Mutuel Benefit: « Thunder Follows The Light »

Cela fait deux ans que John Lee a sorti son « debut album » Skip A Sinking Stone. C’était un disque à la beauté festoyante mais une joliesse délivrée avec retenue. Lee est de retour sous le nom de Mutuel Benefit, un ensemble où il est escorté d’une flopée de musiciens et l’ambition de sortir un opus encore plus ambitieux, tout en restant dans le registre de l’intimité.

Thunder Follows The Light mêle toujours Americana folk, instrumentations orchestrales et tonalités électroniques prodiguant une toile de fond sonique. Les thèmes demeurent toujours identiques ; l’amour, la perte la mort et la renaissance. Celle-ci s’exemplifiera par le schéma typique qu’est la destruction du monde externe et sa résurgence dans un autre univers plus intérieur.

Le titres reprennent ce « road album » émotionnel ; « Waves Breaking » et « Montain Shadow ». Le premier est construit sur une guitare nonchalante qui sonne peu à peu suite à un saxophone qui s’enflera et sera accompagné d’un piano et de percussions, le tout bâti en crescendo.

C’est là que l’on s’aperçoit en quoi le travail de John Lee a pris ampleur et souveraineté. Cette emprise sur le répertoire et les arrangements lui permet d’édifier quelque chose d’impérieux rendant somme toute logique la suite d’accords accrocheurs qui nourrira un « Mountain Shadow » où la steel guitar et l’électronique en filigrane feront ménage idéal.

Thunder Follows the Light est un opus qu’il faut prendre en pleine figure dont la délicatesse a besoin d’être réévaluée. Il conviendra de creuser sous la surface éthérée pour laisser l’album prendre vie et chair et gratifier celui qui aura la patience de s’y immerger.

***1/2

Melody’s Echo Chamber: « Bon Voyage »

Ce deuxième album de Melody Prochet s’est fait désirer mais Bon Voyage méritait bien qu’on l’attende tant il est un audacieux pas en avant. Il ne déconcertera toutefois pas ceux qui avaient apprécié son premier opus puisqu’il s’appuie sur les mêmes climats néo-psyche et dream pop de son premier disque éponyme de 2012.

On y retrouve les mêmes éléments mais mixés différemment, un peu comme un ingrédient qui aurait décidé de s’essayer à des recettes inattendues.

Moins de titres mais ceux-ci sont plus longs comme pour accompagner richesse des influences et nous inviter dans un voyage où les comparaisons se multiplient. Le spectre des guitares et de la psychedelia électronique va jusqu’à se référencer à des ensembles comme Pond, Stereolab, Broadcast,  Amorphous Androgynous et autres. Bon Vayage est un disque qui ne tient jamais en place, qui s‘engouffre dans des changements rythmiques imprévisibles et des tempos qui feront penser aux staccatos irréguliers de Flying Lotus.

La musique se repose parfois mais ça n’est jamais pour longtemps et ces pauses ne sont en fait là que pour nous préparer à des brusques changements de direction.

L’écoute de cet effort est gratifiante à condition d’être prêt à affronter la complexité de son architecture et la diversité des influences qui vont d’obscurs groupes acid folk de la fin des années 60, au krautrock des seventies et à l’acid-jazz.

Ce « bon voyage » peut sonner déstructuré mais le « song writing » de Prochet et les arrangements vocaux emplis de délicatesse fournissent à ces méandres un point d’ancrage à une musique qui se veut ambitieuse de par ses nappes soniques.

Voilà un bel exemple de psychedelia moderne et remise aux goûts du jour, que ce soit pour fans anciennement convertis et ceux qui sont en phase de l’être.

***1/2

Odetta Hartman: « Old Rockhounds Never Die »

Plus étrange que l’étrangeté ; ainsi pourrait-on qualifier Old Rockhounds Never Die l’album « indie » (à défaut de véritable dénomination) de Odetta Hartman. Bizarre, certes mais dans le bon sens du terme.

Serait-ce du blues ? Pas du tout. De la country ? Peut-être bien ; n’y entend-on pas un banjo et de la slide guitar ? Oui, mais il n’y a rien, à entendre Hartman, qui puisse nous faire imaginer des fans de country battant la mesure sur un disque si incongru.

Il y a un titre pourtant : « Cowboy Song », mais nulle part n’y perçoit-on le galop d’un étalon dévalent le long des Rocheuses.

Tout y est beaucoup plus subtil. Comme, par exemple le mariage improbable entre Björk et Dolly Parton… mais avec un rejeton dépourvu des marques de fabrique de chacune d’entre elles.

Schématisons à l’extrême ; Old Rockhounds Never Die c’est comme si on avait demandé aux deux vocalistes de collaborer sur un album dans lequel elles ne seraient pas autorisées à faire ce qu’elles font d’habitude, ce sur quoi elles sont le plus connues.

 

Le résultat est forcément étrange oui, mais il est diablement bon. On y trouve des virages et des méandres inattendus… et la voix extraordinaire de Odetta Hartman. Une mélancolie indéfinissable mais prégnante qui nous rappellerait Lindi Ortega. Si vous êtes fan de cette dernière, vous serez conquis par Odetta.

Détallons le fait que certaines des compositions sous sous la barre de la minutes et ne boudons pas notre plaisir de 32 secondes qui nous fait fredonner le sublime « Auto ». Sur un autre registre, « Carbon Copy » s’étend sur 5 minutes de piques de guitares alternées et la faconde de cette voix omniprésente.

Le tout s’amalgame sans heurts, délicieux mix de vocalises humaines, de croassements de batraciens et de chants d’oiseaux : j’ai dit « bizarre » ? Un effort est nécessaire pour ce dadaïsme sonique, mais qui, indubitablement, mérite l’écoute.

****1

Gazelle Twin: « Pastoral »

Des premiers moments de « Folly » jusqu’aux mesures finales de « Over The Haills », Pastoral, le nouvel album de Gazelle Twin, le monstrueux alter-ego de Elizabeth Bernholz, ce à quoi nous sommes présentés n’est pas le charme bucolique de la campagne anglaise mais un tableau abrasif et profondément dérangeant dudit paysage.

Censé nous réconcilier avec une image « gentille » et un nationalisme courtois rythmés par les fêtes de villages et les écoles privées, l’usage d’une électronique rugueuse et de vocaux cassants intervient à point pour dénoncer les dangers infernaux qui se dissimulent derrière un « village green » idéalisé.

Rien d’idyllique dans cette présentation où apparaissent clowns diaboliques ou hooligans de football, le tout « servi » par ricanements ironiques et vitupérations. « Jerusalem » samplera des chants de footballeurs et les évocations champêtres sont passées au moule de la broyeuse industrielle pour contrebalancer la fausse apparence de quiétude présentée sur la pochette.

« Better In My Day »et « Little Lamb » sont les énoncés les plus exemplaires de l’album ; un couple de titres qu’on dirait composés pour une « rave ». Équilibre entre rage inamovible et flutes maniaco dépressives interprétées comme jamais elles auront pu l’être auparavant, il n’est nul endroit d’où on pourrait échapper à cet univers clasutrophobe. Le la vocifération de Bernholz hurlement de « Glory » n’est que répit au milieu de la noirceur oppressante et gothique et et les vociférations de Bernholz enjoignant l’auditeur de «  get out of here » sur le « single » « Hobby Horse » seront comme le bruit de dents se grinçant sous la douleur ou, mieux encore, le galop éffréné de sabots chevauchant le sol de nos sens.

****

 

Mountain Man: « Magic Ship »

Parfois le moins apporte un plus ; c’est un peu le cas pour ces trois voix (Molly Sarlé, Amelia Meath et Alexandra Sauser-Monnig) et c’est précisément ce qui a fait le charme de leur premier album, Made The Harbour. Ce disque était captivant à écouter avec le son de ces doigts grattant les cordes des guitares acoustiques, les soupirs qui s’exhalaient et les splendides harmonies qui se heurtaient en réverbérations le long des murs du magasin de glaces qui les accueillaient et où elles enregistraient.

Plus que beaucoup, le trio avait capturé une humeur un hymne à la beauté vêtu d’habits où le dépouillement de rigueur accompagnait ce plaidoyer pour la nature, la musique folk des Appalaches et une simplicité depuis longtemps diaparue.

La vie avait dicté une ligne de conduite faite d’un rapide « follow-up » après rien mieux que huit années passées à peaufiner carrières et répertoires, et c’est exactement cela que cette même vie a permis de déverser dans Magic Ship et de faire de ce nouvel opus quelque chose de plus structuré et riche et de générer un agrément d’écoute aux innombrables textures.

Le disque a été conçu pendant une longue virée entre la Californie et le Dakota du Nord, entre cieux désertiques et panoramas sauvages et c’est ce paysage dénudé qui donne des chansons véhiculant un sentiment de tendresse, de vieilles amitiés se retrouvant et du temps juste passé à déguster son écoulement.

On perçoit affection discrète sur « Rang Tang Ring Toon », une rumination sur les joies triviales d’un repas pris sous les étoiles, ou « Boat » avec des harmonies délicieuses nous rappellent le flot d’une rivière sous un ciel gorgé de soleil ; des plaisirs simples et des contes narrés de la manière la plus décharnée qui soit.

Magic Ship est un album élégant et qui ne dément pas son épithète ; c’est un disque spécial, celui de trois musiciennes nées pour faire de la musique ensemble.

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Stuart A Staples: « Arrhythmia »

Plutôt connu comme leader de Tindersticks, Stuart A Staples a peut-être bien réalisé l’un des disques les plus étranges et intime de 2018.

Arrhythmia n’est pas étrange parce qu’il cultive l’étrangeté dans sa musique même si celle-ci est faite d’arrangements dépouillés et de vocaux sobres et presque étrangers mais il l’est par sa structure : quatre titres seulement dont le dernier dure plus de trente minutes.

Celle-ci, « Music for a Year in Small Paintings », a été conçue pour une exposition de 365 tableaux créée par sa femme Suzanne. Le résultat en est un quelque chose d’ambient et d’éthéré, accumulant les variations de direction mais sans paraître être dans l’urgence. Parvenir à un tel résultat est preuve que Staples est, en effet, un artiste atypique et également un orfèvre en matière de retenue.

Le titre d’ouverture, « A New Real », préfigure ainsi la tonalité de ce premier album solo depuis 13 ans ; il démarre sur une boîte à rythmes minimaliste et se construit peu à peu tout au long des cinq minutes qui en feront le morceau le plus court du L.P. Il atteindra ensuite des hauteurs vertigineuses avec une instrumentation dont la distorsion montée en épingle témoigne de l’effort à vouloir aller toujours plus avant.

Les 10 minutes de « Memories of Love », sont si clairsemées qu’elles sonnent par moments comme de l’air raréfié et l’accompagnement musical est si spartiate que le phrasé quasiment inaudible de Staples a pour effet de vous aspirer avec encore plus de magnétisme.

Les textes eux-mêmes sont des ruminations sur la vie énoncées sous la forme la plus pure qui soit (« Sometimes we live on our memories of love, sometimes we live on our memories, and breathe the fragrance. ») ; une manière de véhiculer ses émotions qui appartient au chanteur. Le personnel est ainsi introduit avec tant d’aplomb que l’intime nous y engloutit et nous fait en être submergé.

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The Goon Sax: « We’re Not Talking »

Quand James Harrison, Louis Forster et Riley Jones sortirent leur « debut album », Up to Anything’ » en 2016, ils étaient encore lycéens et avaient 17 ans.

C’était un bon petit disque, de « lo-fi » indie punk explorant des thèmes tels que la vulnérabilité des teenagers et leurs sentiments d’insécurité en s’efforçant de ne pas donner trop naïfs.

We’re Not Talking voit nos Australiens prendre en compte une certaine maturité et décider de qui ils sont véritablement. « She Know » en est un exemple révélateur avec son lot d’énergie frénétique, de rythmes accrocheurs et de mélodies captivantes.

Ici, The Young Marble Giants rencontrent Human League avec  l’apport déterminant de Riley Jones. « Sleep EZ », « Til the End », « We Can’t Win » et « Losing Myself » valent bien plus que la conjonction des trois membres de Goon Sax, y compris celle de Louis Foster, le fils de Robert Foster des mythiques Go-Betwwens.

Riley assure les vocaux principaux sur « Strange Light » merveilleux hymne à l’honnêteté et à l’espoir de trouver rédemption au travers des échecs, effort symptomatique d’accès à un âge plus adulte où la déprime existentielle est tamisée par une prise en compte de sa singularité plus sereine et affirmée.

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Suede: « The Blue Hour »

Près de trois décades depuis la version embryonnaire de Suede. Le groupe a changé mais la voix reste toujours identique et, si Bernard Butler est depuis longtemps parti, la guitare opère toujours sur le même registre : le combo a franchi l’âge de la quarantaine mais son inspiration basée sur l’érotisme est toujours là. Elle a par contre été remplacée, se demander par quoi est, alors justifié ; d’autant que le réponse n’est pas se la plus haute clarté.

The Blue Hour est le troisième opus d’un triptyque entamé en 2013. Il représente la dernière lumière du jour avant que les ténèbres ne s’emparent du combo.

« At One » est le titre d’ouverture et il nous introduit dans un mode où il est question d’opéra. Brett Anderson y est Jean Valjean dans le Paris révolutionnaire, « Wastelands » est du Suede plus classique, avec le style distinct de Ricard Oakes à la guitare.

Les chansons sont liées les unes avec les autres avc comme tout concept le thème que rien n’est jamais abouti. La narration est, le plus souvent, parlée avec des élements qui reviennent de façon récurrente, « dead birds » ou « Sonny ».

Le dique est censé avoir été écrit en adoptant le point de vue du fils de Anderson mais ‘est Anderson qui semble y assurer le rôle principal.

Ainsi les effets vocaux théâtraux, ainsi la sensation flagrante que Marc Almond est aux commandes, ainsi, enfin, cette perception que nous sommes présentas à la bande sonore d’un film qui serait une histoire d’horreur mythique. On comprendra alors la vidéo qui accompagne le « single » « Life Is Golden » perclus d’images .qui pourraient être tirées de la catastrophe de Tchernobyl. Le constat sera post apocalyptique et, comme pour l’illustrer, la voix de Anderson semble défier celle de Bowie. Suede se doit d’être déplaisant selon son leader. Il l’est indubitablement mais il se montre également édifiant ; c’est une réjouissance qu’on ne pourra pas nier au groupe et cela le rend toujours aussi intéressant.

***1/2

My Autumn Armour: « Letter To Brie »

Parfois il ne suffit que d’une guitare acoustique sonnant doucement, d’un rock construit sur une suite d’accords légers et d’un talent démoniaque pour écrire des textes intelligents. Si vous êtes capable d’y associer un esprit subtil vous êtes alors capable de réaliser un album de la trempe de ce Letters To Brie, méfait commis par My Autumn Armour l’aventure solo du californien Thomas Monroe.

Ce musicien est le maître d’oeuvre d’un EP qui combine rock moderne façon Killers et manière de redonner fraîcheur à bon nombre de titres qu’on estampillerait volontiers comme classiques du genre.

« In a Scene » est sans équivoque un morceau irrésistible : rythmiques fracassantes, synthés à vous rendre pantois et inflexion vocale à la Cheap Trick. Les lyriques de Monroe sont hyper descriptifs et pointent au récit d’une histoire qui se veut grandiose et alimentée par une attaque musicale hachée façon new wave.

« Gabrielle” » ouvre l’album sur un mode joliment sensible avec des tonalités luxuriantes et désuètes en collision avec une mélodie pleine d’allant. La voix de Monroe est soyeuse et lisse mais suinte de passion, chose permise par le large spectre du chanteur où la plaidoirie pour La Dame est, ici, emprunte de vulnérabilité et de dépendance.

Être un redoutable artisan de la chose dite est une chose, créer un univers où honnêteté et sensibilité est une autre gageure. C’est pourtant ce que réussit à faire Letters To Brie. Les portes sont grande ouvertes au potentiel émotionnel sans doute parce que le matériel est encore délié. Arriver ainsi au coeur des choses rend essentielle l’arrivée d’un véritable dont on se doit de jurer qu’il est voué à déchirer.

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Our Girl: « Stranger Today »

Débordant de guitares en fuzz et de compositions shoegaze Stranger Today est le « debut album » idéal si on veut élaborer sur l’alchimie qui existe entre les membres d’un groupe.

Le fait qu’ils soient meilleurs amis leur permet, en effet, de mettre leurs affinités personnelles au service de leur musique.

Celle-ci se veut lyrique, avec des mélodies parfois proches d’hymnes comme par exemple sur « I Really Like It » parfaite illustration du thème de la romance moderne.

Stranger Today est un opus plus qu’engageant, servi qu’il est camaraderie musicale et intuition homérique, il se fait miroir des nombreuses nuances de la vie moderne, à la fois pleine de bruits mais aussi de bonhomie.

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