Woman’s Hour: « Ephyra »

Le premier album de Woman’s Hour, Conversations, avait placé le quatuor devenu trio londonien dans le groupe des espoirs de la scène anglaise avant que des dissensions internes au groupe ne les amènent à annoncer leur séparation. Ephyra, dans ce contexte, est, de leurs propres mots, une eulogie ; un ensemble de morceaux inachevés, rescapés de cette période de troubles, que le groupe a récemment décidé de terminer pour donner vie à ce second album. À cet égard Ephyra est une œuvre cathartique,autant une expression des troubles mentaux qui ont mis à mal sa réalisation qu’une réflexion sur les conséquences de ces évènements.
Ce second album est chargé d’une puissance émotionnelle qui se déploie dès l’entame, « Don’t Speak », morceau né d’un état de vulnérabilité profond, sur lequel Fiona Burgess conte des relations humaines réduites au silence. À partir d’un ensemble musical né de sessions étalées sur des années, Ephyra trouve sa force principale dans sa pluralité ainsi que des contrastes sonores aigus. « From Eden To Exile Then Into Dust » peut ainsi compter sur une production sonore acérée et exigeante pour former une envolée vibrante de six minutes qui constitue sans doute le pari le plus osé de cet effort.

Les envolées vocales aériennes de Burgess viennent se heurter à des rythmiques situées entre la dance et la trap, qui se dotent ensuite de synthés agressifs pour faire basculer la dernière minute du morceau dans une échappée digne des grandes années des « raves ». Ces contrastes exacerbés sont reconduits sur « I Can’t Take You Seriously », dont les synthés vrombissants sont mis au service d’une montée en tension remarquable et captivante.


Les cinq années qui séparent Ephyra de Conversations voient Woman’s Hour indéniablement mûrir leur son, résolument plus moderne et soigné. Des morceaux plus dépouillés, tels que « Luke », se laissent presque entendre à la fois en termes de sons et d’espaces, tant le groupe manie avec justesse silences, nappes et boucles instrumentales pour créer des dimensions immatérielles nouvelles. À la suite de l’échappée pop qu’est « Mirrorball », l’album s’achève par ailleurs par une succession de morceaux plus minimaux, « It’s A Blast » et « Removal Of Hope », habillés d’arrangements éthérés et, une nouvelle fois, de la voix claire de Burgess,.
Du haut de ses trente-et-une minutes, Ephyra est une œuvre qui sait intriguer et convaincre, même si elle manque d’une conclusion à la hauteur de son propos. Si le futur de Woman’s Hour reste plus qu’incertain à la suite de cette sortie, le trio sera tout de même parvenu à livrer un second album surpassant à plusieurs égards son prédécesseur, et ainsi à prouver de nouveau l’étendue de son talent.

***1/2

Crocodiles: « Love Is Here »

À l’image des Danois de The Raveonettes (avec lesquels ils ont d’ailleurs fait équipe sur Crimes of Passion en 2013), les Californiens Brandon Welchez (voix, guitare) et Charles Rowell (guitare, voix) incarnent une forme d’authenticité rassurante. Sans cabotinage, la formation de San Diego célèbre, ici, son dixième anniversaire avec un septime opus : Love Is Here.

Associés au producteur Martin Thulin (Exploded View) depuis Boys (2015), les Américains ont choisi de se recentrer sur leurs fondamentaux, trois ans après un étonnant Dreamless qui reléguait les guitares au second plan au profit de beats pop synthétiques à l’humeur maussade.Le duo renoue donc avec des sonorités noisy-pop et garage-rock à jamais inscrites dans son ADN. De retour en terrain connu, Crocodiles adossent leurs mélodies à un mur de guitares abrasives, convoquant à nouveau l’esprit de Jesus & Mary Chain (« Wait Until Tomorrow », « Heart Like A Gun) » ou celui des Pixies (« Nuclear Love », « Love Is Here » et sa rythmique supersonique) en tout point conforme à ses valeurs : électrique, mélodique, rugueux et passionné.  

Intituler son nouvel album Love Is Here dans le contexte sinistre de 2019 pourrait paraître un rien décalé, voire carrément à côté de la plaque. Derrière leurs immuables lunettes noires, Crocodiles, à défaut de nous redonner foi en l’avenir d’une planète bien mal engagée confirment, eux, que le rock a encore des beaux jours devant lui.

***1/2

Lip Talk: « D A Y S »

La Brooklynoise Lip Talk avait sorti un premier album qui était le projet solo de Sarah K. Pedinotti. Il est bien possible que cela n’évoque rien ; par contre, les groupes avec lesquels elle a collaboré devraient susciter l’attention  : Okkervil Rive et The Secret Machines. La jeune femme a aussi mené une formation de pop alternative nommée Railbird en plus d’écrire pour Cuddle Magic.

Sa polyvalence dans ses projets se reflète ici sur son premier album solo, D A Y S. On y retrouve de l’électro-pop avec un traitement de la voix qui rappelle les formations lo-fi. À certains moments, on croirait entendre Hundred Water ou Grouper en moins minimaliste. Alternant entre les esthétiques sonores, Lip Talk propose ici un opus qui mérite qu’on s’y attarde.

Le premier »single » de l’album, « All this Light » montrait une certaine vulnérabilité qui finissait par s’emporter. C’est ce qui se produit à plusieurs reprises puisque Pedinotti se plaît à changer les rythmes à de nombreuses reprises. Elle passe d’une trame viscérale et appliquée à des moments atmosphériques dépouillés. « Lemon Drop » est un autre bon exemple de sa capacité à composer des chansons à la progression d’accords efficace. En plus, elle y appose une mélodie vocale tout à fait respectable.

Lip Talk se permet aussi de s’aventurer dans des eaux un peu plus expérimentales avec « After All » qui commence sur une trame électronique où les sonorités sont nuancées et multiples. Puis, au refrain, ça part en vrille avec un riff de guitare très présent. Ça ne détonne pas par contre, puisqu’elle est un peu toujours bruyante. À certains moments, c’est sa qualité pour les mélodies vocales intéressantes qui est mise de l’avant, comme le démontre habilement la courte chanson-titre de l’album ou encore « Fuk It U »p.

Le principal défaut de D A Y S est le sentiment qu’elle y fourre-tout ce qu’elle avait envie de faire sans nécessairement réfléchir à la pertinence entre eux de ces essais. C’est loin d’être raté, mais ça manque parfois un peu de direction pour nous emporter pour de bon. Il y a d’un côté des compositions franchement plus marginales et de l’autre, une électro-pop mélodieuse et audacieuse. La relation entre les deux types de chansons n’est pas assez bien tissée pour qu’on y sente une osmose réelle.

Ce premier record de Lip Talk démontre le talent de compositrice de Sarah K. Pedinotti et permet de promettre un bel avenir pour son projet solo qui, malgré les quelques faiblesses, mérite l’attention des fans de Hundred Waters et autres groupes du genre.

***

Malist: « In The Catacombs of Time »

De Malist on ne sait pas grand-chose si ce n’est qu’il s’agit d’un one-man band russe et qu’il s’agit là de son premier enregistrement. Difficile de faire plus opaque pourtant

In The Catacombs of Time est une surprise lumineuse. Malin au moment de choisir son obédience, Ovfrost décide de rien choisir et pioche allègrement dans ce que les courants dépressif, atmosphérique et nordique ont de meilleur à offrir. Un choix qui colle bien avec la tendance de la scène metal à tout hybrider, mais lui le fait de manère très dine.

Les cinquante minutes de l’album alternent magnifiquement entre des ruées épico-sataniques gavées de blast beats rigides, de complaintes magnifiquement balancées à la lune, des arpèges aux gimmicks entêtants et une pléthore de passages heavy. La production est un véritable délice (surtout si on considère le « line-up » et la biographie du projet) allant jusqu’à révéler des parties de guitare basse qui nous caressent dans le sens du poil de chauve-souris, des séquences de batterie tout sauf rebattues et clichées entre deux matraquages et une ampleur lyrique de haute tenue.

Finalement, In The Catacombs of Time symbolise à merveille la ligne très fine qui sépare le disque de black metal générique et joliment empesé et de la véritable épopée cathartique. Les ingrédients ont beau être sensiblement les mêmes, les codes ont beau ne jamais vouloir changer, l’intelligence de jeu et l’allant dans la composition feront toujours la différence et s’imposent ici comme une évidence. On ne fera aucun plan sur la comète en ce qui concerne Malist – après tout la scène metal dans son ensemble révèle chaque jour des dizaines nouveaux groupes de qualité, mais il n’empêche que In The Catacombs of Time résonne comme un début de carrière plus que prometteur, et comme un projet à suivre très attentivement.

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Klangwart: « Bogotá »

Klangwart fait partie de ces formations étranges, dont la particularité est d’offrir depuis plus de vingt ans, des albums qui ont du mal à trouver un équivalent.

Markus Detmer, musicien, journaliste et fondateur du label Staubgold, et son ami Timo Reuber forment Klangwart, entité double partageant un goût commun pour les explorations sonores et les longues sessions musicales aux allures de Krautrock incessamment renouvelé.

Pour Bogotá, ils sont partis enregistrer dans la capitale colombienne s’entourant de musiciens locaux issus de la formation Meridian Brothers et des chanteuses jumelles Las Añez, histoire de conjuguer et de multiplier les pistes, laissant les jams sessions virer en longues séances d’improvisation, que Timo Reuber a par la suite retravaillées, et sur lesquelles le guitariste Joseph Suchy a jouté des guitares.

Le résultat est une nouvelle fois captivant, mélangeant sonorités latinos et loops entêtants, dérives expérimentales et rythmiques compulsives, les frontières fondant sous des airs cosmiques enrobés d’effluves voyageuses, abandonnant les sphères du quotidien pour atteindre une forme de poésie imprégnée de groove tropical aux senteurs subtilement jazzy. Un opus hypnotique qui se joue des modes et du temps.

***1/2

Puzzle: « XHail »

Puzzle est le projet solo de Fletcher Shears, l’un des frères jumeaux de The Garden, et il nous propose sur XHail une musique bariolée, mais posée et contrôlée. Les morceaux, bien que courts et touchant là encore à plusieurs styles (Dance, Hip Hop, Pop…), sont plus structurés et faciles d’accès.
Le disque débute par un pur tube plus qu’accrocheur, « Loose Cannon », et plus de refléter parfaitement l’esprit barré et isolé propre aux Shears, la mélodie au synthé est imparable à tout fan de ce type de conduites : ironique, mélancolique, voire sensuelle, cette mélodie se déconstruira ensuite en un Hip Hop sympatique, tranquille et frais.


Ensuite, le mélange des genres, bande originale d’un cauchemar dégoulinant et colorisé à l’extrême, se fera plus feutré (« Junk »), explorant des territoires entre le malsain et le léger (« Demon With A Violin Playing Big Hits For Little Kids », « Disappear »), sans se refuser des incursions simplement pop et bien construites (« New Harmony ») ou des voyages vers des mondes magiques (« Young »).
Pour conclure, on dira que ce X Hail place la barre un peu plus haut que l’album de The Garden précédent (Miror Might Steal Your Charm), bien que la démarchei reste globalement similaire aux efforts solos ou communs des frères Shears : un joyeux bordel orchestré par des hyperactifs atteignant un monde malgré tout sensible, là où le grotesque ne peut que finir en eau de bouillon.

***1/2

Julia Kent: « Temporal »

Bien que composés pour des spectacles de danse ou des pièces de théâtre, les sept titres qui composent Temporal forment un tout cohérent qui fait appel à ces émotions enfouies qui circulent dans nos entrailles.

Julia Kent continue de composer des titres à la beauté intemporelle, armée de son violoncelle avec lequel elle semble former une entité indissociable, magicienne de mélodies aux volutes en arabesques.

Sur Temporal, le temps prend un plaisir certain à se laisser surprendre par l’intensité des cordes que l’on caresse, offrant à l’auditeur la possibilité de se lover dans les recoins de sonorités boisées enrobées de touches électroniques subtiles.

Le classicisme plonge dans les bras d’une modernité en quête de racines, mixage d’âmes perdues et d’histoires brouillées par un trop plein d’humanité et de sensibilité, d’énergie brute et de douceur tourmentée. Julia Kent ensorcelle nos sens, plantant ses drones dans nos tympans fébriles, avec une sensualité fragile toujours au bord de la rupture. Un album intense à l’intensité tortueuse. Très fortement recommandé.

***1/2

Anemone: « Beat My Distance »

Anemone, c’est un projet musical venu tout droit de Montréal mené par la pétillante Chloé Soldevila qui avait fait forte impression avec leur premier EP Baby Only You & I avec leur dream-pop psychédélique envoûtante et renversante.Leur premier album, longtemps attendu, répond au nom de Beat My Distance.

Sans surprise, on retrouve tout ce qui a fait la recette du succès d’Anemone avec ces influences lorgnant du côté de Broadcast à Melody’s Echo Chamber. Très vite, on sentait que Chloé Soldevila et ses compères veulent sortir un gros disque et on ne s’est pas trompé ; en effet, dès les premières notes de « On Your Own », n est accueilli par leur pop digne des années 1960 aux guitares carillonnantes, aux claviers scintillants et à la rythmique chaloupée. Les montréalais impressionnent d’emblée avec leur sens de la mélodie et leurs influences peu équivoques sur des titres sucrés allant de « Daffodils » à « Endless Dive » en passant par les virées pachydermiques de « Memory Lane » et de « Vanilla (Here We Go Again) ».

Entre l’interprétation somptueuse de Chloé Soldevila et ses morceaux gentiment audacieux et ensoleillés, il n’y a qu’un pas. L’ambition d’Anemone s’affiche clairement: celle de se démarquer de la concurrence et nous offre des moments que l’on n’hésite pas à se repasser en boucle comme « Sunshine (Back To The Start) » mais encore les splendides « She’s The One » et « Segue ». Alors que l’on pensait atteindre le summum et bien on n’est pas au bout de nos surprises car voilà qu’ils ramènent l’artillerie lourde qu’est la conclusion de 6 minutes intitulée « Only You » qui est à l’image de ce premier opus: lumineux, psychédélique et attachant. Avec Beat My Distance, Anemone parvient sans peine à se distancer des autres.

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King Midas Sound: « Solitude »

C’est en formule duo que King Midas Sound ressurgit des abimes, pour donner aux nuits profondes un compagnon de route viscéral, faites de limbes et de dépouillement.

Le producteur protéiforme Kevin Martin (The Bug, Techno Animal, God) accompagné du poète et vocaliste Roger Robinson, offrent un opus en suspension, voyage intersidéral dans l’intériorité des mots et des ambiances froides aux échos organiques enchevêtrés de sérénité inquiétante.

Des lambeaux d’amour volent sur des histoires brisées cherchant à relancer la flamme des débuts, sans ne plus vraiment y croire. La voix grave de Roger Robinson semble lasse et pleine d’une rage fondue par la souffrance de n’être plus qu’un face à soi même.

La musique créée par Kevin Martin est un écrin de noirceur implacable enrobant le verbe, combinaison de désespoir et de déchéance, de passé douloureux et de présent sordide. Le tout formant un conglomérat de suffocation rampante et de puissance sourde. Pépite noire à la lumière effacée par des verres teintés de déchirements et de tristesse, de détresse et de deuil amoureux. Pour coeurs sensibles et solides.

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Michael Chapman: « True North »

Michael Chapman renaît régulièrement de ses cendres tel un phénix. Ici il bénéficie de la participation de son complice, Steve Gunn aux manettes et aux instruments pour remettre en salle ce vétéran de la scène folk progressive britannique des années 1960-1970. Afin de marquer un beau coup, le tandem gagnant remet donc le couverts sur un nouvel album intitulé True North.

Une fois de plus, Michael Chapman fait parler sa sagesse et regarde, sur ces onze compositions, son parcours avec un détachement emprunt de nostalgie. A l’approche des 80 printemps, le britannique continue son voyage introspectif qui démarre en trombe avec un « It’s Too Late » des plus déchirants en passant par « Vanity & Pride », « Bluesman » sans oublier « Full Bottle, Empty Heart » qui nous envoûtera comme jamais. Avec ses instrumentaux paisibles et sereins teintés d’une douce mélancolie, notre doyen montre su’il connaît son affaire et ne cherche jamais à nous proposer du recyclé.

Entre épopées instrumentales comme « Eleuthra » et passages bluesy pour les moins réussies avec « Truck Song », on peut définitivement atteindre que Michael Chapman a atteint la sagesse absolue. Ce n’est pas pour rien que des morceaux à l’image de « Caddo Lake » et de « Youth Is Wasted On The Young » que le précurseur de ce courant arrive à nous transmettre ses élans de lucidité de façon magique. True North s’ajoute à la discographie taillée comme un précieux diamant accompagné de son acolyte américain qui le guide parfaitement pour le mener l