Laura Veirs: « Warp & Weft »

Ce neuvième album de Laura Veirs justifie fort bien son titre puisque Warp & Weft est en effet un terme de couture évoquant un riche canevas de trames. Celles-ci créent un patchwork mélodique où dominera une abondante tapisserie de sons et d’idées musicales créés avec son partenaire et producteur Tucker Martine.

Comme très souvent, son folk est nimbé de références à la nature mais celles-ci sont étayées par une multitudes de tonalités où l’éclectisme intervient en contrepoint pour accompagner le cycle des des saisons.

Ainsi « Sun Song » ouvrira l’opus sur la pulsation chaude d’une guitare acoustique, d’une pedal steel et de viole, couperosés par le tranchant sporadique d’une guitare électrique, ainsi le morceau qui cloturera Warp & Weft, « White Cherry » sera un impitoyable voyage dans une mélopée où s’introduiront dissonance et dodécaphonisme.

Conçu au moment où la chanteuse était enciente de son deuxième enfant, on comprend très bien pourquoi elle a été sensible aux infimes variations des éléments qui faisaient comme accompagner sa grossesse. « Shape Shiter » évoque l’hiver et la nécessaire obligation de s’entourer de compagnie, un thématique de la convivialité qui a été intensifiée par les affres de sa situation. « Dorothy of the Island » incorporera alors le refrain de « Motherless Children », un standard du blues et « Sadako Folding Cranes » sera le récit éprouvant de la mort d’un bambin due à des radiations atomiques. L’orchestration sera celle d’une mandoline plaintive ponctuée par un jeu de cymbales et des textures de claviers, rendue d’autant plus émouvante par la façon dont la vocaliste nous offrira un solo sifflé à mi-parcours dont la simplicité et la pureté se fracasseront conter la dureté du sujet.

« America » la verra aborder de manière sardonique la thématique des conflits, personnels et sociétaux et célébrer la démarche des artistes, fascination pour l’autre que ne démentira pas la simple unisson des guitares et des harmonies vocales encadrant « Finster Saw The Angels » (l’illustrateur connu pour ses pochettes de R.E.M.) alors que « That Alice » offrira une biographie condensée de la harpiste de jazz Alice Coltrane.

Bien que parfois lugubre, ce nouvel opus permet à Laura Veirs de percer dans un registre où le personnel a parfois peine à nous éclairer sur notre nature et nos idéaux. C’est aussi cette inventivité instrumentale qui nous autorise à goûter ce folk mâture qui réussit si bien à s’échapper de sa tradition.

★★★☆☆

Crocodiles: « Crimes of Passion »

Le quatrième album d’un groupe, en l’occurrence Crimes of Passion du duo noise pop de San Diego Crocodiles, est signe que le combo est parvenu à survivre aux tournées, aux tensions et qu’il est parvenu à peaufiner son et vision. Bien des artistes (Queen Led Zep, U2, Radiohead ou R.E.M.) ont défini leur statut à cette étape, maturité et longévité, et quelque part, on peut estimer que Crocodiles ont cimenté ici l’empreinte qu’ils peuvent aspirer à laisser.

Crimes of Passion excelle dans la mesure où il commence à se différencier du fuzz et du shoe-gaze et qu’il abord des territoires où se décèlent harmonies et refrains presque joyeux et ensoleillés. Bien sûr tout cela ne fait encore que surnager à fleur d’eau discrètement, à l’image de ces reptiles qui ont donné leur nom au groupe, et le son reste encore imprégné de distorsion et de flou mais la migration va s’avérer subtile et délicatement passionnée.

Une preuve ? Le titre d’ouverture, « I Like It In The Dark » débutant sur un riff enjoué au piano ansi qu’un tambourin pour ensuite se fondre à quelques incursions dans le gospel avant de renouer avec la tradition originelle de Crocodiles : le fuzz et la noise-pop.

Tout l’album se singularisera d’ailleurs par une ambiance proche de la béatitude (phrasé presque « fun » à mille lieux de ces climats menaçants si souvent traduits par d’autres ensembles oeuvrant sur le même registre, solos de guitares à peine esquissés mais tranchants sur « Heavy Metal Cloud » par exemple, ou riffs carrément blusey sur l’excellent « Cockroach »).

Le duo passera ainsi allègrement de la six cordes virulente et très math-rocks de « Virgin » à la conclusion de ses Crimes de la Passion, lce « Un Chant d’Aour » qui le voit se mouvoir avec fluidité vers des atmosphères carillonnantes, claquant impérialement au vent d’une percussion lumineuse qui enrichira un délicieux travail à l’harmonica.

Voilà un album à la fois « fun » et joyeusement coquin ; il s’est emparé des climats radieux de la West Coast pour nous délivrer des sons où le lumière l’emporte sur les tréfonds. Il n’a âs néanmoins oublié ces derniers, c’est ce qui donne un charme insidieux et subtil à ces crimes que la passion autorise.

★★★½☆

Mean Lady: « Love Now »

Mean Lady est un duo mixte qui nous sert une pop sucrée et optimiste mâtinée de hip-hop. Les vocaux féminins et parfois enfumés de Katie Dill pourraient évoquer les « girls groups », en particulier avec les arrangements brinquebalants de qui lui donnent une tonalité lo-fi mais

le multi-instrumentiste Sam Nobles a le don de donner à la pop du groupe un côté expérimental inhabituel dans le genre (samples, loops de guitares inversés). Cette faculté qui rappelle certaines avancées « hippisantes » que le fausse candeur véhiculée par des ensembles comme She & Him.

Love Now est un disque addictif dans la mesure où ses compositions sont instantanées et rafraichissantes. L’ouverture, « One Big Family », s’assortit d’orchestrations décalées et atonales qui lui donnent dès l’abord ce côté fouineur quelque peu dadaïste qui contraste avec le refrains fédérateurs du titre.

On assiste, tout au long de l’album, à des viols successifs exercés avec précision à l’encontre de ce qui pourrait être convenu. Cela permet de générer une atmosphère pleine d’un « fun » atypique et déstructuré. Cela force l’audience à prêter attention à ce qui va suivre, d’autant que l’alternance entre morceaux rapides et lents, les changements de tempo au milieu même des compositions, concurrent à nous mettre en éveil.

Les textes ont ce côté irrésistible dans la mesure où ils sont souvent répétitifs et ont, ainsi, pour fonction de nous faire aller de l’avant et de créer une attente même si, parfois, un « Far Away » brisera le charme en évoquant « Here, There and Everywhere » da manière un peu trop flagrante.

Au fond, ce sera une composition comme « Why’d’ya Haftabee Sucha? » qui résumera fort bien Love Now : elle a ce côté accrocheur et éphémère de la parfaite « pop song » mais qui est aussi une impérieuse consigne à aller au-delà tant le cliché presque ridicule qu’elle véhicule est trop évaporé pour s’avérer plausible à long terme.

★★★½☆

Grant Hart: « The Argument »

La carrière post Hüsker Dü de Grant a été si sporadique qu’il serait aisé d’oublier ce que le batteur a apporté au groupe avant que celui-ci ne se sépare. Si les compositions de Bob Mould étaient souvent parfumées au vitriol, l’approche de Hart était plus ouverte et assortie d’une vision moins noire car nimbée de la contre-culture hippie des années 60.

Il est peu surprenant donc que The Argument, son nouvel album depuis Hot Wax en 2009 soit généreusement parsemé de la sensibilité pop du chanteur. Plus étonnant par contre sera la fait que le musicien, à l’instar de beaucoup d’autres artistes comme le poète William Blake, le Shelley gothique de Frankenstein pu même certaines sections de Versets Sataniques de Rushdie, sa pique de nous offrir sa variation du l’épique Paradis Perdu de John Milton, publié en 1667.

Si l’album débute donc sur la note sucrée de «  Out of Chaos  » il était évident qu’une telle ambition étalée sur un disque de plus d’une heure ne pouvait se satisfaire de ce type de répertoire et à des morceaux dont le ton est déjà à la rumination («  Morningstar  ») et à des titres qui, comme «  Glorious  » n’auraient aucun mal à trouver place dans Warehouse: Songs and Stories.

L’amitié de Grant avec William S. Burroughs a été en outre un facteur déterminant dans The Argument qui se voit investi d’une méditation décalée sur l’équilibre qui préexisterait entre le Bien et le Mal. Celui-ci se manifeste sur « I Am Death » qui, tout imbibé de la pop des sixties qu’il soit, voit Hart explorer les aspect les plus obscurs de l’existence. Ce sera une constante sur l’album que de faire naviguer l’auditeur d’une chemin apparemment ensoleillé vers des coteaux ombreés de plus en plus étendus et pernicieux. Un exemple en sera « Underneath The Apple Tree » qui empruntera les facéties capricieuses du jazz des années 30 pour nous embarquer dans des versets, bilbliques eux, où il sera question de tentation humaine et des forces de la Nature.

Il y a donc déjà matière à satisfaction de voir Hart se frotter à une évocation de la corruption d’Adam et d’Ève ainsi que des premiers pas de Satan sur terre d’une manière qui, musicalement, soir bien plus salubre que ce qu’auraient pu être les hommages d’un groupe de « metal ». La barre est plutôt du côté de Nick Cave pour la façon d’aborder le grandiose et l’épique et The Argument permet de voir comment Hart est apte aborder des thèmes comme la honte, la culpabilité, la rédemption et la guerre spirituelle qui se joue au sein de l’Homme dans l’oeuvre initiale.

Hart parvient à le faire avec humilité mais panache, ambition mais aussi franchise et une déroutante maestria à manier excentricité et honnêteté.

Le disque est présenté sous la forme de quatre segments et sa longueur est à la hauteur de son appétence à tel point que l’écoute peut s’en avérer frustrante. Les astuces de Hart sont, en effet, parfois trop développées mais elles se justifient par la compulsion de l’artiste à véhiculer l’intensité de ce qui l’habite.

On comprendra alors la nature schizophrénique de l’album mentionnée lors de son entame et cohabitant avec une narration parlée qui semble toute droit sortie des vers de Milton ainsi qu’un travail atonal des claviers et un cheminement qui semble s’égarer au rythme de percussions au tempo irrégulier. Hart jouera ainsi avec la notion de mélodie de façon lo-fi, allant bien au-delà de toute prétention, de tout maniérisme et approchant le bizarre en lui donnant des proportions épiques et religieuses malgré une instrumentation et un on qui semblent jaillis d’une bande à 4 pistes.

Ainsi avancera le disque, avec des curiosités admirables comme l’effroyablement mélancolique « I Will Never See My Home » et sa ligne de basse terrifiante, un « New Jersey » habité par l’esprit et la voix toute en variations haut /bas de Bowie et sa faculté à aborder ainsi des concepts universels ou l’orgue de cirque gothique de « If I Had The Will » dont le phrasé sarcastique rappellera Tom Waits.

Ce sera ce heurt incessant entre fond et forme qui cultivera la fascination qu’on pourra éprouver à l’écoute de The Argument. Il nous confond, nous égare et nous prend à rebours comme ce sur la vivacité acoustique de «  Letting Me Out » où l’on entend le Diable se faire son propre avocat en plaidant sa cause avec une humanité teintée d’un rockabilly 50’s charmeur. On retiendra enfin l’intensité obsessionnelle du musicien, parfois mélodramatique (« The Argument ») parfois inspirée comme jamais (« It Was A Most Disturbing Dream ») et sa volonté d’asséner ces thèmes atemporels avec vigueur, passion et foi. Avec The Argument on peut dire, qu’à cet égard, la mission qu’il s’est assigné est accomplie.

Alela Diane: « About Farewell »

En 2011 Alela Diane a sorti un Alela Diane & Wild Divine excellent dans la mesure où sa voix et ses compositions (co-écrites avec Tom Bevitori son ex-mari) étaient porteuses d’expérimentations et se trouvaient rehaussées par Wild Divine, son backing band.

About Farewell n’en est pas la suite logique puisque, désormais divorcée, la chanteuse est de retour avec un « breakup album » dépouillé et mélancolique et dont la qualité des titres est quelque peu en retrait

L’ouverture, « Colorado Blue » est réfléchie, loin de ce que pourrait être une antienne vindicative, avec des notes justes et touchantes par leur immédiateté. Commençant doucement, elles changent peu à peu quand la chanteuse évoque la séparation de façon réaliste et spécifique mais en même temps pleine de retenue.

Le milieu du disque (« Lost Land », Before The Leaving » et « I Thought I Knew ») s’avère moins convaincant. Les mélodies sont moins accrocheuses et on ne sent que fugacement ce cœur écorché qui les accompagne. L’équilibre, il est vrai est délicat, et « Rose & Thorn » qui termine About Farewell est est l’exemple frappant. Il n’est pas aussi façonné que les autres chansons mais il demeure un des meilleurs morceaux de l’album car il s’en tient aux éléments de base, ne verse pas dans la récrimination, la culpabilisation mais dans une confession que la simplicité rend on ne peut plus efficace.

Il est donc presque logique que ce disque soit un album de transition, émotionnelle et musicale. C’est un opus solide mais sans plus, Diane a perdu quelques unes de ses attitudes folk qui lui convenaient si bien et la distinguaient d’une myriades d’autres compositrices et chanteuses ; restera néanmoins en mémoire « The Way We Fall » qui gardera certains des attributs de Wild Divine et la réussite qu’aura été cette façon de capturer les moments d’une séparation avec pudeur et dignité.

★★★☆☆

Snow Ghosts: « A Small Murmuration »

Snow Ghosts, c’est la collaboration entre un producteur, Throwing Snow, et une chanteuse, Hannah Cartwright. Il est rare que le nom d’un groupe reflète aussi bien la nature de sa musique, c’est néanmoins le cas ici. Il en est de même pour le titre de leur premier album, A Small Murmuration, un disque qui a le flair pour amalgamer electronica fluide (samples, beats, breaks) à des éléments humains constitués par des vocaux purs et presque virginaux et une instrumentation on ne peut plus classique. Le résultat est un opus qui semble être la bande-son d’une épopée où on se retrouverait égaré dans une sorte d’immensité arctique sauvage, désolée et sans fin mais en même temps étrangement pénétrante et intimiste.

C’est avant tout pourtant le procédé le plus organique qui soit, à savoir le voix de de Cartwright, qui donne à ce projet sa saveur la plus envoutante. « Muder Cries » en est la composition la plus exemplaire et la plus assurée avec des vocaux ensorcelants s’insinuant au milieu de sections à cordes échantillonnées et d’un panorama sonique fait du dubstep de Stone qui enveloppe le morceau de manière cérémonielle.

Sur « Gallows Strung », Catrtwight fera référence à la nature simple et générique de la jeunesse et, malgré une production qui lui donne cette connotation de ressassement sinistre propre à l’album dans son intégralité, les cordes qui accompagnent le morceau fournissent un contrepoint léger et délicat à une atmosphère désolée. Ce procédé est emblématique de la façon dont le duo apporte crédibilité à ses thèmes (ici l’innocence de la jeunesse) tout comme à ceux qui sont les peines de cœur et la perte de l’objet amoureux.

Ces perspectives sonores dépouillées (notons les samples de violon en boucle de « Untangle Me » ou « Ropery »), elles aussi, justifient un patronyme et un album nommé comme il l’est par le duo Stone-Cartwright. C’est cette combinaison entre instrumentation moderne et classique qui fournit à A Small Murmuration cette niche si particulière et spéciale et en fait un succès qui retentit en sourdine dans cette ouate sise entre affliction et raffermissement.

★★★★☆

A Grave With No Name: « Whirlpool »

A Grave With No Name est un projet sorti du cerveau de Alex Shields, un musicien adepte qu’on pourraut situer dans la catégorie d’un alt rock lo fi langoureux arrangé de manière assez déstructurée.

On retrouve sur Whirlpool, le troisième opus de ce qui se veut une trilogie, un cocktail de son à la fois grunge, oniriques, sombres et brumeux rappelant les moments les plus marquant du rock alternatif des années 9O.

Alors que Mountain Debris et Lower avaient été enregistrés chez lui, Whirlpool est assemblé de façon plus professionnelle avec des contributions extérieures (Linda Jarvis, Akiko Matsuura, Alanna McArdle) qui apportent une disque fraîcheur et profondeur aux paysages sonores embroussaillés de Shields.

Le résultat est une impression d’images nostalgiques, prises au travers d’un vieux Polaroïd, qui semblent réelles mais pourtant difficiles à situer, si ce n’est entre jeunesse et moments gâchés de l’existence.

Soniquement, l’album est empli de reverb avec des passage subjuguants ; la production habile de Shields créant une atmosphère lourde en terme d’humeurs. Les invitées ajoutent, dans leurs vocaux, cette touche de résonance émotionnelle et de vulnérabilité qui manquait aux disques précédents.

L’album semble, ainsi, avoir été enregistré dans un ailleurs difficile à situer : il aurait pu être enregistré à Londres mais il possède un « feeling » américain ; un côté rock alternative furry et émotif avec une touche de Pavement ou une autre de Guided By Voices et des chorus broyés qui évoque Dinosaur Jr (« Dig Me Out »). « Aurora » rappellera Jesus & Mary Chain en duo avec les Breeders.

C’est ce dernier morceau qui est ici le titre phare, menaçant mais plein de charme avec une retenue joliment mise en place qui conserve néanmoins sa palpitation viscérale.

L’exercice nostalgique continuera avec les berceuses presque silencieuses comme « Bones » ou « Float » avec sa mélancolie aérienne et la beauté acoustique d’un « Six Months » et de son sous-texte électro.

Whirlpool est un album aux teintes sépias, nostalgique certes mais très actuel pourtant. Même si ses influences y sont évidentes, il sera aisé de s’y laisser entraîner.

★★★☆☆

Oliver Wilde: « A Brief Introduction to Unnatural Lightyears »

Quand le label de Bristol Howling Owl a annoncé qu’il signait le producteur de doom-folk Oliver Wilde, cela a sonné comme mariage parfait entre style et idées. La première éclosion de l’artiste se manifesta sous la forme d’un «  Curve (Good Grief)  » spacieux mais hautain assez éloigné du noise rock et du shoegaze de certains groupes du label mais riche de ce charme atypique issu d’une idiosyncrasie décalée.

Ses compositions semblent, de prime abord, forgée dans una approche folk directe mais la façon dont il les arrange, les couvrant de couches après couches de samples mousseux et pétillants donne, à l’écoute, un résultat déroutant et stupéfiant, à mille lieues de ce qui nous est permis d’entendre en général.

Il n’est que de prêter attention à la façon effervescente dont le «  single  » «  Perrett’s Brook  » frémit comme une eau toute proche de bouillir sous un chaudron pour mesurer en quoi ces expérimentations soniques justifient le titre, A Brief Introduction to Unnatural Lightyears, de l’artiste.

Comme tout « début album » qui se respecte, nous sommes confrontés à toute une palette d’émotions, la plupart enracinées dans le personnel au point que l’intimité qui entoure les morceaux les plus calmes se révèle souvent embarrassante pour qui écoute.

On passe ainsi de l’angoisse qui entoure « Curve » à une empreinte façonnée par l’empathie que génère « Walter Stephen’s Only Daughter », le tout marié à une instrumentation qui combine sonorités étrangères et sensation de familiarité. L’impression est celle de compositions précautionneuses et enveloppantes mais aussi de sondes lancées vers l’inconnu.

On est alors bien loin de l’étiquette lo-fi qu’il serait aisé d’accoler à l’auto-production de Wilde sur le disque, ou alors cet éparpillement lui procure une profondeur et une richesse inédites. Plus on avance dans ces passages où les guitares acoustiques le disputent à des vocaux au phrasé énigmatique et à des synthétiseurs, plus on perçoit que l’artiste a composé ici ce à quoi il aspirait le plus : un élément humain qui est martelé avec cette délicatesse propre aux émotions humaines.

Au lieu de s’égarer dans des crescendos dramatiques ou des attitudes bravaches inutiles, la musique de Wilde vibre en l’intérieur de qui l’écoute, le dépose en un endroit pour le reprendre ailleurs et le reconstitue comme le ferait une toile cubiste avec ce plus qui a nom simplicité et familiarité.

La conclusion de « Perrets Brook’s » sera un mantra apaisant avec des vagues de vocaux articulés autour de l’antienne du désir et « Marleah’s Cadence » nous enfermera dans une bataille où l’électronique rivalisera à des textes noirs mais pourtant étrangement réconfortants.

A Brief Introduction to Unnatural Lightyears est un opus dont le bagage s’avère d’autant plus impressionnant qu’il est imprégné d’une substance qui dément son apparent dépouillement. L’approche de Oliver Wilde est empreinte de dignité et d’authenticité, un éclair éclatant au milieu des playlists si souvent entendues ; l’album, à l’image de sa pochette, est un kaléidoscope de mouvements dont les compositions ne vous forcent pas à dériver mais vous autorisent à le faire.

Grumbling Fur: « Glynnaestra »

Sous ce nom étrange, se cache un duo, Alexander Tucker et Daniel O’Sullivan, qui se fait fort de travailler dans l’expérimentation, voire l’abstraction musicale. Leur premier album, Furrier (Aurora Borealis), était le résultat d’une session d’enregistrement qui s’était déroulée en un jour (voilà pour la démarche), Glynnaestra, le nom d’une déesse qui sert de titre à leur troisième opus leur permet de se nourrir de leurs visions respectives, toutes axées vers le futur mais un futur qui se compose de présents se répétant sans cesse.

Leur musique bat, en effet, comme un pouls (le linéaire « Protogenesis ») avec des vocaux aliénés évoquant Depeche Mode (« Dancing Light », « The Ballad of Roy Batty ») et un univers qui les voit abandonner le pastoralisme cosmique et la psychedelia de Furrier (Aurora Borealis) pour une approche basée sur les synthétiseurs et des mantras dignes du Krautrock qui n’était abordée que fugacement auparavant.

Il y a donc un futurisme parfaitement peaufiné dans cet album mais, de par sa nature cyclique, le sentiment que nous sommes embarqués dans un quelconque voyage cosmique est contrecarré par la sensation que chaque titre est à la fois un début et une fin.

Il n’en est pour preuve que les loops automatisés qui verrouillent les compositions et se mêlent aux claviers électroniques et aux percussions sans sembler vouloir aller plus loin que cette tonalité monocorde. On est alors proche d’un rituel atemporel et païen, la scansion monastique qu’on trouve sur «  Ascatudaea », et même presque immobile avec la mélodie occulte et itérative qu’est «  Eyoreseye ».

Malgré ces apparences « space rock », Glynnaestra est un album qui évoque le confinement et qui ne promet que frauduleusement de nous en échapper ; les guitares en écho qu’ils nous propose ici et là ne sont alors que le produit d’une réverbération dont les ricochets ne vont pas plus loin que les vaguelettes qui s’agitent sans véritablement avancer.

★★½☆☆

The Love Language: « Ruby Red »

Le deuxième album de Stuart Mc Lamb, Libraries, avait musclé la lo-fi de son projet alternatif, The Love Language grâce à ses orchestrations lustrées et ses mélodies accrocheuses. Ruby Red, trois ans après, pousse un peu plus loin son territoire musical constitué d’énergie et d’expérimentation, tout en laissant de côté le relâchement tintinnabulant qui lui conférait un aspect « fun ».

À la limite, on trouve parfois une interprétation joyeuse qui donne à ses tourments émotionnels un peu de lumière et d’élan, y compris dans les titres les plus intimes mais cette touche personnelle est en grande partie absente de ce nouvel album. Elle l’est d’autant moins que le disque a été enregistré avec plus de 20 musiciens venant de plusieurs parties des USA ce qui donne efficacité à cette machinerie complexe mais lui ôte une grande partie de son âme.

Cette démarche s’inscrit dans une volonté de création artistique collective mais, en se préoccupant trop souvent de nous délivrer des épopées indie-pop expansives, l’excentricité non dépolie de McLamb semble se perdre dans cette activité.

Ruby Red est ainsi chargé de compositions ambitieuses, avec des instrumentaux qui forment ici un véritable arsenal où l’attention prêtée à la structure se fait si méticuleuse qu’elle appesantit ce qui était la point fort de McLamb, ses mélodies enlevées et légères.

« Calm Down » va démarrer sur une guitare familière puis évoluer très vite vers des claviers au frappé comme asséné puis une glockenspiel en distorsion. Cette clameur est, ici comme ailleurs, contrôlée, tout comme les six cordes cacophoniques de « First Shot ». Ça n’est que sur une ballade sophistiquée « Golden Age » que le disque parvient alors à nous toucher ou sur l’épique morceau final, « Pilot Light » que l’artiste semble enfin trouver la faculté de pondre un hymne à la hauteur de ses ambitions.

The Love Language feraient peut-être bien de réécouter leurs opus précédents pour fournir un véritable cœur à des chansons qui, précisément, parlent de chagrins d’amour.

★★½☆☆