The Flaming Lips: « With a Little Help from My Fwends »

Depuis que Wayne Coyne et Steven Drozd ont cessé d’écrire de véritables chansons et ont commencé à se mêler de faire des freakouts psychédéliques durant jusqu’à 24 heures et de contribuer à des jams paresseuses en collaborant avec chaque artiste indue figurant dans son carnet d’adresses, par exemple The Terror l’année dernière, la «  marque  » Flaming Lips semble s’être engagée dans un déclin précipité. Bien sûr ils ont déjà fait quelques faux pas (Christmas on Mars) mais il est aujourd’hui pratiquement impossible d’explorer la comprendre la supposée profondeur de leur démarche et de dénicher quelque chose qui soit à la hauteur de leurs meilleures productions comme «  Five Stop Mother Superior Rain  », «  Turn It On  » ou «  Do You Realize??  ».

La dernière odyssée des Lips est donc un nouveau «  remake  » d’un album mythique, après le Pink Floyd ils s’attaquent de manière risquée au classique des classiques des Beatles en changeant le nom de façon très appropriée en With a Little Help from My Fwends. Une fois de plus y figureront plus d’une vingtaine de genres avec un éventail d’invités qui interpréteront des chansons de ce chef d’oeuvre des Fab Four.

On ne peut sans doute pas blâmer entièrement The Flaming Lips pour cette grappe de musiciens dont l’amalgame ne peut que vous donner la migraine si on considère que le groupe n’est crédité que sur environ la moitié des plages. Mais c’est sous leur patronage que les choix ont été opérés et on se demande parfois si la missions qu’ils s’étaient donnée n’était pas de désacraliser l’album original. On y trouve en effet des exercices plutôt ratés où ils s’empressent tous à inserer la maximum d’effets qui n’ont rien à voir les uns avec les autres et de les faire infuser dans une atmosphère où seule la drogue aurait droit de cité. Les synthés n’ont aucune justification ici, les vocaux sont limites nauséabonds et les moyens de production modernes n’ont pas d’intérêt dans la mesure où ils congestionnent totalement le mix.

Les Flaming Lips ont toujours saupoudré leurs compositions de bruits bizarres, en particulier quand Ronal Jones appartenait au groupe, mais, jusqu’à présent, on pouvait pardonner ce type d’affectations car elles ne se substituaient pas aux mélodies. Ainsi, quand The Terror utilisait des reverb propres à vous aliéner de ce que vous entendiez et une forêt de synthétiseurs pour dissimuler l’inanité des titres, With a Little Help from My Fwends emploie la même procédure et des astuces comparables pour détruire quelques unes des meilleures chansons pop de tous les temps.

Ceci n’est pas pour dire que Sgt. Pepper est un objet sacré et intouchable au point qu’on ne le puisse retoucher ou lui apporter une autre vision. Après tout, il comporte pour certains quelques faiblesses en son milieu («  Being for the Benefit of Mr. Kite!  » ou «  Within You Without You  » étant le plus souvent citées) mais les versions moribondes qui sont ici présentées ne risquent pas de changer le point de vue de ces critiques. Heureusement il est pratiquement impossible de gâcher des compositions aussi merveilleusement mélodiques que «  With A Little Help From My Friends  », «  Lucy In The Sky With Diamonds  » ou «  Lovely Rita  ».

D’ailleurs le projet parallèle de Coyne et Dodz, Electric Würms, nous montrent une excellente, parce que retenue, reprise acoustique de «  Fixing A Hole  ». La «  cover  » electro-pop que Phantogram de «  She’s Leaving Home  » est, en outre, une expérimentation qui mérite le détour toutefois, la plupart d’entre elles ne visent pas à faire des réarrangements créatifs mais plutôt à effectuer un sabotage musical gratuit et n’ayant aucun sens.

À quoi attribuer cela  ? Vraisemblablement au fait que The Flaming Lips ont décidé d’apparier des artistes ayant des idées disparates quant à la nature de ce que devaient être les morceaux et qui, ostensiblement, n’étaient pas dans le même studio quand ils étaient interprétés. My Morning Jacket et Fever The Ghost ne prennent même pas la peine de jouer «  Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band  » en adoptant le même clef et celui qui a mixé le solo de guitare aigu de J Mascis aurait du penser à le rendre cinq fois plus sonore pour lui donner sa juste place. En d’autres endroits, il y a une certaine inspiration à accorder aux conviviaux folk-rockers de DR Dog. le privilège de s’approprier «  Getting Better  » et de lui conserver son entrain malgré les bavardages désaccordés du rappeur Chuck Inglish en arrière fond.

Presque chaque artiste qui «  honore  » With a Little Help from My Fwends sonne en fait profondément désorienté eu point de donner l’impression ce qu’il fabrique dans le projet. On peut néanmoins trouver une remarquable exception dans la performance de Miley Cyrus dans «  A Day In The Life  » (en particulier le passage du milieu) ou dans «  Lucy In The Sky With Diamonds  » mais dans lequel on regrettera le chorus ampoulé que Moby a jugé bon de lui donner.

Ceci, comme la plus grande partie de l’album, ne mérite qu’une seule épithète  : superflu.

**

Morrissey: « World Peace Is None Of Your Business »

Que peut-on s’attendre à entendre de Morrissey sur son premier effort solo depuis cinq ans ? L’homme a son franc-parler, paroles et actions fracassantes (se draper dans un étendard anglais, traiter les Chinois des sous-espèce) ; il reste toujours un personnage déconcertant, parfois bêtement populiste, à d’autres moments inspiré par les poète de la « beat generation », toujours provocateur même quand il s’agit de s’apitoyer sur son statut.

World Peace Is None Of Your Business a déjà un titre propre à attirer, au moins l’attention mais, hormis son titre, c’est un album qui risque de concourir pour un des disques les plus frustrants de l’année Il y a en effet comme un esprit sévère et sombre qui semble planer au -dessus des compositions, chose d’autant plus décevante que l’album est un des projets les plus ambitieux auxquels le chanteur attache son nom de temps à autres.

Avec l’aide de Joe Chiccarelli, son producteur de longue date, le duo a décidé d’ajouter un parfum latino au rock bien soigné de « Kick The Bride Down », de l’électroniques en fusion sur « Neal Casady Drops Dead » et de donner un brillant rappelant Viva Hate à « Staircase At The University ».

Comme c’est souvent le cas, c’est l’atmosphère d’un morceau comme celui-ci qui fonctionne le mieux sur World Peace Is None Of Your Business quand la fiction pleine de réalisme de Morrissey reçoit un traitement britpop plein d’esprit et de pétulance. Même si on peut frémit à l’écoute de textes un peu glauques voire « gore » on ne peut que danser sur son refrain. Il en est de même pour « Istanbul », un des meilleurs moments de l’album, l’histoire étonnamment émouvante d’un père à la recherche de son fils dans la ville cité sur un fond musical « glam rock » des plus entraînant.

Morrissaey ne serait pas Morrissey si il ne nous faisait part, à un moment ou à un autre, des ses sentiments les plus romantiques : « Kiss Me A Lot » aurait sans doute été une pièce centrale d’un album réalisé à l’époque de son adolescence avec sa guitare hispanisante au frappé mélancolique mais à 55 ans, le chanteur semble avoir des poussées hormonales plus directives et charnelles.

World Peace reste néanmoins un opus qui nous laisse sur notre faim tant il passe trop rapidement d’une expérience à l’autre. On y trouve des textes d’une pertinence absolue (« I’m Not Your Man ») voisinant avec d’autres qui, tout bien observés et affutés qu’ils soient, ne font que confirmer une chose : plus Morrissey change, plus il reste le même. À chacun de distinguer le pire du meilleur, celui-ci se situant à la fin du disque, en particulier sur, « Smiler With Knife » ou «  Mountjoy » qui peinent à nous faire retrouver et réentendre ce démarrage en fanfare que constituait la première moitié de l’album.

**1/2

David Gray: « Mutineers »

David Gray est véhicule une image contrastée mais pas nécessairement contradictoire. Son premier album, White Ladder, peut être considéré comme la bande-son idéale pour les années 2000 avec son interaction de boîtes à rythme et de guitares acoustiques annonçant une résurgence des auteurs-compositeurs et d’un répertoire en mode troubadour morose . Depuis plus de 10 ans, malgré des disques qui s’efforçaient de briser ce stéréotype il demeure fondamentalement associé à ce genre, un peu comme Coldplay, musiciens créant une musique pour des gens qui n’en achètent que peu, idéale à écouter sur les autoroutes ou sur les radios grande écoute.

Mutineers se veut plus intéressant mais, même si on veut s’efforcer d’apprécier cet album venant d’un artiste qui s’est toujours efforcé de se débarrasser d’une étiquette AOR, nous voilà à nouveau confrontés à un album clivant puisque composé de deux parties dans laquelle la deuxième moitié est incontestablement la meilleure. C’est d’ailleurs sur le dernier titre, « Gulls », que ce décalage est le mieux symbolisé avec ce « single » qui est tout bonnement magnifique ; il s’agit ici d’une sorte de morceau avant-folk rappelant King Creosote et Jon Hopkins avec un profond climat mélancolique merveilleusement mis en valeur par ses multiples couches de vocaux hypnotiques qui nous maintiennent en suspension.

Si on commence par le début pourtant, les choses ne sont pas aussi enchanteresses. « Back In The World » ouvre Mutineers sur une atmosphère évoquant Ben Howard et Tom O’Dell et « Last Summer » s’englue rapidement après, pourtant, un bien joli départ et « Snow In Vegas » ne nous ménage même pas cet interstice de qualité avec des textes emplis en outre de clichés. Néanmoins, comme pour tout ce qui est du domaine du folk-rock, les choses peuvent passer insidieusement du mièvre au hantant. À partir de « Cake and Eat It » et sa mélodie en pirouette les compositions acquièrent substance et sur « Incredible » nous nous retrouvons plongés dans ce royaume doux-amer dont Bon Iver semble avoir le secret.

Gray cite John Martyn comme sa principale influence sur cet album et on peut comprendre pourquoi sur une chanson aux synthés dépouillés comme « Girl Like You ». Là l’ambient se combine à l’agitation avec fluidité et c’est dans cette seconde partie que la voix du vocaliste se charge le mieux de gravité et de sens. Qu’il ait fallu attendre la sixième plage pour éprouver empathie pour l’émotion qui est au cœur du répertoire de Gray ne nous fait que plus regretter que l’échelle qu’il a commencé à gravir il y a 15 ans soit encore à mi-chemin.

***

Stagnant Pools: « Geist »

Ce duo shoegaze basé en Indiana combine les arpèges de guitares et les vocaux de Bryan Enas avec les rythmes de son frère Douglas. Le nom du groupe a une connotation assez brumeuse et presque sans vie etGesit, le titre de leur deuxième album implique que nous avons à faire à quelque chose de fantomatique ou de spirituel.

Il est vrai que le disque conjure des éléments qui ne semblent pas de ce monde et qui sont aussi véhicules de peine un peu comme si il s’agissait de réveiller des échos de Joy Division, Slowdive ou My Bloody Valentine et d’y ajouter une touche « emo ». Cette approche onirique est assez familière mais elle ne fonctionne pas toujours tant on a parfois la sensation que trop de chose se catapultent que l’on est incapable de pouvoir ressentir quoi que ce soit dans cet embrouillamini.

La médaille de ce revers est néanmoins que c’est une démarche qui est bonne pour un esprit créatif, tout comme une oreille qui est sensible audit esprit. Le titre d’ouverture, « You Whir », contient une sorte de pesanteur qui ne s’intègre pas aux nuances émotionnelles du morceau ; la chanson donne envie de s’intéresser au « beautiful nothing » auquel fait allusion Bryan mais les arrangements font qu’il est difficile de se concentrer dessus. La voix est même, par moments, si affectée qu’on a peine à s’identifier à ce qui est un marmonnement si proche de l’inertie qu’il n’est pas loin de l’absurde.

Peut-être est-ce cette approche qui stimule l’imaginaire même si les textes ne sont pas toujours des plus profonds. Ce qui rendra alors Geist assez curieux et que cet déséquilibre n’est pas totalement négatif. Quand Bryan évoque l’impuissance et le désarroi il est clair que pour lui le bonheur ne peut être que fugitif. La musique parvient alors à satisfaire le côté créatif qui sommeille en chacun mais celui-ci est perclus par des voix mortes si peu imaginatives ni variées qu’on s’en extrait avec une sensation d’ennui.

On pourra aisément être entraîné dans la rêverie avec cet album, mais pas vraiment vers un vagabondage de l’âme. Le « fuzz » créé par les guitares et la batterie incitent plutôt à la somnolence et à ce qu’une musique reposant sur le cyclique peut impacter. Des morceaux comme « Filed Down » peuvent nous engager dans une écoute plus vive mais il est difficile de rester longtemps sensible à ce sens du vide, pas assez de temps pour continuer à capter notre attention.

**1/2

Placebo: « Loud Like Love »

Du temps où, voilà plus de 20 ans, Placebo était, aux côtés de Suede, le porte parole de la face androgyne de la Brit-Pop, chaque manifestation de Brian Molko était suivie avec avidité par la presse et les fans. Tout comme Brett Anderson, ils avaient par leur sophistication , donné de nouvelles couleurs à la débauche sexuelle et, avaient très bien capté l’attitude nécessaire (arrogance, morgue et pose) pour apporter du désir malgré une musique « pop glam » assez accrocheuse mais qui avait pourtant déjà été bien souvent parcourue et avait su évoluer vers d’autres horizons ne serait-ce que pour prendre pour modèle Bowie ou Roxy Music.

Aujourd’hui l’enjeu, par exemple celui de la bisexualité, est passé de mode, ne serait-ce que parce que les voix en falsetto (Coldplay) ont été parfaitement intégrées dans l’univers de la pop. Le pari pour Placebo se situe par conséquent à un niveau qui dépasse celui de l’audience de niche, chose qu’il avait tenté de mettre en place avec un succès relatif sur Battle For The Sun en 2009.

« Loud Like Love » ouvre pourtant l’album comme si de rien n’était et « Scene of the Crime » tente par ses battements de mains à véhiculer un sentiment d’urgence. Ce côté répétitif est d’ailleurs déjà présent sur le morceau-titre où Molko s’évertue à répéter le mot « love » un nombre maximum de fois.

De ce point de vue, on peut considérer que les vieilles habitudes ont du mal à s’effacer et que, supplantées elles semblent l’être, c’est pour verser dans un registre déjà prégnant sur les tous premiers albums du groupe, une volonté d’outrance sonore.

Un titre comme « Too Many Friends » sera emblématique de tout ce qui ne va pas sur Loud Like Love : l’intention est bonne (aborder l’influence des médias et d’internet sur notre comportement et notre approche relationnelle) mais celle-ci est véhiculée de manière si maladroite et laborieuse que le résultat est perdu dans des sonorités qui ont perdu toute subtilité. « A Million Little Pieces » en est un autre exemple, il démarra comme du Placebo « classique » puis va s’égarer dans un rendu épique qui, au mieux rappelle U2 et Unforgettable Fire, au pire débouche sur qui est l’eeance même du disque, une sorte de « stadium rock indie » mal dégrossi. « Exit Wounds oscillera entre Lou Reed et Marilyn Manson, et le disque se terminera sur une longue ballade, « Bosco », qui semble vouloir, de par sa thématique, vouloir apporter une conclusion finale à l’hédonisme.

Au total, Loud Like Love, est un disque bancal voire même claudiquant. Il pointe vers une direction taillée pour la scène américaine et ses immenses salle de concerts, Placebo ne fait juste qu’ajoputer une pierre supplémentaire au concept de « mainstream indie ». Et si Molko, prétend avoir, à quarante ans, trouver la maturité nécessaire pour parler d’amour de manière articulée, il serait peut-être nécessaire que les arrangements gagnent en subtilité et en délicatesse.

CocoRosie: « Tales of a Grasswidow »

Au fond d’elles-mêmes Coco Rosie s’enorgueillissent de leur attitude provocatrice. Si tel n’était pas le cas, on pourrait se demander à quoi bon s’affubler de moustaches à la Dali sur leurs affiches, pour quelle raison peindre des licornes sur leurs pochettes ou qu’est-ce qui se cache derrière leur mélange de d’opéra, de reggae et de musique concrète. On a dit d’elles qu’elles faisiant dy freak-folk mâtiné d’électronica, cela n’autorise pas pour autant d’émettre de façon caricaturale des trémolos grinçants ou des roucoulements à la Björk.

Depuis leur premier album, La Maison de mon Rêve, les sœurs Casady ont entrepris une quête : confectionner une œuvre qui soit l’éloge ultime de la crétinerie musicale. Avec Tales of a Grasswidow, leur cinquième album, elles ne sont pas loin d’y parvenir.

Entendons-nous bien, il y a matière et (bonne) manière à se vouloir atypique mais arborer le décalage, vouloir surprendre à tout prix, multiplier les incongruités comme s’il s’agissait de petites pains est signe de systématisme poseur et non d’inspiration.

« After the Afterlife » qui ouvre l’album en est la quintessence  avec un pot-pourri d’idées qui ne sont pas toujours très bonnes : des boursouflure d’électro-pop datée, des cris distordus, des bruits distants de boîte musicale et des borborygmes inintelligibles dans lesquels ils est question d’étoiles de néon, de Vénus et de piège à mouches. Synchronisées de matière automatique sur des inflexions de voix héritée de la chanteuse islandaise achève de transformer le morceau en caricature ridicule.

Le reste de l’album va suivre la même trajectoire et ne surprendra que ceux qui ne connaissaient pas : des accords de piano fragiles vont et viennent, des beat boxes s’ajoutent les unes aux autres et des loops acoustiques papillonnent, le tout accompagnant des vocaux sinistres passés aux samples.

Quelques moments parviennent pourtant à fonctionner en termes de collages sonores : « Roots of My Hair » est une délicieuse berceuse où harmonies et harpes brumeuses s’enchevêtrent élégamment et il fait également bon se perdre dans les nappes luxuriantes du piano qui jalonne « Gravediggress ».

La frustration sera d’autant plus grande que ces moments de grâce sont enterrées sous cette propension à se faire originales. Plutôt que d’insister sur ces choses qui ne sont qu’artifices, ne serait-il pas plus judicieux de s’abîmer dans le sensible et l’évocateur, dans le sensuel qui l’est d’autant plus qu’il s’avère sensé et discret.

My Bloody Valentine: « mbv »

On va essayer de remettre les choses dans leur contexte avec ce mbv (notez les minuscules) premier album de My Bloody Valentine depuis 22 ans. Dire que c’était un retour attendu réduit sérieusement le cercle de ceux pour qui ce disque est un événements aux tenant d’un rock « incorruptible ».

En d’autres circonstances on aurait salué un nouvel opus de, disons Led Zeppelin ou du Pink Floyd, comme une manœuvre commerciale de groupes ayant le statut de dinosaures. Il est certain que My Bloody Valentine n’en a jamais été un car une des caractéristiques du dinosaure est précisément d’avoir régné. Ce n’est pas le cas de nos précurseurs du noise rock ou du shoegaze dont la renommée n’a jamais dépassé le cercle de ceux pour qui ils ont fait école.

Que mbv soit auto-produit est un autre signe, symptomatique du fait que My Bloody Valentine n’intéresse plus grand monde aujourd’hui(si tant est que son audience ait été, un jour, large). Cet ensemble était, au même titre que Jesus & Mary Chain, un pionner dans un sous-genre, point barre. Il n’a jamais été fédérateur aussi la ferveur bruyante qui accompagne chez certains ce nouvel opus est bien disproportionnée si on considèrel’importance qu’elle a.

Passons maintenant à la musique et, si on peut dire qu’elle est atemporelle, c’est sans doute parce qu’elle n’a pratiquement peu varié. « Is This And Yes » propose une atmosphère « space » sous fond d’orgue et de vocaux féminins éthérés et on se surprend à penser que ce pourrait être du Radiohead singeant le Pink Floyd. « She Found Now » qui ouvre mbv est comme un test de Roscharch dont on connaitrait la signification tant elle est familière et n’ouvre auvcune autre porte, « If I Am » tente de renouveler la dream pop mais les quelques passages où le groupe s’y exerce à la dissonance sonnent plus comme des accidents et, si « New You » se veut plus enlevé, son schéma répétitif est laborieux prisonnier qu’il est dans cette option de rendre perpétuellement les climats indiscernables.

« Only Tomorrow » est fabriqué sur le même moule que celui qui constituait Loveless leur album précédent (en 1991!) et, si le groupe va tenter quelques variations, elles s’avèreront bien tardives dans la continuité de l’album. « In Another Way » assumera ainsi la dissonance plus qu’en filigrane et parviendra tant bien que mal à véhiculer une ambiance industrielle plus accrocheuse et « Wonder 2 » terminera l’album sur un freak out où les voix traficotées se font, paradoxalement plus audibles, et dans lesquelles on trouve des intonations, furtives hélas, qui rappelleront le « Revolution 9 » sur le White Album des Beatles.

mbv finalement ne fera qu’emprunter le chemin qu’il a créé avec ses disques précédents, conforter une démarche qu’il maîtrise parfaitement, approche sans risque dont on se demande si elle a une quelconque utilité.

Quelle finalité donner alors à cet album ? S’inscrivant dans la mouvance du rock « indie », il est évident qu’il nobéit pas à des impératifs commerciaux (le pourrait)il d’ailleurs?). Peut-être que le « shoegaze » revenant plus ou moins à la surface, My Bloody Valentine a tenu à rappeler son existence. Après tout, qu’on soit un artiste « grand public » ou « alternatif » on a toujours besoin de reconnaissance. Que My Bloody Valentine n’ait jamais été un groupe communicatif n’entre pas en contradiction avec ce désir de feedback (terme approprié dans le cas du groupe), mbv ne changera rien à cet égard à la perception qu’on peut avoir d’eux et de leur musique.

Christopher Owens: « Lysandre »

Pour l’ex membre des Girls, Lysandre est à la fois un « concept album » et un disque de romance trempé dans sa réalité. Lysandre est en effet le nom de cette jeune femme qu’il rencontra en France lors d’une tournée de son groupe d’origine et qui, plus ou moins directement, sera la cause de la dissolution des Girls.

Sur cette première expérience solo, Christopher Owens s’emploiera à faire part, de la façon la plus nuancée possible de cet épisode amoureux au travers des sensations multiples qui l’ont parcouru. Il y sera question de vulnérabilité , d’insécurité avec pour toile de fond récurrente cette jeune personne dont le thème musical jalonnera l’album.

Soniquement, l’instrumentation est plus légère, alternative inévitable au rock aux nuances prog-rock des Girls. Un titre comme « Here We Go » avec sa flute et son harmonica va ainsi transporter l’auditeur dans un climat onirique doux-amer proche du médiévisme, élément qu’ un « A Broken Dream » doucement chuchoté accentuera tant il pourrait s’apparenter à une chanson de geste.

Comme dans tout itinéraire sentimental, celui-ci va être traversé par des sinuosités qui visent à évoquer aussi la vivacité de ce que peut être une relation. On peut voir dans le saxophone en roue libre de « New York City » un moment d’euphorie, tout comme la presque inaudible pédale wah wah sur « Here We Go Again » dont on peut se demander s’ils ne font pas aussi écho à la trajectoire de The Girls.

Indépendamment de la thématique et de la coloration musicale aplatie de Lysandre, l’unité est maintenue par le fait que chaque morceau est construit sur une même clef et qu’ils se fondent l’un dans l’autre sans qu’il y ait un break. Ce procédé épouse bien que que peuvent être des ruminations introspectives, et Owens a, néanmoins, l’intelligence de ne pas s’en contenter.

Le saxo aura qui introduira « Riviera Rock » développera une atmosphère lounge ou jazzy, sans doute née de cette rencontre qu’il a faite dans le midi, et « Love Is In The Eye Of The Listener » transformera une ballade qui aurait pu être larmoyante en refrain détendu et presque laid back.

Beaucoup de fils se nouent donc si on considère le déroulé de ces onze titres mais, curieusement, l’ambition ne semble pas être là. L’album n’atteint même pas les trente minutes ce qui, avec l’invariable clef tonale qui a été choisie, tend à faire penser que Lysandre a été conçu pour être consommé d’un seul coup.

On atteint, sans doute alors, la vraie nature de ce qu’est un premier jet. Une confession est avant tout un exorcisme ou une catharsis. De ce point de vue, il a avant tout une valeur de défoulement ou d’auto-analyse. C’est un travers qui jalonne l’album même si des efforts de frivolité sont faits pour éviter l’auto-apitoiement. Ce disque répond avant tout à un besoin ; il apparaît alors comme une purge. La dernière plage, « Part of Me (Lysandre’s Epilogue) », se veut vectrice d’optimisme. Peut-être désormais, Christopher Owens n’éprouvera plus le désir de cacher son visage sous sa chevelure comme le montre la pochette de l’album. On ne peut qu’espérer que cette porte soir fermée pour lui et qu’il sera à même de délivrer autre chose que cette éloquence qui n’évite que de très peu de verser dans le pathos.

John Cale: « Shifty Adventures in Nookie Wood »

Il n’y a que l’âge qui pourrait faire que l’on considère John Cale comme un dinosaure du Rock. Celui-ci n’a, en effet, jamais cessé de vouloir évoluer dans d’autres styles que le sien propre (en a-t-il un d’ailleurs?) et se frotter à la pop, au rock pur et dur et à la musique expérimentale. Ne serait-ce que cette démarche devrait suffire à évacuer certains commentaires irrévérencieux sur son nombre de printemps.

Ayant eu une éducation classique, cela lui a permis d’aborder différents genres avec habilété mais aussi cette distance presque clinique qu’il a avec la musique populaire. Dilettantisme affiché donc qui se traduit sur Shifty Adventures In Nookie Wood par un disque fait, une fois de plus, de coups de poings soniques percutants et de compositions prêtes à nous faire entrer dans une ère glaciaire.

En ouvrant, voix tranchante et guitare funk, avec un « I Wanna Talk 2 U » déclamatoire, Cale pourrait presque faire penser qu’il souhaite émuler Prince mas sa voix de baryton, glaciale, coupe là toute comparaison. S’il se saisit de ce titre pour demander à son auditoire de se réveiller, on n’en est pas pour autant certain de quoi il souhaite nous dégriser. Libre choix nous est donné en fait, tout comme la manière dont il agence musicalement ce nouvel opus.

« Scotland Yard » résonne comme un refrain tribalo-futuriste et « Decembers’ Rain », dans une veine voisine, fait penser à ces arrangements dont Giorgio Moroder était coutumier avec ces « beats » minimalistes et de brusques et brèves lacérations aux synthés.

Ce disque, au fond, est l’appréciation que Cale fait des nouvelles avancées technologiques, incessantes (‘shifty » = « changeant ») et de la façon dont il les appréhende. Son instrument de prédilection, la viole, est, à cet égard, utilisé avec parcimonie et de façon le plus souvent acoustique (« Living With You ») et même l’élégance mélancolique qui se dégage du morceau est contrebalancée par un jeu presque robotique. D’une façon similaire, « Sandman (Flying Dutchman) », morceau clôturant l’album passe d’un chuchotement folk avec des environnements beaucoup plus nébuleux.

On le voit, Cale n’a pas son pareil pour tordre le cou à la pop mais, son approche distanciée faite de sarcasmes, de textes cryptiques, semble ici marquer le pas au profit de climats post-industriels, de samples qui étayent sentiment d’isolation et d’aliénation. C’est en cela, sans doute, qu’on peut parler de message explicite : l’emprise de plus en plus grandissante que la technologie peut avoir sur nous. Cela explique le peu de présence d’instrumentation organique, cela accentue en outre une de ses particularités , l’attrait pour l’inconfort (une production qui semble être comme mise en boîte), une habileté à s’emparer des mixes et n’en faire qu’à sa tête (ceux-ci sont utilisés sans soucis de détails, de manière presque iconoclaste).

Bref Cale continue, avec Shifty Adventures In Nookie Wood, à etre fidèle à sa ligne de conduite intrépide et changeante. Il avait un jour déclaré : « J’ai l’ambition … de réaliser tout mon potentiel… Et je ne suis pas certain d’y être encore parvenu. » En manipulant (au sens propre et figuré) ainsi les auditoires, chose que son aisance technique lui permet, il n’est certes pas à cours d’imagination ni d’inspiration, il n’en demeure pas moins qu’en s’imposant une distance de plus en plus grande avec son art, il risque de se retrouver en état « d’auto isolation ». Peut-être est-ce la conclusion à laquelle il arrive et qu’il assume en s’inclinant, de plein gré ou pas, devant le modèle technologique dominant qui nous menace; elle n’en est pas pour autant convaincante et susceptible d’emporter notre adhésion.

Jason Lyttle: « Dept. of Disappearance »

Quand on a été l’auteur, avec Grandaddy, d’un disque culte (The Sophtware Slump) puisque ayant fait école et développé ce qu’on pourrait nommer le low-fi electro-assoupi, il est toujours épineux de choisir comment orienter sa carrière. Jason Lyttle avait opté pour la voie solo, dès 2010, avec un Yours Truly, The Commuter aux atmosphères atténuées comme couvertes de gaze ; le voici de retour avec un Dept. Of Disappearance dont le titre, cryptique à nouveau, est propice à cet état mi-comateux qui semble rester la marque de fabrique de Lyttle.

Autant le dire tout de suite, il n’y aura nulle surprise dans ce que l’on entend. On a toujours droit à cette voix doucereuse, ces climats cinématographiques qui se déploient lentement, paresseusement même, comme s’il était question de nous engourdir.

Il est presque devenu banal d’entendre ces climats oniriques, ces touches de reverb à peine appuyées même si, parfois, comme par exemple sur le presque guilleret « Get Up And Go », Lyttle semble vouloir secouer sa léthargie (et la nôtre) pour adopter une note plus allante et positive.

Concrètement cela se traduira donc toujours par ces remous habituels de bips émis par des synthés désarticulés, un son de guitare fainéant, des couches sonores luxuriantes (ce qui le distingue des paysages plus dépouillés propres à Mercury Rev) et des alternances entre ombre et lumière comme sur un « Hangtown » emblématique de sa faculté à gérer les climats.

Lyttle a déclaré à propos de ce disque que son intention était de créer « la bande-son d’un chef d’oeuve cinématographique inexistant ». Mission accomplie si on considère « Last Problem of the Alps » ou « Chopin’s Drive To The Dump » qui semblent, en effet, totalement ancrés dans ces contrées imaginaires issues de nulle part et dont il est coutumier.

On ne sera donc pas étonné d’un album digne de celui qui, un jour, a écrit « So You’ll Aim Toward The Sky ». Peut-être pourrait-on espérer que, plutôt que de persister à viser ce firmament, Lyttle prenne un virage lui permettant de se rendre ailleurs que dans cet univers vaporeux. Né avec Grandaddy, et semblant l’accompagner encore, il pèche désormais par son côté répétitif.