sleepmakeswaves: « these are not your dreams »

Il y a de l’ambition dans le monde de la musique instrumentale. sleepmakeswaves en savent quelque chose : le post-rock australien a passé une bonne partie des 14 dernières années à se faire une place dans un genre connu pour sa puissance, dans lequel la richesse musicale et thématique s’exprime par des crescendos orageux et des explosions mélodiques pointues, assez souvent pour que les groupes s’en écartent délibérément au profit de structures moins traditionnelles. Comme nous l’avons entendu pour la dernière fois sur Made of Breath Only en 2017, leur stock particulier penche vers des nuances plus progressives, et cet album a été ressenti comme la fin de quelque chose et le début d’autre chose.

Lors de la dernière sortie, le trio composé d’Alex Wilson (basse), Tim Adderley (batterie) et Otto Wickes-Green (guitare) s’illustrait, confiant en ses capacités de musiciens individuels et de groupe, en prenant garde de ne pas revenir à la composition de trois albums. Aussi à l’aise sur des projets néo-prog avec des groupes comme Voyager et Skyharbor que sur des groupes plus lourds comme The Contortionist et Rolo Tomassi (ce dernier en première partie de leur tournée australienne de 2021, qui sera sans doute fascinante), leur son est très varié et leur spectre complet est offert à l’auditeur.

S’ouvrant sur l’épopée de 11 minutes en plusieurs mouvements « the endings that we write », le disque s’écoule naturellement, avec patience et pratique, occultant le fait qu’il a été initialement conçu comme trois EPs interconnectés – No Safe Place, Out of Hours et Not an Exit, sorti en plusieurs parties depuis mars. Le fait d’opérer en dehors du format traditionnel de l’album – tout en y existant simultanément – a donné au trio une plus grande liberté créative ; cette collection de 12 titres reprend le flambeau de son prédécesseur et pousse le son sleepmakeswaves vers de nouveaux territoires. La « batavia » est entraînée par les rythmes créatifs d’Adderley et par un sentiment de lourdeur puissante, tandis que la chanson titre de l’album est un exemple clair de la cohésion du trio, pleine de fioritures électroniques de bon goût et de frissons subtils, un final nuancé rempli de détails.

L’ambiance nostalgique de « mind palace » et la façon dont « pyramids » équilibre habilement l’urgence des riffs et les passages atmosphériques, pour n’en citer que deux, surprennent à chaque coin de rue. Une première notable pour le groupe est l’inclusion de voix, en accord avec la nature plus expérimentale du disque. Les contributions supplémentaires de Wickes-Green sur des chansons qui fonctionnent toujours dans le cadre typique du groupe et qui apparaissent à des moments cruciaux de la narration de l’album, illustrent bien la façon dont le trio a modifié et adapté son son pour s’adapter à différents contextes au fil des ans, en incorporant quelque chose que beaucoup de groupes de son genre auraient peur de faire. En effet, le balayage cinématographique de « cascades » et la ruée post-hardcore de « zelda » indiquent que l’ajout des voix de Wickes-Green au mixage sur une base plus permanente pourrait être quelque chose à explorer dans le cadre de leur évolution continue.

Ils n’ont jamais eu peur du changement, et une grande partie de cet album est le son d’un groupe qui réécrit les règles à sa convenance, chaque morceau étant différent du précédent. Dans un genre qui s’enorgueillit d’un maximalisme sonore, il est rafraîchissant d’entendre l’un de ses phares se pousser ainsi. Tout au long de leur nouveau disque de près de 70 minutes, parmi leur éclectisme et leur esprit créatif insatiablement curieux, leur don inné pour la mélodie et la catharsis émotionnelle reste très intact. Plutôt que de se reposer sur leurs lauriers, sleepmakeswaves choisssenit d’accueillir la nouvelle décennie avec enthousiasme et ingéniosité. Ce n’est pas un rêve qui oblige l’auditeur à vérifier ses attentes à la porte, et sa nature exploratoire est un délice sur l’offre la plus engageante et la plus accomplie du groupe à ce jour.

****

Bismut: « Retrocausality »

Ce groupe néerlandais  ne peut que susciter intérêt. De longues chansons, sans chant, jouées par un trio de choc qui semble avoir enfermé ses cornes dans une sorte de match de répétition psychique en cage. Le dernier qui joue gagne le jackpot ! Un projet sérieux et entreprenant.

Retrocausality est, comme on peut s’y attendre, un paysage sonore liquide et lourd. Chaque morceau est finement travaillé, et le groupe lui-même peut jouer comme de manière acharnée et jeter dans le chaudron de la magie des effets rouges, vous avez entre les mains l’un des disques les plus intéressants de l’année.

Musicalement, ils font penser à Tool sans prétention, mais avec un sous-courant de métal distinct à leur son. Sans trop se plonger dans chaque chanson, ils divisent leurs compétences pour battre le meilleur de la chanson, des tambours de guerre tonitruants criant à la mort imminente, à un style de guitare qui pulvérise une ligne de plomb déchirante pour aboutir à des « mélodies vocales » sinistres et discordantes. Le tout équilibré pour tirer le meilleur de leurs ressources. Le rythme est presque classique en terme de musique) il s’élève ou rugit pour exprimer l’ambiance. Une matière capiteuse.

Dans l’ensemble, Retrocausality est un LP intéressant et excentrique. Tous les morceaux, sauf un, durent plus de 13 minutes et sont tous instrumentaux. Le niveau de dévouement, d’engagement et le désir presque masochiste de créer un disque comme celui-ci sont extrêmes. Le résultat est également très bon. Chaque chanson a une direction qui lui est propre, et les instruments individuels se combinent tous pour raconter l’histoire, chaque partie s’exprimant dans une énigme auditive qui, simultanément, enlève des couches pour les replier et créer un nouveau puzzle.

Retrocausality permet de créer une résonance dystopique dans la tête, une romance dystopique et post-apocalyptique des montagnes dont cet album serait la parfaite bande sonore.

***1/2

Sophia: « Holding On / Letting Go »

La seule constante avec Sophia est Robin Proper-Sheppard. Il est le cerveau, le chanteur, le compositeur et le multi-instrumentiste du groupe, qui a toujours été plus un projet. Et donc fortement dépendant des humeurs fluctuantes de Sheppard. C’est comme ça depuis la création du groupe en 1995, et c’est aussi comme ça que ça se passe sur Holding On / Letting Go, qui évolue à nouveau dans les domaines de l’Indie, de la Dream Pop, du Postrock et du dark Slowcore.

Là, il y a des éruptions électriques et des subtilités acoustiques, là aussi des éléments électroniques apparaissent, et cela peut devenir très fort, presque métallique (« We See Youé), mais aussi très silencieux. L’Américain Berlinois par choix vous emmène sur des montagnes russes émotionnelles, une fois de plus avec une équipe presque entièrement nouvelle, cette fois-ci avec trois Belges. Étonnant de voir comment le capitaine parvient à maintenir son identité musicale.

De nombreux claviers sont inclus cette fois-ci, les cordes passent au second plan et ainsi le prog post-rock (« Strange Attractor », « Wait ») procure de merveilleux moments, des plongées avec « Undone ». Again » est une chanson que vous aimeriez entendre à nouveau de Death Cab For Cutie. Alive », une chanson lente, qui appartient à Terry Edwards (Nick Cave, PJ Harvey) et à son saxophone, sort de l’ordinaire. Mais que serait Holding On / Letting Go sans de tendres ballades comme « Gathering The Pieces » et « Avalon » ? Ils se préparent à affronter le rock électrique avec un folk gracieux d’auteur-compositeur-interprète et tout se fond harmonieusement

***1/2

House of Harm: « Vicious Pastimes »

Vicious Pastimes est le premier opus de ce groupe post punk et new wave de Boston, un « debut album » qui se veut être une véritable déclaration d’intention. En effet, le son du disque rappellera aux gens les anciens groupes new wave/post punk qui combinent des éléments électroniques et des paroles romantiques sur une instrumentation scintillante et parfois sombre. On ne peut pas regarder la pochette de l’album et ne pas faire la distinction avec Pornography, qui pour de nombreux fans de Cure, est leur meilleur. Vicious Pastimes est un disque magnifiquement conçu, qui, lui aussi, pourrait trouver de nombreux fervents du combe.

Avant la sortie dudit album, House of Harm avait déjà publié quelques « singles » , ainsi que plusieurs bandes démo.Sur ce projet vraiment abouti groupe semble capable d’exprimer sa vision en un seul morceau avec des chansons fraîches et cohérentes mais il montre aussi qu’il n’a pas peur de mettre en avant ses sources d’inspiration  Comme mentionné, il y a des chansons plus sombres qui montreront l’influence de Pornography, par exemple « Against the Night », « Waste of Time » ainsi que le morceau-titre. Les synthés sombres et le timbre de voix servent de réimpression, mais ne tombent jamais dans l’ imitation. C’est là que House of Harm brille ; une originalité distincte qui mérite vraiment d’être notée

Le morceau d’ouverture « Isolator » commence avec un synthé lourd influencé par l’EBM, mais se transforme en quelque chose de plus léger, et le titre suivant, « Coming of Age » illumine vraiment l’atmosphère grâce à un synthé léger et scintillant. « Behind You » utilisera un son de guitare qui rappellera quelque chose dont les groupes britanniques et australiens The Chameleons et Death Bells étaient friands : une jolie composition aux tonalités sombres et n’ayant  pas peur de s’appuyer sur des sons préexistants tout en y apportant une approche originale.

Bien que le groupe intègre des éléments darkwave, la chanson « Catch » sera ainsi beaucoup plus lumineuse, y compris sur les morceaux les plus sombres. La batterie entraînante et le synthétiseur complètent le ton vocal de la chanson et en font un morceau vraiment romantique. « Always » s’appuie sur le son de « Catch » et fait à nouveau appel à une musicalité anjouée pour parfaire ce climat. Le dernier morceau, « Control »,  apportera une belle tonalité centrale. Il est sombre, agréable et fera honneur à l’influence influence post-punk du milieu des années 80  telle qu’elle était véhiculéepâr certains des groupes précités et il sera, à cet égard, une excellente façon de conclure un disque presque  parfait. 

Vicious Pastimes contient tous les éléments que les fans de synthé, d’électronique, de post punk et de goth se doivent d’apprécier. Il est sombre, parfois clair, et se suffit à lui-même en termes d’originalité et il pourrait être une belle introduction à tout nouveau venu dans le genre et il est déjà, de ce fait, un élément essentiel de la scène « néo-gothique ».

***1/2

Slight Of: « Other People »

L’empathie, souvent confondue avec la sympathie, exige un peu plus d’expansion, de manière à se rendre vers et à et incarner les autres. Dans la foulée de l’album Life Like de Slight Of sorti en 2017, l’auteur-compositeur Jim Hill a donné une nouvelle profondeur à sa musique en regardant vers l’extérieur, en apprenant à mieux se connaître et en créant son œuvre la plus ambitieuse à ce jour. Son deuxième opus, intitulé à juste titre Other People, est une exploration de cesdifférentes perspectives, une anthologie d’amis et d’étrangers qui l’ont aidé à donner un sens à un monde en constante évolution.

Originaire de Rochester, New York, Hill a cherché à explorer les sons de son passé avec des claviers et des orgues d’époque et des léchages de guitare chatoyants. « J’ai écouté beaucoup de rock classique tout au long du processus de réalisation de ce disque », se souvient Hill, « des trucs qui passaient à la radio quand je formais mes premiers souvenirs ». À ce titre, les chansons sur Other People peignent des paysages sonores de villes postindustrielles, de bars et de la classe ouvrière. Des titres comme « Sage », « Americana » et « Sweet Caroline » utilisent des harmonies hypnotiques qui évoquent le confort et la familiarité tout en explorant l’espace difficile entre le patriotisme et les sombres réalités de la banlieue.

Other People démarre avec un morceau énergique au synthétiseur, « The Sims », une ode à la banlieue qui rappelle la pop des années 80 et The Cars : «  Quand on s’enfermait / Toute la nuit en jouant aux Sims / Le temps qu’on a perdu dans un monde / Qui n’existe même pas » (When we would shut ourselves in / All night just playing the Sims / The time we’ve wasted on a world / That doesn’t even exist). Ensuite, la chanson titre montre le talent du groupe pour faire du vieux son un nouveau son et incarne la gracieuse fusion des éléments pop et rock classique qui définissent l’album.

En 2014, Hill a quitté le nord de l’État de New York pour s’installer à Brooklyn. De là, il s’est immergé dans la communauté du DIY, en jouant des spectacles et en passant du temps dans des lieux aujourd’hui disparus, le Silent Barn et le Shea Stadium. Les influences classiques de sa jeunesse commencent à s’entremêler naturellement avec les sons de ses contemporains. Hill a passé des années à faire des tournées aux États-Unis avec Slight Of et d’autres groupes notables auxquels il s’est joint (Trace Mountains, Painted Zeros, Bethlehem Steel). « En tournée, on se retrouve inévitablement dans des situations assez étranges avec des gens qu’on ne rencontrerait jamais autrement ». Hill se souvient. « Mes camarades de groupe ont commencé à reconnaître ce schéma où j’attirais tous ces gens qui voulaient me raconter leur histoire. Il y avait un type qui m’a coincé lors d’une exposition de maisons dans l’Illinois qui venait de sortir de prison, un homme dans un bar à Omaha qui m’a dit qu’il était possédé par un fantôme, et un ex-marine qui a menacé de me tuer. Nous avons finalement dû trouver un mot de code pour que je puisse leur faire signe de me sortir de situations inconfortables. J’ai commencé à imaginer de plus grandes histoires pour ces personnes afin de donner un sens à la douleur qu’elles essayaient de m’exprimer ».

Des moments comme celui-ci ont incité Hill à faire une transition en tant qu’artiste, en déplaçant son attention vers l’extérieur pour trouver l’inspiration, et en laissant finalement la place à la collaboration sur ses chansons. Après avoir écrit et enregistré l’album Life Like en isolation (2017), Slight Of est devenu un projet plus familial et collaboratif. « Il était vraiment important pour moi que mes camarades de groupe soient plus impliqués dans l’arrangement et les textures vocales de cet album ». dit Hill. Enregistré chez des amis, dans des salles de répétition et des studios à New York, Hill imagine Other People comme une étude des styles de rock américain$ »« . Qu’est-ce qu’une étude sans ses sujets ? Ce sont les amis, les artistes, les étrangers, les lieux et les autres personnes qui lui donnent tout son sens.

***1/2

Eventless Plot: « Parallel Words »

S’il est vrai que presque toutes les œuvres publiées par le label Another Timbre ont un rapport privilégié avec le silence – matière première qui, par contraste, augmente la valeur des sons -, dans le nouvel album studio de l’ensemble grec Eventless Plot, la tendance dominante est de laisser le moins possible d’espaces vides dans la partition, comme si même le plus lamentable et le plus mince des tissages harmoniques pouvaient éviter le fardeau angoissant de l’obscurité.

C’est pourquoi on pourrait facilement identifier Parallel Words comme un triptyque dont les compositions récentes, datées entre 2018 et 2019, s’offrent comme des variations complémentaires sur un contrepoint docile à la désolation environnante, le souvenir fané d’une musique qui était, ne survivant que dans ses particules élémentaires.

Réunis sous un même nom éloquent, les trois compositeurs Βασίλης Λιόλιος [Vasilis Liolios], Άρης Γκιάτας [Aris Giatas] et Γιάννης Τσιρίκογλου [Yiannis Tsirikoglou] partagent le processus d’écriture et étendent certaines décisions d’exécution aux acteurs concernés, toujours sensibles à l’atmosphère prédominante de « stase mutable ».

En l’absence quasi totale de vibrato – une sorte de politique dans le catalogue de Simon Reynell – l’ensemble mixte imprègne d’une ineffable mélancolie l’euphémisme tiède du réductionniste Jürg Frey : l’écho du maître suisse de Wandelweiser résonne surtout dans le rythme larmoyant de « Cosmographia » en quatre parties où la clarinette, dans le deuxième segment, se fond sans heurt avec les cordes pour ensuite s’élever solitairement dans des progressions brutales et touchantes.

Des déviations toujours délicates mais décisives marquent les pics dramatiques de chaque composition, qui dans le titre « Parallel Words » se trouvent en correspondance avec les ostinatos aigus du violoncelle, piliers d’une longue et inquiétante suspension temporelle à la Morton Feldman qui n’atteint le point de saturation qu’à ses extrêmes par l’accumulation de toutes les énergies disponibles, pour ensuite s’évanouir dans la blancheur absolue d’une coda linéaire à deux voix.

D’une instrumentation encore majoritairement classique – à l’exception de quelques discrets inserts électroniques -, la méditation finale « Conversion » se déplace vers le domaine de l’avant-garde acoustique contemporaine : un trio de percussions et de microphones de contact (entre les mains des auteurs eux-mêmes) établit un dialogue « à égalité » avec l’alto, dérivant des cymbales et des cloches le même genre de sonorités pures que l’archet soustrait brièvement aux cordes ; un paysage cagoulé de reflets d’eau et de résonances lointaines, seulement ici et là traversé par des vénérations plus concrètes et plus stridentes. Un final au flair plus éthéré, mais toujours en accord avec la poétique d’Eventless Plot, soumis et enceinte comme seules les meilleures éditions du catalogue anglais peuvent l’être.

***1/2

Sad 13: « Haunted Painting »

Si vous avez la chance de vivre dans un endroit où l’air se rafraîchit et où les feuilles – et non le ciel – prennent différentes teintes de rouge, alors Haunted Painting de Sad13 pourrait vous sembler approprié pour une soirée saisonnière macabre et ludique. Le titre « Ghost (of a Good Time) » en disant plus que long à cet égard.

La musique est fantaisiste, même dans sa morbidité. Ce n’est pas du slowcore ou du death metal, c’est de la pop ; pas tant pour noyer les chagrins dans du whisky bon marché que dans un bol de punch vert éclatant.

Mais ceci n’est, bien sûr, qu’une lecture superficielle de Haunted Painting. Après ses débuts dans le rôle de Sad13, et un Slugger en 2016, Sadie Dupuis – également membre fondateur de Speedy Ortiz – a connu un chagrin personnel paralysant qui lui a interdit de faire de la musique. Elle a été inspirée par la peinture de Franz Von Stuck représentant la danseuse Saharet, qui lui semblait être un fantôme. Face à la perte de ses proches et à un monde qui s’effondre, la canalisation de l’art hanté semblait appropriée.

Les mélodies sont accrocheuses mais avec des textures étranges, déformées et atonales. « Into the Catacombs » est un titre très approprié pour le premier morceau, qui s’ouvre sur une sinistre instrumentation à cordes. Le riff principal de « With Baby » rappelle la chanson thème de Ghostbusters.

Tout en maîtrisant de nombreux instruments, et en invitant de nombreux amis tout aussi talentueux sur l’album avec elle (dont un orchestre de huit musiciens), il y a aussi une pléthore de synthés. Dupuis décrit Haunted Painting comme « résolument non minimal » et, son propre répertoire instrumental comprend « des jouets, des déchets et des choses éphémères ».

Alors que de nombreux albums commencent par être accrocheurs puis deviennent plus introspectifs, Haunted Painting perd un peu de sa morosité pour devenir plus pop. « Market Hotel » est un titre accrocheur, avec des touches majeures, et une guitare déformée.

Dupuis, dont la carrière musicale professionnelle a débuté au sein d’une chorale itinérante au collège, a auparavant passé un temps au MIT avant de se consacrer à la musique et à la poésie. Outre son travail sous le nom de Sad13 et avec Speedy Ortiz, elle a également collaboré avec Lizzo. Il est clair qu’elle cherche constamment à élargir les possibilités de ce qu’elle peut faire, et cela s’entend dans sa musique. Morbide est, à cet égard, est une description moins pertinente que « memento mori » (Souviens-toi que tu vas mourir.) : il s’agit, au total, d »un rappel à ne pas perdre de temps.

***1/2

Sufjan Stevens: « The Ascension »

Vingt ans après et, si on considère le catalogue de Sufjan Stevens, on ne peut toujours pas prédire ce qu’il apportera ensuite. Ses disques, bien que toujours très conceptuels, restent éparpillés dans leurs sujets, leurs genres et leur fréquence. La dernière d’une série d’expériences, The Ascension, n’est pas différente. Mais quelque chose a changé de manière significative dans son approche. Bien qu’il partage des points communs avec l’épopée électronique de 2010, Age of Adz, et l’autobiographie de 2015, Carrie & Lowell, The Ascension se présente comme quelque chose qui dépasse la comparaison sonore du premier et a pris un énorme recul par rapport aux intimités de la seconde.

À l’inverse, Stevens se tourne activement vers le chaos du monde et notre expérience collective en temps réel. Il ne s’intéresse plus aux concepts abstraits et fantaisistes comme les planètes, les 50 états ou le zodiaque chinois. The Ascension fait appel à quelque chose de tout à fait différent : les politiques, les conventions et les plans émotionnels qui nous lient au sein de notre humanité et dans le monde – et les problèmes qui y sont inhérents. Ici, il agit en tant que messager pour des sujets plus larges et existentiels. S’étant retiré de l’équation dans ce nouveau projet énorme, Stevens s’adresse à l’ensemble, à une génération et à une civilisation au bord de la destruction économique, environnementale et politique pour demander : « Où allons-nous à partir de là ? »

C’est une question qui donne lieu à des théories révolutionnaires. En l’état actuel des choses, il n’y a pas grand-chose que même une critique étudiée et valable puisse faire dans la voie d’un changement tangible ; il ne suffit plus de simplement pointer nos problèmes et de dire « cela suffit ». Nous devons – il le faut – tracer une voie pour aller de l’avant si nous voulons survivre.

C’est exactement ce que fait The Ascension avec ses 15 titres et sa durée d’exécution gargantuesque. Se débarrassant de sa sensibilité plus ésotérique, Stevens fait appel à une base plus large, utilisant son intellect pour faire avancer les idéaux universels par le biais de dispositifs nouvellement employés. En rassemblant des segments de l’esprit du temps et de l’inconscient collectif, des références à la culture pop low-art, ainsi qu’une éthique de piste de danse hardcore, il arme le statu quo pour une pensée radicale et provocatrice. 

Mais ce n’est pas une agression. En tant que collection équilibrée de critique (« Sugar » » », « Ativan », « Video Game », « America ») et de compassion (« Run Away with Me », « Tell Me You Love Me, « The Ascension »), le disque se trouve à donner la priorité à la valeur dans l’intersection entre la prise en charge de soi et le progrès. C’est une entreprise polarisante qui est à la fois apocalyptique et optimiste, et à la fois extrême et urgente. La résolution est claire. Nous avons tous – y compris Stevens – beaucoup de travail à faire sur nous-mêmes et entre nous. Nous devons réévaluer nos systèmes et structures actuels. Comment servent-ils à nous protéger, à élever notre culture et à préserver notre avenir ? Comment la compassion mutuelle est-elle prise en compte dans le capitalisme ? Le fait-elle ?

En l’absence d’une véritable réponse, la seule façon d’avancer est l’amour. Selon les mots essentiels de RuPaul, « Si vous ne pouvez pas vous aimer vous-même, comment diable allez-vous aimer quelqu’un d’autre ? » C’est cette déclaration de mission qui se glisse dans le travail de Stevens depuis des années. Il en a assez d’être silencieux. Il en a fini avec la subtilité. Il est grincheux comme l’enfer avec l’état de tout ça et il ne va pas se taire à ce sujet. 

L’antithèse de la corruption omniprésente – l’amour radical – est à l’avant-plan du dossier, et le plus apparent dans « Tell Me You Love Me ». Dans ses premières lignes, Stevens chante : « Mon amour, j’ai perdu ma foi en tout / Dis-moi quand même que tu m’aimes » (My love, I’ve lost my faith in everything / Tell me you love me anyway . La chanson s’achève sur le refrain écrasant, « Je vais t’aimer / Je vais t’aimer à chaque jour » (I’m gonna love you / I’m gonna love you every day). Même en émergeant de l’obscurité de l’anxiété de l' »Ativan », il chante « Je fais de mon mieux (avec ce que je suis) ». Ce sont deux des nombreux cas où ses plans d’ascension collective se révèlent. Rencontrer l’obscurité avec la lumière.

Sur le plan sonore, The Ascension est très lourd  à digérer, mais sa sévérité intentionnelle joue en sa faveur. Elle est remplie de sons bruyants et inconnus et sa cohésion vocale varie. Il est rempli à ras bord de contradictions et de dualités. Doux et agressif, déroutant et réconfortant, l’album est à la fois un exorcisme et un exercice. C’est d’ailleurs à la fois une distillation de ses nombreuses sonorités de marque et une rupture massive avec ses précédents travaux.

The Ascension exige une écoute multiple et active, mais il en vaut la peine. Sous ses couches complexes se cache un puits sans fin de nouvelles modalités, d’interprétations critiques et d’idées puissantes. Le dernier album de Stevens ne se contente pas de demander un amour inconditionnel et un changement parmi nous tous, mais il représente également une métamorphose dramatique pour l’artiste. Ce n’est pas un album que l’on aurait pu espérer en 2020, mais c’est celui que nous méritons. Ce pourrait bien être son entreprise la plus difficile et la plus ambitieuse à ce jour, ainsi qu’un signe de la nouvelle ère de Stevens à venir.

****

Alicia Keys: « Alicia »

À l’instar de la pop la plus efficace, le septième album d’Alicia Keys, Alicia, inscrit ses observations sociopolitiques dans un contexte personnel, se dépouillant pour révéler l’interconnexion de la vision qu’elle peut avoir du monde et d’elle-même . L’intro de facto de l’album, « Truth Without Love », donne le ton avec une complainte vaguement politique sur la façon dont la vérité est devenue insaisissable. L’accent est ensuite immédiatement mis sur « Time Machine », qui passe de notre société post-vérité à l’autoréflexion, ou « la peur de ce qui est dans le miroir » f(ear of what’s in the mirror), ce qui suggère que nous ne cherchons pas à nous consoler dans la nostalgie d’une époque plus simple, mais dans un esprit libre.

Parfois, l’optimisme de Keys sur l’état du monde est naïf, comme un écho d’une époque où l’espoir et le changement semblaient possibles, comme sur «  Authors of Forever » au climat rêveur, avec son efrain persistant disant que « ça va ». Mais ce sentiment de positivité déplacée est compensé par la franchise avec laquelle Keys chante la violence policière dans « Perfect Way to Die » et les soi-disant « travailleurs essentiels » (essential workers) dans « Good Job », dont le sentiment d’espoir est teinté d’un profond désespoir. C’est alors que l’on se rend compte que l’optimisme de Keys n’est pas seulement pollywoodien, mais qu’il est du même ordre que celui que l’on ressent lorsqu’on ne sait tout simplement pas quoi faire d’autre.

Pourtant, les arrangements de piano et de voix de ces deux derniers morceaux – bien qu’ils soient efficaces pour mettre en valeur le contenu lyrique – semblent trop conservateurs pour le sujet choisi. Et lorsque le piano signé par Keys est échangé contre une guitare acoustique, comme c’est le cas sur un trio de chansons consécutives dans la partie centrale de l’album, il en résulte une absence de forme néo-soul qui, généreusement, pourrait être décrite comme de la « musique d’ambiance ». La voix de Keys, au moins, se marie bien avec celle de Miguel sur « Show Me Love » et de Khalid sur « So Done » ; en revanche, elle est beaucoup trop proche, par son timbre et sa tonalité, de celle du chanteur suédois Snoh Aalegra sur « You Save Me ».

Parmi les nombreuses collaborations d’Alicia, les plus intéressantes sont celles qui s’écartent du style habituel de Keys. Le dub « Wasted Energy », avec l’artiste tanzanien de bongo flava Diamond Platnumz, inspire à Keys une performance vocale pleine de bonheur qui rappelle Sade, et ses vers sur « Me x 7 » – « I should push this three o’clock to no o’clock ’cause I don’t wanna disappear » – ont un franc-parler qui complète le flow éclectique du rappeur de Philadelphie Tierra Whack.

Alicia est bien intitulé, car il revient largement aux fondamentaux après le vaguement expérimental Here. Comme cet album, celui-ci n’a pas les puissantes accroches des premiers efforts de Keys, mais elle trouve un heureux équilibre entre les ballades au piano qui l’ont rendue célèbre, les jams R&B à base de kick drum vers lesquels elle gravite si souvent, et son penchant plus récent pour des titres moins commerciaux. « Time Machine », d’inspiration funkadélique, est à la fois rétro et futuriste, alternativement sexy et sombrement atmosphérique, tandis que « Underdog » et « Love Looks Better » mettent à jour le modèle de « No One » en y ajoutant respectivement une ambiance insulaire et des synthés en pâmoison. Le fait qu’Alicia soit à la fois son album le plus accessible et le plus avant-gardiste depuis des années semble approprié pour une artiste qui, jusqu’à récemment, a fait carrière en jouant les choses le plus à fond possible.

***1/2

Bob Mould: « Blue Hearts »

Bob Mould est un type fougueux, un fait qui n’est pas un secret pour les fans qu’il a pu acquérir depuis son passage à la tête de Hüsker Dü dans les années 80 et de Sugar dans les années 90. Si Mould a parfois concilié son côté hardcore avec plusieurs albums solo – ses premiers efforts, notamment Workbook et Black Sheets of Rain -, sa prédilection pour le punk et sa compétence semblent aller de pair.

Mould a été particulièrement prolifique ces derniers temps, avec une nouvelle sortie tous les deux ans environ au cours de la dernière décennie. Cela fait de Blue Hearts moins une surprise, mais toujours plus qu’une offre obligatoire et, par conséquent, nécessaire. Sa férocité est à couper le souffle, surtout si l’on tient compte de sa posture pétulante et de ses tons turbulents. Alors que Mould n’a jamais été une tapisserie lorsqu’il s’agit d’exprimer son agressivité et sa rage, Blue Hearts – peut-être plus que toutes ses autres sorties individuelles – rappelle la fureur de Hüsker Dü tant dans son intensité que dans son agressivité.

Si certaines de ses chansons sont mesurées à un certain degré – « The Ocean » et « Baby Needs a Cookie » sont rock, mais optent pour une approche relativement mélodieuse – d’autres morceaux, comme « Forecast of Rain », « When You Left » et « Password to My Soul », sont résolument acerbes, inflexibles et intenses, subtilisant le chaos à la mélodie et offrant peu de répit. Certains pourraient craquer face à cette agression implacable, mais c’est Mould qui est le plus menaçant – primal, pétulant et généralement intransigeant.  

Il est vrai qu’il y a de nombreuses raisons d’être en colère ces jours-ci, et ceux qui se sentent privés de leurs droits pourraient faire bien pire que de voir Mould porter leur bannière. Le premier « single » de l’album, « American Crisis », est un appel aux armes parfait pour rejeter ceux qui semblent vouloir faire échouer et vaciller ce pays. Il faudra de la force et de la ténacité pour apporter les changements nécessaires, c’est pourquoi il faudra les grilles et griffes de Blue Hearts et non la prudence de cœurs plus tendres pour montrer la voie.

***1/2