Guided By Voices: « Surrender Your Poppy Field »

Lorsque les rockers lo-fi américains Guided By Voices ont sorti leur premier EP Forever Since Breakfast en 1986, personne n’aurait pu prédire que le titre du disque, inspiré par Charles Manson, serait un commentaire aussi approprié sur la prodigieuse créativité et la longévité de ce groupe vénéré ! Mieux connus pour leurs chansons pop-rock indépendantes, pétillantes et percutantes, d’une durée d’à peine 3 minutes, et pour avoir sorti de la musique pratiquement chaque année de leur existence, les Guided By Voices ont guidé les oreilles de presque tous les musiciens de rock actuellement actifs sur la scène.

Au cours des 35 dernières années, le groupe dirigé par l’énigmatique génie et légendaire auteur-compositeur-interprète Robert Pollard a sorti (officiellement) 29 albums studio, et Pollard lui-même a plus de 100 albums à son actif ! Leur mélange intemporel de pop lo-fi, de post-grunge, de garage, de British Invasion et de punk a fait du groupe un groupe culte aux États-Unis et à l’étranger, ce qui en fait l’un des groupes indépendants les plus appréciés de ces dernières décennies.

Ainsi, lorsque la date de sortie de leur 30e album studio officiel, Surrender Your Poppy Field, a été repoussée, la seule critique qui a toujours été formulée à l’encontre de ce groupe a été qu’on était à la merci d’un nouvel enfantillage. Compte tenu de leur travail prolifique, le groupe de cinq musiciens a toujours eu plus de ratés que de succès. En publiant autant en termes de quantité, le groupe risquait de diluer la qualité globale de son considérable catalogue. Mais toutes les appréhensions concernant l’héritage de GBV ont été mises de côté une fois le disque écouté. Ne vous y trompez pas, cet album est exceptionnel et se classe parmi les meilleurs, comme « Mag Earwhig ! », « Bee Thousand » ou « Alien Lanes ».

Le titre de l’album lui-même est un hommage au film The Wizard of Oz et (il y a même une scène où « Surrender Dorothy » apparaît dans le ciel), ainsi qu’au propre catalogue de GBV. Comme l’explique Pollard le Magicien d’Oz lui est venu à l’esprit lors de sa conception et il réalisé un EP de cinq chansons il y a quatre ou cinq ans sous le nom de Sunflower Logic avec un catalogue factice pour le nom du label utilisé, Pink Banana Records. On y trouve 50 ou 60 faux noms de groupes avec des titres de 45 tours, d’albums EP et de compilations, et l’une des chansons était « Surrender Your Poppy Field ». Cette dernière est restée et Pollards a décidé de lui donner une vraie place sur un album de Guided by Voices ».

La chanson d’ouverture, « Year of the Hard Hitter », évoque des visions de la violence liée au sexe à l’ancienne, avec son riff de Stooges et son solo de guitare. « Volcano », la deuxième composition et le premier « single » du LP, continue dans la même veine rock. On peut facilement imaginer qu’un super groupe des années 90 a donné naissance à cette chanson à l’atmosphère floue et brûlante. Comme d’habitude, le talent de Bob Pollard pour écrire des paroles étonnantes n’est pas diminué : « True is the time when I see you / Blue are the blinds that I see through / Red are the taillights in your eyes / Said what I needed, now it’s through. »(C’est vrai que quand je te vois / Bleu sont les stores que je vois à travers / Rouge sont les feux arrière dans tes yeux / J’ai dit ce dont j’avais besoin, maintenant c’est fini.)

Les titres « Queen Parking Lot », « Man Called Blunder » et « Stone Cold Moron », avec leurs tambours énergiques et leurs riffs entraînants, sont généralement des numéros courts et doux de GBV – ils ressemblent à quelque chose que les Pixies, Nirvana ou même les Melvins auraient pu produire. Le morceau « Arthur Has Business Elsewhere » est un autre des points forts de cet album, avec ses guitares fluides et ses paroles : « He likes to run around / Because he’s played up this old town / Arthur has business elsewhere » (Il aime courir partout / Parce qu’il a joué dans cette vieille ville / Arthur a des affaires ailleurs), rappeleront le Arthur Dent du Hitchhiker’s Guide to the Galaxy. Ce morceau est également l’un des nombreux titres impressionnants de l’album qui utilise la valse, avec un morceau de stand-along comme « Steely Dodgers », tournant autour d’une ligne de basse ascendante, ainsi que le groove de « Andre the Hawk » qui sonne comme Pavement quand il était dans la fleur de l’âge.

L’euphorique « Cul-De-Sac » est un punk-rocker qui joue du punk rock avec des sifflements accrocheurs et un rythme de batterie de fanfare pour faire bonne mesure et « Physician » est un titre que le groupe de Franz Ferdinand aurait pu rêvé d’inventer.

Une autre touche agréable à souligner sur ce nouvel album est l’ajout de belles parties de synthétiseurs mélodiques et elle renforcera véritablement l’atmosphère particulière du disque. Un exemple typique en est « Woah Nell » », probablement le morceau le plus surprenant et le plus beau de l’album, avec sa section de cordes tourbillonnante et ses harmonies à l’ancienne qui agissent comme le nettoyeur de palais ultime. La dernière chanson rock de l’album, « Next Sea Level », est le fruit d’une introduction lente et ascendante qui se transforme en un véritable climax orchestral, ce qui en fait l’une des meilleures clôtures d’album de GBV que nous ayons entendues ces dernières années. 

Dans l’ensemble, il s’agit d’un disque on ne peut plus mélodieux, avec des virages azimuthés sans précédent et des effluves sonores pour garder l’auditeur captif.Pour être totalement franc, ce disque ressemble déjà à un classique des temps modernes d’un des groupes les plus appréciés de notre époque. Le seul talon d’Achille de GBV était, jusuq’à présent, un épuisant déluge de contenu. Mais à ce stade de carrière, Surrender Your Poppy Field prouve qu’en approfondissant sa musique au lieu de se contenter de la proliférer, le combo continue à grandir au lieu de vieillir.

****1/2

Best Coast: « Always Tomorrow »

Les Californiens de Best Coast sont de retour avec leur quatrième album, le plus introspectif à ce jour : Always Tomorrow. La chanteuse Bethany Cosentino continue de fouler les thèmes de l’insécurité et du doute de soi, mais le disque se définit par son développement personnel plus évolutif ce qui inclut des nouveaux niveaux d’acceptation de soi et de gratitude.

Une autre caractéristique déterminante de l’album est le son rock gonflé de Bobb Bruno, son co-fondateur avec Cosentino. L’album déborde de riffs endiablés, de refrains envoûtants et de tempos percutants, polis par des synthés subtilement chatoyants et une production fluide. Le morceau d’ouverture « Different Light » reflète tous ces détails : «  Who am I to judge if you still see things in a different light » (Qui suis-je pour juger si vous voyez encore les choses sous un autre angle ?) demande Cosentino avec diplomatie.

Sur « Everything Has Changed », dont l’hymne rappelle le « Beverly Hills » de Weezer, son ancien compagnon de scène, elle décrit l’avant et l’après de sa vie idéalisée, depuis l’abandon insouciant de la jeunesse débauchée, où elle ne buvait que de l’eau et du whisky, jusqu’à une vie plus sédentaire où elle promenait son chien, vivait dans une grande maison et faisait la cuisine pour deux chaque jour. Ce titre aborde également les critiques et les brimades auxquelles Cosentino a dû faire face ; « I used to cry myself to sleep reading all the names they called me. Used to say that I was lazy, a lazy, crazy baby. Did they think that maybe I was in on it? » (J’avais l’habitude de pleurer pour m’endormir en lisant tous les noms qu’on m’appelait. Je disais que j’étais paresseuse, un bébé paresseux et fou. Est-ce qu’ils pensaient que j’étais peut-être dans le coup ? Mais même si elle fait référence à ses critiques, sur « Wreckage, elle réfléchit toujours sur elle-même et son image de soi : « No one’s saying that I’ve got so be perfect, so why do I keep pushing myself? » (Personne ne dit que je dois être parfaite, alors pourquoi est-ce que je continue à me pousser ?)

« Everything Has Changed » et « Wreckage » abordent également le blocage de l’écrivain. «  If everything’s okay, then what the hell do I complain about? » (Si tout va bien, de quoi diable me plaindre ?) chante-t-elle sur le premier. Et sur le second : «  wanted to move on, but I kept writing the same songs » (Je voulais passer à autre chose, mais j’ai continué à écrire les mêmes chansons.)

Le syndrome de l’imposteur s’installe complètement sur « Graceless Kids » : «  Who am I to keep preaching to the graceless kids of tomorrow? They need a hero, not a wreck. I’m just a phony in a floral print dress . » (Qui suis-je pour continuer à prêcher aux enfants sans grâce de demain ? Ils ont besoin d’un héros, pas d’une épave. Je ne suis qu’un imposteur dans une robe à imprimé floral), chante-t-elle en s’habillant.

Cosentino se reproche également d’être coincée dans de vieilles habitudes et de vieux schémas, comme rester trop longtemps au lit ou tomber amoureuse de types qui ne savent pas ce qu’ils veulent. Mais elle se réjouit aussi des progrès qu’elle a accomplis. Sur le thème élastique, fantaisiste et clairvoyant « Feel Like Myself Again », elle semble renouvelée : « On Friday nights, I don’t spend too much time lying on the bathroom floor like I used to. The demons deep inside of me, they might have finally been set free. And I guess this is what they mean when they say people can change, ‘cause I finally feel free. I feel like myself again, but for the first time. » (Le vendredi soir, je ne passe plus trop de temps allongée sur le sol de la salle de bains comme avant. Les démons qui sont au fond de moi, ils ont peut-être enfin été libérés. Et je suppose que c’est ce qu’ils veulent dire quand ils disent que les gens peuvent changer, parce que je me sens enfin libre. Je me sens à nouveau moi-même, mais pour la première fois). La chanson parle de la distance la plus grande que Best Coast semble obtenir par rapport à son anvien répertoire comme « Why I Cry », sur lequel on chante désespérément « Look to the future, nothing’s there. Don’t know why I even care. Walk around in a haze. Seems to be the way I spend my days. I’m stuck in the gray.. » ( Je ne sais même pas pourquoi je m’en soucie. Marche dans la brume. Il semble que ce soit la façon dont je passe mes journées. Je suis coincé dans le gris.)

Musicalement, Always Tomorrow est très loin des débuts lo-fi de Best Coast, qui sont imprégnés de distorsions. Sur le plan thématique, cependant, Cosentino est toujours aux prises avec les problèmes qui l’ont toujours rongée. Mais c’est un travail en cours, et de plus en plus, elle prend le dessus sur ses insécurités et convient que, pour toutes les fois où celles-ci la perturbent, il y a toujours un lendemain, un « always tomorrow ».

***1/2

Greg Dulli: « Random Desire »

Greg Dulli est un fournisseur de rock n roll sombrement sinistre imprégné de R&B depuis un certain temps déjà. Sa voix puissante est à l’origine du son emblématique des Afghan Whigs, qui ont attiré l’attention du monde de la musique avec leur album Gentlemen en 1993. Depuis cette époque, Dulli et les Whigs se sont séparés, il a lancé un projet parallèle appelé The Twilight Singers, qui a donné naissance à cinq grands disques, a réuni les Whigs et sort maintenant son tout premier véritable album solo intitulé Random Desire. Tout au long de sa carrière, Dulli est restéle fer de lance de son œuvre, mais avec Random Desire, l’intention du chanteur est un peu plus concentrée et finalement plus satisfaisante. Produit par Dulli avec le collaborateur de longue date Christopher Thorn dans un petit studio à Joshua Tree et avec la majorité des instruments joués par le chanteur lui-même, Random Desire est un portrait réfléchi, ouvert et honnête de la situation dans laquelle se trouve l’artiste à ce stade de son pèlerinage musical.

L’album débute sur « Pantomima », avec une ligne de basse grondante et la voix de Dulli qui sonne plus fraîche que jamais. Lorsque le groupe au complet se met en place, le morceau devient une véritable montée d’adrénaline avec la mélodie vocale de Dulli qui s’élève au-dessus d’une voix merveilleusement placée. Avec ses claquements de mains épars et son double battement de tambour, l’ensemble de la démarche ressemble à une véritable déclaration de Dulli et à la manière parfaite de lancer une sortie solo tant attendue. À partire de cele, le disque n’en finira pas d’être satisfaisant. « Sempre » prend un tournant avec son côté sombre et romantique qui devrait être familier mais qui ne pourra qu’être attachant pour tout fan qui l’écoutera. « The Tide », l’un des points forts de l’album et le plus ouvertement interne des chansons de Random Desire, met en valeur la force de Dulli avec sa mélodie et ses paroles. Lorsqu’il chante  » » got things to do before I fade away » ce n’est pas le reniement d’une promesse de ce qui est à venir, mais plutôt une déclaration provocante qui est soutenue simplement, mais auffisamment, par les tambours tonitruants entrant dans le refrain de la composition.

Pendant toute la durée de l’album, les choses resteront captivantes. « Scorpio » démarrera simplement avec la voix de Dulli et un piano qui se développera en un morceau de groupe plus complet et addictif dont l’intimité ne faiblit pas. « Lockless » affichera un rythme électronique intéressant et des synthés qui bourdonnent. « You’ll be the end of me » chante-t’il sur un fond sans guitare, mettant ses paroles et les émotions qui les sous-tendent dans un contexte nouveau et ouvert, libéré de toute posture masculine, et au moment où les cuivres font leur entrée, on ne peut qu’être accroché. L’album se termine par « Slow Pan », une jolie complainte remplie d’une ligne de piano arpégée, de lap steel gonflant et d’une harpe envoûtante. C’est une belle façon de clore une collection déjà magnifique.

Greg Dulli semble toujours créer de la musique et il est clair, d’après ce qu’il a produit au cours des dernières décennies, qu’il aime ce qu’il fait et que cela transparaît dans sa production. Avec Random Desire qui est présenté comme son tout premier album solo, l’attente est grande pour ce qu’il peut réaliser sans se cacher derrière, même au sens figuré, un groupe de musiciens et Dulli ne déçoit pas. L’entendre continuer à faire preuve d’une si belle honnêteté, qui ne fait que frôler les limites de l’obscurité que l’on attend de lui, est follement merveilleux et n’est que le dernier ajout à un magnifique héritage musical qui ne cesse de grandir.

****

John Moreland: « LP5 »

Lorsque vous avez construit une solide base de fans en chantant des chansons sur la douleur et la tristesse, il est difficile d’imaginer où vous allez à partir de là, une fois que vous avez trouvé un peu de paix intérieure. John Moreland a réussi, ces dernières années, à nous déchiqueter le cœur en morceaux absolus, nous faisant pleurer avec ses chansons émouvantes sur la mort du rêve américain, les déceptions de la vie, et les profondeurs de la solitude et du doute de soi.

Guitariste et écrivain de renommée mondiale, Moreland s’est fermement établi sur la scène de la musique roots depuis la sortie de son album High on Tulsa Heat en 2015 et de son successeur, Big Bad Luv en 2017. Il n’est donc pas surprenant que les gens qui ont suivi le mouvement s’attendent à ce que Moreland fasse de même. Mais avec LP5, son dernier opus, les choses ont pris un tournant vers le côté plus léger de la vie. Bien sûr, Moreland peut encore nous faire verser une larme comme personne d’autre, surtout lorsqu’il rend tendrement hommage à un ami qu’il a perdu (« In the Times Between »), ou lorsqu’il écrit une chanson d’amour pour sa femme (« When My Fever Breaks »). pourtant, avec LP5, un poids s’est levé et nous avons droit à une nouvelle version de Moreland, qui pratique un peu l’amour-propre.

En travaillant avec le producteur et percussionniste Matt Pence, le collaborateur régulier et multi-instrumentiste John Calvin Abney, et en incorporant les harmonies vocales angéliques de Bonnie Whitmore, Moreland s’est découvert un petit faible pour lui-même, sur le plan sonore. LP5 est texturé, doux et délicat, puis robuste et sale exactement là où il faut. On entend tous les grincements de la voix de Moreland, qu’il chante dans un murmure ou un gémissement. Cette expérimentation sonore est particulièrement remarquable sur l’un des titres phares de LP5, « I Always Let You Burn Me to the Ground », une chanson dans laquelle Moreland se débat avec ses démons intérieurs et les moyens qu’il leur a donnés pour le punir. Elle est feutrée et éthérée, avec des frappés délicats sur les touches du piano et des harmonies basses. Nous n’avons jamais entendu Moreland de cette façon.

Dans « East October », il nous offre la mélodie et le refrain les plus mémorables de l’album, malgré la dure perte qui l’a conduit à le faire. Cette ode à son ami et collègue musicien Chris Porter, mort tragiquement dans un accident de voiture lors d’une tournée en 2016, fait référence à l’une des chansons de Porter et évoque avec amour le temps passé ensemble. Ce dur rappel de la fragilité de la vie est sans aucun doute l’une des expériences qui ont aidé Moreland sur sa route vers l’acceptation de soi. Nous entendons son combat avec cela sur « I‘m Learning How to Tell Myself the Truth » et « Let Me Be Misundertood ». Ce dernier titre le trouve aux prises avec l’évolution de sa relation à la foi et à la religion, un thème que l’on retrouve également sur l’ouverture de l’album « Harder Dreams » : « I hear your sermon but I don’t think I believe. » (J’entends votre sermon », chante-t-il sur ce dernier, « mais je ne crois pas que je crois).

Ces jours-ci, Moreland a découvert qu’il suffit de croire en lui-même. LP5 est à ce titre, un exercice qui consiste à étouffer la négativité et à la remplacer par la gentillesse et la compréhension, le pardon de soi et la croissance. Il le dit le mieux sur le lent « A Thought is Just a Passing Train », lorsqu’il chante « Save if for the savior/in the shadow of your mind/this life is but a moment/ hope you had a time/ shame is a cancer/go easy on your heart ». C’est une célébration tranquille d’une vie qui demande à être vécue au maximum, et c’est là que Moreland est à son meilleur.

****

City and Colour: « A Pill for Loneliness »

Après six albums studio sous le patronyme de City et Colour, Dallas Green semble avoir tout compris. Pour ceux qui ont écouté City and Colour depuis sa création, la voix apaisante de Green, les visuels saisissants de ses paroles et les chansons relaxantes de A Pill for Loneliness ne surprendront pas. Mais même aujourd’hui, quatorze ans après la sortie de Sometimes et quatre ans après la sortie de son dernier opus, If I Should Go Before You, il parvient toujours à essayer de nouvelles choses et à expérimenter de nouveaux sons.

L’écriture douce et le style vocal caractéristique de Green sembleront très familiers sur ce nouvel opus, mais là où cet album se démarque, c’est dans les éléments orchestraux. Des guitares luxuriantes et un travail vocal époustouflant sont superposés sur des cordes éthérées et d’un autre monde pendant une grande partie de l’album, ce qui le distingue des précédents travaux de City and Colour sans aliéner les fans. Là où l’album manque de grands titres en matière de compositions, il le compense par une écriture magnifique et des visuels vifs et lyriques.

Le plus de cet album est qu’il est rarement ennuyeux ou édulcorér. Bien qu’il y ait beaucoup de chansons douces sur A Pill for Loneliness, et que les mélodies vocales puissent sembler un peu familières par rapport au travail précédent de City and Colour, aucun tite ne sonners exactement de la même façon. « Living in Lightning », par exemple, est une introduction étonnante à l’album qui donne vraiment le ton et renforce son écriture spectaculaire. « Astronaut » suit le même chemin alors que le troisième titre, « Imagination », accélère le rythme, porté qu’il est par un solide travail à la batterie et à la guitare. Alors que « Difficult Love » évoque un amour de jeunesse avec des sonorités douces-amères mais chaudes, « Me and the Moon » est très théâtral, porté principalement par des instrumentaux ambiants. Des chansons telles que « Mountain of Madness » et « Song of Unrest » sont très sombres et menaçantes, ce qui contraste fortement avec le grand et joyeux « Strangers » et le très beau et déchirant « Lay Me Down.

A Pill for Loneliness porte bien son intitulé ; a un peu de noirceur sous les magnifiques instruments, ce qui vaut la peine de l’écouter pour bien la saisir. A chaque écoute, on sera sûr de trouve run nouveau détail à apprécier. À ce stade de sa carrière, Dallas Green a clairement établi un son luxuriant très distinct avec City et Colour, principalement grâce à ses mélodies vocales instantanément reconnaissables, mais même sur cet album, il parvient à expérimenter davantage en jouant avec des arrangements plus orchestraux d’une manière qui donne toujours fraîche et agréable.

****

Hoshiko Yamane & Mikael Lind Spaces In Between

Spaces in Between est une collaboration entre Hoshiko Yamane (Tangerine Dream) et Mikael Lind. Le titre se déploie déjà de plusieurs façons : les deux musiciens sont compositeurs et interprètes, et le processus d’écriture de l’album les a amenés à envoyer des fichiers sans se rencontrer, entre Berlin et Reykjavik. L’album se situe dans un espace entre acoustique et électronique, classique et pop (du moins si vous acceptez les séquences de synthétiseurs old-school comme de la pop). Il se situe dans un espace entre la musique d’ambiance, et l’idée bien connue de la musique de meubles, et les compositions qui ont toujours quelque chose à faire. Toutefois, Spaces in Between est un disque d’une simplicité et d’un lyrisme trompeurs. On l’entend tout au long de l’album, mais on en trouve la preuve dans des morceaux comme « Getting the Message Across ».

Des violons doublés commencent à jouer et suscitent une réponse du piano, qui est bientôt accompagné par un beau et chaleureux clavier. Le violon d’Hoshiko Yamame sonne magnifiquement, le piano de Lind résonne avac la même magnificence. Encore une fois, il s’agit de contrastes simples mais nets dans l’identité sonore. La liste des morceaux le montre aussi : « Connecting the Cycle », « Flow Plus Cycle », « Lasting Cycle » « Into the Whirl », « Wave Interaction » – les musiciens ne cessent de bouger. Enfin,  ce dernier titre, » commence par une phrase rythmique provenant d’un oscillateur, puis les deux collaborateurs jouent dessus.

L’album est juste de la bonne longueur aussi – 8 titres répartis sur 42 minutes. Mais dans cet environnement sonore confortable, on ne s’ennuie jamais. Les oscillateurs entrent, ancrent un morceau et en modifient subtilement l’ambiance. Les couches de piano interagissent avec le son cristallin du violon. Parfois, comme dans « Reprocessed Phrases », un crépitement agréable se fait entendre en dessous, de manière ambiguë. Bien que l’ambiance soit très similaire du début à la fin, il y a une grande délicatesse et un grand souci du détail. Délicat, mais grave.

***1/2

Chris Kenna Band: « White Line Fever »

Guitariste australien installé désormais à Paris, Chris Kenna et son Band évolue dans un répertoire blues-rock aux forts accents roots. Ces derniers sont servis par une voix rauque et rouillée accompagnant judicieusement quelques thèmes propres au rock et au blues, à savoir les dérives ou addictions (« A Little drop of Poison », « White Line Fever »).

Bref un petit condensé très « road album » et loin des clichés centré là où Kenna et son groupe se produisent en « live » et où on pourra entendre, au mieux, les effluves de, qui J.Geils Band, qui Moon Martin.

***

V/A: « Tea & Symphony »

Parmi les déclinaisons de la psychedela britannique, on pense souvent à la surenchère des solos à rallonge, aux empilades d’amplis Marshall façon The Cream. On pense aussi aux épopées prog. On oublie le plus souvent la veine baroque, ces raffinés de l’arrangement pour quatuors à cordes, harmonium, clavecin… Ceux qui se réclamaient des Zombies d’Odessey & Oracle ou des Beatles d’ « Eleanor Rigby » : voici 22 ouvrages exquis de ces dentellières et orfèvres, composant une compilation qui transcende aisément l’époque, de par la durabilité même de la musique classique dans l’équation.

Merveilles que le « Pictures » de Ray Brooks, I » Can’t Let Maggie Go » par The Honeybus, le « Fading Yellow de Mike Batt » : on a vraiment l’impression d’avoir trouvé la porte dérobée derrière laquelle ces trésors attendaient patiemment leur tour. Sinon les titres de Colin Blunstone (le chanteur des Zombies) et du groupe Nirvana (premier du nom), tout est à découvrir. Délicieusement.

*****

COIN: « Dreamland »

COIN est un trio de rock indie américain originaire de Nashville, bien que leur son soit loin des sons de country et d’Americana qui imprègnent la ville. Le groupe a débuté avec deux EPs en 2012 et 2013, mais a vraiment fait impression avec son premier album éponyme en 2015. Ils sont devenus les chouchous de l’indie-rock, alliant synthés style 80’s et talent pour les gros riffs Ce son, on le retrouve aujourd’hui sur leur nouvel album Dreamland.

Comme COIN l’a fait dans le passé, ils s’appuient sur un indie rock anthemique et festivalier. Il ne s’agit pas d’une lente méditation acoustique sur la condition humaine, mais plutôt d’une célébration de la vie, de l’amour et de la famille.

Le LP commence fébrilement avec « Into My Arms » qui implore un amant en luie disant « Get out of my head and into my arms » (sors de ma tête et viens dans mes bras). Se mettre dans les bras de l’autre est, à cet égard, un thème commun à cet album puisqu’il est réitéré sur le plus discre « Lately III ». Grands accords de guitares, certes, mais ils sont souvent accompagnés de grandes nappes aux synthés comme sur « I Want It All ».

Cette démesure est importante dans la sens où elle offre une perspective un peu différente. Nous en arons une bonne dose sur la chanson indie-pop « Never Change » qui nous amènera à des conditions plus introspectives dans les dernières compositions.

Ainsi, l‘album sera un amalgame de leur vie des deux dernières années, où ils étaie nt apparemment tout le temps sur la route en tournée. Ce manque de stabilité est exploré sur « Cemetery » un titre qui canalise la din d’une première tournée et le sentiment d’aloignement de ses proches à la vue d’une pierre tombale. Le combo s’est produit partout, de Nashville à Séoul. Dreamland est un patchwork de tous ces endroits, un journal sonore d’orchestres, de guitares désaccordées, de chorales d’église et de mémos vocaux sur iPhone ; il est aussi le retour à un chez soi, le pysage de rêve, ce « dreamland » qui donne son titre à l’album.

***1/2

Sodoma: « It’s All About To Change »

Incontestablement, avec Sodoma, c’est la force qui jaillit des haut-parleurs dès la première seconde Ce Grunge/Noise Rock Band de Zurich est, en effet, reconnaissable sur son deuxièm ealbum dès le premier accord. It’s All About To Change est le titre du nouvel opus du combo et il fait parfaitement suite à leur premier album éponyme, sorti il y a deux ans.

Le premier titre « Alive » est court, mais il montre bien ce qu’est Sooma. Des cymbales et des toms bruyants qui enterrent les voix ternes et déformées en arrière-plan. Un son de guitare unique et strident, fraîchement pressé à travers un circuit d’overdrive. Beaucoup de choses se sont passées au cours des deux années qui se sont écoulées depuis leurs débuts. La guitare est devenue encore plus expérimentale et les sons synthétisés sont dépouillés vers la fin du morceau.

L’ensemble est groovy et défoncé dans le quatrième titre « Material Humanos ». Des riffs de type mantra entre le noise-rock et le post-punk forment une évocation du changement et de la décadence. Une glorieuse piste pour s’attarder dans les abysses.

10 morceaux couvrent l’ensemble de l’album et quelque chose se détache : Il n’y a pas un seul tube sur cet album. Quand on écoute le disque en effet, on perd rapidement l’orientation de la chanson à laquelle on se tient, car le son est pratiquement toujours le même et il domine les riffs et les mélodies auxquels on pourrait s’accrocher. Sooma est un état d’esprit et il se poursuit du début à la fin.

Ce disque résonne fort, est fort avec un nuage sonore en plein essor de basse, de guitare et de batterie ; il est une excellente occoasion de redécouvrir l’expérience grunge.

***