernera la réunification du corps et de l’esprit. Le groove devient une dialectique de la restauration, de la liaison et de l’osmose. The Common Task célèbre ainsi la danse, la danse réelle et physique, tout autant qu’elle célèbre les théoriciens obscurs et l’histoire politique populiste de gauche dans laquelle elle s’inscrit.

Si on prend, par exemple, le morceau « People’s Park », le titre est tiré d’un projet de réhabilitation d’un parc public mené par une communauté latino-américaine de Chicago qui a été déplacée par les efforts d’embourgeoisement des Blancs, les mêmes types de politiques urbaines suprémacistes qui ont chassé les noyaux culturels des grandes villes d’Amérique et nous ont donné la froide stérilité de la fin du 20e et du début du 21e siècle. Mais leur politique ne se limite pas à des noms ; la chanson est elle-même leur propre interpolation du reggaeton, une forme de musique de danse très populaire dans les communautés latines des Amériques, faite non pas par la condescendance sarcastique présumée des types académiques cérébraux d’avant-rock mais comme un acte sincère d’amour et d’appréciation, en considérant la musique latine populaire comme un élément nécessaire d’une chanson intitulée d’après un événement politique latin et en plaçant le reggaeton dans la même continuité que des genres tels que le dub, l’afropop et l’afrobeat ont reçu dans les cercles académiques et d’avant-rock. Ils ne jouent pas non plus le reggaeton à un niveau cliché et autoritaire ; le groupe sait finalement que cela serait perçu comme de mauvais goût et garde donc sagement sa présence plus comme une figure imposée que comme une force sonore dominante.

Mais si The Horse Lords sont une grande et fertile musique à laquelle il faut penser, offrant de nombreux liens avec la théorie, la rhétorique et l’histoire politique de la gauche dans leurs grooves denses et cérébraux, c’est en fin de compte justement cela : des grooves. Même l’acte de penser à cette musique ressemble à une sorte de danse, une danse étranglée et contrainte par les rythmes post-krautrock motorisés qu’ils impriment à la musique. C’est la grande et riche musique cérébrale, celle qui vous fait vous sentir comme un génie temporaire, rempli d’un feu psychique capable de consumer William Blake et Kathy Acker, Maya Deren et Bela Tarr, des riffs ou accroches cloche et Jean-Paul Sartre. The Common Task perpétue le talent impeccable des Horse Lords pour faire de la musique sérieuse sur des choses sérieuses qui, tout comme Fela Kuti avant eux, se sentent imprégnés d’un sentiment de feu dionysiaque. Il y a beaucoup de grands écrits théoriques sur les modes apolliniens et dionysiaques, celui du cérébralisme froid et de l’hystérie corporelle enragée, de Hegel et de Nietzsche ; The Horse Lords, comme la grande musique corps/esprit, voient au-delà de cette séparation illusoire une unité plus large, une unité figée dans la singularité par des guitares microtonales pulsées et des claquements polyrythmiques précis de la batterie, des grooves de basse et de saxophone imbriqués, des rythmes et contre-rythmes perpétuellement changeants et des rythmes croisés dans ce qui est un paradis pour les batteurs. Peu importe que cela ait pris trois ans ; chaque disque des Horse Lords a été formidable, depuis leurs débuts jusqu’à aujourd’hui avec The Common Task, un album destiné à faire des listes de fin d’année pour quiconque est branché, et, s’il leur faut trois ans au lieu de trois mois pour faire de la musique aussi formidable maintenant, qu’il en soit ainsi.

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N / Signals Under Tests: « Disrupt / Construct »

Simplement dénommé N (soit un pseudonyme peu aisé, à l’heure des moteurs de recherche et plateformes musicales), l’artiste allemand a fait le choix singulier de faire évoluer son alias à chacune de ses sorties : N, N |2|, N (3), etc… Depuis près de vingt ans qu’il opère, il a dépassé la soixantième publication mais, celles-ci nous arrivant dans le désordre, Disrupt / Construct correspond à N(57). Pour ce disque articulé autour de deux longs morceaux, découpés en plusieurs séquences, il collabore avec Signals Under Tests, musicien qui a récupéré les pistes d’improvisation de guitare, entre drone et ambient, pour les travailler ensuite en studio.

Au-delà de cet office technique, ce sont également d’autres partitions instrumentales qui ont pu être ajoutées, à l’image de la batterie de « Disrupt III, » faisant alors évoluer le propos vers un post-rock entraînant, ou bien celle de « Disrupt IV », couplée à des poussées électroniques, qui emmènent le tout vers des rivages plus martiaux et bruitistes.

Ces moments, pour énervés qu’ils peuvent être, forment aussi un intéressant contraste avec les passages plus expérimentaux, dans lesquels une boucle de guitare traitées se trouve répétée (« Disrupt V »).

Sur la seconde face, les trois mouvements de Construct reprennent ce schéma, alternant propositions un peu moins mélodiques, davantage portés sur une forme d’ambient abstraite, fourmillant de la richesse encore plus poussée des différentes composantes, et volet post-rock avec ligne de six-cordes et batterie. Ces vingt-cinq minutes restent néanmoins traversées par des boucles électroniques grésillantes et sombres, confirmant le positionnement d’ensemble d’Hellmut Neidhardt, qui connaîtra un naturel répit dans « Construct III », uniquement fondé sur quelques notes éparses de guitare et des triturations d’arrière-plan.

***1/2

Envy: « The Fallen Crimson »

Il est tentant de revenir sur le vieux cliché du Velvet Underground lorsqu’on parle de Envy Leurs premiers disques ont été reçus par un public essentiellement culte, mais tous ceux qui les ont entendus ont fondé un groupe – et la plupart de ces groupes venaient probablement de Californie du Nord et jouaient du métal. Celui de Envy est plus particulier dans la mesure où il associe des explosions intenses et épiques de hardcore à de beaux, voire parfois délicats arrangements post-rock. Nous considérons souvent que ces fusions esthétiques vont de soi car elles sont devenues la norme dans la musique lourde, mais dans les années 90 et au début des années 2000, Envy a poussé ces extrêmes d’émotion et de puissance sonore plus loin qu’il n’était prévu.

Pourtant, alors que les légendes de l’underground s’épuisent parfois bien avant d’avoir eu la chance de voir les groupes qu’elles ont influencés devenir des pairs, Envy a maintenu une carrière régulière et active plus de deux décennies après ses débuts. Avec The Fallen Crimson, cependant, leur retour après plusieurs années de silence relatif est quelque peu surprenant. En 2016, un an après la sortie de Atheist’s Cornea, le chanteur Tetsuya Fukagawa a annoncé son départ du groupe, mettant fin à 21 ans d’aboiements libérant de l’endorphine. Le groupe a continué pendant un certain temps, avec une équipe de chanteurs qu’ils ont décrit comme un « tournoi de karaoké Envy », bien que le groupe semble n’attendre que la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Jusqu’en 2018, deux ans jour pour jour après son départ, Fukagawa est revenu se produire avec le groupe, sans s’annoncer au public et, bien que le groupe n’ait pas été entièrement rétabli dans sa composition d’origine, Envy était à nouveau Envy.

The Fallen Crimson n’est peut-être pas un miracle en soi, mais l’arrivée du septième album du groupe a longtemps été mise en doute. Pour un combo qui, pendant deux ans, a été dangereusement sur le point de s’effondrer, c’est l’ensemble qui a le mieux sonné depuis une décennie. Comme pour le meilleur de leurs disques, The Fallen Crimson est un grand album – de grands sons, de grandes idées, un grand cœur. D’une certaine manière, le but d’Envy a toujours été d’écraser, et sur leur dernier album, ils y réussissent une fois de plus.

L’album représente en effet le plus large spectre d’Envy. ; en 25 ans d’évolution, leur son en est venu à englober des explosions de punk, des arrangements post-rock complexes et même des berceuses émouvantes, qui sont toutes présentées sous une forme ou une autre sur The Fallen Crimson. « Statement of Freedom » est le premier de ces morceaux, tous en mouvement, une application directe de l’explosion post-hardcore du groupe. Les guitares triomphantes sont la caractéristique principale de « Swaying Leaves and Scattering Breath », et la tension qui règne dans « A Faint New World » est encore plus forte que dans les moments d’agression hardcore les plus fous du groupe. Mais c’est dans les moments épiques comme le dernier morceau « A Step In the Morning Glow » que tous ces différents fils se rejoignent, offrant une vue de l’ensemble du spectre d’Envy dans un morceau autonome d’une beauté dévastatrice.

D’une certaine manière, The Fallen Crimson pourrait être décrit avec justesse comme un « album de retrouvailles », étant donné que le groupe s’est scindé puis partiellement reformé avant d’être enregistré. C’est juste arrivé plus rapidement qu’on ne le pense généralement. Entendre leur première nouvelle musique en cinq ans nous rappelle à quel point il y a de la puissance émotionnelle brute et de la beauté pure dans leur musique – deux qualités complémentaires dont nous ne voyons probablement pas encore toute l’influence. The Fallen Crimson n’est peut-être pas un miracle, mais c’est un cadeau.

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Caspian: « On Circles »

Les post-rochers de Caspian se sont révélés être tout sauf des dérivés au cours de leur carrière jusqu’à présent. Dans un domaine assez encombré d’artisans du crescendo instrumental, ces musiciens dy Massacgssetts e sont distingués à la fois par une lourdeur revendiquée et un tropisme presque spirituel ern termes d’atmosphère et d’espace. Avec son cinquième album On Circles, on assiste toutefois à l’émergence de territoires sonores inexplorés et à l’exploration nuancée de nouveaux sons potentiels.

La maturation de la plupart des groupes post-rock est annoncée par l’expérimentation d’éléments atmosphériques et l’ajout d’instruments supplémentaires, créant ainsi des concepts plus stratifiés mais jamais étouffés. « Witchblood », le premier titre de On Circles, est une solide vitrine de cette idée mise en pratique, avec des ajouts surprenants de cornes qui ajoutent une tendresse au motif principal des éclats jazzy enveloppés dans une ambiguïté de « drone ». Le morceau est furtif dans la rapidité avec laquelle son rythme subjugue son harmonie principale, pour finalement s’épanouir en une algue de fureur sonore imposante sur un fond de synthés brûlants. La production ici est tranchante et pleine d’esprit, assez froide pour apporter un équilibre, mais pas au point d’étouffer le cœur même des efforts du groupe.

Caspian poursuit ses expérimentations sur « Flowers of Ligh », avec des passages qui ressemblent à des futurs abandonnés de house music cosmique, et une basse haut de gamme qui pousse les percussions en sourdine. Le groupe fait preuve d’un dynamisme auquel Caspian a fait allusion tout au long de sa carrière. Ce ne sont pas tous des mouvements gluants et langoureux – quand il faut, il y a ici un crunch qui creuse aussi profond et frappe aussi fort que tout effort préalable.

Cette expérimentation se prête cependant à des pistes naturelles, mais elle est aussi parfois alambiquée. « Nostalgist », par exemple, est un effort audacieux pour mettre en scène les pianos de Kyle Durfey, le chanteur de Piano Ceome The Teeth, et ,bien que son registre vocal frémissant ait tendance à osciller entre une colère tranquille et une rage confuse et audacieuse, l’instrumentation des choeurs ne semble pas pouvoir se fondre avec sa voix. Ce n’est en aucun cas un affront à Durfey ou à Caspian, mais ce n’est pas nécessairement un duo ou un mélange idéal. Cependant, la fin est en harmonie avec le reste de l’album, montrant une fois de plus une vision globale de leur production. Pourtant, on peut affirmer que le chant de Kyle devait être absolument derrière la musique, la seule suggestion prouvant que Caspian pouvait très bien le savoir dès le début, se défilant des attentes préconçues.

Pendant ce temps, des morceaux comme « Onsra » voient Caspian livrer certains de leurs travaux les plus fougueux et les plus engagés, en exploitant des grooves et des mélodies qui se rapprochent de la dream-pop et de certains des bords plus expérimentaux du rock indie. Un interlude percussif forme la colonne vertébrale de ce morceau, s’intégrant parfaitement dans des progressions à deux ou trois accords et une harmonie fraîche et croustillante. À l’opposé, le groupe s’engage dans des prises plus basses et plus lourdes avec « Collapser » » un morceau extrêmement lourd qui se démarque du reste de l’album sur le plan tonique et philosophique. Bien que cela crée une tension supplémentaire intéressante, elle ne porte pas la même forme et le même processus de pensée qui lie le reste de l’œuvre.

Des efforts comme « Ishamael », de par leur longueur, se démarquent solidement, sa présence étant renforcée par un violoncelle austère englobant un paysage sonore de guitare acoustique. Ce motif devient la véritable identité du morceau, mijotant jusqu’à ce qu’il soit pleinement révélé par l’accompagnement du reste du groupe. On Circles se termine comme il se doit avec « Circles on Circles » » qui commence et se termine étonnamment par un morceau acoustique plein de spoul, avec des voix supplémentaires de Philip Jamieson. Tout comme « Nostalgist », la structure de l’album ne semble pas remarquable, mais la voix de Jamieson est suffisamment obsédante et le morceau dans son ensemble termine l’album d’une manière modeste qui en dit long sur la capacité du groupe à planifier et à structurer une expérience d’écoute non seulement cyclique, mais aussi vraiment épanouissante.

Délicat, subtil et, si nécessaire, d’une portée cosmique, On Circles est une exploration émouvante d’états émotionnels qui se sentaient tellement plus surveillés sur les sorties précédentes de Caspian. C’est une expérience qui doit en fin de compte être déterminée par l’auditeur. Certains peuvent trouver cette relaxation immensément humble et profonde, tandis que d’autres ne voient pas toute sa gloire coincée entre ses ambitions.

***1/2