Balmorhea: « The Wind »

19 avril 2021

The Wind offre une retraite paisible, une méditation sur le monde naturel et un appel à agir face à la menace du changement climatique, alors que l’inactivité et la tiédeur des réactions sont devenues une norme inquiétante. L’album relate également l’histoire ancienne d’un saint qui a transporté le vent dans une vallée française sans air et, de la même manière, le premier album de Balmorhea chez Deutsche Grammophonest lui aussi emporté dans les airs. C’est de la musique pour la planète, et un rappel opportun de la fragilité de la Terre.

Partout dans le monde, des gens renouent avec la nature et trouvent dans ses bras le réconfort, le repos et la paix. Mais The Wind contient aussi les sons de la Terre. On peut entendre des drapeaux de prière claquer dans la brise, et le piano, l’orgue à tuyaux, l’harmonium, la contrebasse, les carillons éoliens et la guitare font tous partie de sa sonorité douce mais agitée. Les guitares restent légères et aériennes, et un chant planant entraîne la musique aux quatre coins du monde.

Le duo de Rob Lowe et Michael A. Muller, basé au Texas, a créé une musique protectrice et calme, et la protection de l’environnement et la possibilité de se renouveler se glissent également dans les titres. « La Vagabonde » porte le nom du catamaran sur lequel Greta Thunberg a voyagé lors de sa traversée de l’Atlantique. Vers la fin de la réalisation du disque, Lowe a découvert une traduction de l’Otia Imperialia, un recueil du treizième siècle contenant des descriptions de merveilles et de miracles. Lowe a été attiré par le récit du vent que saint Césaire enferma dans un gant, dans lequel l’archevêque d’Arles transporte la brise marine dans une vallée désolée et la libère pour rendre la région fertile et saine. On peut ressentir le même esprit dans The Wind, dont les philosophies de renouvellement et de réaffirmation de la vie s’attachent à sa musique d’ambiance.

***1/2


Anat Ben-David: « The Promise of Meat »

19 avril 2021

Anat Ben-Simon est une artiste inclassable dont la particularité est de mélanger les genres, que ceux-ci soient pop, électroniques ou classiquees. À cet égard, The Promise Of Meat sera une œuvre d’une tréngeté distinctive étrangeté dans la mesure où elle prend ses racines dans des textes de différents auteurs (Gottfried Benn, Monique Wittig, Hito Steyerl, William Golding) traitant de l’interaction entre l’homme et la nature.

The Promise Of Meat fait ainsi penser à un opéra hanté, avec des soubresauts expérimentaux inquiétants dont ne pourra se dégager qu’un sentiment de malaise tant il va écorcher nos rêves les plus étranges.

La voix d’Anat Ben-Simon survole l’ensemble des compositions, en mode chanteuse habitée par une horde d’émotions se bousculant à la surface de nos neurones et qui, ce faisant,, injectent un jus vénéneux au travers de textes qu’elle va interprète de manièr ecommitatoire.

On sera ainsi littéralement captivé par ces atmosphères chargées de tensions, ces lacérations où se superposera une électronique déviante et une instrumentation tourbillonnante au-dessus de volcans en ébullition. The Promise Of Meat est une œuvre totale, un objet musical d’une radicalité époustouflante, jouant magistralement sur l’équilibre ténu qu’est la démarcation entre raison et émotion.

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M G Boulter: « Clifftown »

19 avril 2021

Avec un son et une vision qui rappellent Paul Simon, et un paysage narratif qui se déroule dans le paysage balnéaire délavé d’un Clifftown fictif, le nouvel album de M G Boulter est une écoute totalement enivrante.

Bien qu’il s’agisse d’un nom encore relativement peu familier pour beaucoup, M G Boulter s’est fait un nom considérable ces dernières années. Ses premiers travaux avec The Lucky Strikes, Simone Felice, Blue Rose Code et Emily Portman se sont révélés être une expérience fructueuse et ont sans aucun doute contribué à colorer le folk suburbain et l’Americana de Boulter.

Le premier album de Boulter, The Water or the Wave, est sorti en 2013, avec le légendaire batteur Pick Withers (Dire Straits, Bob Dylan et Bert Jansch), tandis que le suivant, With Wolves the Lamb will Lie, est sorti en 2016. Son dernier album, Clifftown, raconte une série de récits qui se déroulent dans le paysage du titre et s’inspire vaguement de Southend-on-Sea, la ville natale de Boulter. Clifftown se déroule dans un paysage aromatisé par la mode des années 1950 aux États-Unis, mais au lieu d’une vision lumineuse au néon, pensez à l’univers intime et splendidement terne du photographe britannique Martin Parr.

Clifftown a été un peu en gestation. L’album a été enregistré à l’origine en mai 2019, tandis que le titre « Pilate » a été enregistré en 2016 comme une session de studio et, essentiellement, a fourni l’étincelle pour la formation de Hudson Records. L’album a peut-être pris un peu de temps pour arriver jusqu’ici, mais l’attente en valait vraiment la peine.

C’est une station balnéaire quelque peu blasée que Boulter nous présente, bien au-delà de ses jours de gloire et toujours imprégnée de la culture de la banlieue balnéaire britannique. Le paysage de Boulter est écaillé, froid et délabré. Malgré sa mélancolie, il s’agit cependant d’un décor toujours plein d’espoir.

Joliment produit par Andy Bell, Clifftown offre un son magnifiquement évocateur, et Boulter y est bien accompagné par quelques noms notables, dont Pete Flood (Bellowhead) à la batterie et aux percussions, Lizzy O’Connor à la mandoline et à la guitare, Paul Ambrose à la basse, Tom Lenthall au synthé, Helen Bell au violon et Lucy Farrell (Furrow Collective) et Neil McSweeney au chant. Boulter lui-même n’est pas en reste ici, fournissant voix, guitare et mandoline.

« Midnight Movies » ouvre e disque avec une guitare douce et hypnotique, avant que d’introduire la voix douce duchanteur. Dans sa poésie réfléchie, elle rappelle les visions lyriques de Boo Hewerdine ou peut-être Justin Currie et constitue une introduction tout à fait enchanteresse à ce qui est une écoute plutôt passionnante.

« Soft White Belly » est une chanson plus rock, plus belliqueuse, même si son combat est enrobé d’illusions. C’est une chanson douce-amère, qui évoque des temps révolus et des souvenirs heureux. Une chanson qui pleure le passé tout en attendant un avenir incertain.

Ce sentiment du temps qui passe, des opportunités manquées et regrettées est certainement ressenti dans le titre « Clifftown ». Boulter chante que « les enfants vieillissent et quittent la maison », que les chauffeurs de taxi « ont faim » et que le Co-op est le seul magasin ouvert le dimanche. Le disque s’écoute nimbé d’une belle rougeur. C’est une image authentique du monde silencieux et frustré des stations balnéaires hors saison, du fait de grandir dans un monde de promesses et de ne jamais y parvenir. C’est une chanson sur la résignation morne face à notre destin.

Dans ses paroles et sa musicalité, Paul Simon est, naturellement, une influence qui vient à l’esprit ici. On peut l’entendre dans la voix douce et chantante de Boulter, et dans les rimes de son écriture. « Nights At the Aquarium » rappelle certainement la poésie et la conscience de soi de Simon.

La chanson met en contraste la magie transformatrice d’une visite à l’aquarium local, de « bleu aqua, rêves souterrains. Tu vois les poissons sont magnifiques, si colorés et innocents » (aqua blue, dreams subterranean. You see the fishes look magnificent, so colourful and innocent). La joie de l’expérience est contrastée par l’image de filles pleurant dans un train, du travail du narrateur qui nettoie des maisons, d’individus ne sachant pas ce qu’ils veulent de leur vie et du temps qui passe, de lamentation sur la perte d’espoir et de rêves : « Je pensais que je serais tellement plus. Pas vieux avec des dettes que je ne peux pas payer »(I thought I would be so much more. Not older with debts I cannot afford)(. Il y a aussi de l’espoir ici, même s’il est désespéré, comme le chante Boulter : « Je pense que je pourrais être imprégné de couleurs et innocent aussi » ( think I could be colourful and innocent too).

L’ombre de Simon est également présente dans « The Slow Decline » ; « Elle voulait être actrice, mais a fini par se divertir dans un parc d’attractions «  (She wanted to be an actress, but ended up entertainment in a theme park instead), chante Boulter dans une chanson axée sur les rêves perdus, la tristesse inhérente et le lent déclin. Il n’y a pas de pastiche ici cependant, le monde de Boulter est aussi riche et engageant que celui de Simon et fournit une voix magnifiquement sincère et connaissante. L’artiste possède son propre monde, et c’est un monde honnête et déchirant de vérité.

« Simon of Sudbury » sera une brève escapade hors de Clifftown. C’est l’histoire d’une visite à l’église St Gregory de Sudbury dans le Suffolk, où est conservée la tête de Simon Sudbury, archevêque de Canterbury de 1375 à 1381. La chanson réfléchit à l’histoire de Sudbury, en la mettant en contraste avec la nôtre. Elle s’interroge sur nos propres destins et sur ce que nous pourrions faire.

Le dernier morceau, « Pilate », est né d’une session collective. C’est le plus gros morceau de l’album et il comporte des invités assez spéciaux, dont d’autres membres de l’écurie Hudson, comme Sam Sweeney au violon et Rob Harbron à la basse. C’est une conclusion plutôt rêveuse.

Tout au long de l’album, on trouve des clins d’œil à l’expérience authentique de grandir et de vivre dans une ville balnéaire assoupie. Boulter chante les sorties nocturnes, le néon et les arcades. Malgré la forte saveur de l’Americana, il s’agit sans aucun doute d’une expérience de bord de mer pluvieuse, un peu déprimée et très britannique dans son langage. Boulter chante, par exemple, la visite des magasins plutôt que celle de l’épicerie.

Mais il n’y a pas de cynisme ici. Malgré l’acquiescement du narrateur, il est clair qu’il y a un amour de leur maison. Ecoutez « Night Worker » avec son récit d’un trajet pour aller travailler dans la ville au clair de lune, en passant devant des filles ivres avec des talons aiguilles à la main ; « Et personne ne vous aime et peut-être que personne ne vous entend » (And nobody loves you and maybe nobody hears). C’est, malgré sa mélancolie, une chanson sur l’amour, l’affection et l’appartenance. « Vous aimez chacun d’entre eux comme votre enfant et vous les chérissez » (You love each like your child and you hold them dear). A bien des égards, ceci est à la base de la superbe écriture de Boulter. C’est peut-être un monde stagnant, mourant, mais c’est un monde qui appartient au narrateur. C’est son monde, et il capture parfaitement la poésie de la vie quotidienne dans cette ville muette et en déclin.

Superbement interprété par Boulter et ses invités, avec des mélodies plutôt magnifiques et une écriture poétique, Boulter a livré un album assez spécial, qui mérite l’attention. Clifftown nous offre une écoute obsédante ; il suffit de se laisser envahir par son côté poignant pour que sa grandeur tranquille s’infiltrera doucement dans votre âme si elle est prête à l’accueillir.

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Taylor Swift:  » Fearless (Taylor’s Version) »

19 avril 2021

Lorsque les enregistrements originaux des six premiers albums de Taylor Swift ont été vendus à Scooter Braun, la chanteuse a rapidement annoncé qu’elle allait réenregistrer sa musique. Il est logique qu’elle ait commencé par l’un de ses albums les plus populaires, Fearless, sorti en 2008.  Ce deuxième album de Swift, a parfaitement capturé les expériences universelles d’une adolescente – amitiés, tomber amoureux, tomber en panne d’amour et trouver sa place dans ce monde. Fearless (Taylor’s Version) est plein de nostalgie, mais il crée aussi de nouveaux souvenirs, et nouvelles émotions, pour Swift et ses fans.

Fearless comptient, en effet, certains des titres les plus populaires de Swift comme éLove Story » et « You Belong with Me », qu’elle a enregistré à 18 ans. Cette resucée vise à conserver sa vulnérabilité et son honnêteté d’origine, même si Swift a maintenant 31 ans et beaucoup plus d’expérience. Si les instruments sont similaires, le premier changement notable est la voix de Swift, désormais mélancolique et mature.

Chaque piste semble plus douce et améliorée, avec un rafraîchissement de la production de l’album. Les instruments comme le banjo et la guitare acoustique sont toujours présents sur la plupart des morceaux, mais, comme la voix de Swift, ils sont plus nets. Pourtant, toute l’émotion originale de Fearless n’est pas perdue. Des chansons comme « White Horse », qui parle de la déception à l’issue d’une relation, est toujours aussi crue, et « Forever & Always », qui parle de la tristement célèbre rupture de Swift avec Joe Jonas, est tout aussi tranchante qu’il y a 13 ans – il en va de même pour la version piano. Même le rire sur « Hey Stephen » fait toujours mouche.

Ce sont les morceaux plus « jeunes », à l’instar de « Fifteen » et « You Belong with Me », qui ne sont pas les mêmes, émotionnellement parlant. Ainsi, bien qu’ils soient sentimentaux à l’écoute, Swift chante clairement ces moments avec du recul, plutôt que de se laisser aller à ses sentiments, ce qui se ressent dans sa performance vocale. Les naïvetés de l’adolescence et le sentiment intense de désir pour quelqu’un sont également capturés sur certains morceaux du folklore de Swift, mais ils proviennent de récits fictifs plutôt que des expériences personnelles de Swift.

Sur Fearless (Taylor’s Version), Swift a évolué, et les thèmes de Fearless ne sont plus aussi pertinents pour Swift, qui chante son passé avec un nouveau sens. C’est le cas de « Change », une chanson qui parle initialement de Scott Borchetta – le directeur du label qui l’a fait signer alors qu’elle était adolescente – et de la carrière naissante de Swift. En raison de l’implication de Borchetta dans la vente des masters de Swift, cette chanson offre à Swift et à ses auditeurs une chance de se réapproprier les paroles – le changement est à l’horizon pour sa carrière, mais d’une manière différente, comme elle le chante : «  C’était la nuit où les choses ont changé / Peux-tu le voir maintenant ? / Ces murs qu’ils ont érigés pour nous retenir sont tombés » (It was the night things changed / Can you see it now? / These walls that they put up to hold us back fell down ). Être capable d’entendre l’autonomisation dans la voix de Swift et de changer le sens de ces paroles est un véritable testament de son pouvoir en tant que musicienne.

En plus des 19 titres de l’album issus de la réédition Platinum Edition 2009, Swift a inclus « Today Was A Fairytale » de la bande originale du film Valentine’s Day et six titres inédits « From the Vault » de l’époque Fearless. Ces titres « Vault » sont une extension de l’une des choses que Swift fait le mieux : écrire des chansons de rupture. Ils sont un plaisir pour les fans qui ne se lassent pas des histoires vivantes de Swift, qu’il s’agisse de se demander si quelqu’un va vous reprendre (« That’s When », avec Keith Urban) ou de fermer définitivement la porte à un ancien amant (« Bye Bye Baby »). Swift a toujours été la maîtresse de l’art de chanter avec grâce les chagrins d’amour.

Fearless (Taylor’s Version) devrait permete à son jeune public de découvrir un ensemble de chansons emblématiques et, pour son public plus âgé, de ressentir une pure et doce nostalgie. Cette réédition signifie que Swift commence à faire les choses à sa façon, en prenant le contrôle total de sa musique et en la partageant avec ses fans qui sont toukours aussi impatients de l’écouter.

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Tom Petty: « Finding Wildflowers (Alternate Version) »

19 avril 2021

Initialement inclus dans l’édition Super Deluxe de l’album Wildflowers & All the Rest de l’automne dernier, le CD unique Finding Wildflowers (Alternate Versions) est désormais disponible en tant qu’article indépendant, et ce à juste titre. Cette « image miroir » du deuxième album solo de Tom Petty est sans doute supérieure à la version originale sortie en 1994.

Et ce, même avec l’inclusion de l’ostensiblement légère et (in)célèbre « Girl on LSD ». L’interprétation sans nuances de TP fait de ce titre un soulagement comique qui met en évidence la bonne humeur sournoise qui imprègne ces seize titres. L’addition par soustraction se produit avec l’omission de « You Don’t Know How It Feels », le non-sequitur d’apitoiement iconique dans le canon du rockeur décédé. À sa place (plus ou moins) se trouve un titre inédit, « You Saw Me Comin’ », qui sert ici de conclusion appropriée à la déclaration la plus personnelle que Petty ait jamais créée. En fait, ce morceau a une résonance si intime qu’il aurait pu remplacer le machisme forcé de « Honey Bee ». 

Comme le coffret Playback en 1995, Finding Wildflowers est composé de prises alternatives, d’arrangements étendus et d’interprétations improvisées de chansons connues. En conséquence, des morceaux tels que « You Wreck Me », dominé par la guitare à douze cordes, donnent un aperçu dramatique de l’approche méticuleuse que Tom a appliquée à ce matériel en compagnie d’âmes soeurs, dont le groupe entier des Heartbreakers et le producteur Rick Rubin. Pourtant, au lieu de l’air trop prudent qui imprègne le LP dans sa forme originale, il y a une spontanéité libre dans ces enregistrements qui font que cette collection sonne comme un éclat prolongé d’inspiration qui se concrétise en temps réel.

Dans cette optique, il est intéressant de se demander (une fois de plus) comment Petty et Rubin ont initialement conçu Wildflowers comme un double album, avant que la maison de disques ne leur conseille le contraire (le double CD sorti l’automne dernier, All The Rest, est en fait ce même recueil de matériel). Dans son flux et reflux d’intensité, la logique derrière cet enchaînement de pistes est aussi évidente que celle de n’importe quel long-player soigneusement conçu et exécuté. Et dans le même ordre d’idées, l’inclusion de « Cabin Down Below » dans les versions alternative et acoustique est révélatrice de la production prolifique de Petty à cette époque (sans parler de la référence directe à l’endroit où il vivait) : même si cette dernière offre une continuité stylistique avec la chanson-titre, comparativement tendre, la rockeuse de la première, comme « Back to You », est totalement dépourvue de la conscience de soi qui a entravé tant de choix antérieurs pour le « disque officiel » d’il y a plus d’un quart de siècle.

« A Higher Place » sonne de la même manière, alors que la batterie autoritaire de Kenny Aronoff, l’extraordinaire homme de session, soutient les guitares de Mike Campbell et le piano de Benmont Tench (il n’es, à cet égard, guère surprenant que Tom déclare que c’est « très bon » lorsque linterprétation se termine). Les listes piste par piste de tous les musiciens comprennent plusieurs batteurs en plus du percussionniste susmentionné : outre le Heartbreaker original Stan Lynch, on trouve le réfugié de l’Average White Band Steve Ferrone (bientôt le successeur de Lynch) ainsi que Ringo Starr : il n’est pas étonnant que la monotonie rampante qui afflige le Wildflowers original ne se retrouve nulle part ici. 

La longue section instrumentale de « House In The Woods » illustre encore mieux la nature impromptue des contributions des musiciens. Mais l’allure insistante de la performance fonctionne également comme une mise en place idéale pour le rythme plus délibéré et le ton réfléchi du morceau suivant ; pour « Hard On Me », le phrasé vocal vulnérable et las du monde de l’auteur accentue la nature confessionnelle des paroles. De même, l’ambivalence de l’interprétation de Tom Petty sur « It’s Good to Be King » la rend plus vraie que nature. Un contraste supplémentaire apparaît ensuite sous la forme de la sensation libératrice émanant du galop du groupe sur « Driving Down to Georgia ».

Le livret inclus dans Finding Wildflowers présente un graphisme relativement sobre, à l’image du digipak qui le contient. Pourtant, cette apparence dément la pléthore d’informations qu’il contient, avec tous les crédits nécessaires (et même plus) pour la production, par le gourou du son de TP de longue date, Ryan Ulyate, ainsi que le travail technique expert de Jim Scott à l’enregistrement et de Chris Bellman au mastering. Le son pur mais sans fioritures qu’ils ont créé révèle non seulement l’influence nuancée de Dylan et des derniers Beatles (en particulier George Harrison) dans l’écriture et l’arrangement des chansons, mais dévoile également les détails d’une musicalité complexe telle qu’elle apparaît sur « Don’t Fade On Me ».

Étant donné la surabondance d’informations fournies sur ces huit pages, l’omission des paroles est quelque peu surprenante. Pourtant, comme l’indique le commentaire relatif à cette dernière composition, les mots ont souvent changé au début des vingt-quatre mois d’enregistrement. Compte tenu de ce laps de temps, il n’est pas surprenant que le résultat final de ces efforts soit devenu si proche du cœur de Tom Petty que, plus tard, il a souvent parlé de consacrer des tournées exclusivement à ce morceau. À cette fin, le regretté rocker, tout comme les membres de sa famille qui ont participé à la préparation de l’album, pourrait bien approuver Finding Wildflowers et se demander sérieusement s’il mérite de supplanter son antécédent de près de trente ans.

****1/2


r benny: « we grow in a gleam »

18 avril 2021

Depuis près de cinq ans, Austin Cairns, sous le nom de r beny, se taille un espace de musique ambiante bien à lui avec des synthétiseurs, des échantillonneurs et d’autres instruments électroniques. Il existe peu d’artistes aujourd’hui capables de tirer de leurs gadgets et de leurs machines des sons aussi émouvants. Ce n’était donc qu’une question de temps avant qu’Andrew Khedoori et Mark Gowing ne fassent appel au musicien de Californie du Nord pour contribuer à leur projet d’éditions Longform, et c’est ce qui s’est produit avec We Grow in A Gleam, qui figure dans la 19e édition de la série aux côtés d’œuvres de Judith Hamann, Theodore Cale Schafer et Angel Bat Dawid. L’esthétique d’écoute profonde du label est bien adaptée à r. beny dans ce qu’il a de plus imaginatif et expressif.

La pièce de plus de vingt minutes est proposée sous la forme d’une carte comprenant « des tons, des textures et des échos représentatifs d’une géographie et d’une époque ». Il s’agit d’une cartographie sonore de premier ordre – patiemment et magnifiquement dessinée, avec des bornes kilométriques dans les notes de l’album pour guider l’auditeur à travers les espaces verdoyants mais solitaires que la musique traverse : lueur étincelante, lumière d’une rivière, mémoire remplie de buits statiques et, au final, écume et poussière dans uneprairie qui surplombe la mer et où le chanteur pourra alors fredonner encore.

***1/2


Jay Jay Johanson: « Rorschach Test « 

18 avril 2021

Deux ans après l’excellent Kings’ Cross, Rorschach Test voit le crooner suédois revenir avec un treizième album à la tessiture et au style immédiatement reconnaissabless, un opus qui ouvre un nouveau chapitre sonore dans l’exploration des arcanes de sa psyché. Sans bouleverser ses fondamentaux mélodiques et rythmiques, ni son logiciel en mode spleen, l’artiste continue de déployer une poésie intime avec cette élégante sincérité à laquelle nous nous sommes habitués.

Depuis son opus Whiskey en 1996, Jay Jay Johanson n’a eu de cesse de nvouloir nous griser dans ‘une liqueur douce-amère fusionnant trip-hop jazzy, piano et boucles synthétiques. En deux décennies de productions, sa signature sonore ne s’est jamais vraiment essoufflée, mais avec Rorschach Test, l’impression de déjà entendu fait à nuveau surface. Pulsations sombres, aspérités bossa nova, pop nonchalante, gimmick easy listening… le dandy nordiste aconserve toujours l’art de trouver des ressorts ornementaux pour rester fidèle à son univers, sublimer le velours de sa voix et garder agréablement captif son public.

Les dix titres downtempo qui composent ce nouvel album offrent une ligne directrice mélancolique assez fidèle à la « weltanschauung » de l’artiste. L’album s’ouvre sur l’élégiaque « Romeo » orné de s percussions caverneuses servant de toile de fond à la voix délicate et plaintive de Johanson. Il est suivi par le deuxième « single », le magnifiquement ornementé par son clip « Why Wait Until Tomorrow ». Pour les accents nocturnaux du dique, lnotre chanteur a, à cet égard, fait appel au photographe islandais Benni Valsson à même ; selon lui, de le filmer marchant dans les rues désertes d’un Paris confiné et capturer ce qu’il nomme « un moment à part, une atmosphère qui ne se répétera jamais ».

Le chaloupé « Vertigo » sera émaillé de textures Bossa Nova faussement solaires et l’étonnant « Amen » empruntera emprunter les accords du britannique « God Save the Queen » dans un arrangement gospel….

«  I don’t like you », en duo avec Sadie Percell inaugurera la seconde partie d’un album et ss’est ouvert sur une ligne rythmique légèrement plus accentuée. On retiendra, pour la bonne bouche, l’atmosphère anxiogène du titre « Stalker » qui, avec ses guitares électriques tourbillonnantes et ses lignes de clavier spectrales, marquera la seule rupture stylistique de l’album. L’instrumental aérien  » »Andy Warhol’s Blood for Dracula» offrira, lui, une respiration pianistique avant les deux derniers titres de l’opus. Johanson puisera, par ailleurs, dans la thèmatique vampirique à plusieurs endroits de l’album de manière détournée, évoquant l’état d’éveil nocturne, l’esprit obscurci et le sommeil diurne.

Introspectif, l’album est une plongée au cœur d’une psyché soumise aux aléas de la vie, des sentiments et du quotidien. Ce treizième opus, qui emprunte à juste titre son nom au test projectif de Rorschach, est une nouvelle occasion pour Jay Jay Johanson de fouiller sa personnalité, de contacter et d’interpréter ses propres émotions et, sait-on jamais, d’activer les nôtres.

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The Armed: « Ultrapop »

17 avril 2021

 

Il y a un moment en 2018, en écoutant le dernier album du collectif hardcore The Armed, Only Love, que l’on avait l’impression que le groupe avait atteint son statut de pic d’accessibilité pop. Leur deuxième effort était chaotique comme peut l’être le punk hardcore, mais niché dans chaque recoin, il y avait des morceaux de pop qui le rendaient quelque peu abordable pour les non-initiés. Trois ans plus tard, le groupe de huit musiciens donne une nouvelle impulsion à ce centre pop avec le titre approprié Ultrapop.

Il ne s’agit pas d’insinuer qu’Ultrapop est un disque entièrement pop, loin de là. The Armed ne sont pas un groupe de pop ; le titre « Ultrapop « et les images aux couleurs vives sont une sorte d’appât. Il y a des moments de sérénité et de douceur, mais pour l’essentiel, c’est un disque plein de cette même agressivité propulsive que les fans dévoués en sont venus à adorer chez The Armed.

L’ouverture, «  Ultrapop « , est une sorte de fausse piste. Il scintille et nous fait même penser aux Daft Punk avec un échantillonnage subtil, mais ce n’est qu’une mise en place élaborée pour « All Futures », un power-anthem délirant qui culmine dans un post-chorus erratique de « Yeah ! Le morceau apparaît d’abord comme un thriller enragé, mais il est légèrement perturbé par ses paroles médiocres, comme « Tailored suits, sanguine sacks of shit, it’s all just ballyhoo » (Costumes ajustés, sacs de merde sanguins, ce n’est que du vent. ). Pourtant, on ne peut nier l’énergie de The Armed, et Ultrapop ne relâche pas vraiment cette férocité. Ils font clairement feu de tout bois d’un point de vue technique, incarné par la batterie frénétique d’Urian Hackney et Ben Koller et l’attaque de trois guitares de Dan Greene, Adam Vellely et Dan Stolarksi. Même lorsqu’une chanson commence de manière relativement optimiste, elle se transforme en un amas de bruit à la fin – leurs accroches sont enfouies sous les vagues incessantes, peut-être hors de portée des agnostiques purs et durs.

Sur « An Iteration », ils trouvent un équilibre entre accessible et erratique. Ils soulignent des lignes telles que « I fell for some / pseudo-sophisticated / Poet laureate-posing / Young white savior » (s’est laissé séduire par certains / pseudo-sophistiqués / posant comme des poètes lauréats / jeunes sauveurs blancs) aau moyen d’un feedback grimaçant, avant de se retirer pour des couplets retenus, puis d’accélérer à nouveau avec le refrain de gang « An iteration ! ». C’est le genre de morceau qui se démarque et que l’on met sur les compilations, surtout avec le grincement de guitare digne des années 80. « Average Death » est un autre moment où leur ambition pop brille, la mélodie mélancolique traversant les murs de son.

Les bruits impressionnants restent le modus operandi de The Armed sur Ultrapop, mais ces moments de mariage sonore heureux entre l’ « ultra » et le « pop » sont moins fréquents que ce que l’on pourrait attendre d’un album qui, selon Greene, « cherche sérieusement à créer une expérience d’écoute vraiment nouvelle ». La progression depuis Only Love n’est pas aussi importante qu’on l’espérait ; cette musique est rapide et dure, mais il y a moins de risques qu’il n’y paraît au premier abord. Ceux qui espéraient que le groupe se pousse dans une nouvelle direction seront légèrement déçus, tandis que ceux qui ont vibré avec ce collectif depuis le premier jour apprécieront probablement Ultrapop pour ce qu’il est – un autre album de The Armed.

***1/2


The Vintage Caravan: « Monuments »

17 avril 2021

Ces dernières années, les groupes de rock fortement influencés par les sons de la scène rock psychédélique des années 70 n’ont pas manqué. Le groupe islandais The Vintage Caravan ne fait pas exception, mais d’une certaine manière, il semble avoir une longueur d’avance sur les autres. Gateways de 2018 a montré un exemple impressionnant de la façon dont ils composent en tant que groupe fortement influencé par des groupes comme Cream, Led Zeppelin, Budgie, Yes, etc. tout en conservant cette approche unique et fraîche. Leur dernier album studio, Monuments, est destiné à voir le groupe au sommet de son art.
Cette progression dans leur maturité est évidente dès le premier titre, Whispers. Il contient des riffs rudes et rugueux qui conviennent au style de musique, mais c’est le morceau le plus abouti que le groupe ait fait dans sa carrière. Ce côté plus audacieux que le groupe a développé semble se retrouver tout au long de l’album dans d’autres titres comme « Crystallized, Said & Done » et « Forgotten ».
S’il y a une chose que l’on remarque le plus sur Monuments, c’est le contenu des paroles. Alors que les précédents albums de TThe Vintage Caravan présentaient des refrains accrocheurs et des riffs lourds et groovy, cet album semble mettre en valeur les qualités vocales uniques d’Óskar Logi Ágústsson. Par endroits, sa voix semble teintée d’un peu plus de douceur que ce que nous avions l’habitude d’entendre auparavant, mais ce n’est en aucun cas une mauvaise chose. Les voix de velours ajoutent à l’ambiance psychédélique qui entoure le groupe d’une manière qui rappelle ce que nous avons entendu de groupes tels que Blue Öyster Cult.
S’il y a une chose pour laquelle ce groupe islandais est exceptionnel, c’est de produire du rock and roll pur et dur, mais cet album montre un côté complètement différent et élégant. Sans perdre leur tranchant, ils parviennent à captiver en exposant leurs vulnérabilités dans des titres tels que This One’s For You et Hell. Tous deux montrent les qualités romantiques qu’ils ont, mais de manière contrastée, ce qui les rend intrigants. Hell garde cette ligne ardente, avec un solo de guitare époustouflant qui rappelle certains des grands titres entendus au fil des ans. « This One’s For You » est beaucoup plus dépouillé et émotif, le chant d’Ágústsson est toujours aussi divin qu’il l’est dans le reste de Monuments, mais ici il a presque une assurance qui montre la certitude de l’émotion dépeinte dans chaque texte. C’est une chanson qui montre à quel point The Vintage Caravan a mûri depuis leurs précédents albums. Ils ne sont pas étrangers à la création de quelque chose d’élégant, mais cela ne doit pas être masqué par le besoin d’être livré avec quelque chose de fantaisiste, même avec la simplicité du solo de guitare, il se sent comme la rêverie parfaite.


Alors que Clarity clôt l’album avec les teintes chaudes des vibrations à la Eagles on réalise à quel point ce groupe est entré en lui-même. Le morceau lui-même procure un sentiment de confort, mais aussi un sentiment de pesanteur, les deux travaillant en parfaite harmonie. The Vintage Caravan aurait pu livrer un album exceptionnel sans les éléments plus doux placés dans les rangs, mais l’ajout est certainement quelque chose qui ajoute quelque chose de vraiment spécial. D’une durée d’un peu plus de 8 minutes, Clarity est alimenté par une dynamique qui ne peut être atteinte que par une recherche constante et cohérente de l’or.
Monuments présente sans aucun doute le parcours de The Vintage Caravan dans leur carrière comme aucun autre. Ce qu’ils ont accompli avant cette sortie est remarquable, mais cette fois-ci, le groupe va droit au but et entre dans un autre monde. Ils ont atteint une maturité qui exprime juste les niveaux qu’ils peuvent et vont, espérons-le, mériter d’atteindre. Le trio a toujours été au sommet avec son approche moderne des sons classiques, mais c’est ici que l’on est transporté dans le temps et que l’on s’adapte parfaitement à son environnement. Monuments, aussi récent qu’il soit, sonne et donne l’impression d’être né dans les années 1970 et est devenu un trésor qui ne crée que des souvenirs doux et réconfortants.

***1/2


Witch Coven: « Rorcal & Earthflesh »

17 avril 2021

Les albums collaboratifs dans l’underground reviennent tendance ; de l’excellent Thou & Emma Ruth Rundle, l’année dernière à la récente sortie de Bell Witch & Aeria Ruin, la fusion de styles souvent disparates de deux artistes pour créer quelque chose de nouveau a pris une vie propre pendant la pandémie. C’est dans cette optique que s’inscrit le prochain album du quintette de black metal doom Rircal, qui s’est associé à Earthflesh, son bassiste d’origine, pour produire les bruits les plus violents, abrasifs et horrifiants de sa carrière jusqu’à présent. 

L’ouverture presque chorale d' »Altars of Nothingness » fait penser à un service religieux, mais cela ne dure pas longtemps. Juste avant les trois minutes, les guitares font leur entrée, un son abrasif qui matraque et soumet avant que des cris surnaturels ne se fassent entendre. Leur placement plus bas dans le mixage permet de s’assurer que, plutôt que de détourner l’attention, ils complètent les coups déjà portés. Cela mène à des moments de larsen tourbillonnants et lugubres avant que le milieu du morceau ne commence à pousser la chanson vers des territoires plus black metal.

Alors que la première chanson « Altars of Nothingness » est plus doom bourdonnant, rampant et volontaire, « Happiness Sucks, So Do You » amplifie le black metal et crache sa haine sans discernement. Les voix rauques sont beaucoup plus présentes ainsi que les guitares trémolos qui sont dissonantes sans être complètement atonales, construisant une cage sonore inéluctable. Les premières minutes, surtout entre les deux premières minutes et les cinq premières minutes environ, sont d’une noirceur furieuse, avec des accalmies occasionnelles dans la tempête. Les blastbeats sont utilisés généreusement, accélérant le tout en un maelström tourbillonnant et glacial.

Ce ne sont que deux morceaux, mais Witch Coven, c’est trente minutes de terreur auditive pure. Chaque morceau dure environ quinze minutes et passe d’une ambiance menaçante à une terreur claustrophobe, et tout ce qui se trouve entre les deux. Il y a des passages de doom rampant comme au milieu d »‘Altars of Nothingness », avec parfois des hurlements désespérés dans le mixage pour créer une atmosphère sombre et oppressante. Ils côtoient une ambiance bourdonnante, notamment au début du morceau et au milieu de « Happiness Sucks, So Do You ». 

L’utilisation de la répétition et du bourdon, comme le milieu de la piste susmentionnée, est moins méditative et plus inquiétante. Il y a un sentiment profond et durable de malaise dans le feedback en boucle, les cris douloureux maintenus bas dans le mixage et l’atmosphère profondément troublante. Ce sentiment persiste pendant plusieurs minutes et, au lieu de devenir ennuyeux, il ne fait qu’accentuer la violence qui l’accompagne. 

En parlant de violence, des moments de black metal brut et furieux s’infiltrent également, la majeure partie du deuxième morceau « Happiness Sucks.. ». étant constituée d’un mur abrasif de givre et de misanthropie. Il est difficile de dire exactement où se termine Rorcal et où commence Earthflesh ; les deux groupes existent dans une symbiose presque parfaite, se complétant l’un l’autre et ajoutant de la profondeur et des dimensions supplémentaires d’extrémisme à la musique. 

Witch Coven est profondément expérimental dans son approche ; les passages répétitifs, les dissonances et le sentiment de claustrophobie qu’il dégage en font quelque chose de tout à fait unique, qui ne plaira certainement pas à tout le monde. Mais ceux qui osent braver les profondeurs profondément troublantes y trouveront certainement une expérience cathartique, à défaut d’être agréable au sens traditionnel du terme.

***1/2