Ben Shemie: « A Skeleton »

Chanteur, parolier, guitariste, compositeur, artiste central du groupe art-rock-électro Suuns, le Montréalais Ben Shemie lance cette semaine A Skeleton, sommairement décrit comme «un album pop expérimental aux sons synthétiques froids avec des touches de psychédélisme».

Enregistrés et mixés par Dave Smith aux studios Breakglass, les 10 titres de cette production lo-fi ont été conçus sans surimpressions.

L’idée était de conserver toutes les empreintes laissées aléatoirement, Ben Shemie souhaitant ainsi évoquer «l’imprévisibilité et le chaos» du geste créatif.

Il y a notamment exploré les effets de réverbération générés par sa lutherie électronique. À travers ses textes de chansons, l’auteur se projette dans un avenir pas très éloigné de notre présent, mais bien assez pour illustrer ce pressentiment: l’intelligence artificielle dominera la vie humaine au point de faire de l’art.

Un peu plus précisément, l’album raconte les errances aléatoires et les rêveries métaphysiques d’un squelette, entité neutre devenue la muse de la machine, dépourvue de sexe ou de race.

Encore plus précisément, la poétique de l’album se fonde sur l’impossibilité de comparer les charpentes humaines une fois débarrassées de leurs couches musculaires.

Après tout, nous finissons tous en squelette… à moins d’opter pour l’incinération. Qu’en sera-t-il bientôt? Ben Shemie y a, on dirait bien, songé.

***1/2

 

Andrew Wasylyk: « The Paralian »

Après Themes For Buildings And Spaces Out Now inspiré l’architecture de la ville de Dundee, Andrew Wasylyk rend, cette fois, hommage au Comté d’Angus en Ecosse dans un superbe nouvel album.

Multi-instrumentiste, scénariste et producteur, Andrew Wasylyk (de son vrai nom Andrew Mitchell) propose asur cet opus, inspiré par sa région de naissance, de nous faire voyager dans cette contrée et de nous faire découvrir les régions côtières de la mer du Nord au travers de sa musique.

Pour cela, il a rassemblé une somme d’instruments les plus divers (piano, trompette… hautbois, cordes, Fender Rhodes…) plus une harpe du XIXe siècle. Le résultat donne un disque très cinématographique aux ambiances nocturnes et parfois mystérieuses ou mélancoliques.
A la fois, Jazz, Modern Classical ou Ambient, The Paralian berce l’auditeur avec ses mélodies suaves et ses rythmes langoureux et confirme Andrew Wasylyk comme un grand compositeur doublé d’un arrangeur hors-pair.

****

Jo David Meyer Lysne: « Henger I Luften »

Jo David Meyer Lysne cultive l’acoustique et le spontané. Pour celat, tou n’est chee lui qu’instruments à cordes frottées cuivres bouchés, guitares métalliques qui bourdonnent, contrebasses sèches et flûtes disruptives.

Henger I Luften signifie « prendre l’air » et il est vrai que cet album semble se déplacer sans trop savoir où il va, dirigé par les courants d’air que sont l’instrumentation éparse et la mise en place de cheminements qui se font, qui confortables, qui malséants.

Si la plupart des timbres que l’on peut entendre sur le disque paraissent a priori purement acoustiques (à part quelques discrètes incursions synthétiques, comme sur les mouettes lointaines de « Februar »), bien souvent des manipulations électroniques se cachent derrière, contrôlant la manière dont le son nous parvient… mais ces manipulations sont si subtiles que l’on y voit que du feu, sans se douter qu’une des raisons qui fait que ce que l’on entend sonne avec une telle précision, ou si certains timbres accrochent curieusement l’oreille, c’est qu’ils sont passés par un traitement minutieux en studio.
Tout cela n’est pas gratuit, car en somme cela permet aux musiciens d’affiner l’intensité et la couleur des paysages hivernaux auxquels ils tentent de donner vie. Et plus encore, cette subversion douce des timbres acoustiques, experte mais jamais démonstrative, crée des impressions impossibles, comme celle d’être emmitouflé dans une couverture faite de neige et de coton, quand bien même le froid peut se faire mordant et l’obscurité parfois nous rattrape. Très simplement, un album rude mais accueillant.

***1/2

Erik Griswold: « Yokohama Flowers »

Avec son piano préparé, ses interventions percussives et ses instrumentaux, Erik Griswold opère assurément dans un champ tout à fait indiqué pour servir de fondement illustratif. C’est alors assez logiquement qu’on le retrouve, à nouveau sur Room40, dans l’exercice de la musique de film ou, plus précisément, dans celui d’accompagnateur de films réalisés par l’Australienne Louise Curham puisque le travail des deux créateurs fut conjoint pour concocter ce Yokohama Flowers.

Alors qu’il y a trois ans, on pouvait reprocher à l’Américain une certaine sécheresse, caractérisée par le son très mat de ses attaques, on constate avec satisfaction qu’il parvient, cette fois-ci, à mettre davantage de couleur dans son propos, par le truchement de notes plus harmoniques (« Distraction »), d’une alternance entre frappes quasi-pincées et notes graves ou, au contraire, très aigues (« Shinkansen »), ou encore d’une approche plus ouatée (« Domestic Bliss) ».

Toujours capable de tirer des sonorités étonnantes de son piano, Erik Griswold sait ainsi le faire passer pour un violon, un clavecin ou un marimba ; en outre, son jeu rapide favorise également cette impression comme dans le tendre et primesautier morceau-titre. Comme souvent avec les bandes-sons destinées à servir de support à des images, les morceaux de l’album sont peu longs (dans deux cas sur trois, ils font moins de trois minutes), ce qui permet d’illustrer un maximum de séquences mais aussi, sur le plan musical, à l’auditeur de ne pas éprouver trop de lassitude lors de la « simple » écoute. Assurément, compte tenu des qualités décrites précédemment, ce n’est pas le cas avec Yokohama Flowers.

***1/2

Cæcilie Overgaard: « There Is A Home »

L’artiste danoise Cæcilie Overgaard joue avec les sons comme on construit un puzzle, assemblant les pièces organiques et électroniques avec une intelligence qui vient des tripes, entrainant l’auditeur dans un espace en suspension.

There Is A Home, son deuxième album, perce les lois de l’apesanteur, flottant constamment entre les frontières du physique et de l’abstraction, de la poésie et de l’électro-acoustique, de la mélancolie et de la douceur de vivre au présent.

On n’est pas sans penser à Nils Petter Molvaer lorsque la trompette de Tim Ewé résonne sur les titres « There Is A Home », « A Simple Mind » ou « Moondog », flirtant avec un jazz moelleux aux contours radieux. Sur Skyggeplet, le chanteur Mathias Hammerstrøm pose sa voix sur des bribes de mélodies liquides aux contours post-pop nuageux. 

Cæcilie Overgaard compose des titres fragiles pris en étau, luttant contre des forces souterraines pour atteindre des cimes bercées par le vent, chaleur brisant la banquise pour ouvrir les vannes de fontaines aux liquides colorés de glace et de rubis. A découvrir.

***

Gudrun Gut: « Moment »

Artiste incontournable de la scène allemande, Gudrun Gut fait partie de ces personnes qui ont bouleversé la musique dans les années 80, via des formations comme, pour parmi les plus célèbres, Einstürzende Neubauten. C’est dire si Gudrun Gut a suffisamment de talent et qu’elle fait montre, depuis presque 40 ans de sa capacité à évoluer constamment.

Avec Moment, elle conjugue habilement ses multiples facettes, avec une audace qui marque les tympans, alliant zones expérimentales et instants de dancefloor langoureux, à l’urbanité caressante.

Moment est sans conteste son meilleur album de par une diversité toute en subtilité et sa concision artistique, sillonnant des océans électroniques au minimalisme fulgurant et des vocaux quasi susurrés qui agissent comme des décharges sensuelles hypnotiques. Très fortement recommandé.

***1/2

Jeremy Dutcher: « Wolastoqiyik Lintuwakonawa »

Prix Polaris 2018, Jeremy Dutcher est un chanteur ténor et compositeur canadien qui a magnifié l’héritage culturel de ses ancêtres Wolastok ou Malécites, à travers son premier album Wolastoqiyik Lintuwakonawa entièrement chanté dans la langue des premiers natifs canadiens, dont il ne reste plus qu’une centaine de pratiquants.

Puisant son inspiration dans des enregistrements faits par l’anthropologue William H. Mechling au début du XXè siècle, Jeremy Dutcher fait valser le temps et converger les identités, juxtaposant et entremêlant les histoires et les cultures, jouant à cache cache avec les boucles de ces voix surgissant d’une autre époque, d’un autre siècle.

Wolastoqiyik Lintuwakonawa est un concentré de futur hérité d’un passé survivant à l’oubli, grâce au travail de musicologue et de recherche du jeune artiste canadien, dont la reprise de chansons traditionnelles oubliées reprennent vie à travers la modernité des arrangements et la singularité du projet en lui même, surfant entre musique classique, arrangements électroniques et expérimentations vocales.

A l’image de Tanya Tagaq, Jeremy Dutcher est un activiste auprès de sa communauté, cherchant à revitaliser  l’héritage de ses ancêtres, qui disparaitra à jamais si l’on ne fait rien pour lui. Un album inclassable à l’intensité brute, qui prend aux tripes et laisse une empreinte profonde de par sa puissance émotive et son axe résolument unique. Superbe.

****

Stine Janvin: « Fake Synthetic Music »

La chanteuse et interprète norvégienne Stine Janvin, a une manière de décliner sa voix sous de multiples facettes, la travaillant telle une matière plastique malléable, combinant textures charnelles et synthétiques : bref à a rendre performante au même titre qu’un instrument

Fake Synthetic Music est un album conceptuel qui demande un peu d’effort afin de se laisser subjuguer par le travail opéré autour de son timbre, à coups d’effets divers et de chirurgie auditive, de manipulation esthétique et de poésie provocatrice.

C’est à une véritable expérience qu’elle nous invite alors en créant des loops qui nous font oublier leur origine première, se mutant en des chants de sirènes enivrants et entêtants qui nous font perdre le nord. L’approche minimaliste de l’ensemble accentue le coté radical et pourtant extrêmement sophistiqué des 9 titres. Un album qui cherche à semer le trouble entre réalité et fiction, mensonge et vérité. Abrasif.

***1/2

Odetta Hartman: « Old Rockhounds Never Die »

Plus étrange que l’étrangeté ; ainsi pourrait-on qualifier Old Rockhounds Never Die l’album « indie » (à défaut de véritable dénomination) de Odetta Hartman. Bizarre, certes mais dans le bon sens du terme.

Serait-ce du blues ? Pas du tout. De la country ? Peut-être bien ; n’y entend-on pas un banjo et de la slide guitar ? Oui, mais il n’y a rien, à entendre Hartman, qui puisse nous faire imaginer des fans de country battant la mesure sur un disque si incongru.

Il y a un titre pourtant : « Cowboy Song », mais nulle part n’y perçoit-on le galop d’un étalon dévalent le long des Rocheuses.

Tout y est beaucoup plus subtil. Comme, par exemple le mariage improbable entre Björk et Dolly Parton… mais avec un rejeton dépourvu des marques de fabrique de chacune d’entre elles.

Schématisons à l’extrême ; Old Rockhounds Never Die c’est comme si on avait demandé aux deux vocalistes de collaborer sur un album dans lequel elles ne seraient pas autorisées à faire ce qu’elles font d’habitude, ce sur quoi elles sont le plus connues.

 

Le résultat est forcément étrange oui, mais il est diablement bon. On y trouve des virages et des méandres inattendus… et la voix extraordinaire de Odetta Hartman. Une mélancolie indéfinissable mais prégnante qui nous rappellerait Lindi Ortega. Si vous êtes fan de cette dernière, vous serez conquis par Odetta.

Détallons le fait que certaines des compositions sous sous la barre de la minutes et ne boudons pas notre plaisir de 32 secondes qui nous fait fredonner le sublime « Auto ». Sur un autre registre, « Carbon Copy » s’étend sur 5 minutes de piques de guitares alternées et la faconde de cette voix omniprésente.

Le tout s’amalgame sans heurts, délicieux mix de vocalises humaines, de croassements de batraciens et de chants d’oiseaux : j’ai dit « bizarre » ? Un effort est nécessaire pour ce dadaïsme sonique, mais qui, indubitablement, mérite l’écoute.

****1

Armonite: « The Sun Is New Each Day »

Armonite est la résultante d’un projet deux musiciens italiens ayant reçu une éducation classique, Jacopo Bigi et Paolo Fosso. The Sun Is New Each Day intervient après un hiatus de près de 15 ans et il nous offre un mix intéressant de « prog rock » et d’électronique.

Le disque est la plupart du temps instrumental et le violon électrique de Bigi sert avant tout de contrepoint là où on aurait dû trouver les vocaux. La synthèse violon clavier crée un son assez rare, une sorte de crossover entre les univers numériques et analogiques. Il esr tare que cette conbinaison fonctionne ; ici c’est pourtant le cas.



Cette approche de la musique électronique se fait, en effet, par le biais de l’expérimentation et du Classique et n’est pas sans rappeler les disques en solo de Paul McCartney comme McCartney II ou le trop sous estimé Dazzle Ships de Orchestral Manoeuvres in the Dark.

Des titres comme « Connect Four » ou « G as in Gears » montent à quel point Armonite sait comment manipuler la musique et ajouter une petite touche de folie contrebalançant l’habileté technique laissant ainsi place à une exploration qui n’est pas limitée par les restrictions d’un genre spécifique.

Quand on saura que le disque a été produit par Paul Reeve (Muse) on ne pourra qu’entériner et faire sienne la dynamique très « stadium » de l’ensemble .

***1/2