American Amnesia: « Yet Here We Are »

Originaire du Connecticut, American Amnesia a été formé en 2016 alors que le trio était encore au lycée. Pour un premier album, il est surprenant de constater que Yet Here We Are fasse montre d’autant de musicalité surtout dans un registre qui est celui du rock brut, parfois même heavy, façon Led Zeppelin ou Alice in Chains. On aurait tort, pourtant, de réduire le groupe à un statut de pâles imitateurs. Malgré leur jeune âge, ses membres font preuve d’une personnalité très forte et dans laquelle chaque titre semble avoir été travaillé au cordeau.

Du menaçant « Carillon » à l’interlude grungy et pseudo rap qu’est « Time » le disque est construit sur le mode d’une énergie et d’une foi indémontables. Ils excellent dans tout ce qui est de l’ordre des riffs hard rock comme sur « Richest Poor Man » avec un mur des guitares dot on ne peut qu’admirer la fluidité ou dans la conviction qui émanent des titres les plus lents (« All of the Ones »).

Yet Here We Are est l’exemple type du « debut album » prometteur, non pas seulement par sa technicité mais aussi par la cohésion qui anime le combo.

***1/2

White Denim: « Performance »

White Denim est un de ces combos dont on peut dire qu’il est fermement enraciné dans la chose rock. Ce Performance qui est ici leur septième album ne dérogera pas à la règle mais il s’efforce ici de maintenir une certaine élasticité ; celle-ci se retrouve dans l’approche glam cummé au psyche rock que le groupe a toujours véhiculée.

Le discours est simple, résumé par des intéressés dont la confiance en eux n’est pas ébréchée par l’adjonction de deux nouveaux membres : « to make ineresting up-tempo rock & roll ».

On glanera une affection très marquée pour T.Rex dans les vocaux effrontés de James Petrulli, les rythmiques bondissantes et une propension irraisonnée à jouer avec les résonnantes majeures que sont certains groupes des « seventies ».

Toutefois, jamais n’aura-t-on la sensation que les quatre texans s’agrippent à la figure de Marc Bolan. Ils parviennent à se distancier d’un tel parallèle « Moves On » tout comme l’« opener » « Magazin » emploient un niveau raisonnable de tonalités ébouriffantes et psychédéliques.

Le combo parvient, pourtant, à ne pas aller trop loin ; la guitare oscille pas plus qu’il ne le faut, le groove reste insolent mais dans les limites du genre et les lignes de basse insistent avec pertinence qu’il ne s’agit ici que de passer de bons moments sans chercher la petite bête.

« Good News » couronnera le tout et clôturera Performance sur une note où les textures sci-fi montreront que White Denim a plus d’un tour dans son sac et que, bref, Performance est une véritable performance entre contrôle et de laisser-aller.

***1/2

Tony Molina: « Kill the Lights »

Tony Molina est adepte du vite fait bien fait. Ce combo « power pop » résume assez bien, lui aussi, l’essence punk puisque son « debut album »avait réussi à intégrer 12 compositions en autant de minutes !

Son nouvel opus, Kill the Lights, est un peu plus étoffé (10 titres sen 15 minutes) mais la concision demeure néanmoins pour lui la composante fondamentale.

Elliott Smith, le chanteur, écrit et interprète ses morceaux de manière forcée mais pas artificielle ce qui en soi est une qualité. Molina est capable ainsi de fourrer une nombre incalculable d’idées musicales en moins de temps qu’il ne faut pour le dire et de les nuancer par des guitares acoustiques dont a simplicité peut, par moments vous chavirer (“Now That She’s Gone” at “Look Inside Your Mind/Losin’ Touch” ).

Cette floraison sonique donne, paradoxalement, espace à Kill the Lights un disque dont la touche mélancolique et sage permet avec bonheur de ne pas nous saturer.

***1/2

Cowboy Junkies: « All That Reckoning »

Depuis leur formation en 1985, les Cowboy Junkies ont discrètement fait leur chemin, mis à part l’improbable succès de leur deuxième album, The Trinity Sessions, vendu à plus d’un million d’exemplaires. Celui-ci lui a permis de s’imposer sur la scène folk et country alternative. Encore aujourd’hui, les Cowboy Junkies demeurent uniques et pertinents, comme en témoigne ce 17e album, le premier depuis le Kennedy Suite de 2013. Malgré les années, le son des Cowboy Junkies n’a pas changé d’un iota, ni le groupe d’ailleurs, toujours formé de Margo, Peter et Michael Timmins, ainsi que de leur ami d’enfance Alan Anton.

All That Reckoning est donc un album tout en délicatesse, même quand la bande décide d’appuyer un peu sur la pédale de fuzz. À l’instar des nombreux autres efforts du combo, tout ici est maîtrisé, retenu, l’envoûtante voix de Margo Timmins flottant au dessus des envolées oniriques du groupe.

Reste que si le ton invite à la rêverie, le fond est beaucoup plus sombre. All That Reckoning pourrait bien être le disque le plus sévère de la formation, road trip nocturne sur une route qu’on croit sans fin, disque de considérations politiques et sentimentales, qui appelle à rendre des comptes et aussi sans doute à se réveiller malgré la douceur et les caresse de leur musique.

***

Jon Hopkins: « Singularity »

Après avoir terminé le long cycle de tournée suivant son excellent album sorti en 2013, Immunity, Jon Hopkins aurait exploré différents états de conscience en adoptant des techniques de méditation et autres pratiques, disons, stupéfiantes.

Cela l’aurait alors mené à adopter d’autres processus de création, et voilà Singularity. Cet opus se veut un voyage de musique électro mais aussi une aventure sensorielle, profondément organique, dont l’objet est de faire s’exprimer les tréfonds de la conscience à travers les sons.

Cet enregistrement se décrit comme un univers en soi «qui se dilate et se contracte vers un même point infinitésimal». De magnifiques séquences électroniques y côtoient les chants humains, assortis de délicates exécutions instrumentales, ces fréquences stratosphériques alternent avec des passages de grande intensité technoïde.

Cette odyssée implique plusieurs paliers où la pulsation n’est pas un préalable absolu, mais bien l’un des divers états recherchés et atteints. La qualité et la diversité des éléments texturaux sont ici remarquables; tout s’imbrique dans une trame dramatique fort bien menée.

On peut toutefois déplorer la relative pauvreté harmonique de certaines propositions, signe évident d’une méconnaissance comme on l’observe si souvent chez les compositeurs autodidactes sur le territoire électronique. Léger détail dans cette odyssée de l’intérieur.

* * * 1/2

Grouper: « Grid of Points »

Grouper, Way their Crept, WideCover the Windows and the WallsDragging a Deer Up a HillA I A: Dream Loss & Alien ObserverViolet ReplacementThe Man Who Died in His BoatRuins… et voici Grid of Points, un album court, mais hautement recommandable.

On applaudit doucement Liz Harris, trentenaire californienne, depuis le milieu de la précédente décennie. Sa prolificité en tant que Grouper (son pseudo comme artiste solo) avait ralenti depuis 2014, alors qu’elle avait lancé l’excellent Ruins.

On l’a connue pour divers projets solos intégrant électronique, instruments classiques ou instruments préparés. Cette fois, elle chante seule et s’accompagne au piano; mélodies évanescentes, voix diaphane, textes susurrés, harmonies tonales ou modales, mélodies consonantes…

Ajoutons à cette dimension piano-voix différents effets de réverbération, surimpressions mélodiques sous forme de canon, sons captés dans l’environnement de création.

Voilà autant de procédés de composition/réalisation qui mènent à ces formes dérivées de chansons « classiques » .

Répartie tout au long de sept plages l’expérience humaine ici évoquée est solitaire, introspective, exprimée avec la sensibilité féminine d’une artiste douée qui sait transformer ses humeurs et états psychologiques en un art à la fois familier et insolite.

* * *

Natalie Prass: « The Future and the Past »

Comment faire du neuf avec du vieux? Natalie Prass, 32 ans, nous suggère cette formidable réponse, ni plus ni moins l’album indie pop de l’heure. Carole King, Gerry Goffin, Karen Carpenter, Michael et Janet Jackson, Prince, Wendy & Lisa, Raphael Saadiq, George Michael, Anita Baker, Sharon Van Etten, Alicia Keys, Erykah Badu, Justin Timberlake, Jill Scott, Janelle Monáe, pour ne nommer que ces noms ayant sévi sur cinq décennies de pop anglo-américaine, noire ou blanche.

Dans un contexte plus indie, Natalie Prass a intégré un savoir-faire très polyvalent en songwriting, elle peut passer d’une référence à l’autre sans qu’on sente le moindre conformisme, le classicisme des formes est ici utilisé à bon escient, le collage de la chanteuse résulte d’un dosage brillant et raffiné d’expressions populaires, faites sur mesure pour sa voix relativement mince et la douce sensualité de son expression.

Ajoutez à ce magot de groove mélodique une vaste connaissance harmonique incluant le jazz moderne, et vous avez entre les oreilles un joyau de pop, qui s’inscrit dans l’excellente discographie de Natalie Prass, dont on avait vanté l’opus précédent, enregistré il y a trois ans chez Spacebomb sous la férule de Matthew E. White.

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Alvvays: « Antisocialites »

Originaire de Toronto, Alvvays est constitué de Molly Rankin, chant, Kerri MacLellan, claviers, Alec O’Hanley, guitares, Brian Murphy, basse, Sheridan Riley, batterie.

Le groupe s’était d’abord fait remarquer avec un album éponyme pour le moins efficace, sorti en 2014.

Au deuxième chapitre, le groupe agrandit assurément le cercle de ses amis. La réalisation d’Alex O’Hanley et de John Congleton contribue certainement à propulser cet Antisocialites vers les plus hautes sphères de ces musiques pop servies avec un épais brouillard de saturation.

Malgré cette propension à la distorsion des guitares et des claviers, les accroches mélodiques et hymnes candides d’Alvvays émaillent cet album somme toute plus pop que shoegaze, rock garage ou punk-pop.

Peu agressive, haut perchée, sans aspérités, la voix de Molly Rankin domine paradoxalement la corrosion harmonique des guitares et des claviers, et produit cet effet fédérateur au-delà des références connues (et très variées) qui l’animent.

Cet équilibre fait d’Alvvays un authentique prétendant à la liste restreinte des aspirants au sommet des charts. Cela demeure possible, mais il est encore un peu tôt pour  en être convaincu au point de  céder à  un enthousiasme malvenu.

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Mount Kimble: « Love What Survives »

Les guitares grincheuses et la pulsion post-punk de l’instrumental  « Four Years and One Day » qui ouvrent l’album envoient un signal clair : ce troisième album du duo britannique Mount Kimbie sera celui de la réinvention, timidement amorcée sur Cold Spring Fault Less Youth il y a quatre ans.

Après deux doux disques de ce qu’on a qualifié de post-dubstep, la paire d’auteurs-compositeurs-producteurs sort de sa zone de confort avec des compositions plus rugueuses rappelant autant Joy Division que NEU !, sans toutefois négliger les grooves confortables, tout ça en tenant bien fort la main de ses brillants collaborateurs : King Krule sur la saisissante « Blue Train Lines », Micachu sur une « Marilyn » assortie de marimba (réutilisé sur la belle SP12 Beat) puis James Blake sur « We Go Home Together e t, surtout, la troublante ballade « How We Got By » en fin de disque. Le duo cherche moins à s’inventer une nouvelle identité musicale qu’à faire décoller les étiquettes qu’on lui avait apposées sur cet album qui se révèle après plusieurs écoutes.

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Laurel Halo: « Dust »

Le minimalisme austère de Chance of Rain en 2013 avait été signe d’un grand pas en avant artistique de Laurel Halo par la manière abrupte dont il avait été conduit. La transition stylistique de l’artiste américaine lui avait fait mettre de côté les vocaux qui avaient caractérisé Quarantine, un « debut album », conçu, il semblerait, pour une expérience brutale.

Le second opus avait, alors, fait montre d’une beauté revendiquée et inattendue ; Dust, lui, va s’employer réunir les deux composants desdits albums et y ajouter de nouveaux schémas tout aussi captivants.

Le phrasé râpeux et le hurlement de « Buh-bye » fera référence à la techno dépouillée du disque précédent mais le coeur du disque sera sur cet ersatz de soul constituée par « Do You Ever Happen » ou « Sun To Solar ».

La respiration de Dust sera, par moments, facile et régulière et même ses beats seront relâchés et distendus. On remarquera alors le groove bouillonant de « Moonwalk » où l’esthétique de Halo se révèlera affranchie de toute tension mais tutoyant l’euphorie.

***1/2.