Here Lies Man: « You Will Know Nothing »

Malgré une pochette pour le moins douteuse, Here Lies Man est un groupe qui vaut le détour avant tout pour leur son, gras, compact et épais, qui rappelle le Heavy Metal des années 70 dans lequel on aurait injecté des influences africaines. Assez improbable à première vue, mais pourtant l’alchimie fonctionne.

Et ça tourne encore à plein régime sur ce 2e album du groupe conduit par Marcos Garcia de Antibalas (un groupe d’afrobeat originaire de Brooklyn). Sans doute le truc le plus original qu’on puisse entendre en matière de rock indé actuellement.

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Antarctigo Vespucci: « Love In The Time of E-Mail »

Sous le patronyme de Antarctigo Vespucci on trouve un duo atypique et incorrect composé de Jeff Rosenstock et de Chris Farren dont le second opus Love In The Time of E-Mail honore ici nos oreilles.

Après une introduction calme nommée « Voicemail » interprétée par Chris Farren, Antarctigo Vespucci envoie la sauce avec des brûlots à mi-chemin entre bedroom-pop et pop-punk. Allant des énergiques « Kimmy » à « Another Good Thing » en passant par « White Noise », « The Price Is Right Theme Song » et « Freakin’ U Out » avec un solo de guitare des plus rayonnants, le duo explore le thème des relations amoureuses à l’ère du digital.

Les nouvelles technologies affectent ainsi notre notion de l’amour à travers des textes qui incitent à réfléchir comme sur « So Vivid », les sonorités noise-pop de « All These Nights » et sur « Not Over ».

C’est à coup de riffs bien incisifs, de boîte à rythme intrépides et de fuzz ambient comme sur « Breathless On DVD » et « Not Yours » que l’on arrive à déceler une vision articulée qui regorge de sublimes perles comme la ballade pop qu’est « Do It Over » ou la plus ambitieuse « Lifelike ».

Antarctigo Vespucci est de retour là où on l’attendait et arrive à nous montrer la bonne voie sur les relations à distance et les réseaux sociaux addictifs.

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Thom Yorke: « Suspiria OST »

Le troisième album solo de Thom Yorke est en fait une bande originale destinée au remake du film Suspiria, classique de l’horreur/fantastique réalisé en 1977 par l’Italien Dario Argento.

Rien à voir, ici, avec le prog/space rock du groupe italien Goblin, recruté à l’époque par Argento. Thom Yorke s’est ainsi efforcé de présenter un paysage complet afin de servir les images de son employeur en en explorant tous ses acquis.

À travers ces 80 minutes 15 secondes d’ambiances bruitistes, de séquences électros, de musiques de chambre et de choeurs incantatoires, émanent trois chansons inédites, réussies à n’en point douter.

« Suspirium », « Has Ended » et « Unmade ». On sait que Yorke a excellé sur le territoire électronique pendant une longue période, sa proposition se veut ici plus diversifiée sur le plan stylistique – comme on l’a constaté avec le récent opus de Radiohead, A Moon Shaped Pool.

Cela posé, le musicien et chanteur dépasse rarement l’exercice de style compositionnel ou l’évocation de son propre travail au sein de son vaisseau principal. Les 25 séquences proposées ici sont certes généreuses, inquiétantes, terrifiantes comme il se doit, rigoureusement construites… mais pas exactement mémorables.
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Dilly Dally: « Heaven »

Pas besoin de chercher très loin ces temps-ci pour réaliser que la scène indie rock se plaît à ressusciter le rock alternatif des années 90. Pendant que des groupes tels que Nothing renouent avec le shoegaze, d’autres sautent à pieds joints dans le grunge. C’est le cas de la formation torontoise Dilly Dally, qui nous livre son deuxième album, le très réussi Heaven, après le célébré Sore sorti en 2015.

Dilly Dally, c’est un peu un mélange entre l’énergie brute de Nirvana et un chant désespéré à la Kurt Cobain, avec un soupçon d’arrogance qui n’est pas sans rappeler les Pixies. Le groupe se plaît dans les rythmiques assez lentes qui laissent place aux variations d’intensité, entre des couplets souvent plus doux et des refrains où la voix de la guitariste Katie Monks se déchaîne en cris douloureux.

Pour Heaven, la formation a fait appel au réalisateur Rob Schnapf connu pour son travail sur plusieurs albums d’ Elliott Smith mais qui a aussi collaboré avec Beck et Guided By Voices. Bien sûr, la seule présence de Schnapf contribue à renforcer cette impression que Dilly Dally sort directement d’une autre décennie ; cela pourrait en agacer certains mais on sent qu’ici, la réalisation est au service du groupe, et non l’inverse, ce qui permet aux chansons d’Heaven d’éviter le piège d’une nostalgie trop calculée.

La voix de Monks occupe le centre de l’espace sonore et son timbre peut parfois évoquer Courtney Love (Hole) ou mêmeP.J . Harvey à ses débuts. Les guitares sont toutefois mieux définies laissant les mélodies émerger plus facilement du magma de cris et de distorsion. C’est ce qui permet à Dilly Dally de jouer sur les contrastes, alternant entre lumière et noirceur. C’est sans doute là ce qui distingue Heaven de son prédécesseur, qui sonnait davantage comme un coup de poing, alors que les nuances sont devenues plus riches malgré une uniformité au niveau des tempos.

Il serait présomptueux de qualifier Heaven d’album « féministe », mais il n’en demeure pas moins que plusieurs titres abordent l’importance de s’affirmer en tant qu’individu (sans suivre les stéréotypes de genre, un thème sous-jacent au texte de « Bad Biology »). « Believe in yourself ‘cause that’s all the matters », chante Monks sur le puissant « Believe », tandis que sur « Doom », elle nous invite à préserver notre différence en proclamant : « What’s inside you is sacred ». Le groupe ne craint pas non plus d’explorer ses zones d’ombre, comme sur « Sober Motel », qui aborde les problèmes de toxicomanie qui ont failli sonner le glas de la formation.

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Ben Salter: « Back Yourself »

Méconnu sous nos terres, Ben Salter s’est imposé dans son Australie natale. L’auteur-compositeur-interprète originaire du sud de la Tasmanie avait publié deux albums plutôt bien accueillis notamment le dernier The Stars My Destination paru en 2015. Deux années plus tard, il avait fait son retour avec son successeur intitulé Back Yourself.

Avec la participation de son éternel collaborateur Conor Macdonald mais également Chris Townend à la production (Augie March, Portishead…), Ben Salter continue à se balader vers différents styles musicaux sans pour autant s’y perdre.

Ainsi, on se ballade entre folk contemplatif comme sur l’introduction « Where Corals Lie » et « The First Sign Of Madness » et envolées lyriques à l’image du morceau-titre et de « I Need You ».

Il s’agit de là l’album le plus diversifié car à travers sa plume reposant autour de questions existentielles, Ben Salter sait très bien lorgner vers des contrées explosives comme le rock fougueux et fuzzy de « Nazi Paraphernalia » ou d’autres plus théâtrales avec « Captagon Dancer » ou les allures gospel de l’audacieux « Spitting Imagery ».

N’oublions pas non plus les petites touches électroniques pour relever le tout avec « Isolationism » et « Fallout Four » et concluons que ce Back Yourself est pour le moins hétérogène mais suffisamment peu perfectible pour nous faire apprécier l’étendue du talent de l’Australien.

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Weakened Friends: « Common Blah »

Weakened Friends est un trio qui vient de Portland dont la musique baigne dans le rock fougueux des années 90. Leur premier albumCommon Blah, en est l’archétype avec voix rocailleuse et presque gémissante d’une guitariste, Sonia Sturino, qui nous offre des riffs monstrueux et d’une section rythmique infernale (Annie Hoffman à la basse et de Cam Jones à la batterie).

Leurs compositions sont à mi-chemin entre pop-punk et rock alternatif, que ce soit sur l’ouverture efficace en diable de « Peel », les perles résolument Pixies de « Blue Again » ou les hurlements de Sonia Sturino comme sur « Early » et « Aches ».

Impossible de ne pas penser à la scène musicale de Seattle mais encore à Hole et Weezer sur certains titres flamboyants et passionnants comme « Waste » et « Younger » qui est orienté vers le post-hardcore.

Tout au long de ce Common Blah qui se clôt avec un « Good Friend » montrant toute la vulnérabilité de Sonia Sturino affirmant avoir survécu à une période rude, Weakened Friends se montrecapable de réactiver un rock à même de décrasser des oreilles longtemps affadies.

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Parcels: « Parcels »

Dans la mouvance disco pop actuelle, Parcels était surtout connu jusqu’alors pour avoir collaboré avec Daft Punk sur le titre « Overnight ». Le quintet australien propose cette fois un premier album dont les ambiances et le style rappelleront fortement le Random Access Memory des Daft, avec ce son électro-disco-pop-funky si caractéristique.

Manque juste Pharrell Williams pour que la fête soit totale et surtout un peu d’inspiration. Car pour le reste, le groupe ne propose pas grand chose de neuf et reste beaucoup trop light et sans réel point de vue pour convaincre véritablement. Un disque sympa (à écouter d’abord en mode « single ») mais dans lequel on s’ennuie finalement assez vite.
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Tracyanne & Danny: « Tracyanne & Danny »

La fin tragique de Camera Obscura n’a pas pour autant éteint l’inspiration de la chanteuse Tracyanne Campbell que l’on retrouve ici en duo avec Danny Coughlan pour un disque léger, romantique, mélancolique rappelant d’autres duos d’hier et d’aujourd’hui un tout petit peu plus célèbres : She & Him, Lee Hazlewood & Nancy Sinatra pour n’en citer que deux

Rien de bien neuf donc dans la musique de Tracyanne & Danny mais juste le plaisir de retrouver des mélodies et des refrains faciles et immédiats dans des chansons au charme désuet évocatrices de vieux tubes pop yéyé des années 60.

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Editors: « Violence »

Editors est un combo qui navigue dans la sphère indie-rock depuis plusieurs années. À l’instar d’autres groupes du même acabit, ils ont opté pour un tournant un peu plus synthétique dans les dernières années. Après un passage à vide, la formation avait repris un peu de poil de la bête avec la sortie de In Dream en 2015.

Leur nouvel opus, Violence, n’est pas leur pire mais ce n’est pas le meilleur non plus. Le groupe nous livre un album aux ambiances sonores sombres alors que les thématiques abordées sont celles des difficiles relations humaines. La formation possède un talent certain pour la mélodie et c’est une fois de plus mis de l’avant sur Violence. Ce n’est pas de la plus grande originalité mais ça reste suffisamment efficace pour assurer plus que le minimum syndical.

Quelques compositions permettent qu’on prête l’oreille, notamment la puissante et surprenante « Hallelujah (So Low) » qui réussit à amalgamer moments acoustiques,passages aux synthétiseurs et violentes attaques de guitare électrique aux sonorités artificielles sans que cela ne jure ce qui, en soi, n’est pas une réalisation banale Puisque on les retrouve dans un monde sonore qui n’est pas sans rappeler Muse sans pour autant sonner comme un pastiche.

On pourra aussi mentionner l’entraînant « Magazine » bâti sur une mélodie très efficace et où Tom Smith mène le tout avec aplomb et la dose d’énergie nécessaire. Enfin, « No Sound But the Wind » est un titre au piano qui évoquera à la fois Moonface et Wolf Parade, amalgame peu convaincant qui s’apparentera finalement à une reprise aux accents quelque peu trop maniérés.

Dans l’ensemble, Violence a tendance à manquer de saveur. Ce n’est jamais mauvais mais ça manque tout de même de surprises et de compositions véritablement solides. Voilà une nouvelle performance qu’on peut qualifier d’honnête mais qui n’est an aucuns cas signe de renouveau comme avait pu l’être In Dream.

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Kaleb Stewart: « Tropical Depression »

Après un premier album folk résolument intimiste, Kaleb Stewart a décidé de revenir à des événements politiques et autres points tournants de sa vie, nourris par ses bases emo/pop-punk.

Le musicien de Gainesville en Floride se montre ici percutant et il n’hésite pas à balancer des textes cinglants et explosifs jetés à la face d’une Amérique qu’il perçoit comme agonisante. Notons, par exemple « 8th and 3rd », « No Angel » ou « Cinco de Mayo ».

Tropical Depression n’est sans doute pas un album tapageur mais il parvient, par ce retour en douce, à, mine de rien, réveiller, comme sur un « Politics At The Bar » tonitruant, des consciences politiques souvent singulièrement assoupies.

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