Anat Ben-David: « The Promise of Meat »

19 avril 2021

Anat Ben-Simon est une artiste inclassable dont la particularité est de mélanger les genres, que ceux-ci soient pop, électroniques ou classiquees. À cet égard, The Promise Of Meat sera une œuvre d’une tréngeté distinctive étrangeté dans la mesure où elle prend ses racines dans des textes de différents auteurs (Gottfried Benn, Monique Wittig, Hito Steyerl, William Golding) traitant de l’interaction entre l’homme et la nature.

The Promise Of Meat fait ainsi penser à un opéra hanté, avec des soubresauts expérimentaux inquiétants dont ne pourra se dégager qu’un sentiment de malaise tant il va écorcher nos rêves les plus étranges.

La voix d’Anat Ben-Simon survole l’ensemble des compositions, en mode chanteuse habitée par une horde d’émotions se bousculant à la surface de nos neurones et qui, ce faisant,, injectent un jus vénéneux au travers de textes qu’elle va interprète de manièr ecommitatoire.

On sera ainsi littéralement captivé par ces atmosphères chargées de tensions, ces lacérations où se superposera une électronique déviante et une instrumentation tourbillonnante au-dessus de volcans en ébullition. The Promise Of Meat est une œuvre totale, un objet musical d’une radicalité époustouflante, jouant magistralement sur l’équilibre ténu qu’est la démarcation entre raison et émotion.

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M G Boulter: « Clifftown »

19 avril 2021

Avec un son et une vision qui rappellent Paul Simon, et un paysage narratif qui se déroule dans le paysage balnéaire délavé d’un Clifftown fictif, le nouvel album de M G Boulter est une écoute totalement enivrante.

Bien qu’il s’agisse d’un nom encore relativement peu familier pour beaucoup, M G Boulter s’est fait un nom considérable ces dernières années. Ses premiers travaux avec The Lucky Strikes, Simone Felice, Blue Rose Code et Emily Portman se sont révélés être une expérience fructueuse et ont sans aucun doute contribué à colorer le folk suburbain et l’Americana de Boulter.

Le premier album de Boulter, The Water or the Wave, est sorti en 2013, avec le légendaire batteur Pick Withers (Dire Straits, Bob Dylan et Bert Jansch), tandis que le suivant, With Wolves the Lamb will Lie, est sorti en 2016. Son dernier album, Clifftown, raconte une série de récits qui se déroulent dans le paysage du titre et s’inspire vaguement de Southend-on-Sea, la ville natale de Boulter. Clifftown se déroule dans un paysage aromatisé par la mode des années 1950 aux États-Unis, mais au lieu d’une vision lumineuse au néon, pensez à l’univers intime et splendidement terne du photographe britannique Martin Parr.

Clifftown a été un peu en gestation. L’album a été enregistré à l’origine en mai 2019, tandis que le titre « Pilate » a été enregistré en 2016 comme une session de studio et, essentiellement, a fourni l’étincelle pour la formation de Hudson Records. L’album a peut-être pris un peu de temps pour arriver jusqu’ici, mais l’attente en valait vraiment la peine.

C’est une station balnéaire quelque peu blasée que Boulter nous présente, bien au-delà de ses jours de gloire et toujours imprégnée de la culture de la banlieue balnéaire britannique. Le paysage de Boulter est écaillé, froid et délabré. Malgré sa mélancolie, il s’agit cependant d’un décor toujours plein d’espoir.

Joliment produit par Andy Bell, Clifftown offre un son magnifiquement évocateur, et Boulter y est bien accompagné par quelques noms notables, dont Pete Flood (Bellowhead) à la batterie et aux percussions, Lizzy O’Connor à la mandoline et à la guitare, Paul Ambrose à la basse, Tom Lenthall au synthé, Helen Bell au violon et Lucy Farrell (Furrow Collective) et Neil McSweeney au chant. Boulter lui-même n’est pas en reste ici, fournissant voix, guitare et mandoline.

« Midnight Movies » ouvre e disque avec une guitare douce et hypnotique, avant que d’introduire la voix douce duchanteur. Dans sa poésie réfléchie, elle rappelle les visions lyriques de Boo Hewerdine ou peut-être Justin Currie et constitue une introduction tout à fait enchanteresse à ce qui est une écoute plutôt passionnante.

« Soft White Belly » est une chanson plus rock, plus belliqueuse, même si son combat est enrobé d’illusions. C’est une chanson douce-amère, qui évoque des temps révolus et des souvenirs heureux. Une chanson qui pleure le passé tout en attendant un avenir incertain.

Ce sentiment du temps qui passe, des opportunités manquées et regrettées est certainement ressenti dans le titre « Clifftown ». Boulter chante que « les enfants vieillissent et quittent la maison », que les chauffeurs de taxi « ont faim » et que le Co-op est le seul magasin ouvert le dimanche. Le disque s’écoute nimbé d’une belle rougeur. C’est une image authentique du monde silencieux et frustré des stations balnéaires hors saison, du fait de grandir dans un monde de promesses et de ne jamais y parvenir. C’est une chanson sur la résignation morne face à notre destin.

Dans ses paroles et sa musicalité, Paul Simon est, naturellement, une influence qui vient à l’esprit ici. On peut l’entendre dans la voix douce et chantante de Boulter, et dans les rimes de son écriture. « Nights At the Aquarium » rappelle certainement la poésie et la conscience de soi de Simon.

La chanson met en contraste la magie transformatrice d’une visite à l’aquarium local, de « bleu aqua, rêves souterrains. Tu vois les poissons sont magnifiques, si colorés et innocents » (aqua blue, dreams subterranean. You see the fishes look magnificent, so colourful and innocent). La joie de l’expérience est contrastée par l’image de filles pleurant dans un train, du travail du narrateur qui nettoie des maisons, d’individus ne sachant pas ce qu’ils veulent de leur vie et du temps qui passe, de lamentation sur la perte d’espoir et de rêves : « Je pensais que je serais tellement plus. Pas vieux avec des dettes que je ne peux pas payer »(I thought I would be so much more. Not older with debts I cannot afford)(. Il y a aussi de l’espoir ici, même s’il est désespéré, comme le chante Boulter : « Je pense que je pourrais être imprégné de couleurs et innocent aussi » ( think I could be colourful and innocent too).

L’ombre de Simon est également présente dans « The Slow Decline » ; « Elle voulait être actrice, mais a fini par se divertir dans un parc d’attractions «  (She wanted to be an actress, but ended up entertainment in a theme park instead), chante Boulter dans une chanson axée sur les rêves perdus, la tristesse inhérente et le lent déclin. Il n’y a pas de pastiche ici cependant, le monde de Boulter est aussi riche et engageant que celui de Simon et fournit une voix magnifiquement sincère et connaissante. L’artiste possède son propre monde, et c’est un monde honnête et déchirant de vérité.

« Simon of Sudbury » sera une brève escapade hors de Clifftown. C’est l’histoire d’une visite à l’église St Gregory de Sudbury dans le Suffolk, où est conservée la tête de Simon Sudbury, archevêque de Canterbury de 1375 à 1381. La chanson réfléchit à l’histoire de Sudbury, en la mettant en contraste avec la nôtre. Elle s’interroge sur nos propres destins et sur ce que nous pourrions faire.

Le dernier morceau, « Pilate », est né d’une session collective. C’est le plus gros morceau de l’album et il comporte des invités assez spéciaux, dont d’autres membres de l’écurie Hudson, comme Sam Sweeney au violon et Rob Harbron à la basse. C’est une conclusion plutôt rêveuse.

Tout au long de l’album, on trouve des clins d’œil à l’expérience authentique de grandir et de vivre dans une ville balnéaire assoupie. Boulter chante les sorties nocturnes, le néon et les arcades. Malgré la forte saveur de l’Americana, il s’agit sans aucun doute d’une expérience de bord de mer pluvieuse, un peu déprimée et très britannique dans son langage. Boulter chante, par exemple, la visite des magasins plutôt que celle de l’épicerie.

Mais il n’y a pas de cynisme ici. Malgré l’acquiescement du narrateur, il est clair qu’il y a un amour de leur maison. Ecoutez « Night Worker » avec son récit d’un trajet pour aller travailler dans la ville au clair de lune, en passant devant des filles ivres avec des talons aiguilles à la main ; « Et personne ne vous aime et peut-être que personne ne vous entend » (And nobody loves you and maybe nobody hears). C’est, malgré sa mélancolie, une chanson sur l’amour, l’affection et l’appartenance. « Vous aimez chacun d’entre eux comme votre enfant et vous les chérissez » (You love each like your child and you hold them dear). A bien des égards, ceci est à la base de la superbe écriture de Boulter. C’est peut-être un monde stagnant, mourant, mais c’est un monde qui appartient au narrateur. C’est son monde, et il capture parfaitement la poésie de la vie quotidienne dans cette ville muette et en déclin.

Superbement interprété par Boulter et ses invités, avec des mélodies plutôt magnifiques et une écriture poétique, Boulter a livré un album assez spécial, qui mérite l’attention. Clifftown nous offre une écoute obsédante ; il suffit de se laisser envahir par son côté poignant pour que sa grandeur tranquille s’infiltrera doucement dans votre âme si elle est prête à l’accueillir.

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Taylor Swift:  » Fearless (Taylor’s Version) »

19 avril 2021

Lorsque les enregistrements originaux des six premiers albums de Taylor Swift ont été vendus à Scooter Braun, la chanteuse a rapidement annoncé qu’elle allait réenregistrer sa musique. Il est logique qu’elle ait commencé par l’un de ses albums les plus populaires, Fearless, sorti en 2008.  Ce deuxième album de Swift, a parfaitement capturé les expériences universelles d’une adolescente – amitiés, tomber amoureux, tomber en panne d’amour et trouver sa place dans ce monde. Fearless (Taylor’s Version) est plein de nostalgie, mais il crée aussi de nouveaux souvenirs, et nouvelles émotions, pour Swift et ses fans.

Fearless comptient, en effet, certains des titres les plus populaires de Swift comme éLove Story » et « You Belong with Me », qu’elle a enregistré à 18 ans. Cette resucée vise à conserver sa vulnérabilité et son honnêteté d’origine, même si Swift a maintenant 31 ans et beaucoup plus d’expérience. Si les instruments sont similaires, le premier changement notable est la voix de Swift, désormais mélancolique et mature.

Chaque piste semble plus douce et améliorée, avec un rafraîchissement de la production de l’album. Les instruments comme le banjo et la guitare acoustique sont toujours présents sur la plupart des morceaux, mais, comme la voix de Swift, ils sont plus nets. Pourtant, toute l’émotion originale de Fearless n’est pas perdue. Des chansons comme « White Horse », qui parle de la déception à l’issue d’une relation, est toujours aussi crue, et « Forever & Always », qui parle de la tristement célèbre rupture de Swift avec Joe Jonas, est tout aussi tranchante qu’il y a 13 ans – il en va de même pour la version piano. Même le rire sur « Hey Stephen » fait toujours mouche.

Ce sont les morceaux plus « jeunes », à l’instar de « Fifteen » et « You Belong with Me », qui ne sont pas les mêmes, émotionnellement parlant. Ainsi, bien qu’ils soient sentimentaux à l’écoute, Swift chante clairement ces moments avec du recul, plutôt que de se laisser aller à ses sentiments, ce qui se ressent dans sa performance vocale. Les naïvetés de l’adolescence et le sentiment intense de désir pour quelqu’un sont également capturés sur certains morceaux du folklore de Swift, mais ils proviennent de récits fictifs plutôt que des expériences personnelles de Swift.

Sur Fearless (Taylor’s Version), Swift a évolué, et les thèmes de Fearless ne sont plus aussi pertinents pour Swift, qui chante son passé avec un nouveau sens. C’est le cas de « Change », une chanson qui parle initialement de Scott Borchetta – le directeur du label qui l’a fait signer alors qu’elle était adolescente – et de la carrière naissante de Swift. En raison de l’implication de Borchetta dans la vente des masters de Swift, cette chanson offre à Swift et à ses auditeurs une chance de se réapproprier les paroles – le changement est à l’horizon pour sa carrière, mais d’une manière différente, comme elle le chante : «  C’était la nuit où les choses ont changé / Peux-tu le voir maintenant ? / Ces murs qu’ils ont érigés pour nous retenir sont tombés » (It was the night things changed / Can you see it now? / These walls that they put up to hold us back fell down ). Être capable d’entendre l’autonomisation dans la voix de Swift et de changer le sens de ces paroles est un véritable testament de son pouvoir en tant que musicienne.

En plus des 19 titres de l’album issus de la réédition Platinum Edition 2009, Swift a inclus « Today Was A Fairytale » de la bande originale du film Valentine’s Day et six titres inédits « From the Vault » de l’époque Fearless. Ces titres « Vault » sont une extension de l’une des choses que Swift fait le mieux : écrire des chansons de rupture. Ils sont un plaisir pour les fans qui ne se lassent pas des histoires vivantes de Swift, qu’il s’agisse de se demander si quelqu’un va vous reprendre (« That’s When », avec Keith Urban) ou de fermer définitivement la porte à un ancien amant (« Bye Bye Baby »). Swift a toujours été la maîtresse de l’art de chanter avec grâce les chagrins d’amour.

Fearless (Taylor’s Version) devrait permete à son jeune public de découvrir un ensemble de chansons emblématiques et, pour son public plus âgé, de ressentir une pure et doce nostalgie. Cette réédition signifie que Swift commence à faire les choses à sa façon, en prenant le contrôle total de sa musique et en la partageant avec ses fans qui sont toukours aussi impatients de l’écouter.

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Tom Petty: « Finding Wildflowers (Alternate Version) »

19 avril 2021

Initialement inclus dans l’édition Super Deluxe de l’album Wildflowers & All the Rest de l’automne dernier, le CD unique Finding Wildflowers (Alternate Versions) est désormais disponible en tant qu’article indépendant, et ce à juste titre. Cette « image miroir » du deuxième album solo de Tom Petty est sans doute supérieure à la version originale sortie en 1994.

Et ce, même avec l’inclusion de l’ostensiblement légère et (in)célèbre « Girl on LSD ». L’interprétation sans nuances de TP fait de ce titre un soulagement comique qui met en évidence la bonne humeur sournoise qui imprègne ces seize titres. L’addition par soustraction se produit avec l’omission de « You Don’t Know How It Feels », le non-sequitur d’apitoiement iconique dans le canon du rockeur décédé. À sa place (plus ou moins) se trouve un titre inédit, « You Saw Me Comin’ », qui sert ici de conclusion appropriée à la déclaration la plus personnelle que Petty ait jamais créée. En fait, ce morceau a une résonance si intime qu’il aurait pu remplacer le machisme forcé de « Honey Bee ». 

Comme le coffret Playback en 1995, Finding Wildflowers est composé de prises alternatives, d’arrangements étendus et d’interprétations improvisées de chansons connues. En conséquence, des morceaux tels que « You Wreck Me », dominé par la guitare à douze cordes, donnent un aperçu dramatique de l’approche méticuleuse que Tom a appliquée à ce matériel en compagnie d’âmes soeurs, dont le groupe entier des Heartbreakers et le producteur Rick Rubin. Pourtant, au lieu de l’air trop prudent qui imprègne le LP dans sa forme originale, il y a une spontanéité libre dans ces enregistrements qui font que cette collection sonne comme un éclat prolongé d’inspiration qui se concrétise en temps réel.

Dans cette optique, il est intéressant de se demander (une fois de plus) comment Petty et Rubin ont initialement conçu Wildflowers comme un double album, avant que la maison de disques ne leur conseille le contraire (le double CD sorti l’automne dernier, All The Rest, est en fait ce même recueil de matériel). Dans son flux et reflux d’intensité, la logique derrière cet enchaînement de pistes est aussi évidente que celle de n’importe quel long-player soigneusement conçu et exécuté. Et dans le même ordre d’idées, l’inclusion de « Cabin Down Below » dans les versions alternative et acoustique est révélatrice de la production prolifique de Petty à cette époque (sans parler de la référence directe à l’endroit où il vivait) : même si cette dernière offre une continuité stylistique avec la chanson-titre, comparativement tendre, la rockeuse de la première, comme « Back to You », est totalement dépourvue de la conscience de soi qui a entravé tant de choix antérieurs pour le « disque officiel » d’il y a plus d’un quart de siècle.

« A Higher Place » sonne de la même manière, alors que la batterie autoritaire de Kenny Aronoff, l’extraordinaire homme de session, soutient les guitares de Mike Campbell et le piano de Benmont Tench (il n’es, à cet égard, guère surprenant que Tom déclare que c’est « très bon » lorsque linterprétation se termine). Les listes piste par piste de tous les musiciens comprennent plusieurs batteurs en plus du percussionniste susmentionné : outre le Heartbreaker original Stan Lynch, on trouve le réfugié de l’Average White Band Steve Ferrone (bientôt le successeur de Lynch) ainsi que Ringo Starr : il n’est pas étonnant que la monotonie rampante qui afflige le Wildflowers original ne se retrouve nulle part ici. 

La longue section instrumentale de « House In The Woods » illustre encore mieux la nature impromptue des contributions des musiciens. Mais l’allure insistante de la performance fonctionne également comme une mise en place idéale pour le rythme plus délibéré et le ton réfléchi du morceau suivant ; pour « Hard On Me », le phrasé vocal vulnérable et las du monde de l’auteur accentue la nature confessionnelle des paroles. De même, l’ambivalence de l’interprétation de Tom Petty sur « It’s Good to Be King » la rend plus vraie que nature. Un contraste supplémentaire apparaît ensuite sous la forme de la sensation libératrice émanant du galop du groupe sur « Driving Down to Georgia ».

Le livret inclus dans Finding Wildflowers présente un graphisme relativement sobre, à l’image du digipak qui le contient. Pourtant, cette apparence dément la pléthore d’informations qu’il contient, avec tous les crédits nécessaires (et même plus) pour la production, par le gourou du son de TP de longue date, Ryan Ulyate, ainsi que le travail technique expert de Jim Scott à l’enregistrement et de Chris Bellman au mastering. Le son pur mais sans fioritures qu’ils ont créé révèle non seulement l’influence nuancée de Dylan et des derniers Beatles (en particulier George Harrison) dans l’écriture et l’arrangement des chansons, mais dévoile également les détails d’une musicalité complexe telle qu’elle apparaît sur « Don’t Fade On Me ».

Étant donné la surabondance d’informations fournies sur ces huit pages, l’omission des paroles est quelque peu surprenante. Pourtant, comme l’indique le commentaire relatif à cette dernière composition, les mots ont souvent changé au début des vingt-quatre mois d’enregistrement. Compte tenu de ce laps de temps, il n’est pas surprenant que le résultat final de ces efforts soit devenu si proche du cœur de Tom Petty que, plus tard, il a souvent parlé de consacrer des tournées exclusivement à ce morceau. À cette fin, le regretté rocker, tout comme les membres de sa famille qui ont participé à la préparation de l’album, pourrait bien approuver Finding Wildflowers et se demander sérieusement s’il mérite de supplanter son antécédent de près de trente ans.

****1/2


r benny: « we grow in a gleam »

18 avril 2021

Depuis près de cinq ans, Austin Cairns, sous le nom de r beny, se taille un espace de musique ambiante bien à lui avec des synthétiseurs, des échantillonneurs et d’autres instruments électroniques. Il existe peu d’artistes aujourd’hui capables de tirer de leurs gadgets et de leurs machines des sons aussi émouvants. Ce n’était donc qu’une question de temps avant qu’Andrew Khedoori et Mark Gowing ne fassent appel au musicien de Californie du Nord pour contribuer à leur projet d’éditions Longform, et c’est ce qui s’est produit avec We Grow in A Gleam, qui figure dans la 19e édition de la série aux côtés d’œuvres de Judith Hamann, Theodore Cale Schafer et Angel Bat Dawid. L’esthétique d’écoute profonde du label est bien adaptée à r. beny dans ce qu’il a de plus imaginatif et expressif.

La pièce de plus de vingt minutes est proposée sous la forme d’une carte comprenant « des tons, des textures et des échos représentatifs d’une géographie et d’une époque ». Il s’agit d’une cartographie sonore de premier ordre – patiemment et magnifiquement dessinée, avec des bornes kilométriques dans les notes de l’album pour guider l’auditeur à travers les espaces verdoyants mais solitaires que la musique traverse : lueur étincelante, lumière d’une rivière, mémoire remplie de buits statiques et, au final, écume et poussière dans uneprairie qui surplombe la mer et où le chanteur pourra alors fredonner encore.

***1/2


Jay Jay Johanson: « Rorschach Test « 

18 avril 2021

Deux ans après l’excellent Kings’ Cross, Rorschach Test voit le crooner suédois revenir avec un treizième album à la tessiture et au style immédiatement reconnaissabless, un opus qui ouvre un nouveau chapitre sonore dans l’exploration des arcanes de sa psyché. Sans bouleverser ses fondamentaux mélodiques et rythmiques, ni son logiciel en mode spleen, l’artiste continue de déployer une poésie intime avec cette élégante sincérité à laquelle nous nous sommes habitués.

Depuis son opus Whiskey en 1996, Jay Jay Johanson n’a eu de cesse de nvouloir nous griser dans ‘une liqueur douce-amère fusionnant trip-hop jazzy, piano et boucles synthétiques. En deux décennies de productions, sa signature sonore ne s’est jamais vraiment essoufflée, mais avec Rorschach Test, l’impression de déjà entendu fait à nuveau surface. Pulsations sombres, aspérités bossa nova, pop nonchalante, gimmick easy listening… le dandy nordiste aconserve toujours l’art de trouver des ressorts ornementaux pour rester fidèle à son univers, sublimer le velours de sa voix et garder agréablement captif son public.

Les dix titres downtempo qui composent ce nouvel album offrent une ligne directrice mélancolique assez fidèle à la « weltanschauung » de l’artiste. L’album s’ouvre sur l’élégiaque « Romeo » orné de s percussions caverneuses servant de toile de fond à la voix délicate et plaintive de Johanson. Il est suivi par le deuxième « single », le magnifiquement ornementé par son clip « Why Wait Until Tomorrow ». Pour les accents nocturnaux du dique, lnotre chanteur a, à cet égard, fait appel au photographe islandais Benni Valsson à même ; selon lui, de le filmer marchant dans les rues désertes d’un Paris confiné et capturer ce qu’il nomme « un moment à part, une atmosphère qui ne se répétera jamais ».

Le chaloupé « Vertigo » sera émaillé de textures Bossa Nova faussement solaires et l’étonnant « Amen » empruntera emprunter les accords du britannique « God Save the Queen » dans un arrangement gospel….

«  I don’t like you », en duo avec Sadie Percell inaugurera la seconde partie d’un album et ss’est ouvert sur une ligne rythmique légèrement plus accentuée. On retiendra, pour la bonne bouche, l’atmosphère anxiogène du titre « Stalker » qui, avec ses guitares électriques tourbillonnantes et ses lignes de clavier spectrales, marquera la seule rupture stylistique de l’album. L’instrumental aérien  » »Andy Warhol’s Blood for Dracula» offrira, lui, une respiration pianistique avant les deux derniers titres de l’opus. Johanson puisera, par ailleurs, dans la thèmatique vampirique à plusieurs endroits de l’album de manière détournée, évoquant l’état d’éveil nocturne, l’esprit obscurci et le sommeil diurne.

Introspectif, l’album est une plongée au cœur d’une psyché soumise aux aléas de la vie, des sentiments et du quotidien. Ce treizième opus, qui emprunte à juste titre son nom au test projectif de Rorschach, est une nouvelle occasion pour Jay Jay Johanson de fouiller sa personnalité, de contacter et d’interpréter ses propres émotions et, sait-on jamais, d’activer les nôtres.

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Emily A. Sprague Hill, Flower, Fog

13 avril 2021

Les six pistes instrumentales douces et lumineuses du dernier album d’Emily A. Sprague évoquent une sorte d’éloignement serein du quotidien. 

Dans le projet indie-folk Florist d’Emily A. Sprague – parfois accompagnée de ses compagnons de groupe, parfois en solo – la native de Catskill, dans l’État de New York, produit une musique d’une intimité étonnante. Son dernier album, l’auto-explicatif Emily Alone, était aussi dépouillé qu’une chaise Shaker, se limitant à la guitare acoustique et à la voix. « Death will come/Then a cloud of love » (La mort viendra / Alors un nuage d’amour), chantait-elle, philosophe des monosyllabes. Mais sur les albums de Sprague sous son propre nom, elle troque le langage pour les sons mercuriels des synthétiseurs modulaires, ses drones ondulants aussi informes que les galaxies. Si la musique de Florist est un dessin au trait à la plume, un enregistrement d’Emily A. Sprague ressemble davantage à un jeu de lumière capturé sur une pellicule embuée.

À ces deux pôles, les faces opposées de sa musique se reflètent l’une l’autre. Enregistré à la suite de la mort de sa mère et d’un déménagement dans l’Ouest, Emily Alone traite du deuil et de la solitude. Par ses sons et ses matériaux, l’album électronique Hill, Flower, Fog est très éloigné de la folk introspective et feutrée de cet album, mais c’est aussi, à sa façon, un disque de deuil. Elle a enregistré les six pistes instrumentales en une seule semaine, en mars, aux premiers jours de la pandémie. « Je me suis soudainement retrouvée à faire partie de ce courant qui s’écoule désormais séparément de la réalité que nous connaissions », a-t-elle écrit lors du premier téléchargement de l’album sur Bandcamp en mars, quatre jours seulement après l’avoir terminé. (L’édition RVNG Intl. a été augmentée et reséquencée.) « Il est conçu comme une bande sonore pour ces nouveaux jours, pratiques, distances, pertes, fins et commencements. » Cependant, plutôt que la peur ou la discorde, elle met l’accent sur une tranquillité ancrée comme on ne peut mais.

Hill, Flower, Fog est taillé dans le même moule que ses prédécesseurs électroniques Water Memory et Mount Vision. Doux et lumineux, ses motifs cycliques tracent des formes douces, privilégiant généralement les tonalités majeures aux tonalités mineures. Ils semblent viser en grande partie le subconscient ; une fois que les arpèges andante patients de la dernière chanson se sont évanouis dans le silence, il peut être difficile de se souvenir de nombreux détails sur les 40 minutes précédentes. Dans le même temps, les sons de Sprague sont plus clairement définis qu’auparavant ; elle a remplacé les pads diffus et les clusters de sons gazeux des albums précédents par des leads frais et boisés et des carillons lumineux. Luxuriant comme un champ de rosée, « Moon View » ouvre l’album avec ce qui ressemble à un duo pour boîte à musique et flûte à bec pastorale ; « Horizon » joue également des tintinnabulations nettes sur des sons tenus réverbérants, le délai syncopé envoyant des ondulations sur la surface placide de la composition.

Cette palette ne change pas beaucoup ; les six pistes jouent sur le contraste entre les détails précis et les échos prolongés. L’ambiance est mélancolique mais non pesante, comme si l’on reconnaissait la douleur du moment présent mais que l’on s’y résignait et que l’on était déterminé à persévérer. Les quarts de note lents et réguliers de « Rain » capturent un sens tranquille de l’émerveillement. « Woven » est construit autour de quintes ouvertes ondulantes qui rappellent faiblement les bourdons de la musique classique indienne ; autour d’elles s’écoulent toutes sortes de gribouillis et d’accents, doux comme de la crème glacée fondante. Les neuf minutes de « Mirror » se déroulent comme si Sprague avait simplement réglé les cadrans de son appareil modulaire et était allée se faire une tasse de thé ; il sonne et gronde avec un esprit qui lui est propre, son rythme ressemblant au contrecoup d’une pluie, lorsque l’égouttement des gouttières et des arbres crée sa propre symphonie aléatoire.

En rupture avec l’abstraction extrême des précédentes œuvres électroniques de Sprague, Hill, Flower, Fog est accompagné de Greetings from Hill, Flower, Fog, un livre à tirage limité de ses propres photographies, qui, selon elle, relatent « des moments de pause, de paix et de communion vécus à la maison ». Ce sont des images simples d’objets familiers. Un bougainvillier se dresse contre un mur blanchi par le soleil, la pleine lune flotte dans un crépuscule teinté de rose, des ombres tombent sur une pelouse d’un vert profond. Ces petits moments sont chargés d’un sentiment d’ineffable ; chacun d’entre eux ressemble à un enregistrement fugace du temps qui passe. Dans sa répétition sans but, sans moment de tension ou de drame, la musique de Hill, Flower, Fog transmet une sensibilité similaire – une sorte d’éloignement serein du quotidien. L’année nous a donné beaucoup de raisons de nous révolter ; la musique bienveillante de Sprague nous donne des raisons d’être reconnaissants.

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Spirit of the Beehive: « Entertainment, Death »

11 avril 2021

Ce trio psycho-pop de Philadelphie qu’est Spirit of the Beehivesort avecEntertainment, Deathson premier album depuis sa signature sur le label Saddle Creek et son quatrième au total. Entièrement auto-enregistré et produit à distance au cours des 12 derniers mois, le groupe a mixé l’album numériquement avant de le masteriser sur bande. Le guitariste et chanteur Zach Schwartz a déclaré : «  Nous savions que nous voulions utiliser de nouveaux éléments instrumentaux sur cet album. Nous ne sommes pas entièrement électroniques. Mais la guitare, la basse et la batterie éraient devenus monotones ».

« Entertainment » ouvre l’album dans un style fracturé. Plein de sonorités inventives, de roulements de percussions ndustriels et de grincements et de piaillements presque tribaux, il évolue au fur et à mesure que de doux samples de guitare et de chants d’oiseaux glissent sur la bande sonore folklorique. Il est suivi de « There’s Nothing You Can’t Do » – un morceau puissant et psychédélique qui se situe parfaitement dans l’espace entre Death Grips et Goldfrapp. Excitant, loufoque et doté d’une ligne de basse funky, on ne peut s’empêcher d’être du côté du groupe lorsqu’il déclare « I’m your friend ». L’ambiance rêveuse de « Wrong Circle » permet ensuite à Zach et à la bassiste Rivka Ravede de se partager les tâches vocales, tandis que « Give Up Your Life «  s’ouvre sur un style indie-rock traditionnel avant de se transformer en une pièce d’art rock fascinante, agrémentée de carillons et de messages sur la préparation aux situations difficiles.

« Rapid & Complete Recovery «  poursuit sur cette lancée et le groupe passe de paysages sonores et de mélodies à des chemins moins souvent empruntés avec aisance. Alors que le groupe répète avec passion la question lancinante «  Et si nous ne ressentions pas la même chose ? » (What if we don’t feel the same?’, il devient clair qu’ils vont toujours prendre des chemins inattendus – et c’est particulièrement gratifiant à chaque nouvelle écoute. « The Server is Immersed »  – décriteironiquement comme la chanson la plus pop de l’album ressemble à une jam session entre Animal Collective et London Grammar avec des voix obsédantes de type call-and-response qui sont mises en avant et des riffs puissants qui entourent des éléments de tristesse et d’espoir.

« It Might Take Some Time «  passe également d’un genre à l’autre avec aisance, allant cette fois du space rock à la Spiritualized à quelque chose de plus flou, tandis que les trois derniers morceaux sont tout aussi diversifiés – «  I Suck the Devil’s Cock « , d’une durée de six minutes et demie, mêle guitare pop mélodique, basse rebondissante et électro glitchy pour un effet convaincant.

Entertainment, Death est un opus follement expérimental et extrêmement exaltant ; il ne demande qu’à ce que vous le fassiez entrer dans votre esprit.

***1/2


Natasha Barrett: « Leap Seconds »

10 avril 2021

D’emblée, et pour que cela soit clair dès maintenant., il faut préciseri que ce disque est un leader précoce dans la catégorie BAR (Best Acousmatic Record) de 2021.

Leap Seconds comporte quatre œuvres majeures allant de 12 à presque 21 minutes, et il n’y a vraiment pas un seul moment sur ce long disque qui soit gaspillé ou qui me laisse sur ma faim.  L’album est disponible en format CD sur le site de Sargasso, mais plus important encore, si vous achetez le CD, on vous fournit ensuite un lien gratuit pour télécharger l’album au format binaural.

Afin d’apprécier pleinement ces quatre œuvres, il faut les aborder en étant complètement éveillé, lucide, alerte, et prêt à accepter la responsabilité d’être un auditeur aussi actif que possible.  Chaque titre est une pièce montée élaborée qui regorge d’éléments et de détails qui se produisent si discrètement qu’il est facile de les manquer.  Ainsi n’aîtra l’impression que l’on peutcouter cet album tous les jours pendant des mois et toujours y trouver des éléments et des fragments totalement nouveaux pour nousi.

Il est inutile de s’étendre sur l’utilisation par Barrett de la technologie moderne, des techniques d’enregistrement et des compétences en matière de mixage car, dans la guerre des mots, jon se etrouverait désespérément désarmé. L’essentiel semble être que le placement des sons dans l’espace par rapport à l’auditeur est de la plus haute importance pour elle.  Réussir cela définit le paysage (ou paysage sonore) qui permet à l’auditeur, dans un monde parfait… d’explorer à volonté un univers infini de personnes/lieux/choses/mondes, limité uniquement par les inhibitions de son esprit.

En revisitant une grande partie de son catalogue, et parmi les nombreuses qualités de sa musique, celle qui est la plus frappante est sa capacité à déplacer les sons de manière à les faire apparaître en trois dimensions.  Leap Seconds porte cette qualité à de nouveaux sommets.  Dans le format binaural, la spatialisation des sons est la clé du plaisir de l’auditeur et, comme, comme nul n’a jon propre Acousmonium personnel, l’écoute binaurale est la meilleure solution suivante.

Bien sûr, pour l’auditeur de cette musique, la façon dont les sons ont été produits ou leur source ne devrait pas avoir d’importance.  Ce qui compte, c’est l’organisation de ces sons qui mène à un récit personnel qu’ils nous racontent, et c’est ce récit qui fournit la raison de me laisser aller dans l’espace acousmatique.  Leap Seconds est l’un des enregistrements les plus riches en narration qu’il a été donné de découvrir et, à cause de la quantité massive de détails dans ces morceaux onnepeut u’essayer de) décrire l’expérience que de manière aléatoire et décousue, proche du style « flux de conscience ».

À un niveau élevé, l’une des premières choses que l’on remarque est un air de complexité fragile, en particulier dans le premier morceau, « Involuntary Expression ».  Imaginez que vous vous promenez lentement dans les couloirs pailletés d’une structure physique incroyablement ornée et à multiples facettes.  Tous les détails, même ceux qui sont rendus à un niveau microscopique, sont mis en évidence de façon saisissante. La structure semble être entièrement assemblée avec des filigranes de cristal pur, fins comme des cheveux, qui s’emboîtent et s’entrelacent dans des motifs élaborés à la Escher.  Des points de brins de verre aux couleurs vives surgissent inopinément, interrompant momentanément le flux de l’édifice blanc et clair étincelant.  De minuscules grains de lumière s’attardent dans l’espace aérien pendant ce voyage, mais ils disparaissent comme par enchantement, apparemment à volonté.  La structure, dans son ensemble, semble risquer éternellement de s’effondrer en minuscules flocons de verre.

La piste la plus longue, « The Weathered Piano », fonctionne également comme un voyage exploratoire, bien qu’elle s’aventure dans des zones plus sombres.  Au lieu de la « lumière » d’« Involuntary Expression », cette pièce s’attarde sur cette période fugace, les moments précédant la disparition de toute trace de lumière.  L’obscurité en mode « pas tout à fait » de la nuit… plutôt les gris boueux des tics qui la précèdent.  De plus, contrairement à « Involuntary Expression », il ne s’agit pas d’une promenade, mais plutôt d’une marche précipitée qui frise la course.  Une envie de regarder constamment par-dessus votre épaule vers une ombre invisible, mais ressentie.  Ces couloirs sont clairsemés et pleins d’échos, nus et lisses… et ils évoquent une sensation de diminution de l’air respirable.  Chaque seconde qui passe vous rapproche d’un vide invisible, d’un néant menaçant.  Vers la fin de ce voyage, une voix d’enfant ou une voix d’enfant se matérialise, il y a des sons de la nature, un chien très vocal et insistant.  La voix est étouffée et brouillée, complètement incompréhensible.  Est-ce votre voix ?  Est-ce le dernier résidu de mémoire avant que le vide ne vous engloutisse?

Sur le très beau titre « He Slowly Fell and Transformed Into the Terrain, » on entend la vie quotidienne, peut-être dans un cadre rural ou suburbain… certainement pas urbain.  Un groupe d’enfants en train de jouer.  Un autre enfant se tient seul, invisible, un paria qui pourrait aussi bien être invisible pour ses pairs.  Il marmonne quelque chose dans son souffle, les yeux bien fermés.  Quel est ce son tourbillonnant ?  Ce qui ressemble d’abord à des feuilles mortes prises dans un mini-cyclone se transforme en quelque chose qui pousse, quelque chose d’organique, qui grandit, qui s’assemble.  Il y a une viscosité humide, alors que les organes s’attachent les uns aux autres, que la moelle osseuse molle et malléable se plie en quelque chose de plus permanent.  L’enfant ouvre un peu les yeux, pour qu’ils ne soient que des fentes… juste assez larges pour voir ce qu’il a créé.  Il sourit.

Enfin, il y a « Dusk’s Gait »  De grandes structures mobiles de métal, de pierre et de bois épais et sombre s’emboîtent les unes dans les autres et sont actionnées par un énorme moteur ancien et caché (de type steampunk ?).  Des murs impénétrables entourent une métropole faiblement peuplée dans un futur lointain.  Cette ville est en quelque sorte fausse, modelée d’après aucune ville connue.  Les angles sont anormalement déformés et les choses qui devraient être ordonnées ne le sont pas.  Un sentiment de malaise chaotique se mêle à son atmosphère.  Il y a un sentiment irritant de quelque chose qui a déraillé tout autour, mais rien d’évident ne se présente, c’est juste là.

Après âtre entrés dans cette vision vous vous direz probablement que jvous avez lu ou regardé beaucoup trop de fiction spéculative et ce type d’analogie se justifiera, surtout à la lecture des notes de pochette et, ceci étant dit, Barrett écrit aussi : « On peut les écouter comme des voyages musicaux, mais ces voyages ne sont ni narratifs ni totalement abstraits. Ils visent plutôt à attirer l’auditeur dans leur flux pour une découverte plus personnelle. Les sons et les structures musicales sont façonnés de manière à personnifier le comportement dynamique des événements du monde réel et à évoquer les sensations des entités vivantes. »

À cet égard, elle parvient ainsément.  Ce qui est merveilleux avec cet album, c’est que l’on pourra revenir dans une semaine/mois/année et visualiser un tableau complètement différent.  Ce qui est capté une première foui n’est qu’une partie des voyages infinis qui nous sont donnés d’évoquer et d’invoquer.  L’esprit vagabond est une chose magnifique tant elle nous offre la possibilité d’imaginer d’autres perspectives… il ne nous reste plus qu’à les saisir !

****1/2


All My Faith Lost: « All My Faith Lost « 

10 avril 2021

Le groupe italien néoclassique/néofolk/darkwave All My Faith Lost revient après 7 ans de silence avec un nouvel album sans titre. Le duo composé de Federico Salvador et Viola Roccagli se caractérise par un son éthéré et émotif dans lequel des tonalités classiques majestueuses, des guitares douces et des atmosphères solennelles concourent à un son personnel et passionnant. Le nouveau travail voit l’ajout d’Angelo Roccagli en tant que guitariste, une présence qui agrémente les chansons de quelques nouveaux éléments tout en conservant tous les éléments que le projet a développés au cours des années.

L’intention artistique est forte et bien construite avec un thème précis : ils s’inspirent ici des peintures de certains de leurs artistes préférés liés au mouvement surréaliste tels que João Ruas, Tara McPherson, Nicoletta Ceccoli et Ray Caesar. Les paroles et la musique nous racontent différents aspects de l’existence et même de la mort, de la mythologie, de l’amour, exprimant des sentiments et des émotions inspirés par les peintures de référence.

« Violent Dreams II » est une introduction parfaite, un morceau où l’obscurité néoclassique et les sous-entendus lugubres rencontrent des guitares délicates et la voix soulagée de Viola, qui rappelle les chansons folkloriques médiévales dans son approche lyrique. Des arches accompagnent ce mouvement sombre, guidant l’auditeur dans une expérience onirique.

« We All Die Sometimes » suit un thème similaire, ajoutant lors de son crescendo des notes de piano mélancoliques, des violons, et la voix masculine en duo avec la féminine. La musique utilise un schéma simple mais bien développé dans lequel moins est plus, tirant pleinement parti des sons acoustiques et de la puissance de la voix humaine. Dans sa deuxième moitié, le morceau connaît un point culminant émotif qui couronne le motif principal par une prise puissante mais contrôlée.

« The Inconvenience Of Spirits » commence par des synthés évocateurs et un motif de guitare placide, une ligne mélodique sur laquelle la voix de Viola pose des mots délicats d’amour et de nostalgie. Des violons mélancoliques soulignent le mouvement en enrichissant son fort pathos. La dernière partie de la chanson nous surprend avec un moment cinématographique dans lequel des boucles de guitare et des orchestrations majestueuses conquièrent le paysage sonore. « Awakening The Moon » est une affaire de piano-voix à l’âme dépouillée et minimale, qui brille grâce à la voix de Viola et aux notes obsessionnelles qui soulignent son essence. Les guitares éparses ont leur mot à dire dans un moment très intime mettant en valeur le style du groupe dans ce qu’il a de plus essentiel et de plus soul.

Untitled est une œuvre résumant le son et la poésie de All My Faith Lost, un épisode voulant donner une voix et une narration aux histoires cachées derrière les peintures. Un monde personnel est créé via des éléments néoclassiques, des voix lyriques et l’utilisation d’instruments acoustiques, un monde dans lequel les émotions dominent les atmosphères crépusculaires et les paysages sonores suspendus. C’est une musique pour un voyage de l’esprit et de l’âme, une expérience cathartique avec une touche très humaine.

****1/2