Les Bons Comptes Ne Se Règlent Pas…

Avec les mots on peut tout dire, paraît-il ; d’une certaine manière il en est de même avec les chiffres.

Il n’est pas dans notre propos d’abuser du verbiage dans nos chroniques, interviews ou autres ; il n’est pas non plus question de pinailler sur des chiffres comme un politicien le ferait en face d’un sondage en en extrayant la moelle qui le satisfasse.

L’époque est, certes, à la mauvaise foi, aux trucages et bidouillages, aux déclarations emphatiques qui se veulent vectrices de vérité. Est-ce une raison pour tomber dans le même travers ?

Dès nos débuts, en octobre 2012, nous nous sommes fixés de faire aimer la musique que nous aimions, de la juger sans a priori et avec la maximum d’objectivité possible tout en sachant que l’affect est parfois un élément propre à l’entraver.

Pour y pallier, nous avions décidé de faire fi des sollicitations du « music business » ou de ce qu’il en reste et de ne solliciter que ce qui semblait pouvoir trouver matière dans notre webzine. On ne peut pour cela que remercier les personnes des labels, indépendants, pour la plupart qui nous ont accompagnés dans cette entreprise.

Un autre merci à ceux, venus d’horizons anglo-saxons, qui nous ont permies d’accéder à certains de leurs artistes sans se préoccuper d’un bénéficce promotionnel qu’ils pourraient en tirer.

Il est à leur honneur de constater que la foi en la musique n’a que faire des statuts professionnels et de permettre à des médias comme le nôtre de pouvoir exister.

« Exister » et même proliférer puisque les chiffres fournis par notre prestataires viennent de nous parvenir.

De 1500 visites sur les deux mois de 2012, nous sommes passés à 15000 en 2013 et à 20000 en 2O14. De quoi remplir l’Opéra de Sydney 7 fois nous ont-ils fait remarquer.

Une progression de 25 % qui se manifeste également sur une partie du globe de plus en plus grande puisqu’elle s’étale sur 97 pays dont le Brésil.

Ces bons chiffres indiquent que nous avons des amis (« nos followers », dont certains hélas nous ont abandonnés, dépassent maintenant la centaine). Nous tenons à les remercier de la manière la plus chaleureuse qui soit car, en ce domaine qui est le nôtre fidélité et soutien sont indispensables. Ils se reconnaîtront dans cette centaine d’élans de reconnaissance que nous leur adressons.

Ces chiffres sont, en tout état de cause, un encouragement ; un encouragement à continuer mais aussi à progresser, à inventer des nouveaux angles d’analyse dont certains ont été délaissés et certainement pas à nous auto-congratuler.

Pour cela nous avons toujours besoin de vous et de vos remarques même si elles sont négatives. Nous sommes toujours là pour faire nourrir un site qui ne serait rien sans vous, au même titre qu’un artiste qui ne serait rien sans son audience.

Rock On ! Ainsi sera notre vœu pour un 2015 aussi fécond que les années précédentes.

See you next year.

 

Psychédélices & Psychédélires

Si on devait donner un Âge d’Or à Pop/Rock, les querelles d’écoles ne manqueraient pas ? Pour d’aucuns ce serait la pop anglaise issue des Beatles, pour d’autres le rock de la fin des 60’s et du début des 70’s et pour certains le mouvement Punk. Viendront ensuite la musique des années 80 , la new/cold wave ; le grunge, l’emo-rock ; bref toute une phraséologie reprenant, au fond, la chronologie de ces déjà 50 dernières années.

Chacun aura ses préférences – il sera peut-être ici question de les inclure dans des dossiers – le choix sur la musique anglaise issue des Beatles est donc purement arbitraire et subjectif. Il n’en est pas pour autant négligeable pour qui aimerait en savoir un peu plus sur l’exégèse qui a donné forme à tant de courants.

Enjoy your Trip !

CONTEXTES

Le terme psychédélique (inventé en 1957 par le psychiatre Humphry Osmond) est dérivé de deux mots grecs, « psyche » (âme) et « deloun » (se manifester). Il est donc très vite associé à ces expériences de perception autres que l’esprit pourrait éprouver par le biais de l’inconscient qui se libèrerait ; en particulier grâce à des procédés hallucinatoires, des transes ou des états hypnotiques. Ces moyens peuvent être la méditation, la stimulation sensorielle et, très rapidement, ils ont trouvé de nombreux avocats militant pour l’utilisation des substances psychédéliques: Osmond, Aldous Hyuley auteur des Porte de la Perception et, dans les années 60, le psychiatre américain Timothy Leary, icône de la contre-culture, avec son livre La Politique de l’Extase , auteur du fameux slogan: « Turn on, tune in, drop out. » et prosélyte de l’utilisation du L.S.D.

On pourrait arguer que, de tous temps, l’art et la recherche spirituelle ont été associés à la drogue (les chamans et leurs champignons hallucinogènes, maints écrivains – Baudelaire, Théophile Gauthier, Thomas De Qincey, Antonin Artaud,- etc. vantant les mérites des drogues) mais ce qui va différencier la génération des années 50 et 60 est, tout simplement, un phénomène économique.

Au sortir de la 2ième Guerre Mondiale, et parallèlement à l’invention du microsillon, le monde occidental (et d’abord les États-Unis) vont entrer dans une nouvelle ère, celle de la Société de Consommation et de la massification des loisirs culturels. On va découvrir que la jeunesse représente une force sociale et surtout une cible commerciale idéale puisque munie d’argent de poche. Disques aidant, ce qui était jusqu’alors circonscrit à certains cercle, va s’étendre cette myriade de nouveaux jeunes consommateurs. Les phénomènes « transgressifs », comme le jazz ou la « beat generation » avaient pu l’être, vont alors pouvoir bénéficier d’une audience planétaire grâce au disque vinyl, l’apparition des radios et à la télévision et ce qui était « culture parallèle » va se transformer en « culture populaire ».

On peut passer rapidement sur l’impact du rock and roll et d’Elvis pour apprécier, dans les 60’s en quoi les Beatles et la « beatlemania » qui saisira les quatre coins du globe ont bénéficié d’une influence de plus en plus exponentielle que leur indéniable génie ne saurait, à lui seul, expliquer.

Le musicien « pop rock » va devenir une sorte de porte-parole pour sa génération. Ce qui était réservé essentiellement à l’artiste, au créateur, va devenir modèle et exemple à suivre: (« Do It titrait Jerry Rubin, un agitateur « yippie ») et l’utilisation des drogues va, ainsi, s’avérer justifiée voire encouragée.

Le rock, en particulier le « psychedelic », va, par conséquent, perpétuellement osciller entre le fait d’être, au départ, un phénomène « underground » et de se voir très vite rattrapé par un courant de mode. Toute musique psychédélique ne sera donc pas une incantation aux expériences hallucinatoires malgré l’utilisation de procédés empruntés au genre, « Last Night In Soho » de groupe pop Dave Dee, Dozy, Beaky, Mick & Tich par exemple n’y fait qu’une timide allusion, et toute musique incitant à la contemplation regorgera parfois de schémas ayant plus à voir avec la « chamber pop » qu’à des remontées (ou des descentes) d’acide (« My World Fell Down » de Sagittarius).

MANIFESTATIONS

Tout autant qu’être une musique, la mouvance psychédélique se voulait être aussi la transposition de ce que l’on nommera la contre-culture; hippie d’une part avec la contestation d’un certain mode de vie, artistique d’autre part dans sa volonté d’englober tout les éléments qui peuvent se rapporter à la création.

Les textes auront, bien évidemment, une tonalité particulière, soit sociétale ou politique, soit onirique, mais c’est avant tout dans le domaine de la représentation graphique que, pour la première fois dans l’histoire de la culture populaire, le psychédélisme va se singulariser de façon distinctive et va faire école.

Si on schématise rapidement en disant que l’objectif est de privilégier l’exploration intérieure, on est frappé par la façon dont le mouvement s’est emparé de deux phénomènes : l’Art Nouveau pour son côté tarabiscoté en particulier dans sa calligraphie, et le choix de couleurs brillantes, à la limite du fluo (mauve, turquoise, rose, jaune…) pour illustrer sa démarche.

Il n’est que de regarder certaines pochettes de disques ou, de façon plus approfondies, les affiches annonçant les concerts, pour comprendre que tout va concourir à accompagner cette idéologie. Le fait de ne pouvoir bien discerner les lettres toutes en ondoiement implique de faire preuve d’effort (donc de réflexion interne) pour en discerner le sens, l’ajout de couleurs « flashy », à la frontière de l’indiscernable, entérine également la volonté hallucinatoire de ses créateurs. Fond et forme se conjuguent pour créer un nouvel esthétisme et ce phénomène se retrouvera plus tard chez les punks, la New Wave etc. chaque mouvement adoptant une esthétique qui lui est propre.

C’est, bien évidemment, au niveau des colorations musicales que le rock psychédélique va faire école. Si, d’emblée, on pense aux extrapolations musicales à la guitare liées à l’électricité (effets de réverbération, larsen, fuzz, pédale wah wah, feedback ou distorsion) il serait un peu réducteur de se cantonner à ce seul registre qui n’est, au fond, qu’une agrégation de tonalités exacerbées sur des compositions, somme toute, classiques dans leur essence axée sur le rhythm ‘n’ blues. Ainsi, s’inscrira un groupe comme The Misunderstood dans une verve assez pop, ainsi on trouvera dans le rock West Coast U.S. cette tradition de reprendre des standards du genre et de les agrémenter de façon incendiaire comme les reprises respectives de « Who Do You Love » de Bo Diddley par Quicksilver Messenger Service ou des Doors peuvent en témoigner. Le fait que, la plupart du temps, ce recours aux effets sonores soit l’apanage quasiment systématique des groupes américains permettra, on le verra, d’établir une distinction entre ce que les Américains et les Britanniques définissent par rock psychédélique.

Sur une problématique moins technique et, peut-être, plus en phase avec l’idéologie œcuménique du mouvement, grande importance sera donnée à ce qui est susceptible de susciter la méditation et la contemplation, à savoir les influences orientalistes (principalement d’Asie méridionale avec l’Inde) dont les schémas particuliers (« drones », cithares, tablas, mantras répétitifs) se révèlent propre à créer un climat hypnotique générateur de transes.

Citons, enfin, un aspect hérité des littératures (Lewis Carroll, les Surréalistes) ou des volontés de se situer hors du temps avec des emprunts à la musique médiévale que nous retrouverons dans le psychédélisme anglais guère dépourvu de sensibilités rupestres.

MADE IN BRITAIN

Qu’en est-il, tout d’abord, de la différenciation avec la musique psychédélique américaine? À la différence de l' »Acid Rock » tel qu’on le dénommait souvent aux States, et tout en partageant les mêmes objectifs, les Anglais semblaient, à cette période, moins axés sur les longues improvisations générées par le côté rituel que pouvaient représenter les concerts. Même si ceux-ci étaient fondamentaux, en particulier à Londres dans ses salles devenues mythiques car disparues comme le UFO ou la Roundhouse, le psychédélisme britannique était plus ancré dans la tradition de la « pop song », de la facétie surréaliste et ludique ou, musicalement, d’une expérimentation qui l’éloignait des racines purement rhythm and blues.

Un artiste va, à lui tout seul, représenter ces discordances et nuances, Jimi Hendrix. Natif de Seattle, il sera découvert puis rapatrié en Angleterre par Chas Chandler des Animals. Deux albums, Are You Experienced (sans point d’interrogation comme si la chose allait de soi) puis Axis: Bold As Love, révolutionneront l’idée que l’on pouvait se faire de l’usage de la guitare. Aucun effet sonore ne lui était interdit, aucune percée créative ne lui était fermée, mais le tout restait imprégné de ses racines blues. Electric Ladyland qui suivra pointera le nez vers ce qu’aurait pu être sa carrière interrompue par la mort. Il préfigurera néanmoins la direction que prendra la musique populaire dans les années suivantes. Clapton était surnommé « God » par ses admirateurs, aucun qualificatif n’a encore été trouvé pour rendre justice à Hendrix.

Ce qui caractérisait donc l’Angleterre était une « contestation » presque bon enfant, l’esprit « fun » tel qu’il était véhiculé par les radios pirates alors que les États-Unis, eux, étaient traversés par la dissension que représentaient la Guerre du Vietnam et le Mouvement des Droits Civiques. Immanquablement l’humeur, outre Manche, ne pouvait être qu’autre, symbolisée qu’elle était par le journal de la contre culture au titre révélateur (Oz) comme l’était son « livre manifeste »: Playpower de Richard Neville.

Assez paradoxalement c’est le mouvement des Mods (pour « modernes »), tout épris de musique « soul » qu’il soit, qui s’est emparé, aux côtés des classes moyennes étudiantes, de cette nouvelle esthétique. Il y avait l’attrait pour l’expérimentation et aussi, dans la culture « mod », un usage quasi quotidien des drogues (en particulier les amphétamines) qui leur permettaient de vivre la nuit de façon pour le moins stimulante. Un témoignage de cette effervescence se retrouve d’ailleurs dans un titre des Pretty Things qui se débarrassaient peu à peu de leurs oripeaux « rots » et interprétaient, dès 1965, « Midnight To Six Man » avec sa fameuse phrase d’introduction, emblématique de la période: « I’ve never seen the people I know / In the bright light of day. »

Les folkeux ne seront pas épargnées, d’ailleurs pourquoi le seraient-ils? La musique populaire anglaise, à l’instar de la country, a toujours mis en valeur des qualités champêtres. Aux États-Unis, le Grateful Dead ou les Byrds ne se sont pas privés d’explorer cette piste, l’Angleterre n’a pas été moins réticente dans la mesure où l’idée d’aller plus loin dans l’exploration de sa propre conscience n’était pas antinomique avec la tradition folk. Tout comme Dylan délaissant la guitare acoustique au fameux festival de Newport en 1966, des groupes comme Lindisfarne, Pentangle, l’Incredible String Band mêlant acoustique et instrumentation exotique ou Fairport Convention avec son fabuleux guitariste Richard Thompson vont imprégner leur bucolisme de schémas plus électriques. La différenciation avec le folk-rock sera, à cet égard, très peu instrumentale; on peut simplement dire ces groupes s’intégraient dans une perspective contre culturelle et n’hésitaient pas, par conséquent, à s’ouvrir à l’idée d’expérimentations soniques. Donovan par exemple, surnommé le « Dylan anglais, après quelques hits acoustiques et pacifistes engrangera plusieurs 45 tours fleurant bon le psyche-foilk: « Mellow Yellow », « Sunshine Superman » et « Hurdy Gurdy Man ». On discerne alors comment la fonction du troubadour baladin va trouver sa justification dans dans ce cheminement qui se fait alors gorgé de spiritualités.

On peut y voir comme un parallèle avec ce que pourraient être ces Chansons de Geste sixties telles qu’on a pu les trouver dans les groupes pré-cités (le transfigurant « Meet On The Ledge » de Fairport Convention par exemple) mais aussi chez ni plus ni moins que les Rolling Stones, du moins quand Brian Jones y était encore actif. ‘Lady Jane » (chanson cryptique puisque pouvant faire référence à la marijuana) est accompagnée au dulcimer (peut-on trouver plus médiéval) et même un titre comme « Mother’s Little Helper » avec son riff orientaliste lancinant n’est pas éloigné de ce que pourrait être un mantra. L’apogée de Brian Jones sera l’album Their Satanic Majesties Request.

Bien qu’injustement décrié ce disque restera comme le plus créatif du groupe. Il fourmille d’instrumentations discordantes mais aussi foisonnantes (innombrables effets spéciaux, utilisation du mellotron, rythmes africains, etc.) et se situe délibérément ailleurs dans l’espace (« In Another Land ») mais également dans le temps. « Citadel » et « Gomper » ont des effluves moyen-âgeuses, « The lantern » semble être sis à une époque indéterminée et « 2000 Man » tout comme « 2000 Light Years From Home » sont sur un registre semblable à celui d' »Astronomy Domine ». Le morceau le plus accrocheur lui-même, le « single » « She’s A Rainbow » est un parfait exemple de mélodie glorieusement ornée de piano et d’harmonies psychédéliques. Les deux versions de « Sing This All Together » insistent sur ce que l’aspect « mantra » peut avoir d’hypnotique et on peut comprendre que Les Stones aient pu souhaiter apporter un juste réponse à Sergent Pepper’s.

Qu’ils y soient parvenus est une autre affaire car si ce disque souffre d’une chose, c’est bien d’être trop démonstratif, voire volontariste. Plutôt que de gloser, une fois de plus (et de trop !), sur l’album des Fab Four il conviendrait plutôt de se pencher sur le diptyque liverpuldien qui le précède, le « double A-Side single » constitué de « Penny lane » et « Strawberry Fields Forever ».

Le premier titre est une évocation lumineuse, merveilleusement arrangée, de la vie quotidienne de cette rue de Liverpool fréquentée par le groupe. Il s’agit d’un tableau réaliste social ou sociétal ancré dans la réalité. L’autre morceau est également un lieu situé dans le même quartier, mais, plutôt que de cultiver la même tangibilité, il glisse de manière insidieuse dans cette autre réalité telle qu’elle peut être invoquée par le rêve, l’inconscient, l’hallucination dont il importe peu de savoir qui la provoquerait: « Living is easy with eyes closed misunderstanding all you see. Les Beatles synthétisent ici à merveille et avec subtilité ce que plonger dans l’exploration de soi veut dire et l’optimisme qui, à l’époque, en était généré: « It’s getting hard to be someone but it all works out. » On ne peut qu’être pantois devant ces deux éclairs de finesse et de distinction, à mille lieux de ce didactisme un peu lourd qui caractérisait d’autres productions. De ce point de vue, « Lucy In The Sky With Diamonds » se révèle presque trop probant, évident, comparé à ces deux morceaux.

On le voit donc, le psychédélisme britannique imprègnera toutes les strates de la scène musicale et, tout comme la contre-culture hippie s’interroge sur la tangibilité des choses, il va en conséquence remettre en question la perception même que nous pouvons avoir de la dite réalité.

Une des facultés qu’on prête à la drogue (en particulier le L.S.D.) va au-delà de l’aspect purement « récréatif » : c’est de rendre notre esprit plus affuté et par conséquent d’élargir nos sensations.

À San Francisco, le Jefferson Airplane disait sur « White Rabbit »: « feed your head »; les Who, quant à eux semblaient se montrer attentifs à cette notion de sens en éveil avec la vision surmultipliée développée dans « I Can See For Miles ».

D’autres groupes, d’emblée, épousent la cause psychédélique. The Crazy World of Arthur Brown et son pyrotechnique et unique tube, « Fire » ou The Smoke, par exemple, dont le nom est plus évocateur que les paroles de leur seul « hit », « My Friend Jack ». Il s’agit d’une chanson pop-rock accrocheuse arrangée à grands renforts de distorsion et de feedback : « My friend Jack eats sugar lumps…/ He’s been traveling everywhere. Les morceaux avalés sont vraisemblablement d’une nature différente de celle du glucose, tout comme les voyages mentionnés sont autre chose que des simples excursions d’agrément puisque le « trip » était le nom que l’on donnait aussi aux expériences sous acide.

Citons, également, Tomorrow, auteur d’un album éponyme copieusement orchestré de bruits divers et de mélodies biscornues comme « My White Bicycle » hommage aux « Provos », ce mouvement contestataire qui proposait des bicyclettes blanches gratuitement et en libre service aux habitants d’Amsterdam. Petite heure de gloire pour ce « combo » dont le line-up incluait à la six cordes Steve Howe, le futur guitariste de Yes.

La même verve et la même veine animaient un groupe comme The (Social) Deviants qui, après quelques albums très dadaïstes, donna ensuite naissance aux Pink Fairies

Dans la même veine, on néglige un peu trop un combo comme The Move, exemplaire à plus d’un titre de cette scène psychédélique sur le fond comme sur la forme. Originaire De Birmingham, ce groupe était dirigé par un compositeur-chanteur hors pair, Roy Wood. Ajoutons à cela qu’il était coaché par un manager, Tony Secunda, dont les méthodes fracassantes (postes de télévisions détruits, effigies politiques lacérées) inspireront sans doute plus tard Malcolm McLaren avec les Sex Pistols. Leurs premiers « singles », accrocheurs en diable sont des merveilles d’inventivité psychédélique. Harmonies vocales confondantes, effets spéciaux ahurissants (échos, phasing, larsen, etc.) « Night Of Fear » (dons l’into ravageuse est empruntée à l’Ouverture 1812 de Tchaïkosky) est une exploration tonitruante dans ce que peut être une nuit cauchemardesque induite par ce qu’on voudra bien imaginer. Le « B side », « Disturbance », sonne comme un voyage chaotique dans le royaume de l’aliénation et pose ainsi le problème de la folie mentale. Viendra ensuite « I Can Hear The Grass Grow » qui pourrait être comme interprété comme la magnification de ce que serait notre ouïe sous certaines influences tout comme un évidence quant à la nature de l’herbe dont il s’agit.

Leur premier album, éponyme, essayera de prolonger le fil (en particulier avec le récit schizophrène contenu dans « Cherry Blossom Clinic ») peu après un troisième « single » plus mesuré, « Flowers In The Rain ». Suivra ensuite, « Wild Tiger Woman » plus anodin et ensuite un « Blackberry Way », étonnante composition pop pétrie d’harmonies vocales et d’un humour grinçant dont l’humeur n’est pas sans évoquer le « Waterloo Sunset » des Kinks. En 1970, changement de direction puisque Wood suggère à Jeff Lynne de rejoindre le groupe. Shazam les verra s’orienter vers une musique plus « ambitieuse » (dont une reprise de « Cherrry Blossom Clinic » plus déconstruite) qui lorgnera du côté d’un certain Sergent.

Entre temps le groupe, signé sur Decca, avait intégré Deram, une branche du label dédié aux musiques « autres ».

Peu à peu The Move, sous l’influence de Lynne, s’orienteront vers une pop plus « grand public », signent chez Harvest (la branche « indépendante » de E.M.I.) avant qu’ils ne décident de se renommer et d’adopter le patronyme d’Electric Light Orchestra, puis de E.L.O. A ce moment-là, Wood était parti et on connait la suite…

BAISSERS DE RIDEAUX

La carrière des Move est représentative à plus d’un titre de la lente évolution de la musique au seuil des années 70. Tout comme Harvest, une autre « major » de l’époque (Phonogram) avait créé un label dédié à ce qu’on nommait encore l' »underground », il s’agissait de Vertigo et l’une des premières signatures en fut Black Sabbath. A peu près à la même époque, Girgio Gomelsky, ancien manager des Stones fondait Marmalade, un label alternatif qui signa The Blosson Toes dont les deux albums prenaient une direction « psyché-progressive » et Virgin Records était créée. Un de ses premiers succès (Tubular Bells de Mike Oldfield) signifiait de façon indéniable combien le rock s’orientait différemment vers la « progressive music » avec des groupes comme Yes, King Crimson, Emerson Lake & Palmer ou… le Pink Floyd.

Celui-ci était signé sur Harvest (au même titre que Deep Purple par exemple) tout comme Syd Barrett dont The Madcap Laughs sortira début 70 en même temps et sur le même label que celui d’un autre non conformiste, Kevin Ayers. Ayant quitté The Soft Machine, le chanteur compositeur allait nous offrir ce qui sera peut-être un des derniers albums qu’on pourrait qualifier de psychédélique dans son inspiration, Joy Of A Toy. Sous son titre et en dépit d’une certaine nonchalance, Ayers va nous délivrer quelques titres du plus bel effet (psychédélique cela va sans dire). « Stop This Train (Again Doing It) » s’avère être un road-song diabolique et hantant, tout comme le chevrotant « Girl On A Swing » peut se montrer habité. « The Lady Rachel » parvient à conjuguer Chanson de Geste et psychédelia presque gothique; le tout donnant à l’album ce parfum inquiétant de comptines enfantines mais à la lisière de la rupture.
Un peu comme le disque de Barrett en tant qu’instantané de cette déliquescence mentale occasionnée par un L.S.D. qui aggravera certaines tendances schizophréniques de l’ancien vocaliste du Floyd, une page va se tourner musicalement mais aussi sociétalement.

L’utopie de Woodstock a, entretemps, laissé place au cauchemar d’Altamont, l’ère des concerts gratuits semble alors peu à peu révolue tout comme l’idéologie du Summer of Love même si le Pink Floyd nouvelle mouture présentera Atom Heart Mother en avant-première à Hyde Park.

Il est vrai que, depuis quelques années, le L.S.D. avait été interdit aux U.S.A comme en Angleterre et que les descentes d’acide n’étaient sans doute pas à la hauteur des montées espérées et qu’il y avait sans doute une certaine candeur à penser qu’un stupéfiant quelconque pouvait transformer n’importe qui en être sage et avisé.
La musique elle-même on l’a vu avait nécessité d’évoluer et, de la même manière que la société se normalisait peu à peu face aux crises économiques successives, le rock opérait une évolution générale vers un certain classicisme, que ce soit le jazz-rock, le space-rock planant, le rock progressif ou l’alliage entre rock et « grande musique ». Le Melody Maker, un hebdomadaire musical de l’époque (une période où, en Grande-Bretagne, on en trouvait trois !) posait même la question: « Has Rock become despectable? Même si les réponses ne peuvent être que nuancées, l’interrogation qui émanait du magazine prouvait bien qu’il se lénifiait quelque peu. L’activiste radical américain pouvait alors se permettre de dire ceci sans qu’on puisse trop lui apporter contradiction: « The ’60s are gone, dope will never be as cheap, sex never as free, and the rock and roll never as great. »

Citation polémique, certes, il est vrai que les punks n’avaient pas encore jailli de la sphère rock pour lui permettre de se réveiller. Mais ceci est une autre histoire…

 

Les Beatles avaient, bien évidemment, creusé le sillon avec, dès 1964, un « single » agencé autour du feedback: « I Feel Fine ». Un an plus tard, leur album Rubber Soul approfondissait certains procédés comme, par exemple, l’utilisation de la cithare sur « Norwegian Wood » ou le clavecin sur « In My Life ». « Rain » en 66, se caractérisait par le technique du « backmasking » (plage jouée à l’envers) et Revolver avec « Tomoorow Never Knows » privilégiait les atmosphères orientalistes.

Mais précurseurs ils étaient, et ils le seront encore, nous le verrons, plus tard. La scène pop anglaise devenait de plus fervente de ces délires soniques. Les Who, groupe « mod », par excellence avaient sur leur premier 45 tours « Anyway Anyhow Anywhere » (titre on ne peut plus représentatif de ce que peut être une réalité transcendée) fait bon usage du feedback et de la distorsion. Leur suivant, l’hymne « My Generation », se terminait sur des effets « free form » et, peu à peu, le quatuor s’insérait de plus en plus dans l’espace psychédélique avec les quelques teintes (effets sonores entrecoupant les plages, jingles commerciaux) qui parsèment The Who Sell Out (« Armenia City In The Sky ») et, thématiquement, avec deux « singles » abordant la problématique de l’identité: « I’m A Boy » et « Substitute ». Plus tamisés d’un point de vue musical il démontrent, en contrepartie, que l’usage de certains procédés psychotechniques n’est pas nécessaire pour explorer des éléments ayant trait à la quête de son soi (ou son « moi »). Tommy, qui sortira quelques années plus tard, en sera à tous égards la résultante.

De son côté, la première mouture du Floyd avec Syd Barrett ne va-t-elle pas, elle aussi, développer la même interrogation sur son premier « single », la pop compulsive et inquiétante de « Arnold Layne » et le récit de ce personnage qui ne peut exister qu’au travers de la multitude de vêtements qu’il endosse ?

Parallèlement, un autre groupe issu du blues va faire sien ces nouvelles approches psychédéliques. Les Yardbirds de Clapton puis, surtout, du plus doué d’entre tous ces guitaristes, Jeff Beck, délivrera plusieurs titres plus que marquants. « Still I’m Sad », dans un premier temps, offrira aux auditeurs une incroyable mélopée sur fond de chants grégoriens et de musique world. Ensuite, Beck s’emparera du groupe, accélérera le tempo et multipliera les « rave ups » plus ou moins improvisés. Le résultat est confondant sur d’ingéniosité et de créativité: « Psycho Daisies » déboulonnera en moins de 2 minutes les clichés blues, « Shapes of Things » cultivera à merveille pop song accrocheuse et effets de « sustain » à la guitare et, cerises sur le gâteau, « Over Under Sideways Down » tout comme « Happening Ten Years Time Ago » regorgeront d’inventivité à la six cordes et aux orchestrations tout en remettant en cause nos perceptions de la réalité tangible, géométrique pour le premier titre, temporelle pour le second.

Même Clapton, puriste du blues ayant laissé sa place à Beck parce que, précisément, les Yardbirds s’éloignaient de cet idiome, n’échappait pas à ce qui devenait plus qu’un mode avec Cream, trio fondé avec Jack Bruce et Ginger Baker. « I Feel Free » offrira une pop psychédélique contagieuse et, sur Disraeli Gear un morceau comme « Tales of Brave Ulysses » bien qu’il puisse sonner anodin de prime abord, se terminera sur un solo à la pédale wah wah d’anthologie tout comme il abordera lyriquement, par le biais de la légende d’Ulysse, l’épopée que peut constituer une expérience intérieure emplie de visions.

Si Clapton trempait sa guitare dans l’acide, d’autres n’étaient pas en reste signe s’il en est de l’ampleur du phénomène. Les réussites étaient néanmoins contrastées. Les Troggs, un sympathique combo pop-rock quelque peu primal, vont aborder l’idéologie de la contre culture avec un mid-tempo sensuel « Night Of The Long Grass » et récidiveront avec un « May Be The Madman » truffé d’effets psychédéliques remettant en cause, avec un certaine naïveté, l’idée que nous avons de la raison (May be the madman was right. un peu comme le morceau des Beatles « The Fool On The Hill »).

Plus notables étaient les deux premiers 45 tours de Traffic, formé par un Stevie Winwood qui avait quitté le Spencer Davies Group trop limité à son goût. « Paper Sun » est un exemple de pop song orchestrée de manière foisonnante à la cithare et « Hole In My Shoe », autre « hit » du combo mêle habilement pop psychédélique à comptine enfantine comme pour explorer les domaines inconnus de la rêverie surréaliste. C’est dans cette même veine pseudo-ludique mais véritablement étrange qu’on pourrait d’ailleurs cataloguer le « See Emily Play » du Floyd période Barrett.

D’autres groupes vont se diriger vers le psychédélisme; les Small Faces, archétype de la formation « mod » au même titre que les Who mais avant une tendance rhythm and blues plus que palpable, vont nous offrir un délicieux et entraînant « single » développant l’idée de « fun » qu’on peut avoir à « getting high » avec l’insouciant et guilleret « Itchycoo Park » et proposera un bien beau « concept album », Ogen’s Nut Gone Flake avec pochette dépliante ronde (le bon temps où l' »art work » faisait encore partie du disque artéfact) un an après un Seargeant Pepper’s dont il s’inspire par le côté « variety show ».

La même démarche animera les Pretty Things avec un étonnant S.F. Sorrow marqué par une inventivité musicale foisonnante aux antipodes de la production habituelle du groupe et suivi, peu après, par un Parachute qui, comme le précédent, e rencontrera hélas aucun écho (mais permettra au groupe d’être signé sur Swan Song, le label créé par Led Zeppelin (sic!)).

Citons, également, un autre groupe issu du « British Beat », les icôniques Kinks dont le lancinant « See My Friends » ou un « Fancy » (en Fraçais: « imagination ») introduit par une cithare démontrera l’application à se vouloir novateurs tout en restant dans le schéma de la « pop song ».

Les folkeux ne seront pas épargnées, d’ailleurs pourquoi le seraient-ils? La musique populaire anglaise, à l’instar de la country, a toujours mis en valeur des qualités champêtres. Aux États-Unis, le Grateful Dead ou les Byrds ne se sont pas privés d’explorer cette piste, l’Angleterre n’a pas été moins réticente dans la mesure où l’idée d’aller plus loin dans l’exploration de sa propre conscience n’était pas antinomique avec la tradition folk. Tout comme Dylan délaissant la guitare acoustique au fameux festival de Newport en 1966, des groupes comme Lindisfarne, Pentangle, l’Incredible String Band mêlant acoustique et instrumentation exotique ou Fairport Convention avec son fabuleux guitariste Richard Thompson vont imprégner leur bucolisme de schémas plus électriques. La différenciation avec le folk-rock sera, à cet égard, très peu instrumentale; on peut simplement dire ces groupes s’intégraient dans une perspective contre culturelle et n’hésitaient pas, par conséquent, à s’ouvrir à l’idée d’expérimentations soniques. Donovan par exemple, surnommé le « Dylan anglais, après quelques hits acoustiques et pacifistes engrangera plusieurs 45 tours fleurant bon le psyche-foilk: « Mellow Yellow », « Sunshine Superman » et « Hurdy Gurdy Man ». On discerne alors comment la fonction du troubadour baladin va trouver sa justification dans dans ce cheminement qui se fait alors gorgé de spiritualités.

On peut y voir comme un parallèle avec ce que pourraient être ces Chansons de Geste sixties telles qu’on a pu les trouver dans les groupes pré-cités (le transfigurant « Meet On The Ledge » de Fairport Convention par exemple) mais aussi chez ni plus ni moins que les Rolling Stones, du moins quand Brian Jones y était encore actif. ‘Lady Jane » (chanson cryptique puisque pouvant faire référence à la marijuana) est accompagnée au dulcimer (peut-on trouver plus médiéval) et même un titre comme « Mother’s Little Helper » avec son riff orientaliste lancinant n’est pas éloigné de ce que pourrait être un mantra. L’apogée de Brian Jones sera l’album Their Satanic Majesties Request.

Bien qu’injustement décrié ce disque restera comme le plus créatif du groupe. Il fourmille d’instrumentations discordantes mais aussi foisonnantes (innombrables effets spéciaux, utilisation du mellotron, rythmes africains, etc.) et se situe délibérément ailleurs dans l’espace (« In Another Land ») mais également dans le temps. « Citadel » et « Gomper » ont des effluves moyen-âgeuses, « The lantern » semble être sis à une époque indéterminée et « 2000 Man » tout comme « 2000 Light Years From Home » sont sur un registre semblable à celui d' »Astronomy Domine ». Le morceau le plus accrocheur lui-même, le « single » « She’s A Rainbow » est un parfait exemple de mélodie glorieusement ornée de piano et d’harmonies psychédéliques. Les deux versions de « Sing This All Together » insistent sur ce que l’aspect « mantra » peut avoir d’hypnotique et on peut comprendre que Les Stones aient pu souhaiter apporter un juste réponse à Sergent Pepper’s.

Qu’ils y soient parvenus est une autre affaire car si ce disque souffre d’une chose, c’est bien d’être trop démonstratif, voire volontariste. Plutôt que de gloser, une fois de plus (et de trop !), sur l’album des Fab Four il conviendrait plutôt de se pencher sur le diptyque liverpuldien qui le précède, le « double A-Side single » constitué de « Penny lane » et « Strawberry Fields Forever ».

Le premier titre est une évocation lumineuse, merveilleusement arrangée, de la vie quotidienne de cette rue de Liverpool fréquentée par le groupe. Il s’agit d’un tableau réaliste social ou sociétal ancré dans la réalité. L’autre morceau est également un lieu situé dans le même quartier, mais, plutôt que de cultiver la même tangibilité, il glisse de manière insidieuse dans cette autre réalité telle qu’elle peut être invoquée par le rêve, l’inconscient, l’hallucination dont il importe peu de savoir qui la provoquerait: « Living is easy with eyes closed misunderstanding all you see. Les Beatles synthétisent ici à merveille et avec subtilité ce que plonger dans l’exploration de soi veut dire et l’optimisme qui, à l’époque, en était généré: « It’s getting hard to be someone but it all works out. » On ne peut qu’être pantois devant ces deux éclairs de finesse et de distinction, à mille lieux de ce didactisme un peu lourd qui caractérisait d’autres productions. De ce point de vue, « Lucy In The Sky With Diamonds » se révèle presque trop probant, évident, comparé à ces deux morceaux.

On le voit donc, le psychédélisme britannique imprègnera toutes les strates de la scène musicale et, tout comme la contre-culture hippie s’interroge sur la tangibilité des choses, il va en conséquence remettre en question la perception même que nous pouvons avoir de la dite réalité.

Une des facultés qu’on prête à la drogue (en particulier le L.S.D.) va au-delà de l’aspect purement « récréatif » : c’est de rendre notre esprit plus affuté et par conséquent d’élargir nos sensations.

À San Francisco, le Jefferson Airplane disait sur « White Rabbit »: « feed your head »; les Who, quant à eux semblaient se montrer attentifs à cette notion de sens en éveil avec la vision surmultipliée développée dans « I Can See For Miles ».

D’autres groupes, d’emblée, épousent la cause psychédélique. The Crazy World of Arthur Brown et son pyrotechnique et unique tube, « Fire » ou The Smoke, par exemple, dont le nom est plus évocateur que les paroles de leur seul « hit », « My Friend Jack ». Il s’agit d’une chanson pop-rock accrocheuse arrangée à grands renforts de distorsion et de feedback : « My friend Jack eats sugar lumps…/ He’s been traveling everywhere. Les morceaux avalés sont vraisemblablement d’une nature différente de celle du glucose, tout comme les voyages mentionnés sont autre chose que des simples excursions d’agrément puisque le « trip » était le nom que l’on donnait aussi aux expériences sous acide.

Citons, également, Tomorrow, auteur d’un album éponyme copieusement orchestré de bruits divers et de mélodies biscornues comme « My White Bicycle » hommage aux « Provos », ce mouvement contestataire qui proposait des bicyclettes blanches gratuitement et en libre service aux habitants d’Amsterdam. Petite heure de gloire pour ce « combo » dont le line-up incluait à la six cordes Steve Howe, le futur guitariste de Yes.

La même verve et la même veine animaient un groupe comme The (Social) Deviants qui, après quelques albums très dadaïstes, donna ensuite naissance aux Pink Fairies

Dans la même veine, on néglige un peu trop un combo comme The Move, exemplaire à plus d’un titre de cette scène psychédélique sur le fond comme sur la forme. Originaire De Birmingham, ce groupe était dirigé par un compositeur-chanteur hors pair, Roy Wood. Ajoutons à cela qu’il était coaché par un manager, Tony Secunda, dont les méthodes fracassantes (postes de télévisions détruits, effigies politiques lacérées) inspireront sans doute plus tard Malcolm McLaren avec les Sex Pistols. Leurs premiers « singles », accrocheurs en diable sont des merveilles d’inventivité psychédélique. Harmonies vocales confondantes, effets spéciaux ahurissants (échos, phasing, larsen, etc.) « Night Of Fear » (dons l’into ravageuse est empruntée à l’Ouverture 1812 de Tchaïkosky) est une exploration tonitruante dans ce que peut être une nuit cauchemardesque induite par ce qu’on voudra bien imaginer. Le « B side », « Disturbance », sonne comme un voyage chaotique dans le royaume de l’aliénation et pose ainsi le problème de la folie mentale. Viendra ensuite « I Can Hear The Grass Grow » qui pourrait être comme interprété comme la magnification de ce que serait notre ouïe sous certaines influences tout comme un évidence quant à la nature de l’herbe dont il s’agit.

Leur premier album, éponyme, essayera de prolonger le fil (en particulier avec le récit schizophrène contenu dans « Cherry Blossom Clinic ») peu après un troisième « single » plus mesuré, « Flowers In The Rain ». Suivra ensuite, « Wild Tiger Woman » plus anodin et ensuite un « Blackberry Way », étonnante composition pop pétrie d’harmonies vocales et d’un humour grinçant dont l’humeur n’est pas sans évoquer le « Waterloo Sunset » des Kinks. En 1970, changement de direction puisque Wood suggère à Jeff Lynne de rejoindre le groupe. Shazam les verra s’orienter vers une musique plus « ambitieuse » (dont une reprise de « Cherrry Blossom Clinic » plus déconstruite) qui lorgnera du côté d’un certain Sergent.

Entre temps le groupe, signé sur Decca, avait intégré Deram, une branche du label dédié aux musiques « autres ».

Peu à peu The Move, sous l’influence de Lynne, s’orienteront vers une pop plus « grand public », signent chez Harvest (la branche « indépendante » de E.M.I.) avant qu’ils ne décident de se renommer et d’adopter le patronyme d’Electric Light Orchestra, puis de E.L.O. A ce moment-là, Wood était parti et on connait la suite…

Baissers de rideaux

La carrière des Move est représentative à plus d’un titre de la lente évolution de la musique au seuil des années 70. Tout comme Harvest, une autre « major » de l’époque (Phonogram) avait créé un label dédié à ce qu’on nommait encore l' »underground », il s’agissait de Vertigo et l’une des premières signatures en fut Black Sabbath. A peu près à la même époque, Girgio Gomelsky, ancien manager des Stones fondait Marmalade, un label alternatif qui signa The Blosson Toes dont les deux albums prenaient une direction « psyché-progressive » et Virgin Records était créée. Un de ses premiers succès (Tubular Bells de Mike Oldfield) signifiait de façon indéniable combien le rock s’orientait différemment vers la « progressive music » avec des groupes comme Yes, King Crimson, Emerson Lake & Palmer ou… le Pink Floyd.

Celui-ci était signé sur Harvest (au même titre que Deep Purple par exemple) tout comme Syd Barrett dont The Madcap Laughs sortira début 70 en même temps et sur le même label que celui d’un autre non conformiste, Kevin Ayers. Ayant quitté The Soft Machine, le chanteur compositeur allait nous offrir ce qui sera peut-être un des derniers albums qu’on pourrait qualifier de psychédélique dans son inspiration, Joy Of A Toy. Sous son titre et en dépit d’une certaine nonchalance, Ayers va nous délivrer quelques titres du plus bel effet (psychédélique cela va sans dire). « Stop This Train (Again Doing It) » s’avère être un road-song diabolique et hantant, tout comme le chevrotant « Girl On A Swing » peut se montrer habité. « The Lady Rachel » parvient à conjuguer Chanson de Geste et psychédelia presque gothique; le tout donnant à l’album ce parfum inquiétant de comptines enfantines mais à la lisière de la rupture.
Un peu comme le disque de Barrett en tant qu’instantané de cette déliquescence mentale occasionnée par un L.S.D. qui aggravera certaines tendances schizophréniques de l’ancien vocaliste du Floyd, une page va se tourner musicalement mais aussi sociétalement.

L’utopie de Woodstock a, entretemps, laissé place au cauchemar d’Altamont, l’ère des concerts gratuits semble alors peu à peu révolue tout comme l’idéologie du Summer of Love même si le Pink Floyd nouvelle mouture présentera Atom Heart Mother en avant-première à Hyde Park.

Il est vrai que, depuis quelques années, le L.S.D. avait été interdit aux U.S.A comme en Angleterre et que les descentes d’acide n’étaient sans doute pas à la hauteur des montées espérées et qu’il y avait sans doute une certaine candeur à penser qu’un stupéfiant quelconque pouvait transformer n’importe qui en être sage et avisé.
La musique elle-même on l’a vu avait nécessité d’évoluer et, de la même manière que la société se normalisait peu à peu face aux crises économiques successives, le rock opérait une évolution générale vers un certain classicisme, que ce soit le jazz-rock, le space-rock planant, le rock progressif ou l’alliage entre rock et « grande musique ». Le Melody Maker, un hebdomadaire musical de l’époque (une période où, en Grande-Bretagne, on en trouvait trois !) posait même la question: « Has Rock become respectable? Même si les réponses ne peuvent être que nuancées, l’interrogation qui émanait du magazine prouvait bien qu’il se lénifiait quelque peu. L’activiste radical américain pouvait alors se permettre de dire ceci sans qu’on puisse trop lui apporter contradiction: « The ’60s are gone, dope will never be as cheap, sex never as free, and the rock and roll never as great. »

Citation polémique, certes, il est vrai que les punks n’avaient pas encore jailli de la sphère rock pour lui permettre de se réveiller. Mais ceci est une autre histoire…