Mandolin Orange: « This Side of Jordan »

Andrew Martin et Emily Franz ont traversé maintes adversités sur lesquelles il n’est pas besoin de revenir et ce sont précisément ces dernières qu’ils ont pu transmuter en formulation artistique. Duo de Caroline du Nord, Mandolin Orange excelle dans un style qui est propre à cet état, le bluegrass.

Plutôt que d’élaborer des textes qui ne seraient que récits de douleur et d’angoisse, ces troisième album, This Side of Jordan, a abandonné la thématique de la mort si prégnante dans ses deux disques précédents pour embrasser ici un climat d’optimisme qui va courir tout au long du disque. Ils continuent d’explorer dans leurs compositions la face obscure des choses (la peur, la colère, l’échec ou la perte) mais réussissent à y touver une forme de catharsis sui leur permet de s’élever au-dessus de cette négativité.

L’influence gospel en sera une des raisons tant elle imbibe les onze plages de l’album et celles-ci se promènent avec cette aisance que donnent l’espoir et la spiritualité. La Bible est abondamment citée mais elle est ici vectrice de perspectives nouvelles, plus modernes et axées sur l’amour et la vie d’aujourd’hui. Chaque titre exprimera la même foi, celle que des jours meilleurs vont surgir et cela s’exemplifiera par un son travaillé et riche, en plein essor grâce à la production de Jeff Crawford. Cette nouvelle approche de l’Americana a de quoi séduire tant le dépouillement qui transparait parfois est avant tout signe de qbeauté et de contemplation. Les harmonies, souvent à 3 vois, sont immaculées et hantantes tant elles s’élèvent au-dessus de la superficialité de certains procédés resasséss. Avec This Side of Jordan, Mandalin Orange montrent comment ils parviennent à s’extraire des clichés rebattus et maladroits d’une certaine tradition roots, et à l’instar d’un « The Doorman » à la fluidité exemplaire, signale combien la splendeur peut être faite d’un glissando sans efforts.

★★★☆☆

White Hills: « So You Are…So You’ll Be »

Un disque qui débute, dès la plage deux, par une guitare frappée de manière chaotique (« In Your Room »), le psychédélisme propulsif qui accompagne la chanson titre ou la menace glaçante et industrielle qui jalonne « Circulating » ; So You Are…So You’ll Be des New-Yorkais de White Hills réclame toute l’attention que des jams de guitares de sept minutes jouées plein volume peuvent solliciter.

Comme sur leur disque précédent, Frying On This Rock, le chanteur guitariste David W. a recruté l’ingénieur du son Martin Bisi (Sonic Youth, Swans) pour aller encore plus loin dans l’aspect abrasif qu’il souhaite conférer à son « space rock ». « Rare Upon Earth » par exemple sera un titre où la guitare explosive mettra vos tympans à rude épreuve, circonvolution musicale qui flirtera avec le pandémonium de Frying on this Rock ou du disque qui le précède, H-P1, et « Forever In Space » pourrait aisément passer pour une collaboration déchiquetée entre les Stooges et Mudhoney.

Le disque recèlera pourtant des moments d’accalmie où l’anarchie se fera moins hirsute. On aura droit à des pulsations plus calmes. Les bips tout droit issus de jeux vidéos (« InWords », « Outwords ») sont plus des passages de remplissage que des éléments notables mais ils démontrent que White Hills savent aussi bien maîtriser la tempérance que la frénésie. À ce titre, « The Interior Monologue » sera emblématique du dépouillement (recueillement?) auquel le combo peut parfois aboutir, avec des synthés sous-jacents et un feedback fascinant . La basse presque laborieuse de « MIST (Winter) » et ses guitares sinueuses flirteront avec le stadium rock ; nouvelle et timide incursion vers d’autres univers où les ombres de Hawkwind disparaitront au profit de pratiques moins stroboscopiques.

★★★☆☆

Valerie June: « Pushin’ Against The Stone »

Parler d’authenticité en matière de musique c’est toujours s’exposer à certains risques. Il est vrai pourtant que certains styles s’y prêtent plus, en particulier quand il s’agit d’artistes qui sont issus d’un creuset originaire de Memphis qui ont eu un rôle crucial dans la naissance et le développement de nombreux genres.

Cette ville a, en effet, l’épicentre d’une région où naquirent le blues, le gospel, la country et la soul, avec un nombre de talents qu’il serait impossible d’énumérer. Les artistes qui ont, par conséquent, eu la capacité d’absorber toutes ces tonalités ne pouvaient sonner comme n’importe qui. Valerie June fait partie de ces artistes qui perpétuent la tradition Memphis et Pushin’ Against The Stone est son premier album « officiel », ceci voulant dire qu’il ne s’agit pas d’un disque auto-produit.

L’étonnant pour une chanteuse si « novice » est la manière dont elle parvient à amalgamer toutes ces influences sus-nommées et, ce faisant, de maintenir une voix véritable, originale et constante tout au long de l’opus. Que ce soit du gospel qui semble s’élever d’un chant d’esclaves que constitue « Somebody To Love » , sur le « twang » country émanant de « Tennessee Time » ou le garage soul qui s’élève de « Pushin’ Against The Stone » on retrouve une patte fondamentale et diablement originale grâce, en particulier, à la production de Dan Auerbach des Black Keys. Il aurait été, en effet, aisé de convaincre la jeune Valerie June de construire un album qui soit comme autant de « singles » potentiels mais Pushin’ Against The Stone est un de ces rares exemples où la chanteuse a opté pour mettre en avant une aptitude innée qui n’a que faire de ces considérations. Qu’elle y parvienne à cette vitesse est confondant et montre que, comme compositrice ou chanteuse, nous avons à faire à un talent dont les ressources semblent illimitées.

★★★☆☆

Travis: « Where You Stand »

Travis n’a jamais été un groupe cool malgré le fait qu’il ait enregistré avant le Parachutes de Coldplay deux albums de la même trempe que celui-ci. Dix ans plus tard l’analogie est désormais obsolète car, alors que ces derniers ont, depuis, embrassé des atmosphères grandiloquentes et un prêchi-prêcha à vocation universelle. Travis, tout en maintenant cette touche diaphane, a choisi de poursuivre qui a peu varié faite de brit-pop post Oasis et de climats plus introspectifs.

Where You Stand est son septième opus et il est un excellent rappel des qualités dont Travis peut faire preuve. À la différence de Ode To J. Smith et de ses guitares rocailleuses , ce nouvel opus adopte une disposition contemplative et mature

L’instrumentation s’y conforme, des accords acoustiques frappés méticuleusement, des guitares électriques étouffées mettant en valeur le cliquetis d’un folk aéré (« Mother »), une power pop mesurée « On My Wall ») ou un rock étincelant (le carillon de la chanson titre) et les subtiles poussées de la batterie de Neil Primrose. La voix de Fran Healy s’ajuste à ce climat avec une résonance dont la patine est comme érodée sur des morceaux comme « A Different Room », la ballade « Moving » ou l’inflexion crooner qui jalonne un « The Big Screen » accompagné au piano.

En dépit de ce registre familier, Travis va pousser proposer quelques excursions aventureuses ; « Another Guy » sera tranchant et presque vindicatif avec une mélodie en accords mineurs, « New Shoes » verra Travis épouser la cause hip-hop avec un piano dépouillé rappelant un Gorillaz unplugged., enfin « Boxes » réintroduira une production luxuriante et chargée de type Death Cab For Cutie.

Disque agréable, parfois même beau, on sent un Travis là où il se situe (where he stands), partagé entre cette mélancolie qui lui va si bien et essayer de se mettre à jour par rapport à des nouvelles tendances qui sont presque contre nature pour lui. Le groupe a toujours son propre univers, on ne peut qu’apprécier l’effort qu’il fait à vouloir embrasser un autre monde de ses bras.

★★★☆☆

Surf City:  » We Knew It Was Not Going To Be Like This »

En dépit de leur nom, Surf City, qui est également une ville du Nord de la Californie, ont plus en commun avec Jesus & Mary Chain qu’avec les Beach Boys, privilégiant le registres shoegaze / space rock au surf rock. Il ne faut pourtant pas en conclure que le soleil n’y est pas présent, simplement il est plutôt agencé autour des staccatos en reverb de Dick Dale qui obscurcissent un ciel qui aurait pu être, sinon, dégagé. Les vocaux, en effet, sont éthérés et contrastent singulièrement avec les guitares aux sons indistincts ce qui donne à ce deuxième album un climat où, si l’océan semble être en avant, il est constamment rebattu par des vagues aux saccades bruyantes.

Le morceau d’ouverture donne le ton d’une bonne partie du disque ; « It’s A Common Life » s’ouvre sur un riff frappé vers le hait et semblant sorti du tunnel d’une vague s’écrasant sur le bord au ralenti. La distorsion érode la terre et des vocaux pleins d’insatisfaction envahissent un sol ensablé sans jamais y disparaitre totalement.

Mais ce procédé ne tourne pourtant jamais à la formule dans la mesure où Surf City est assez intelligent pour que ses morceaux n’excèdent pas une certaine longueur, pas même le dernier « What Gets Me By » qui ne lasse jamais en dépit de ses neuf minutes. Le groupe fonctionne par riffs accrocheurs sous la surface bruitiste ce qui donne à l’auditeur la possibilité d’être, tour à tour, submergé puis de flotter au-dessus des nappes sonores. Ainsi « I Had The Starring Role » bénéficiera de la ponctuation d’un e bow permettant de faire vibrer les cordes de la guitare et « No Place To Go » se dissoudra sous la basse brouillée qui naîtra au milieu du morceau.

Le son sera indubitablement relaxant, peut-être même un peu trop. On s’égare parfois sur un registre apathique même si le combo prétend la combattre sur «  Claims Of A Galactic Medium ». ON salera alors la volonté de s’en extraire par les piques acérées des vocaux qui ornent « NYC » et « Ocean Graphs of the Wilderness ». Le succès de l’album résidera alors dans son sens de l’expérimentation, son utilisation du falsetto et de voix comme traitées au vocoder ;signe que Suf City a décidé de ne pas rester dans sa zone de confort habituelle et de cultiver encore un esprit aventureux qui pourrait en faire autre chose qu’un bon groupe de plus.

★★★½☆

Franz Ferdinand: « Right Thoughts, Right Words, Right Action « 

Le côté débonnaire de la musique de Franz Ferdinand a toujours transcendé ses influences et c’est ce qui a permis au quatuor britannique de rester pertinent depuis presque une décennie. Il est certain que les inspirations du groupe – l’indie-op écossaiuse du début des années 80, les observations culturelles et sociales de quelqu’un comme Jarvis Cocker, le disco-punk graveleux et le rock « art school » anglais – sont les outils appropriés pour leurs textes malins et à l’acerbité souvent cynique.

Dans le monde de Franz Ferdinand, on peut ainsi trouver autant de sens dans les machiinations peu scrupuleuses et égoïstes d’un séducteur que dans une rupture cruelle, un coup crapuleux, sordide et vite fait ou, en l’espace d’une nuit, à s’adonner à toutes les débauches.

Right Thoughts, Right Words, Right Action est le quatrième album de Franz Ferdinand, et le premier depuis 2009. Fidèle à la démarche du groupe il contiendra un mélange assez fluide entre commentaires prosaïques et notions plus cérébrales, avec les thèmes familiers que sont ceux de l’amour destructeur, du désir romantique voué à l’échec ou des adieux toujours aussi difficiles à faire. D’une façon générale, les paroles vont se montrer plus réflectives. Ainsi « Fresh Strawberries » va s’interroger sur l’existence éventuelleld’une pouvoir supérieur capable de donner une sens plus profond à l’existence tout en avouant son incertitude à où le trouver ou ses doutes quant au sens de cette quête. « Evil Eyes », va, lui, mettre en avant des tendances athées et le protagoniste perturbé de « Treason Animal » va énumérer de qui il est amoureux successivement (une némésis, un narcissiste, un pharmacien, un psy, etc.) pour conclure à chaque fois sur ce qui lui a été révélé  : « Je sais ce que le miroir m’a dit . » C’est un titre dérangeant, qui se terminen sur une note encore plus désespérée et résignée : le constat que quelque chose ne fonctionne décidément pas.

La musique, elle aussi, montre que le groupe a grandi. Le pub rock de Nick Lowe ou le proto-punk des Stranglers sont là, tout comme les riffs de claviers accrocheurs façon Squeeze. Les orgues murmurent sur une bonne quantité de titres, par exemple le rock minimaliste de «  The Universe Expanded » ou la mélodie teintée de surf du pub-rocker « Brief Encounters ». Le clavier prendra une place essentielle sur un « Goodbye Lovers & Friends » rappelant Cure à son plus percutant et heavy et adoptera même un tour encore plus étrange sur un « Love Illumination » qui met en scène un orgue loufoque, des cuivres aigus et un pont presque « classic-rock ». Le titre phare sera « Stand on the Horizon » démarrant comme un hymne dico-punk bouillonnant avant de se catapulter dans un coda qui, à perte de son, mêlera mélodies vocales se chevauchant et arrangements à cordes oscillant entre le glam et la soupe.

De toute évidence Right Thoughts, Right Words, Right Action est un album tout en nuances et en subtilités, et il constitue sans doute le disque le moins accessible du groupe. Il sera peut-être plus rassurant de se frotter au fracas habituel de morceaux post punk comme « Bullet » ou « Right Action », ou à un « Evil Eye » qui rappellera The Clash mais en étendant son univers et sa vision du monde, qu’elle soit thématique ou musicale, le groupe qu’il s’est confortablement installé dans un schéma de carrière propre à lui garantir une certaine longévité.

The Arctic Monkeys: « AM »

Comme il se doit pour un groupe qui entame sa seconde décennie d’existence, Arctic Mookeys se sont éloignés assez vite des tempos remplis d’adrénaline et des chansons de stades de foot qui ont marqué le début de leur carrière. Il ne faut pourtant pas se méprendre sur une prétendue maturité qu’aurait acquise le groupe ; il reste toujours ce même quatuor malicieux qui apprécie les virées au pub, les occasionnelles petites défonces et délivrer un rock aussi sonore que possible.

Ce qui a, par contre, continué à évoluer est la façon dont les sonorités ont été abordées. Celles-ci sont désormais composées d’une pulsation ralentie, à la régularité d’un battement cardiaque, et ouvrant vers des espaces qui laissent plus de place à des climats altérés façon Black Sabbath (pour le versant « heavy ») ou T. Rex (quand il s’agit de s’élever vers des choses plus gaillardes).

Les textes de Nick Turner ont également subi une transformation ; des refrains assertifs et presque durs qui accompagnaient ses exploits nocturnes puis plus séducteur de Suck It And See en 2011, ceux-ci sont devenus moins fertiles comme s’il était question aujourd’hui de ramasser des fleurs qui joncheraient le sol.

L’acidité des remarques n’atteint pourtant pas la nature sonique des titres, ce qui permet de ménager un certain équilibre. The Arctic Monkeys se veulent toujours aussi « punchy » et farouches ; ils ont simplement embrassé de façon résolue un son rock plus « glam » dans lequel ils sont étonnamment à l’aise.

L’influence est peut-être liée à Josh Homme, le leader de Queens of the Stone Age, qui avait co-produit Humbug en 2009 et intervient sur les backing-vocals de deux titres et le fait que, tout comme QSTA et d’autres groupes de « stoner rock » de la scène métal californienne, AM a été enregistré à Joshua Tree. On peut ainsi supposer que certains des morceaux enregistrés par ces prédécesseurs et qui ont imprégné les murs du studio se retrouvent sur les « grooves » vicieux de « One For The Road » ou « Do I Wanna Know ? »

Quand l’album semble vouloir s’approcher de la mélancolie, c’est avant tout pour véhiculer un contrepoint ironique. Ainsi, N° 1 Party Anthem » porte un traitement moiré qui ele transforme en une lente danse, où, de manière presque mature, Turner dresse le constat d’une relation qui s’achève en ne blâmant pas uniquement que son partenaire, même si sur «  Why’d You Only Call Me When You’re High ? » il se plaint des appels qu’il reçoit à trois heures du matin émis uniquement pour un rendez-vous sexuel.

À l’arrivée, les Monkeys se révèlent beaucoup plus avisés qu’ils ne l’étaient auparavant, surtout si on considère le début plein de morgue qui ouvre l’album. Le groupe adopte un rythme plus posé, fortement évocateur des années 70 grâce, en particulier, à des claviers enchanteurs en toile de fond. Cela donne également l’occasion à Turner de se montrer plus romantique , à la limite parfois de la mièvrerie, tout étant construit dans le track-listing de AM pour terminer sur une note de bonheur et d’espoir. The Arctic Monkeys semblent désormais avoir le regard tourné vers le futur ; on serait mal avisé de ne pas les y suivre.

Placebo: « Loud Like Love »

Du temps où, voilà plus de 20 ans, Placebo était, aux côtés de Suede, le porte parole de la face androgyne de la Brit-Pop, chaque manifestation de Brian Molko était suivie avec avidité par la presse et les fans. Tout comme Brett Anderson, ils avaient par leur sophistication , donné de nouvelles couleurs à la débauche sexuelle et, avaient très bien capté l’attitude nécessaire (arrogance, morgue et pose) pour apporter du désir malgré une musique « pop glam » assez accrocheuse mais qui avait pourtant déjà été bien souvent parcourue et avait su évoluer vers d’autres horizons ne serait-ce que pour prendre pour modèle Bowie ou Roxy Music.

Aujourd’hui l’enjeu, par exemple celui de la bisexualité, est passé de mode, ne serait-ce que parce que les voix en falsetto (Coldplay) ont été parfaitement intégrées dans l’univers de la pop. Le pari pour Placebo se situe par conséquent à un niveau qui dépasse celui de l’audience de niche, chose qu’il avait tenté de mettre en place avec un succès relatif sur Battle For The Sun en 2009.

« Loud Like Love » ouvre pourtant l’album comme si de rien n’était et « Scene of the Crime » tente par ses battements de mains à véhiculer un sentiment d’urgence. Ce côté répétitif est d’ailleurs déjà présent sur le morceau-titre où Molko s’évertue à répéter le mot « love » un nombre maximum de fois.

De ce point de vue, on peut considérer que les vieilles habitudes ont du mal à s’effacer et que, supplantées elles semblent l’être, c’est pour verser dans un registre déjà prégnant sur les tous premiers albums du groupe, une volonté d’outrance sonore.

Un titre comme « Too Many Friends » sera emblématique de tout ce qui ne va pas sur Loud Like Love : l’intention est bonne (aborder l’influence des médias et d’internet sur notre comportement et notre approche relationnelle) mais celle-ci est véhiculée de manière si maladroite et laborieuse que le résultat est perdu dans des sonorités qui ont perdu toute subtilité. « A Million Little Pieces » en est un autre exemple, il démarra comme du Placebo « classique » puis va s’égarer dans un rendu épique qui, au mieux rappelle U2 et Unforgettable Fire, au pire débouche sur qui est l’eeance même du disque, une sorte de « stadium rock indie » mal dégrossi. « Exit Wounds oscillera entre Lou Reed et Marilyn Manson, et le disque se terminera sur une longue ballade, « Bosco », qui semble vouloir, de par sa thématique, vouloir apporter une conclusion finale à l’hédonisme.

Au total, Loud Like Love, est un disque bancal voire même claudiquant. Il pointe vers une direction taillée pour la scène américaine et ses immenses salle de concerts, Placebo ne fait juste qu’ajoputer une pierre supplémentaire au concept de « mainstream indie ». Et si Molko, prétend avoir, à quarante ans, trouver la maturité nécessaire pour parler d’amour de manière articulée, il serait peut-être nécessaire que les arrangements gagnent en subtilité et en délicatesse.

Braids: « Flourish // Perish »

Le premier album de Braids en 2011, Native Speker, fit du groupe un des ensembles les plus innovateurs et impressionnants. Flourish // Perish voit le trio canadien sur une veine beaucoup plus sombre, avec moins de guitares, des compositions plus courtes et serrées, une palette électronique amplifiée, le tout donnant au disque une tonalité soucieuse, guère éloignée du Kid-A de Radiohead dont le groupe dit s’être inspiré.

On a droit , en effet, à une poly-rythmie tous azimuts, des timbres tout en retenue et des voix envoûtantes où Raphaelle Standell-Preston rappelle tour à tour Björk et Thom Yorke. Tout ceci papillonne et se dissout, servi par des claviers mélancoliques, mais s’avère parfaitement construit avec un grand sens des moments clés. On sent chez Braids une résolution à échafauder une sculpture fraîche bien que bâtie sur des effluves de confusion. De ce point de vue le titre de l’album est parfaitement adapté aux soubresauts des atmosphères musicales d’autant que la production est constamment aventureuse. On le remarquera sur le morceau phare de Flourish // Perish, « Amends » avec une étourdissante utilisation de l’électronique et la manière inhabituelle dont les vocaux et la ligne de basse sont employés avec versatilité et grâce pour accompagner la narration.

Les vocaux de Standell-Preston sont sidérants, que ce soit sur des compositions amples et hivernales comme comme « December » ou quand elle nimbe sa diction de rclimats pastoraux ( « Hossak » et « Ebben »). Il y a beaucoup d’assurance dans la subtilité déployée par Braids, et une maîtrise des environnements sonores dans laquelle l’influence de Sigur Rós n’est jamais très loin. Plus que confirmation, Flourish // Perish n’est rien que moins qu’une affirmation.

★★★½☆

Julianna Barwick: « Nepenthe »

Julianna Barwick a cette faculté de transcender les choses et de transformer es clubs les plus sordides en cathédrale grâce à des vocaux aux tonalités aériennes et indéfinies et les éléments choraux qui s’y attachent. Ses phrasés évoquent immanquablement un espace d’extase angélique et les territoires sombres qu’elle explore sont comme nimbés dans une lumière blanche et virginale. Sur son troisième album, Nepenthe, elle travaille et retravaille, telle Pénélope, une cascade de notes du plus bas au plus haut avec ses vocalises massives qui sonnent comme si elles envahissaient le vide sans direction précise. Ce motif flotte dès 3the Hardbringer » et se répète au travers de tout le disque , sur « Labyrinthine » par exemple où elle évoque une chute suspendue dans une grâce éternelle.

En mythologie, le terme « nepenthe » fait allusion à un élixir qui permet d’oublier ce qui est paradoxal tant les chansons de Barwick ont pour objet de s’insinuer dans l’esprit, avec des textures qui évoquent la musique liturgique, des choeurs enfantins comme dans un lieu de recueillement et les écrans oniriques qui sont conférés par une atmopshère comme enrobée par une toile de gaze. Au fond l’oubli est conféré par ce sentiment d’intemporalité propre aux références mythologiques et qui, de surcroît, va envahir les compositions tant les instruments les plus familiers (piano, violon, violoncelle) sont perçus au travers d’un brouillard de sons idéalisés, presque irréels.

Sur « Look Into Your Own Mind » une clarinette en « sustain » va percer le silence pendant près d’une minute puis épouser la palpitation d’une violoncelle au son imperceptible. L’aura sera celle de quelque chose de céleste, intemporel et en dehors du temps également, et ce climat se retrouvera dans l’unité sonique qui a cours toute au long de l’opus. Les plages fleurissent puis s’évanouissent sans référence à la métrie ou au développement mélodique ; nous somems dans le domaine où l’abstraction pure rejoint le spirituel.

Cette dérive des compositions est indéfinie et prête à la rêverie, comme un courant de conscience même si une fois ou deux elles se coagulmnt en chansons qui respirent de façon plus organique. Sur « One Half » la voix de Berwick adopte un ton inhabituellement rauque comme un grain de sable sur les cordes vocales, donnant à sa scansion une texture plus naturelle même si elle est entourés d’harmonies féminines plus dénaturées.

Ayant travaillé avec Alex Somers, le producteur de Sigur Rós, et ayant enregistré Nepenthe avec des musiciens locaux en Islande, l’album, de toute beauté, mêlera éthéré et chaleur que la beauté naturelle d’un paysage islandais peut suggérer. Au-delà de la glaciation qui s’empare de chacun lors d’une première écoute, le rythme lent de Nepenthe est celui d’une longue suite luxuriante et lustrée qui suscite sans que rien n’y paraisse les émotions les plus profondes, enracinées et fertiles ; celles qui sont spirituelles et transcendantes certes mais aussi viscéralement ancrées en nous.