Odetta Hartman: « Old Rockhounds Never Die »

Plus étrange que l’étrangeté ; ainsi pourrait-on qualifier Old Rockhounds Never Die l’album « indie » (à défaut de véritable dénomination) de Odetta Hartman. Bizarre, certes mais dans le bon sens du terme.

Serait-ce du blues ? Pas du tout. De la country ? Peut-être bien ; n’y entend-on pas un banjo et de la slide guitar ? Oui, mais il n’y a rien, à entendre Hartman, qui puisse nous faire imaginer des fans de country battant la mesure sur un disque si incongru.

Il y a un titre pourtant : « Cowboy Song », mais nulle part n’y perçoit-on le galop d’un étalon dévalent le long des Rocheuses.

Tout y est beaucoup plus subtil. Comme, par exemple le mariage improbable entre Björk et Dolly Parton… mais avec un rejeton dépourvu des marques de fabrique de chacune d’entre elles.

Schématisons à l’extrême ; Old Rockhounds Never Die c’est comme si on avait demandé aux deux vocalistes de collaborer sur un album dans lequel elles ne seraient pas autorisées à faire ce qu’elles font d’habitude, ce sur quoi elles sont le plus connues.

 

Le résultat est forcément étrange oui, mais il est diablement bon. On y trouve des virages et des méandres inattendus… et la voix extraordinaire de Odetta Hartman. Une mélancolie indéfinissable mais prégnante qui nous rappellerait Lindi Ortega. Si vous êtes fan de cette dernière, vous serez conquis par Odetta.

Détallons le fait que certaines des compositions sous sous la barre de la minutes et ne boudons pas notre plaisir de 32 secondes qui nous fait fredonner le sublime « Auto ». Sur un autre registre, « Carbon Copy » s’étend sur 5 minutes de piques de guitares alternées et la faconde de cette voix omniprésente.

Le tout s’amalgame sans heurts, délicieux mix de vocalises humaines, de croassements de batraciens et de chants d’oiseaux : j’ai dit « bizarre » ? Un effort est nécessaire pour ce dadaïsme sonique, mais qui, indubitablement, mérite l’écoute.

****1

Armonite: « The Sun Is New Each Day »

Armonite est la résultante d’un projet deux musiciens italiens ayant reçu une éducation classique, Jacopo Bigi et Paolo Fosso. The Sun Is New Each Day intervient après un hiatus de près de 15 ans et il nous offre un mix intéressant de « prog rock » et d’électronique.

Le disque est la plupart du temps instrumental et le violon électrique de Bigi sert avant tout de contrepoint là où on aurait dû trouver les vocaux. La synthèse violon clavier crée un son assez rare, une sorte de crossover entre les univers numériques et analogiques. Il esr tare que cette conbinaison fonctionne ; ici c’est pourtant le cas.



Cette approche de la musique électronique se fait, en effet, par le biais de l’expérimentation et du Classique et n’est pas sans rappeler les disques en solo de Paul McCartney comme McCartney II ou le trop sous estimé Dazzle Ships de Orchestral Manoeuvres in the Dark.

Des titres comme « Connect Four » ou « G as in Gears » montent à quel point Armonite sait comment manipuler la musique et ajouter une petite touche de folie contrebalançant l’habileté technique laissant ainsi place à une exploration qui n’est pas limitée par les restrictions d’un genre spécifique.

Quand on saura que le disque a été produit par Paul Reeve (Muse) on ne pourra qu’entériner et faire sienne la dynamique très « stadium » de l’ensemble .

***1/2

Locrian: « Infinite Dissolution »

Pendant dix ans cet ensemble expérimentant dans le drone s’est évertué à être peu accessible et à solliciter l’effort pour qu’on puisse le capter. À la fois chaire et feu métal et fumée les textures de Locrian évoluent entre états où la fermeté est reine et est difficile à appréhender et où elle se trouve aussi récipiendaire de profonde blessures. Infinite Dissolution est leur effort le plus cohérent à en faire un disque conceptuel construit dans une aura de virulence imprévisible.

Avec Return to Annihilation tout tournait autour de l’effacement de l’égo, une manière interne de cheminer vers la destruction. Infinite Dissolution voit les choses à une échelle plus grande et permanente : il est question de l’extinction de l’humanité et de la dispartiion des espaces auxquels nous étions habitués. Les échos sont alors ceux d’un paysage urbain en pleine dissolution : « Dark Shades » est empli d’une solitude incommensurable et « The Great Dying » a la palpitation d’une cathédrale perdue. Infinite Dissolution est un opus hantés par des chansons d’amour au milieu d’une ville en train de s’écrouler et, par conséquent, du spectre vide et douloureux qui, désormais y habite.

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LA Priest: « Inji »

Late of the Pier, ce groupe dance punk semble être en voie d’extinction puisque son batteur vient de mourir et que son leader, Sam Dust, sort un album solo, Inji, sous le nom de LA Priest.

Les deux évènement n’étant pas liés, Inji se doit d’être vu comme une échappée provisoire faite de funk, de synthpop et d’electronica.

C’est un effort qui vise à rassembler plusieurs influences ; Prince sur « Occasion », psycheledia avec « On A Good Sign » qui émule Connan Mockasin ou Basement Jaxx dans « Party Zute/Learning To Love ».

On ne sera par conséquent guère étonné que cette approche éclectique procure la sensation que chaque composition est l’oeuvre d’un musicien différent ; on retiendra comme fil conducteur des ballades langoureuses et une pop façon 70s assez vertigineuse même si l’approche décalée dont il nous gratifie ôte toute cohésion à l’album.

Injy est un disque au climat insouciant et touche à tout ; peut-être que le fin de l’aventure Late of the Pier en fera un véritable projet dans lequel Dust saura s’investir.

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Sam Prekop: « The Republic »

Chroniquer un musicien qui se singularise en optant pour l’expérimentation n’est pas une sinécure car, souvent, il s’agit pour ces artistes d’un débouché annexe qui consiste à créer de l émotion sous la forme d’une expression souvent abstraite et bruitiste. En ce sens l’approche est différente de celle d’un combo qui utiliserait les mêmes techniques mais qui, pour le même résultat, choisiraient le « songwriting ».

En ce qui concerne le guitariste et vocaliste de The Sea and Cake, Sam Prekop, il faut admettre que ce dernier n’est pas étranger à l’art de fabriquer des atmosphères luxuriantes et des grooves électroniques. Il y a chez lui une certaine forme d’innocence assez étrange si on considère la première moitié de l’expédition sonique que constitue The Republic.

Les mouvements qui vont de 1 à 9 sont, en effet, composés de passages qui sont par moments maladroits et, en certaines occurrences, impossibles à écouter. S’y ajoutent des éléments plus doux et presque séduisants qui donnent à nos oreilles une chance de récupérer et, même si il peut paraître bizarre, de comparer le disque à de la musique classique, cette démarche n’est pas éloignée de celle d’un compositeur comme Olafur Arnalds dont les œuvres mélangent avec alacrité l’élégant et le percutant.

La complexité des séquenceurs analogiques de Prekop et la simplicité des tonalités et des sons font comme nous promener dans un musée d’art moderne mais sans la prétention qu’on peut parfois y trouver. C’est cette dynamique qui est source de plaisir

La deuxième partie de l’album sera plus accessible. Les mélodies sont présentes mais à la manière de Kraftwerk ; cela permet de donner une allure plus concentrée à l’ensemble, comme si il était question de chansons et non pas de paysages sonores.

The Republic aurait sans doute pu être divisé en deux EPs, le premier consacrée à l’épopée le deuxième à une musique plus conventionnelle. On sera en droit de préférer l’une ou l’autre sans néanmoins y trouver matière à s’enthousiasmer.

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Jefre Cantu-Ledesma: « A Year with 13 Moons »

Jefre Cantu-Ledesma est ce que l’on nomme un « sound artist », à savoir un musicien influencé par les groupes « shoegaze » (Loop ou My Bloody Valentine) mais qui essaie de s’élever au-dessus des groupes pratiquant le revivalisme, et ce depuis son premier album solo, Love Is a Sream. Il n’est pas question pour lui de délaisser cette atmosphère d’euphorie narcotique mais de l’étayer autrement et de susciter la rêverie au moyen d’une instrumentation plus expérimentale. Son utilisation des pédales d’effet est plus parcimonieuse et ses instrumentaux sont saturés par des moments capturés sur le vif, évoquant parfois le son étouffé de bruits enregistrés sous un manteau neigeux et, à l’opposé, qui sembkent tout droit sortis d’espaces étrangers.

Les canons de la « shoegaze » sont respectés, l’inconnu et sa beauté, mais ses texxtures sont étendues comme à l’infini. A Year with 13 Moons est le nom de cet album et il est d’autant plus triomphal que Cantu-Ledesma ne se contente pas d’une seule approche. Les overdubs sont minimaux et l’accent est moins mis sur la notion de composition que sur les éléments soniques enregistrés

On sent que Cantu-Ledesma a compilé des heures à assembler son matériel, à créer des loops ambient plutôt que rythmés (cet aspect sera parcimonieusement véhiculé par une boîte à rythmes bien en arrière fond dans le mix) et que, démarche aidant, les morceaux ont tout loisir pour se développer à l’exemple de l’ouverture de 9 minutes, « The Last Time I Saw Your Face »une véritable symphonie bruitiste de dream pop approchant la béatitude.

La même approche (rythmes minimalistes enterrés sous un mur de sons statiques) se retrouvera sur « Love After Love » mais elle sert ici à suggérer un sentiment de mélancolie froide telle qu’on la trouvait chez Factory Records. A Year with 13 Moons est jalonné ainsi de climats distinctifs, la mélancolie floue d’un « Pale Flower » enfoui dans une brume les expérimentations porche de la musique sérielle avec « Early Autumn » et « Remains », la frigidité de « A Portrait of You at Nico’s Grave, Grunewald, Berlin [For Bill K.] » ; il est clair que cet album incarne à merveille l’abattement qui se niche au plus profond des songes et que, pour son auteur, la rigidité atone et muette fait ainsi place à la catharsis.

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Six Organs of Admittance: « Hexadic »

Bien que la plus grande partie de Hexadic soit explosive, ce premier album de Six Organs of Admittance depuis Ascent en 2012 offre beaucoup délements qui nous sont familiers. Un climat lourd au tempo digne d’un pas de tortue, des changements entre une densité qui à écraser nos os, une rareté desséchée semblable à Earth et Dylan Carson, des interludes de guitare en mode western spaghetti et une approche des riffs tendant à les déformer et les broyer où l’on découvrirait un mix de « Bad Moon Rising », Sonic Youth, Harry Pussy et Pussy Galore.

Ben Chasny ltait étiqueté dans le registre « freak folk » mais aujourd’hui ses nombreux déguisements musicaux le font slalomer avec aise entre bruitisme, dépouillement instrumental et intimité fracturée. Ceci demeure avant tout une plateforme ; celle qui lui permet de défier la tendance qui est sienne à toujours vouloir explorer ce en quoi le bruit peut être générateur de fascination pour lui.

Hexadic doit être le 18° album de Six Organs of Admittance album. Pour rafraîchir un peu les choses, Chasny a, selon ses termes, voulu mettre au point sa propre forme de composition musicale, le système hexadique. Il a pour but de libérer le langage et le son de tout ordre rationnel et de remplacer le calcul logique par de l’indéterminé. Le système héxdqique serait, selon lui, un catalyseur permettant de s’affranchir des structures conventionnelles et de leur substituer des nouvelles façon d’aborder les progressions d’accords et ce qui va avec.

Malgré le fait qu’on trouve désormais des cartes à jouer se réclamant de ces stratégies obliques, on ne peut pas dire que ce disque sonne différemment des autres. On faisant connaître sa méthodologie, Chasny a en fait sapé la possibilité de l’auditeur à prendre Hexadic directement et de s’imprégner sans se préoccuper de la nature de cette aventure sonique. On ne pourra donc qu’accompagner la vague miroitante de « Future Verbs », épouser les ruades sauvages de « Wax Change » ou les mouvements en avant que nous assène « Maximum Hexadic ». Il faudra donc s’adonner sans idées préconçues à un album qu’exemplifie un « Hollow River » débridé sous peine d’être encore plus déçu qu’il peut nous arriver, par moments, de l’être à l’écoute de Hexadic.

**1/2

©The ArtsDesk

Moon Duo: LIve In Ravenna »

Depuis sa formation en 2009, Moon Duo a puisé sans vergogne son inspiration dans le krautrock, la musique psychédélique et l’électronique. « Puiser » n’est pas « piller » néanmoins car ce duo de San Franciso composé de Erik Johnson (Wooden Shjips) et Sanae Yamada s’emploie à construire une œuvre cohérente dont l’inspiration se situe du côté de Suicide et des Silver Apples mais aussi de Spacemen 3.

Peu à peu, ils sont parvenus à raffiner leur son, l’« ambient » se faisant tour à tour glacé et aliénant mais aussi hypnotique et intégrateur en particulier par l’emploi de drones et de mélodies expansives. Le résultat leur a valu ne certaine notoriété et, plutôt que de nous offrir une sorte de Best of, ils sont décidé de sortir une choix de leurs meilleurs morceaux sous forme de « live » album.

Leur tournée de 2013 en a été la source avec une boîte à rythmes remplacé par un véritable batteur, John Jeffey. Les percussions, toutefois, n’apportent pas plus d’énergie, chose qu’on aurait été en droit d’attendre, et le résultat est, d’une manière générale,beaucoup plus envahi par la reverb que sur les versions originales.

On peut se demander alors si le groupe tire un profit de ces enregistrements dans la mesure où ses tonalités multi-couches sont peu mises en exergue mais ces défauts permettent de révéler, par comparaison, la qualité de leur matériel enregistré en studio. Live In Ravenna capture avant tout certains moments destiné aux fans ; les titres sont bien choisis et montent comment le son de la guitare a plus prendre de l’ampleur sur la route, en particulier sur un « Free Action » de neuf minutes qui en sera la composition phare.

Moon Duo savent ce qu’ils font indéniablement ; il est dommage néanmoins que des interprétations « live » semblent marquer le pas.

**1/2

Remember Remember: « Forgetting The Present »

Trois ans depuis leur second album, The Quickening, et d’innombrables concert, le groupe de Graeme Ronald est devenue une formation de 6 membres, chiffre idéal sans doute pour que la musique expérimentale de l’artiste puisses se consolider. Sur Forgetting The Present, elle s’orne de nouvelles instrumentations (par exemple des glockenspiels brillantes ou des synthétiseurs enflés) et, comme le titre du disque le suggère, on est amené à se demander si Ronald regarde en avant ou en arrière avec ses compositions riches mais jamais ampoulées.

La réponse est, probablement, qu’il fait les deux tel un innovateur agité et une nostalgie prononcée pour les vieilles méthodes comme « The Old ways » le suggère. Il unit ainsi des genres vieux de 3 ou 4 décennies avec des grooves futuristes qui semblent venus d’un autre monde avant que les deux éléments ne se fondent pour former un tout.

Si l’imitation est la forme la plus sincère de la flatterie, Mogwai auront certainement les chevilles qui enfleront en entendant « Magnets » avec son sens de menace rampante et ses guitares miroitantes qui auraient très bien pu figurer dans la bande-son des Revenants. S’il s’agit d’un hommage, celui-ci tend à prouver que rien de bien nouveau n’est apporté ici dans les tables de loi post-rock.

C’est quand ils explorent quelque chose de différent que Remember Remember se montre à leur meilleur. Si « Magnets » est grandiose et engageant, que dire alors de l’intrigante alliance avec le disco que l’on découvre sur « Le Mayo » ?

La fabrication de Forgetting The Present semble de ce coup un peu hasardeuse, comme si des briques de préfabriqué avaient été empilées les unes sur les autres. Ronald avait dit vouloir capturer l’énergie « live » des nombreux shows du groupe ; on a plutôt droit à des complexités inutiles qui alourdissent l’ensemble, un résultat bien éloigné des cathédrales cristallines que le groupe sait pourtant si bien édifier.

**1/2

Boris: « Noise »

Ce trio japonais est légendaire pour ses sorties prolifiques, pas moins de 10 en 2011 et 2012, et The Noise constitue son 18° album. Après avoir convié de nombreux musiciens pour alimenter ses sons et ses idées musicales, Noise est, pour ce disque, revenu à son line-up minimal sans pour autant avoir abandonné ses tonalités expansives.

Boris ont toujours abordé différents genres, avec comme maître mot, le délire , parfois d’une chanson à l’autre, et parfois à l’intérieur-même d’un composition. Cet éclectisme abonde encore ici, un peu comme on ne cessait de tourner un bouton de syntoniseur ou autre instrument. Continuant dans son habitude de donner à ses compositions des titres inappropriés, « Melody » va ouvrir l’album sur un hymne presque grandiloquent, une de ces choses qui vont permettre au bassiste vocaliste Takeshi à montrer son habilité à combiner des tourbillons à la Swervedriver et des élans grandioses à la Smashing Pumpkins.

La lourdeur réputée du combo est toujours aussi semblable à une broyeuse, par exemple sur les riffs d’un « Qucksilver » qui marie vitesse hardcore et atmosphère shoegaze sans que ce soit pour autant concluant, surtout sur une durée de 10 minutes.

L’endurance du groupe n’est d’ailleurs pas mise en doute ; le guitariste Wata et le batteur Atuso se montrant à la hauteur de la tâche. Ils jouent avec inventivité et puissance comme si il leur fallait franchir une interminable course où les obstacles seraient un style succédant à un autre. C’est étonnant, mais aussi lassant.

Ainsi chaque éclair que l’on pourrait qualifier de brillant (le pop-metal de « Vanilla ou la mélancolie de « Heavy Rain ») on trouve des passages sans expression . « Siesta »en sera l’exemple et on se demande pourquoi il termine Noise alors que les 19 minutes de « Angel » sont une remarquable œuvre psychédélique remplie de space-rock et de tension jouant sur les nerfs. On ne peut parler de retour pour un groupe qui n’est jamais parti, toujours est-il que sa forme plus ramassée leur permet de ne jamais sur-compenser des efforts dont on ne peut nier la véracité.

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