Electric Wizard: « Wizard Bloody Wizard »

Le modus operandi de Electric Wizard est partagé par un nombre incalculable de groupe de «  doom-metal » : reprendre ce que faisait Black Sabbath sur ses trois premiers albums, mais le refaire de manière plus lente, plus bruyante et plus crasseuse.Ce combo issu du Dorset emprunte ici à sa source d’inspiration mais il redonne vie à un disque comme Sabbath Bloody Sabbath, lequel avait vu ces prophètes de malheur s’aventurer vers des structures et des dynamiques plus élaborées.

Les puristes effarouchés par le terme de « rock progressif » ne doivent pas l’être pour autant car Wizard Bloody Wizard parvient à demeurer fermement planté dans son territoire initial en y ajoutant cette petite touche plus subtile que l’on avait décelée dans Master of Reality.

Si la formule doom-metal est largement reprise, on y trouvera toutefois quelques fragments atypique tels le ricanement ironique qui encadre les moulinets palpitants d’un « Necromania » nous ramenant au bon vieux temps des Stooges période Ron Asheton ou la menace psychédélique qui émane de « The Reapar ».

La corps de l’album va, toutefois, rester dans le domaine d’un « riff-rock » monolithique qu’on trouverait tout droit sorti d’archives de Black Sabbath. L’interprétation en est sans failles, y compris sur un titre comme « Wicked Caress » qui conjugue aussi bien les attaques de guitares à la Sabbath que les escapades de ces derniers semblables à « Into The Void ».

Néanmoins des emprunts si flagrants ne sont ni une surprise ni rédhibitoires pour un combo qui a hérité de son nom an combinant deux titres de Black Sabbath : « Electric Funeral » et « The Wizard ». À cet égard,Wizard Bloody Wizard s’apparente à ce que serait une marque déposée dans la mesure où le disque ne s’éloigne pas de ce que Electric Wizard faisait auparavant (en particulier Dopethrone qui, depuis 2000, représente une pierre angulaire du « stoner rock » contemporain.)

Les textes eux-mêmes se marient très bien avec la frayeur existentielle qui s’échappait de ce qu’écrivait Geezer Butler tout comme sur le martèlement métallique qui, chez Electric Wizard, évoquera avec assertivité la rythmique de Tony Iommi et Bill Ward.

Hormis ces signifiants on peut affirmer qu’il y a, chez nos Anglais, quelque chose de plus qu’une simple resucée. Celle-ci est une spécialité communément admise chez Electric Wizard mais qu’elle soit parfaitement exécutée ne suffit pas.

Ce qui importe, par contre, est que le groupe n’essaie pas de faire école mais que sa démarche soit de rester fidèle au patronyme qu’il a adopté. Le combo sait utiliser le schéma de l’incantation quand il faut et comme il faut pour invoquer les ténèbres et les abysses ; on touche ici aux limites du genre mais ceci est, au demeurant une qualité dans la mesure où certaines choses n’ont nul besoin d’être réinventées.

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Lorde: « Melodrama »

Quatre ans ce peut être énorme si on considère l’immédiateté et l’inconséquence qui gouvernent la marche de notre monde ; ça l’est encore plus quand il est question de musique, en particulier dans le domaine de la pop-rock.

Si on prend en compte le fait que Ella Yelich-O’Connor (alias Lorde) n’avait que 16 ans au moment de son premier album, on ne peut que qualifier de pari osé le contexte présidant à la sortie de Melodrama, son deuxième opus.

Ce nouveau disque va conserver certains éléments clefs du précédent : un son immédiatement repérable, des arrangements minimalistes, des mélodies immédiates et, habituel chez la chanteuse néo-zélandaise, des performances vocales d’où le phrasé demeure impassible et désabusé.

Quatre années ont passé pourtant et, ce qui s’apparente encore à Pure Heroine, son « debut album », est désormais réintégré sous une forme beaucoup plus adulte. Son humour noir, ses tonalités sardoniques et son exacerbation de frustration adolescente sont verrouillés par ce qui pourrait passer pour une réflexion désabusée sur ce qui l’a amenée si brusquement au statut de superstar.

La notoriété permet de verrouiller certains dans une image dont on ne peut se défaire, Lorde a choisi de déboulonner tous schémas de manière à rendre encore plus prégnante sa créativité. La vision qu’elle a du monde s’élargit et perd sa myopie et pour se concentrer sur une vie intérieure beaucoup plus riche et, parce qu’elle se débarrasse d’une représentation unidimensionnelle,moins hermétique et, en conséquence, plus accessible et en phase avec la société.

La vocaliste se donne enfin la liberté de se montrer vulnérable et hantée par l’amour sur des titres comme « Liability » et « Writer in the Dark » ce qui sonne comme une volte-face bienvenue par rapport à ce qui était auparavant expression de narcissisme et d’amour de soi. Accepter d’être « un jouet avec lequel les gens s’amusent » ne va pas de soi et, même s’il n’est que défoulement, a le mérite de générer de l’empathie pour la demoiselle.

Cette dernière n’oublie d’ailleurs pas de se départir d’observations cinglantes où, sur un « The Louvre » croulant sous un déluge de sarcasme s’adressant à deux amoureux perdus dans un musée les murs-même regorgent d’indifférence (« They’ll hang us in the Louvre/Down the back, but who cares? »)

Il en est de même pour cette façon sarcastique de considérer la le nombrilisme propre à l’adolescence et ses tentation hédonistes, l’alcool, la drogue, le sexe allant jusqu’à persifler sur le désir de mourir dans un accident de voiture, (un « Homemade Dynamite » raillant les penchants romantico-gothiques de certains de ses pairs.)

Ce qui évitera au disque de sombrer dans la caricature c’est la dextérité à jongler avec les points de vue. Ainsi, sur le « single » « Green Light », sa colère est tempérée, non pas par une simpliste crise de jalousie, mais par la perspective non pas que son amant l’ait trompé mais que, peut-être, elle ne le connaissait pas vraiment.

À cet égard le titre de l’album n’a rien de théâtral, il nous emmène plutôt sur une fausse piste, direction que Lorde semble affectionner ici. La tessiture est, en effet, plutôt à la lente ébullition qu’à l’acrimonie. Les plages s’enchaînent même avec fluidité et constance impavides. Ce peut être le refrain parlé de « The Louvre » , la provocation triomphante et ludique qui enrichit un « Sober II (Melodrama) » pris sur un registre inhabituellement haut ou même les accroches atypiques qui jalonnent l’album, « Loveless » ou le semi-industriel « Hard Feelings » épicé avec goût de refrains pop et de bons mots.

Avec ses récits où thèmes avinés côtoient exaltation euphorique, Melodrama est un disque idéal pour tout type de célébration. En effet, qu’il soit un break-up album déguisé en opus festif ou un opus festif travesti sous les habits d’un album de rupture, il s’offre le luxe d’être à la fois dramatique et cathartique et, ainsi, de refléter à merveille tout ce que l’on peut attendre d’une production ainsi intitulée.

En se concluant alors sur une « Perfect Places » ultime épiphanie de maturité, il nous met en relief que, inévitablement nous sommes voués à l’échec et que la volonté d’y échapper est simultanément futile et sublime.

****1/2

Sam Amidon: « The Following Mountain »

Il y a un fil conducteur dans la carrière de Sam Amidon : sa passion pour la musique traditionnelle des Appalaches. C’est celle-ci qui sert de trame à ses interprétations et ses réinventions de chansons vieilles comme Hérode enrichies par des arrangements dont la vivacité empêchait qu’elles ne se soient étouffées par la poussière.

The Following Mountain est le premier album qui voit Amidon rompre avec son orthodoxie stylistique car il est uniquement constitué de compositions originales. Fort heureusement sa faconde demeure toujours intacte et son imagerie désuète ne déroutera aucun de ceux qui le suivent.

Dans la continuation de ses collaborations luxurieusement orchestrées pour la Bedroom Community avec Nico Muhly et Valgeir Sigurðsson, le musicien a judicieusement remplacé son langage vernaculaire néo-classique par une structure beaucoup plus jazzy et expérimentale.

Le disque s’honore de la participation du saxophoniste Sam Gendel, du batteur de free-jazz Milford Graves et du percussionniste de Jimi Hendrix Juma Sultan. On trouvera alors des échos de ses collaborations avec Kenny Wheeler et Bill Frisell permettant ainsi de franchir avec élégance les frontières qu’il a choisi de surplomber. On appréciera cette nouvelle appétence pour des rythmiques inhabituelles (la partie de guitare sur « Fortune », un « Gendel in 5 » interprété en 5/4 ou les cadences de « Another Story Told » passant du 3/4 puis au 13/4 et des mesures à 6 et 7 temps).

Ces éléments, plus qu’aliéner l’auditeur, le font adhérer à une démarche qui vise àfair abstraction des verrous stylistiques, méthode exemplifiée par un morceau comme « April » où Milford Greaves se lance dans une longue odyssée free épaulée par une section rythmique indomptée ainsi qu’un violon et une guitare acoustique fermement plantés dans le sol.Bien sûr on pourrait être tenté d’y voir prétention et ésotérisme ; il n’en demeure pas moins que, jouant sur les forces que sont sa musicalité, sa voix rustique et son goût pour l’innovation, The Following Mountain nous éblouit par son brio de la première à la dernière seconde.

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Aldous Harding: « Party »

Il y a quelque chose de délicieusement tordu de voir Aldous Harding nommer son deuxième album Party quand on sait que le chanteuse néo-zélandaise oeuvre dans un segment qui privilégie l’intensité émotionnelle du « gothic folk ». Ce nouvel opus va encore plus loin dans cet univers ; il est, en effet, une affaire étrange, sombre et presque primitive qui voit le producteur John Parrish utiliser tous les moyens propices pour que se fassent jour les nécessités soniques les plus dépouillées possible et pour que le voix hantée de Harding nous habite jusqu’à ce qu’on puisse y trouver trace de PJ Harvey.

Les titres les plus calmes sont ainsi garnis de fibres où affleurent des échos de ce que Parrish nous avait offert sur le Let England Shake de cette dernière et va jusqu’à emprunter son saxophoniste.

En outre, si on considère le registre vocal de Harding, en particulier les fréquences les plus basses, les comparaisons avec Harvey sont inévitables. S’ajoute à cela un spectre plus varié qui rappellera Joanna Newsom, Linda Perhacs et même Joan Armatrading ; par exemple sur le jazzy « I’m So Sorry ». Souvent, d’ailleurs, toutes ces voix différentes semble se mettre à l’unisson (la ballade amoureuse funèbre menée au piano qu’est « Imagining My Man » et qui met en scène un univers mêlant à la fois England de Mick Harvey et The Boatman’s Call de Nick Cave).

On y appréciera, à cet égard, sa diction dentelée et brisée, passant de la sourdine à la lamentation haut-perchée tout comme ces textes idiosyncratiques véhicules parfaits à la granuleuse vocifération et aux ruminations ténébreuses qui ponctuent ainsi le titre.

En revanche, l’instrumentation est, par moments, si minimaliste que la tension ne s’exprimera pas par le trop plein d’émotions mais par leur sevrage. La deuxième partie de Party se fait alors plus étale, au risque même d’engendrer la monotonie. Les compositions sont, pour la plupart, étayées par des arpèges à la guitare avant que, comme une antienne, elles se construisent progressivement entourées de sous couches instrumentales et expérimentales comme ces saugrenus bêlements d’instruments à vent ou ces interventions de Mike Hadreas (Perfume Genius.

Ce présupposé s’avère, à long terme, trop léger pour assurer une véritable dynamique à l’album. Reste, par contre la maîtrise impressionnante générée par la voix de Harding. Celle-ci alternant intimité et isolation nous ballade entre ces deux composantes où l’on se sent, tour à tour, invité puis exclu ; c’est sur ce sentiment composite que l’on se sent gratifié et, ensuite, brinquebalé. Voilà une approche qui est tout sauf facile pour l’auditeur ; peut-être est-ce le tribut à payer pour profiter autant de la délicatesse folk et des pendants, plus âpres, du « gothic ».

****1/2

Ray Davies: « Americana »

Évoquer Ray Davies, c’est, avant tout reconnaître en lui l’un des plus respectables et respectés songwriter du Royaume Uni. La liste de ses classiques surpasse celle des plus renommés de ses pairs mais, sur ce nouvel opus, ce chanteur qui a inspiré tant d’autres artistes, nous montre quelles étaient ses véritables sources d’inspiration.

Americana est un disque « roots » au même titre que, sur le précédent See My Friends, l’hommage se situait dans la liste des prestigieux invités qui l’accompagnaient (Bruce Springsteen, Lucinda Williams, Jackson Browne et même Metallica).

La trame entre les deux productions est la même dans la mesure où, pour quelqu’un qui a tant su élaborer sur le thème de la nostalgie et du temps qui passe, il était évident que le concept qui préside à Americana s’imposerait.

Que ce besoin se soit fait sentir au moment où Davies soit nominé comme chevalier pour son service rendu aux « British Arts » et qu’il fasse paraître, sous le même nom, son autobiographie n’est pas une incongruité dans la mesure où Davies avait déjà reçu le Order of the British Empire en 2004.

Americana donc, accentuée par le fait qu’il utilise The Jayhawks pour l’escorter et, pour jouer sur la dichotomie USA/Angleterre, leur ait demandé de venir enregistrer dans son propre studio à Londres.

Americana s’ouvre d’ailleurs de manière introspective avec une guitare dont les cordes sont légèrement pincées et où les harmonies enrobent avec douceur des textes qui montent où pour lui se situent ses allégeances, « I want to make my home/Where the buffalo roam ».

Mais, comme pour tout ce qui concerne les Kinks, les sensations américaines de Davies sont complexes et ironiquement asymétriques. On peut être fasciné par le drapeau US et diaprer des titres où « Waterloo Sunset » n’est jamais loin comme sur le caustique « The Invaders » qui rappellent les difficultés qu’a eues le groupe dans sa première tournée outre-Atlantique ou « The Deal » où Davies revisite ses premières impressions des Los Angeles («  I’m going to LA/Check into a quiet, groovy hotel/Get myself a tan ».)

Jamais éloigné de ses observations sur la « chose américaine », le chanteur y greffe ses propres fixations en explorant la conscience de sa propre mortalité comme sur « The Mystery Room » où cette thématique est abordée de manière explicite (« Now I’m faced with mortality ») ou sur la narration nocturne qui parsème «  Silent Movie ».

L’acoustique «  Rock ‘N’ Roll Cowboys » privilégiera encore plus ce sillon avec un «  Do you live in a dream or do you live in reality » qui établit judicieusement la connexion entre l’Ouest d’antan et les rock stars prenant de l’âge. Un fragment de « All Day and All of the Night » trouvera d’ailleurs place sur « The Man Upstairs » comme pour démontrer que l’artiste sait où se situe son Histoire. L’entendre chanter «  don’t live life, life lives me » indique clairement le lien qu’il entend établir entre sa chronologie et l’introspection qui en est le produit. Ce qui permet, pourtant, de ne pas tomber dans l’égotisme est la dextérité avec laquelle Davies joue avec les mots et les tournures de phrases, une des facultés dont il a toujours fait preuve (« Poetry »). À cet égard, l’accompagnement musical des Jayhawks est, volontairement, on ne peut plus générique et fort à propos.

Le focus étant placé sur les mots, il est certain que les compositions n’ont pas l’élan qui a permis d’écrire de si nombreux classiques. Point de « Lola » ou de « David Watts » ici mais une orchestration qui rend le produit terriblement efficace et touchant. Les vocaux en duo avec Karen Grotberg (claviers) sont tout bonnement troublants comme le sont les contributions instrumentales qui jalonnent Americana.

L’album va ainsi merveilleusement alterner ballades acoustiques, quatuor à cordes et titres plus enlevés solidifiant ainsi les « rockers » ou les morceaux music hall témoignant de la versatilité d’un artiste qu’on ne saurait réduire aux stéréotypes qui ont délimité sa carrière.

Certes par moments trop long, Americana prouve que Davies n’a rien perdu de sa verdeur et de son acuité en matière d’écriture ; son sens de l’interjection, son phrasé apportent consistance et cohérence. Il y a, en effet, profondeur et puissance dans sa dissection de l’Amérique.

La grandeur y côtoie ainsi les côtés sombres ; chroniqueur mais aussi poète,le chanteur expose ici sur un ton conversationnel familier et intime un univers qui même si il est le portrait d’un manque et d’une aliénation, donne émotion et douceur à ce sentiment de déperdition qui ne nous abandonne jamais.

****1/2

Robyn Hitchcock: « Robyn Hitchcock »

Robyn Hitchcock est une icône excentrique aussi, à ce titre, sa carrière a connu maints rebondissements. La pop sur ce nouvel opus est teintée de psychédélisme mais elle conserve toujours son originalité facétieuse enrobée, ici, de tonalités plus sérieuses. Ceci est sans doute lié à une environnement musical plus posé, en particulier des « backing vocals » assurés par Emma Swift, Grant Lee Philips et Pat Sansone de Wilco.

Si on prend par exemple le savoureux «  Mad Shelley’s Letterbox » avec un chorus en « singalong » tout droit tiré de Underwater Moonlight et qu’on y considère ses textes lysergiques acidulés par une production moins fiévreuse, on retrouve un musicien en pleine forme, un artiste pour qui les mélodies, toujours aussi fortes, sont verrouillées par une forme de retenue.

«  I Want To Tell You About What I Want » nous présente un chanteur dont la voix navique sur plusieurs registres et « Virginia Woolf fascinera par sa joliesse familière et entraînante.Beatles et Stones sont également évoqués sur un «  I Pray When I’m Drunk » délicieusement et inhabituellement country et « Sayonara Judge » nous montrera tout le talent de Hitchcock à composer de merveilleuses ballades.

De ce panorama et ce savoir faire, on retiendra un exhaustivité qui vire à la nostalgie. Celle-ci sera encore plus prégnante avec « Raymond and the Wire », somptueuse composition baroque sertie de violoncelle en mémoire au père de Hitchcock. Les références aux notions de prise d’âge sont, alors, judicieusement sublimées comme pour, album éponyme oblige, enraciner et faire perdurer une aura, celle d’une époque où un titre psyche comme le « closer » « Time Coast » nous montrera que la passé n’est pas irrémédiablement figé.

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British Sea Power: « Let the Dancers Inherit the Party »

Il y a un écart très ténu entre ambition et prétention et c’est précisément dans cet interstice que British Sea Power s’est toujours situé. C’est sans doute pour cette raison que le combo est, à la fois, apprécié des critiques et jugé avec circonspection par le public parfois perplexe devant sa tendance à l’expérimentation et au « progressisme ».

Cette formula a, jusqu’à présent, souvent été gagnante et Let the Dancers Inherit the Party, leur nouvel album depuis quatre ans va les voir, sans cynisme, s’équilibrer entre ces deux propensions.

Point, ici, de musiques de films ou d’approche conceptuelle trop prononcée, cet opus est sans doute le plus direct que le combo ait jamais offert. Les onze titres ont une mouture fluide et cohérente sans trop de divergences vers une sensibilité intellectuelle.

Celle-ci demeure toutefois dans les graphiques, les vidéos et les références culturelles mais, l’essentiel va vers un auditoire qui a les goûts les plus simples. Le « single », « Bad Bohemian », l’exemplifie à merveille avec une attitude « stadium rock » et une pompe qui ne dépasse pas la veine « pop-rock ».

Le disque a cet apprêt lisse, contemporain et à mille lieux de l’intemporalité dont BSP se faisait le chantre. Les allusions politiques sont presque « normales » et sans fard (« Keep On Trying (Sechs Freunde) ») avec un clin d’oeil avec un message positif contrebalançant ce qui auparavant était perclu de sinistrose et de prise de tête.

On schématiserait en parlant de rock conceptuel si celui-ci se berçait d’accessibilité et on aurait mal à y coller des influences comme celles d’Arcade Fire, Joy Division ou, dans un registre plus commercial, Coldplay, si BSP puisaient tout autant dans des combos comme The Killers avec des tubes potentiels comme «  International Space Station » ou « Saint Jerome ».

Les passages les plus lents et introspectifs (« Electrical Kittens ») ou «  Want To Be Free » et « Alone Piano » complèteront le large spectre sonique ; celui-ci montrera, une fois de plus, que BSP est autant capable de se plonger dans son « back catalogue » que de ne pas attendre que celui-ci ait pris la poussière.

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Agnes Obel: « Citizen Of Glass »

Ce troisième album de Agnes Obel la voit s’éloigner de la pop façon Tori Amos qui jalonnait son premier opus, Philarmonics.

Elle s’appuie ici encore sur la palette expérimentale de Aventine (2013), mais Citizen of Glass nous offre ici une collection de titre beaucoup plus ambitieuse et accomplie.



Ses compositions sont adornées et jolies, des artefacts dont une étrangeté nous rappelle par moments Kristin Hersh (« Stone » ou « Grasshopper »).

« Golden Green et « Mary » nous transporteront dans un royaume que n’aurait pas négligé Joanna Newsom alors que « Stretch Your Eyes » ouvrira de manière audacieuse un harmonieux opus où règneraient aussi les mânes du Hope Six Demolition Project de PJ Harvey.

***1/2

Jeff Beck: « Loud Hailer »

Collaborer avec la chanteuse Rosie Bones et la guitariste Carmen Vandenberg du groupe pop-punk Bones est une manière, pour Jeff Beck, de réaliser un album qui soit une nouvelle déclaration d’intention lui permettant de se frotter aux problèmes que rencontre aujourd’hui le monde, qu’ils soient passés, présents ou à venir.

Avec Loud Hailer, Beck, 72 ans, nous montre qu’il n’est toujours pas effrayé à l’idée d’aller plus loin et qu’il est capable de naviguer sur son manche de six cordes comme s’il s’agissait d’un jouet où il pouvait faire étalage de sa verve et de son style.

Son balancer de guitare est toujours percutant et nerveux comme sur le riff de « Richt Now » ou sur l’instrumental « Pull It ». Il donne, à cet égard, des leçons de techno-bass tout comme de rock industriel à Queens of the Stone Age sur l’entame du disque.

C’est en ce point-même que l’on peut admirer sa versatilité à manier ce dernier genre et à le laisser s’imprégner avec légèreté de des racines blues-rock sur lesquelles il a fait ses premières armes.

Sa guitare n’abandonne jamais ses gémissements et ses cris qui, par moments, font penser à une instrumentation n’ayant rien à voir avec sa Fender. On retrouvera donc son idiosyncrasie lui permettant d’agglomérer des sons électroniques ajustés à bon escient avec les vocaux de Bones et son attitude de poétesse punk proche des écrivains « beats ». C’est d’ailleurs sur cela que Loud Hailer montrera quelques limites.

Beck ne traîne pas avec la réputation d’un lyriciste hors pair et la majeure partie de son catalogue se caractérise par de nombreux instrumentaux. On peut comprendre alors que la responsabilité des textes ait été confiée à Bones mais ceux-ci ne font pas preuve d’originalité. Il faut admettre, néanmoins, qu’il s’agit pour Beck d’un secteur dans lequel, n’ayant aucune aptitude, on ne pourra que se féliciter que de la manière dont le phrasé de Bones épouse à merveille les tonalités que le guitariste est capable de tirer de son instrument. « Scared For The Children » mérite d’être oublié et seul « The Revolution Will Be Televised » évitera les claudications de la chanson « engagée ».

Vociférations, one le sait, ne sont pas tables de loi et le déjà entendu qui perce ça et là désamorce toute tentative poétique, surtout quand on fait référence à un jeu vidéo datant de 15 ans ou plus.

« Thug’s Club » évoquera, lui, David Cameron et George Bush, le sort des ces deux hommes politiques aujourd’hui partis ne nous fera que plus apprécier le retour d’un « guitar hero » dont on se félicite qu’il soit encore capable d’en remontrer à beaucoup des aspirants à sa succession.

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case/lang/veirs: « case/lang/veirs »

C’est un alliage prometteur que de voir réunies la nonchalance vocale et fanfaronne de Neko Case, la puissance de k.d. lang et de les équilibrer avec la complexité folk de Laura Veirs. Il y a, par conséquent, cohérence à ce que le premier opus de ces dames soit éponyme et que case/lang/veirs amalgame avec brio les élans collectifs du trio.

Les quatorze compositions sont alors comme un « road trip » qui démarre le long des sentiers, collines et voies ouvertes de la Californie et de son au-delà, débutant de manière étonnante avec un « Atomic Number » propre à vous accompagner et vous hanter pour s’égarer vers des territoires plus luxuriants où la voix de Case prendra l’initiative en se détachant des autres réunies.

« Hoany And Smoke » prendra la suite, cette fois-ci mené par une lang aussi indolente qu’elle pourrait l’être avant que Veirs ne prenne l’espace avec un « Song For Judee » une ode embaumée à la chanteuse Judde Still.

« Delirium » , quelques titres plus loin, sera la morceau phare de l’album ; un véritable appel à l’éveil des sens (« The smell upon your skin is firewood ») soutenu par l’émotivité sans pareille de Case et les harmonies vocales éthérées dont elle est entourée.

Le disque aura peine à retrouver son second souffle ensuite avec des morceaux qui voient les artistes s’éloigner du « smooth jazz » (« 100 Miles Away ») pour obliquer vars un folk maniéré (« Supermoon ») dont les arrangements vaporeux incitent à l’engourdissement.

Comme toutes les entreprises nées d’une telle réunion, l’odyssée sera révélatrice de certaines étapes qui sont comme des temps morts. Une telle appellation se justifie une peu comme celle qui avait donné le nom à Croby, Stlls Nash & Young dont on peut suivre la trame jusque dans l’intitulé de ce « debut album ».

Il est indéniable qu’acoquinées ainsi les trois chanteuses ont eu l’intelligence de ne pas se perdre dans des querelles d’ego. On ne peut qu’espérer alors que ces talents mis en commun nous réservent d’autres suites autrement plus intrépides et, pourquoi pas ?, gages de pérennité.

***1/2