Redivider: « Depth Over Distance »

Le groupe post-rock de Denver, Redivider, a indubitablement de l’inspiration ; la preuve en sest la sortie de son nouvel album, Depth Over Distance. A la fois dur et tendre, technique mais toujours accrocheur, émotionnel et brut, Depth Over Distance ne met pas seulement en valeur sa diversité, mais fait montre d’une entité incroyablement personnelle et vulnérable. Couvert par le thème de la découverte de sa propre valeur et de la fuite de relations abusives et codépendantes, Depth Over Distance ne comporte peut-être que six sompositions mais il parvient à couvrir un large éventail de sujets et de sons en peu de temps.

Le fer de lance de l’album est le puissant et explosif morceau d’ouverture, « Delphiction ». Le travail des guitares sur ce morceau est vraiment brillant et donne le ton de l’album, mais il est aussi bien équilibré avec des paroles puissantes, qui racontent le processus de fuite d’une relation abusive. D’emblée, il est évident qu’il y a beaucoup de lumière et d’espoir, même dans les points les plus sombres de l’album, et « Delphiction » est, à cete égard, le point de départ parfait. 

Les points forts de l’album se trouvent sans aucun doute sur les deuxième et troisième morceaux, « The Ocean Has Grown » et « Plutonium Stars ». Les deux titres s’enchaînent magnifiquement entre un travail de guitare doux et étonnant et des sons explosifs. « The Ocean Has Grow » en particulier ressemble à une histoire avec un début, un milieu et une fin clairs, tandis que « Plutonium Stars »fait penser un peu plus à un chaos contrôlé. Les deux chansons mettent en valeur la gamme dynamique du groupe sans jamais se sentir déplacées. Un autre point fort est la plus longue interprétation de l’album, un « Limbiscism » qui reprend quelques pages du livre de Thrice, Pray for the Angels, à certains endroits avant de ralentir les choses et de mener l’album vers une conclusion épique.

Depth Over Distance est incroyablement complet et bien équilibré au regard de sa durée. Le « closer », « Where Edges Meet », laissera un sentiment de plénitude à la fin, ce qui peut être difficile à trouver sur les petites sorties comme celle-ci. Avec Depth Over Distance, Redivider a non seulement consolidé sa place sur la scène musicale du Colorado, mais il a également prouvé qu’il est définitivement prêt à aborder prochaine étape de sa carrière.

***1/2

Helen Money: « Atomic »

Depuis la sortie de Arriving Angels en 2013, Helen Money – surnom de la musicienne et compositrice Alison Chesley – n’a cessé de sculpter les bords des éléments les plus bruyants et les plus flous de ses recherches en matière de son, et elle a, peu à peu, produit des formes toujours plus sculptées. Elle devient toujours bruyante, et parfois très lourd et la gamme affective de sa musique reste plus triste que délicieuse.

Ses précédents disques étaient probablement plus attirants pour les fans de metal que pour les amateurs de musique de chambre, ce qui est un exploit assez impressionnant pour une violoncelliste. Ceci dit, ce nouvel album de Money, Atomic, pourrait lui valoir un public beaucoup plus large, allant des adeptes de l’avant-garde du métal aux amateurs de musique classique, et au-delà. On peut certainement l’espérer d’autant que cette musique-là est véritablement excellente.

****

Horse Lords: « The Common Task »

Un nouvel album des Horse Lords en 2020 est un motif de célébration. Pour l’expliquer, tout d’abord, et à juste titre : quelques calculs. The Common Task est le quatrième album studio du groupe, et bien que cela soit vrai à certains égards, c’est aussi leur huitième sortie de matériel original. Le groupe a commencé avec une tendance à ne pas sortir les « singles » et les EPs standards d’un groupe de rock lambda, mais plutôt à sortir des mixtapes dans l’esprit naissant du hip-hop avec ne différence ; c’était sur des séries de cassettesofficielles à faible diffusion. Ces cassettes comprenaient deux longues pistes, une pour chaque face de la bande, présentant généralement un matériel plus expérimental et exploratoire que leur travail en studio. Cela veut dire quelque chose : ils ne sont pas exactement non expérimentaux sur leurs propres disques, ressemblant plus souvent au King Crimson des années 80 qui rencontrerait ; d’une part soit un groupe commeT elevison, et, d’autre part, la psychedela façon Chris Forsyth. En comptant ces mixtapes, la première sortie du groupe a eu lieu en 2012 et la septième en 2017, ce qui représente, chose surprenante, plus d’une sortie complète de matériel original et profondément expérimental par an,ce quireprésente une pause d’un peu moins de trois années civiles complètes avant la sortie de ce quatrième LP et de la huitième sortie en studio.

Ce décalage explique en partie l’enthousiasme qui se cache derrière ce disque, mais l’autre partie est bien sûr fournie par la musique elle-même. La description précédente du groupe, celle de King Crimson des années 80 et de toutes ses guitares imbriquées jouées contre le post-punk et l’Americana de Television et Christ Forsyth, couvre une partie du son. Mais il y a d’autres éléments présents, qui attirent et requièrent l’attention : qui, un extrait de guitare pop ouest-africain, ; qui les tensions et la fragilité du minimalisme. Le groupe cite aussi bien des compositeurs de musique expérimentale microtonale comme La Monte Young que des légendes de l’afrobeat comme Fela Kuti et, ce qui est peut-être le plus surprenant, ces autocomparaisons ne sont pas seulement de la vantardise sans fondements mais sont présentes dans la musique. Leur mode de fonctionnement est resté largement inchangé depuis cette première mixtape il y a huit ans et reste fonctionnellement statique à ce jour, même sur The Common Task. L’avantage est qu’elles n’ont pas besoin de changer ; c’est un espace musical infiniment fertile.

Considérons également un élément supplémentaire : le groove professé par Horse Lords est un mécanisme qui permet d’éteindre les composants cérébraux du cerveau ; même lorsqu’un groove est mathématiquement dense et cérébral, il est fait de manière à inclure l’esprit pensant dans la danse ténébreuse du corps, et non à le séparer ou à l’aliéner. Là où l’afrobeat tend à naître de l’aliénation politique du corps biologique par rapport au corps politique, il est fusionné par un sillon qui le redirige vers, suivant Fela Kuti, une rebellion contre un ordre établi fossilisé. C’est ce genre de musique, le genre fait par des gens comme Christ Forsyth, les grands groupes post-punk, les compositeurs néoclassiques minimalistes et, bien sûr, The Horse Lords, qui concernera la réunification du corps et de l’esprit. Le groove devient une dialectique de la restauration, de la liaison et de l’osmose. The Common Task célèbre ainsi la danse, la danse réelle et physique, tout autant qu’elle célèbre les théoriciens obscurs et l’histoire politique populiste de gauche dans laquelle elle s’inscrit.

Si on prend, par exemple, le morceau « People’s Park », le titre est tiré d’un projet de réhabilitation d’un parc public mené par une communauté latino-américaine de Chicago qui a été déplacée par les efforts d’embourgeoisement des Blancs, les mêmes types de politiques urbaines suprémacistes qui ont chassé les noyaux culturels des grandes villes d’Amérique et nous ont donné la froide stérilité de la fin du 20e et du début du 21e siècle. Mais leur politique ne se limite pas à des noms ; la chanson est elle-même leur propre interpolation du reggaeton, une forme de musique de danse très populaire dans les communautés latines des Amériques, faite non pas par la condescendance sarcastique présumée des types académiques cérébraux d’avant-rock mais comme un acte sincère d’amour et d’appréciation, en considérant la musique latine populaire comme un élément nécessaire d’une chanson intitulée d’après un événement politique latin et en plaçant le reggaeton dans la même continuité que des genres tels que le dub, l’afropop et l’afrobeat ont reçu dans les cercles académiques et d’avant-rock. Ils ne jouent pas non plus le reggaeton à un niveau cliché et autoritaire ; le groupe sait finalement que cela serait perçu comme de mauvais goût et garde donc sagement sa présence plus comme une figure imposée que comme une force sonore dominante.

Mais si The Horse Lords sont une grande et fertile musique à laquelle il faut penser, offrant de nombreux liens avec la théorie, la rhétorique et l’histoire politique de la gauche dans leurs grooves denses et cérébraux, c’est en fin de compte justement cela : des grooves. Même l’acte de penser à cette musique ressemble à une sorte de danse, une danse étranglée et contrainte par les rythmes post-krautrock motorisés qu’ils impriment à la musique. C’est la grande et riche musique cérébrale, celle qui vous fait vous sentir comme un génie temporaire, rempli d’un feu psychique capable de consumer William Blake et Kathy Acker, Maya Deren et Bela Tarr, des riffs ou accroches cloche et Jean-Paul Sartre. The Common Task perpétue le talent impeccable des Horse Lords pour faire de la musique sérieuse sur des choses sérieuses qui, tout comme Fela Kuti avant eux, se sentent imprégnés d’un sentiment de feu dionysiaque. Il y a beaucoup de grands écrits théoriques sur les modes apolliniens et dionysiaques, celui du cérébralisme froid et de l’hystérie corporelle enragée, de Hegel et de Nietzsche ; The Horse Lords, comme la grande musique corps/esprit, voient au-delà de cette séparation illusoire une unité plus large, une unité figée dans la singularité par des guitares microtonales pulsées et des claquements polyrythmiques précis de la batterie, des grooves de basse et de saxophone imbriqués, des rythmes et contre-rythmes perpétuellement changeants et des rythmes croisés dans ce qui est un paradis pour les batteurs. Peu importe que cela ait pris trois ans ; chaque disque des Horse Lords a été formidable, depuis leurs débuts jusqu’à aujourd’hui avec The Common Task, un album destiné à faire des listes de fin d’année pour quiconque est branché, et, s’il leur faut trois ans au lieu de trois mois pour faire de la musique aussi formidable maintenant, qu’il en soit ainsi.

****

N / Signals Under Tests: « Disrupt / Construct »

Simplement dénommé N (soit un pseudonyme peu aisé, à l’heure des moteurs de recherche et plateformes musicales), l’artiste allemand a fait le choix singulier de faire évoluer son alias à chacune de ses sorties : N, N |2|, N (3), etc… Depuis près de vingt ans qu’il opère, il a dépassé la soixantième publication mais, celles-ci nous arrivant dans le désordre, Disrupt / Construct correspond à N(57). Pour ce disque articulé autour de deux longs morceaux, découpés en plusieurs séquences, il collabore avec Signals Under Tests, musicien qui a récupéré les pistes d’improvisation de guitare, entre drone et ambient, pour les travailler ensuite en studio.

Au-delà de cet office technique, ce sont également d’autres partitions instrumentales qui ont pu être ajoutées, à l’image de la batterie de « Disrupt III, » faisant alors évoluer le propos vers un post-rock entraînant, ou bien celle de « Disrupt IV », couplée à des poussées électroniques, qui emmènent le tout vers des rivages plus martiaux et bruitistes.

Ces moments, pour énervés qu’ils peuvent être, forment aussi un intéressant contraste avec les passages plus expérimentaux, dans lesquels une boucle de guitare traitées se trouve répétée (« Disrupt V »).

Sur la seconde face, les trois mouvements de Construct reprennent ce schéma, alternant propositions un peu moins mélodiques, davantage portés sur une forme d’ambient abstraite, fourmillant de la richesse encore plus poussée des différentes composantes, et volet post-rock avec ligne de six-cordes et batterie. Ces vingt-cinq minutes restent néanmoins traversées par des boucles électroniques grésillantes et sombres, confirmant le positionnement d’ensemble d’Hellmut Neidhardt, qui connaîtra un naturel répit dans « Construct III », uniquement fondé sur quelques notes éparses de guitare et des triturations d’arrière-plan.

***1/2

Envy: « The Fallen Crimson »

Il est tentant de revenir sur le vieux cliché du Velvet Underground lorsqu’on parle de Envy Leurs premiers disques ont été reçus par un public essentiellement culte, mais tous ceux qui les ont entendus ont fondé un groupe – et la plupart de ces groupes venaient probablement de Californie du Nord et jouaient du métal. Celui de Envy est plus particulier dans la mesure où il associe des explosions intenses et épiques de hardcore à de beaux, voire parfois délicats arrangements post-rock. Nous considérons souvent que ces fusions esthétiques vont de soi car elles sont devenues la norme dans la musique lourde, mais dans les années 90 et au début des années 2000, Envy a poussé ces extrêmes d’émotion et de puissance sonore plus loin qu’il n’était prévu.

Pourtant, alors que les légendes de l’underground s’épuisent parfois bien avant d’avoir eu la chance de voir les groupes qu’elles ont influencés devenir des pairs, Envy a maintenu une carrière régulière et active plus de deux décennies après ses débuts. Avec The Fallen Crimson, cependant, leur retour après plusieurs années de silence relatif est quelque peu surprenant. En 2016, un an après la sortie de Atheist’s Cornea, le chanteur Tetsuya Fukagawa a annoncé son départ du groupe, mettant fin à 21 ans d’aboiements libérant de l’endorphine. Le groupe a continué pendant un certain temps, avec une équipe de chanteurs qu’ils ont décrit comme un « tournoi de karaoké Envy », bien que le groupe semble n’attendre que la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Jusqu’en 2018, deux ans jour pour jour après son départ, Fukagawa est revenu se produire avec le groupe, sans s’annoncer au public et, bien que le groupe n’ait pas été entièrement rétabli dans sa composition d’origine, Envy était à nouveau Envy.

The Fallen Crimson n’est peut-être pas un miracle en soi, mais l’arrivée du septième album du groupe a longtemps été mise en doute. Pour un combo qui, pendant deux ans, a été dangereusement sur le point de s’effondrer, c’est l’ensemble qui a le mieux sonné depuis une décennie. Comme pour le meilleur de leurs disques, The Fallen Crimson est un grand album – de grands sons, de grandes idées, un grand cœur. D’une certaine manière, le but d’Envy a toujours été d’écraser, et sur leur dernier album, ils y réussissent une fois de plus.

L’album représente en effet le plus large spectre d’Envy. ; en 25 ans d’évolution, leur son en est venu à englober des explosions de punk, des arrangements post-rock complexes et même des berceuses émouvantes, qui sont toutes présentées sous une forme ou une autre sur The Fallen Crimson. « Statement of Freedom » est le premier de ces morceaux, tous en mouvement, une application directe de l’explosion post-hardcore du groupe. Les guitares triomphantes sont la caractéristique principale de « Swaying Leaves and Scattering Breath », et la tension qui règne dans « A Faint New World » est encore plus forte que dans les moments d’agression hardcore les plus fous du groupe. Mais c’est dans les moments épiques comme le dernier morceau « A Step In the Morning Glow » que tous ces différents fils se rejoignent, offrant une vue de l’ensemble du spectre d’Envy dans un morceau autonome d’une beauté dévastatrice.

D’une certaine manière, The Fallen Crimson pourrait être décrit avec justesse comme un « album de retrouvailles », étant donné que le groupe s’est scindé puis partiellement reformé avant d’être enregistré. C’est juste arrivé plus rapidement qu’on ne le pense généralement. Entendre leur première nouvelle musique en cinq ans nous rappelle à quel point il y a de la puissance émotionnelle brute et de la beauté pure dans leur musique – deux qualités complémentaires dont nous ne voyons probablement pas encore toute l’influence. The Fallen Crimson n’est peut-être pas un miracle, mais c’est un cadeau.

****

Caspian: « On Circles »

Les post-rochers de Caspian se sont révélés être tout sauf des dérivés au cours de leur carrière jusqu’à présent. Dans un domaine assez encombré d’artisans du crescendo instrumental, ces musiciens dy Massacgssetts e sont distingués à la fois par une lourdeur revendiquée et un tropisme presque spirituel ern termes d’atmosphère et d’espace. Avec son cinquième album On Circles, on assiste toutefois à l’émergence de territoires sonores inexplorés et à l’exploration nuancée de nouveaux sons potentiels.

La maturation de la plupart des groupes post-rock est annoncée par l’expérimentation d’éléments atmosphériques et l’ajout d’instruments supplémentaires, créant ainsi des concepts plus stratifiés mais jamais étouffés. « Witchblood », le premier titre de On Circles, est une solide vitrine de cette idée mise en pratique, avec des ajouts surprenants de cornes qui ajoutent une tendresse au motif principal des éclats jazzy enveloppés dans une ambiguïté de « drone ». Le morceau est furtif dans la rapidité avec laquelle son rythme subjugue son harmonie principale, pour finalement s’épanouir en une algue de fureur sonore imposante sur un fond de synthés brûlants. La production ici est tranchante et pleine d’esprit, assez froide pour apporter un équilibre, mais pas au point d’étouffer le cœur même des efforts du groupe.

Caspian poursuit ses expérimentations sur « Flowers of Ligh », avec des passages qui ressemblent à des futurs abandonnés de house music cosmique, et une basse haut de gamme qui pousse les percussions en sourdine. Le groupe fait preuve d’un dynamisme auquel Caspian a fait allusion tout au long de sa carrière. Ce ne sont pas tous des mouvements gluants et langoureux – quand il faut, il y a ici un crunch qui creuse aussi profond et frappe aussi fort que tout effort préalable.

Cette expérimentation se prête cependant à des pistes naturelles, mais elle est aussi parfois alambiquée. « Nostalgist », par exemple, est un effort audacieux pour mettre en scène les pianos de Kyle Durfey, le chanteur de Piano Ceome The Teeth, et ,bien que son registre vocal frémissant ait tendance à osciller entre une colère tranquille et une rage confuse et audacieuse, l’instrumentation des choeurs ne semble pas pouvoir se fondre avec sa voix. Ce n’est en aucun cas un affront à Durfey ou à Caspian, mais ce n’est pas nécessairement un duo ou un mélange idéal. Cependant, la fin est en harmonie avec le reste de l’album, montrant une fois de plus une vision globale de leur production. Pourtant, on peut affirmer que le chant de Kyle devait être absolument derrière la musique, la seule suggestion prouvant que Caspian pouvait très bien le savoir dès le début, se défilant des attentes préconçues.

Pendant ce temps, des morceaux comme « Onsra » voient Caspian livrer certains de leurs travaux les plus fougueux et les plus engagés, en exploitant des grooves et des mélodies qui se rapprochent de la dream-pop et de certains des bords plus expérimentaux du rock indie. Un interlude percussif forme la colonne vertébrale de ce morceau, s’intégrant parfaitement dans des progressions à deux ou trois accords et une harmonie fraîche et croustillante. À l’opposé, le groupe s’engage dans des prises plus basses et plus lourdes avec « Collapser » » un morceau extrêmement lourd qui se démarque du reste de l’album sur le plan tonique et philosophique. Bien que cela crée une tension supplémentaire intéressante, elle ne porte pas la même forme et le même processus de pensée qui lie le reste de l’œuvre.

Des efforts comme « Ishamael », de par leur longueur, se démarquent solidement, sa présence étant renforcée par un violoncelle austère englobant un paysage sonore de guitare acoustique. Ce motif devient la véritable identité du morceau, mijotant jusqu’à ce qu’il soit pleinement révélé par l’accompagnement du reste du groupe. On Circles se termine comme il se doit avec « Circles on Circles » » qui commence et se termine étonnamment par un morceau acoustique plein de spoul, avec des voix supplémentaires de Philip Jamieson. Tout comme « Nostalgist », la structure de l’album ne semble pas remarquable, mais la voix de Jamieson est suffisamment obsédante et le morceau dans son ensemble termine l’album d’une manière modeste qui en dit long sur la capacité du groupe à planifier et à structurer une expérience d’écoute non seulement cyclique, mais aussi vraiment épanouissante.

Délicat, subtil et, si nécessaire, d’une portée cosmique, On Circles est une exploration émouvante d’états émotionnels qui se sentaient tellement plus surveillés sur les sorties précédentes de Caspian. C’est une expérience qui doit en fin de compte être déterminée par l’auditeur. Certains peuvent trouver cette relaxation immensément humble et profonde, tandis que d’autres ne voient pas toute sa gloire coincée entre ses ambitions.

***1/2

Ikarus: « Mosaismic »

Rarement on aura entendu un groupe utiliser la voix tel qu’Ikarus, Pour parler de leur style, on pourrait imaginer qu’il s’agit d’un croisement entre Jazz et post-rock avec des influences contemporaines.
Avec ce titre étrange
(« Mosaismic ») qui constitue la contraction de deux mots, à savoir mosaïque et sismique, le groupe, influencé par des artistes aussi divers que Morton Feldman, Meshuggah, The Knife ou Steve Reich, choisit d’aller vers quelque chose d’expérimental, en tout cas de proposer des musiques qui sortent de l’ordinaire dans la manière d’assembler le son des instruments (batterie, piano et contrebasse) avec les voix qui ici ne servent pas à chanter des textes mais à vocaliser des sons comme dans le scat.

Avec un ensemble musical entièrement acoustique, le collectif Suisse propose des titres très rythmés mais également très mélodieux souvent assez long, pour certains même assez complexes mais dans lesquelles on se perd jamais, dans lesquelles on suit le fil grâce aux voix d’Anna Hirsch et Andreas Lareida qui forment un ensemble totalement homogène avec les trois instruments pour cet instant de grâce et de poésie issu d’Helvétie qui fait jouer avec un mécanisme d’horolger voix et instruments dans cet assemblage musical parfaitement rythmé.

****

Luggage: « Shift »

Shift est le troisième album de ce combo post-rock de Chicago et il s’inscrit dans la lignée du précédent, tout comme ce dernier (suivait les contours de Sun le tout premier opus du groupe. Luggage se rapproche de plus en plus d’une forme d’épure qui décuple toujours plus l’envergure de ses morceaux : la batterie frappe avec précision et économie de moyens

sans jamais trop se presser, la guitare cisaille, lacère et écorche, quand la basse, elle fournit un parterre capitonné et extrêmement sec à même de contenir le tout. Coincée là-dedans, la voix sonne de plus en plus délavée, mi-parlée mi-chantée. Tout y est froid, décharné , de cette lenteur qui donne l’impression de vouloir araser ses reliefs pour ne garder qu’une morne plaine.
Le paysage campé par Shift est ainsi extrêmement répétitif. Dans ces conditions, la moindre micro-variation est tout de suite mise en exergue et produit un effet dantesque, excluant ainsi la monotonie de l’équation préalable. On explore alors toutes les nuances de gris ; gris fumée, plomb, poussière, muraille, gris brouillard, bruine, brume, cyclone et même nuage. La palette est infinie et tout entière contenue dans Shift ce qui en fait un disque particulier, atypque, un peu à la manière de Shellac, ou Slint.

L’architecture des morceaux coïncide exactement avec celle de Chicago : les longues avenues symétriques, les blocs qui grignotent lentement l’espace alentour et la possibilité de tomber sur quelque chose d’inattendu à chaque angle droit. On se lance ainsi dans le disque en attendant que quelque chose se passe et à la fin, alors que la dernière onde s’estompe, on a bien du mal à circonscrire tout ce par quoi il nous a fait passer. Comme si les morceaux dépassaient leurs limites strictes. Ils sont plats, bloqués sur une répétition forcenée mais cachent nombre d’accidents et d’à-pics. L’épure cache, en fait, densité et profondeur, une vraie gageure pour un disque à l’approche aussi raide.

On comprendra alors la neurasthénie et l’abattement qui recouvrent la moindre parcelle de musique : le trio à cette capacité à incurver la course de vos idées pour les rendre parallèles aux siennes. Pour autant, rien de moribond, rien de résigné. Son noise-rock ne donne pas l’impression d’être content d’être triste et de fait, il déborde d’énergie et de tension : le moindre riff, la moindre frappe, la plus petite onde sont assénés avec une telle conviction que le trio préserve systématiquement sa justesse. Rien n’est feint : ces trois là jouent ce qu’ils jouent parce qu’ils sont ce qu’ils sont et viennent d’où ils viennent.

Du coup, si on résume : plat, minimaliste, répétitif, pelé, gris, renfrogné. Pas vraiment des adjectifs taillés pour la gagne et pourtant, le disque revient sans cesse déchirer la mousse des enceintes. C’est que Luggage peut se targuer d’un talent d’écriture impressionnant. C’est bien simple, tout est sa place et tombe pile quand ça doit tomber : la répétition maintenue juste ce qu’il faut pour donner l’ampleur idoine aux mutations qui l’accompagnent et mutent elles-mêmes juste ce qu’il faut pour ne pas affaiblir le canevas d’ensemble. Le qui-vive permanent de Shift, la noirceur de jais de « Blurred », la sensibilité exacerbée de « Watching » ou du magnifique « Rest « en toute fin à laquelle s’oppose la lourdeur du très mouvant « July » : pas un moment où l’on n’est pas scotché par ce que l’on entend. Et l’on ne s’en tient là qu’à quelques morceaux car bien entendu, tous se valent et fourmillent d’idées, de changements d’azimuts intempestifs et d’accidents bienvenus qui s’égaillent au beau milieu des émois.
Finalement, la pochette dira tout : trois instruments cernés de noir, aucune indication, pas même le nom du groupe. Manière de dire que Luggage est tout entier contenu dans sa musique et rien de plus.

****

Memory Drawings: « Phantom Lights »

Le groupe Memory Drawings sort ici un album court mais probablement un sommet de sa discographie. Centré autour du joueur de dulcimer Joel Hanson et du co-fondateur et guitariste de Hood – Richard Adams, le groupe avait initialement pressé ce disque en très faibles exemplaires et distribué uniquement lors de ses concerts. Le label grec Sound in Silence lui donne aujourd’hui une exposition méritée car en seulement 26 minutes, le groupe témoigne de son talent d’écriture musicale, gravitant aussi bien autour du post rock, que du folk ou de l’ambient.

Le morceau-titre de l’album, est aussi le plus puissant et illustre parfaitement la grande inventivité du groupe soutenue par l’excellent jeu de batterie de Chris Cole (ancien des regrettés Movietone). Richard Adams reprend le flambeau de Hood, dans l’ambiance générale de l’album, notamment sur le très beau the Final Curtain. Enfin, l’ex-chanteuse de Big Hat et habituée des albums du groupe, Yvonne Bruner, vient hanter de ses vocalises éthérées le morceau final « Captivated ».

***1/2

LIggage: « Shift »

Luggage n’a, jusqu’à présent, pas vraiment fait grand bruit au sein de la scène post-punk. Cela est tout à fait normal car le trio de Chicago évolue dans l’underground américain. Retenons tout de même leur nom car le groupes semble vouloir remédier à ce manque de notoriété si on considère son troisième opus, le peut-être bien nommé Shift (changement)

Toujours à l’aise dans leur mélange de post-punk et de noise-rock, Luggage est dans son univers lorsqu’il s’agit d’ajouter une atmosphère anxiogène. C’est ce que l’on retrouvera tout au long d’un Shift qui, c’est le moins qu’on puisse dire, ne fait pas dans la dentelle. Dès les premières notes de « Cam », le ton est donné: riffs angoissants, rythmique pesante et lignes de basse qui font froid dans le dos sans oublier ses incessantes montées en puissance agrémentées d’overdubs avec quelquefois un parler glacial qui a de quoi donner des sueurs froides.

Ce ne sera que le début car Luggage prendra un main plaisir à enfoncer le clou. De « Rain » à « July » en passant par les frémissants « Every Day » et « Watching », cette sensation live nous parcourt d’innombrables frissons tant on se laisse emporter par ces déflagrations soniques.

Plus le temps passera, plus l’ambiance se fera malsaine voire minimaliste et il fne restera plus qu’à encaisser le coup de grâce qu’est « Rest » où le trio envoie tout valser avant des dernières secondes on ne peut plus saccadées pour que la pression soit à son apogée.. En terme de post-punk noisy, on ne peut pas faire mieux et c’est pour cela que l’on applaudit l’audace de Luggage sur ce troisième album insolent et indolent.

***1/2