Syd Barrett: La Logique de l’Incongru

On ne compte pas les rééditions concernant Syd Barret, et on ne nie pas non plus le culte iconique entourant le leader de la première mouture du Pink Floyd. La sortie d’un Best Of n’est pas négligeable en soi, plus intéressant car porteur d’un éclairage inédit est le livre du journaliste anglais Rob Chapman, A Very Irregular Head, qui se veut un ouvrage à mi-chemin entre biographie et analyse structurelle de ce qui a constitué Barrett.

On est loin en effet, de l’hagiographie pure et simple, du factuel ainsi que du sensationnel que l’on retient trop souvent quand on pense au chanteur. Bien au contraire, Chapman se comporte presque comme un critique littéraire dans la mesure où il aborde en parallèle le cheminement personnel et les influences culturelles que le natif de Cambridge a développé dès l’origine. « Né dans une ville universitaire réputée, entouré d’une famille qui se voulait intellectuelle, d’un père médecin par exemple, il a très vite axé le développement de sa personnalité sur une certaine idée de la recherche esthétique. » Le fait de faire des études dans une ville universitaire « a fait qu’il à, à l’inverse de la plupart des musiciens pop des sixties originaires des milieux ouvriers, très vite ouverts son inspiration à la littérature et à la poésie. » Le jeune Syd va donc se plonger dans la lecture des Modernistes, d’Ezra Pound, de Lewis Carroll et tous ces auteurs qui « vont être à la genèse de textes où se mêlent éléments discursifs, écriture automatique et fondations pour une musique semblant empruntée aux contes de fées, aux chansons pour enfants, et au surréalisme. » Pratiquant l’art du cut-up dérivé de Burroughs « il n’est pas étonnant de voir que tout cet univers du nonsense, très britannique, se retouve dans des morceaux oscillant entre comptines et féclairs électriques plus équivoques. » Musique et mots suisvent un chemin parallèle: « Hormis une fixation sur Bo Diddley (sic!) Syd n’a jamais trouvé de racines dans le rhythm and blues venu des Etats-Unis. En ce sens il était précurseur dans la mesure où, même ses « singles » sous forme de ritournelles (« Arnold Layne », « See Emily Play » ou « Apples And Oranges ») se démarquaient de la simple chanson par leurs ruptures de tempos, leur utilisation d’effets sonores alambiqués comme pour mettre en place cet univvers aléatoire né du cerveau de Barrett » Les mots semblent, en effet, « ne pas donner sens, se garnir de petites vignettes, cultiver les rimes intérieures plutôt que la versification traditionnelle. » Une seule dérogation à cette méthode figurera dans l’oeuvre du chanteur, la reprise du poème de James Joyce, « Golden Hair » figurant sur le premier album de Barrett, The Madcap Laughs: « Là encore pourtant la métrique de cette poésie va à l’encontre des schémas classiques. Elle s’étire comme une mélopée plaintive et n’est donc pas véritablement incompatible avec ce en quoi le chanteur est impliqué. » Il n’est donc pas étonnant que l’abstraction fasse partie prenante de son inspiration: « Sur Piper At The Gates Of Dawn vous avez des titres semblant de rien vouloir dire (« Pow R.,Toc H »), des instrumentaux, un alliage étrange entre allusions à la science fiction de « Interstellar Overdrive » ou « Astronomy Dominé » et les atmosphères moyenâgeuses de « Matilda Mother » ou « The Gnome ». » On le voit donc l’univers de Barrett est tout sauf primaire et, puisque d’abstraction il est avant tout question, Chapmann ne néglige pas un autre versant, à l’origine plus important, des goûts du futur chanteur à savoir la peinture: « C’est un aspect méconnu de l’artiste qu’il était. Son univers pictyural était d’ailleurs en osmose avec ses chansons. Si on devait citer ses influences, il y aurait en premier lieu Rauschenberg. Il n’est donc pas étonnant que ses tableaux, tout sauf figuratifs, aient pu sembler aussi hermétiques que certaines de ses musiques et qu’on y ait vu les prémisses de sa folie. » La fameuse aliénation de Barrett, combien on a pu gloser sur les soit-disants quantités phénoménales de LSD qu’il ingurgitait! « Vous savez, toutes les personnes qui l’ont côtoyé me disent qu’il n’était pas plus utilisateur de stupéfiants que la majeure partie des gens avec qui il frayait. Une des caractéristiques qu’ils soulignaient était qu’il semblait constamment ailleurs: gentil, courtois, amusant même mais sempiternellement dans un autre monde. » Chapman souligne alors cette « difficulté à se situer; le fait qu’il s’était retrouvé pop star un peu sans s’y attendre alors que ses goûts l’attiraient plus vers la peinture. Est-ce que cette oscillation entre diverses sollicitations était un facteur génétique qui anticipait sur son oscillation, voire sa schizophrénie? Il est difficile de le dire. » Chapaman relate alors avec beaucoup d’empathie ce lent cheminement vers l’aliénation: « Lui qui adorait peindre n’en voyait plus l’utilité puisque, alors qu’il cohabitait avec un autre artsite peintre, au lieu d’être stimulé il s’abritait derrière cela en disant : » Je n’ai pas besoin de le faire pusique quelqu’un le fait pour moi. » » Il fait le récit également de ses rendez-vous avortés avec, aux côtés de David Cooper, le pape de l’anti-psychiatrie R.D. Laing: « Il a eu deux possibilités de rencontre. Nulle ne s’est matérialisée. » Comme il l’élabore en filigrane tout au long de son livre, c’est avant tout « son sens d’être déplacé qui caractérise Barrett. La notion qu’il avait des aspirations à ce que l’on nomme le « high art » et le fait qu’il était considéré simplement comme un simple artiste « pop » » Ainsi, d’un côté, le leader de Procol Harum, Gary Brooker, se gaussait de « sl’horrible son des claviers », ainsi récit édifiant est fait par Chapman de cette émission de télévision de la BBC « Look Of The Week » sorte d’équivalent visuel de ce que peut être France-Culture où le présentateur, Hans Keller, musicien « sérieux », écrivain et conférencier avait interpellé le groupe de façon dédaigneuse et ironique: « Barrett était conscient d’être à cheval entre ces deux mondes, il n’était pas non plus au top mentalement. Il avait pourtant répondu avec gentillesse et humour aux allusions acerbes dont le groupe était l’objet. » Au total, Chapman nous dresse un portait tout en nuances de l’artiste, bien éloigné des stridences psychédéliques du « swinging London » , aux antipodes même de ces clichés sur la victimisation par le LSD. Barrett devient alors, non pas un mythe, ni une icône, mais simplement un artiste, doué mais inaccompli dont les raisons du fracas sont autant à voir avec sa psyché que l’environnement de l’époque. Qu’aurait-il fallu pour qu’il en soit autrement? « Je crois que, en tant que lyriciste, la seule personne avec qui on pourrait l’apparenter était Lennon. Ils avaient tous deux ce côté dadaïste, ce sens de l’humour que l’on ne retrouve que parcimonieusement dans la pop anglaise de cette période. Musicalement, je crois que lui et les autres membres du Pink Floyd avaient des objectifs différents. Eux voulaient réussir. Syd, lui, était une sorte de funambule, gentil, articulé, consistant mais très apte à se déstabiliser et sans véritable constance. » Si on demande alors à Chapman avec qui Barrett aurait pu monter le groupe de rêve, il répond sans ambages: « Le seul avec qui je crois il aurait pu véritablement trouver un pendant et, par conséquent un tonifiant, à ce qu’il était demeure Kevin Ayers. Je n’ose imaginer ce que tous les deux auraient pu créer si le destin l’avait voulu! »

 

The Move: une réédition plus que bienvenue!

The Move Anthology 19666-1972

Un nom qui symbolisait l’idée d’avancée pour cinq musiciens originaires de cinq groupes différents mais tous issus Birmingham et la création, vers les mid-sisxties, des Move un autre de ces ensembles qui aurait très bien pu, à l’instar des Beatles, Stones ou autres Who, se retrouver à l’avant-garde de la British Invasion, voici comment on pourrait résumer la trop brève carrière de ce combo composé dans sa première mouture de Roy Wood, Ace Kefford, Trevor Burton, Carl Wayne et Bev Bevan. Soniquement, en effet,le groupe se démarquait de l’empreinte rhythm and blues américaine telle qu’elle était véhiculée par le British Beat ; ses premières productions étaient, au contraire,fortement ancrées dans les délires du psychédélisme naissant et d’un sens de l’absurdité typiquement britannique. Les textes de Roy Wood , se voulaient surréalistes,la musique violemment électrifiée et prodigues en effet sonores (distortion, larsen, wah wah); bref si l’on avait dû associer les Move à un courant, ça n’aurait pas été à un groupe qu’il aurait fallu penser mais bien à plusieurs,le Pink Floyd à la Syd Barrett, les Beatles pour les mélodies imparables et ces harmonies suraiguës qui peuplaient leurs premiers « singles » et les Who pour leur manière de jouer avec une certaine image d’une élégance très « mod » et de maltraiter les instruments. C’est d’ailleurs en termes d’attitude que le groupe vréussit à se faire connaître, managé qu’il était par Tony Secunda, entrepreneur pop prêt à exploiter tout ce qui pourrait prêter à controverse. Il est vrai qu’il lui était facile déjà de jouer sur l’équivoque que véhiculainet les textes de Roy Wood dans les premiers « hits » du groupe:le dantesque « Night of Fear » avec son intro « empuntée »à Tchaïkovski, ou les significatifs « I Can Hear The Grass Grow » et « Flowers In The Rain ». Segunda avait senti le potentiel des Move dans la mesure où celui-ci parvenait à conjuguer à merveille comportement acariâtre et plein de morgue (téléviseurs brisés sur scène), provocation tout azimuth (la publicité pour « Flowers In The Rain » montrant le premier ministre de l’époque, le Travailliste Harold Wilson, dans un état proche de la nudité, ou un appel à voter pour les Conservateurs dans lequel il se proposait même de jouer un concert pour eux!) et enfin expérimentation musicales dont on pouvait très bien considérer qu’elles étaient influencées par le LSD, ambiguïtés que le combo prenait un malin plaisir à ne pas lever à juste titre d’ailleurs). C’est cette confusion entre les diverses représentations que le grop-upe donnait de lui-même qui va présider au caractère hétéroclite de leur premier et éponyme album. Enregistré sur une durée de près d’un an et demi (laps de temps interminable dans la pop des mid-60’s), il va mêler excentricités expérimentales, art pop et titres plus directs. Ajoutons des vocalistes interchangeables et l’on obtiendra une forme d’indécision qui fait que The Move oscille entre tendances à composer des refrains presque épiques (on dira « progressive » plus tard) et limitations qu’entraïne le format de la pop-song. Les Move sont perçus comme un groupe à « singles », très (trop?) britannique (d’où ses échecs à faire parler de lui aux States), ancré dans un imaginaire British qui serait la rencontre improbable des Kinks et du surréalisme à la Syd Barrett, prompt au sensationnalisme et par conséquent prêtant flanc à une polémique qui se retournera souvent contre lui (comme les royalties de « Flowers In The Rain » qui lui échapperont). Au fond la pop des Move est déjà tonitruante et tonique (« (Here We Go Round) The Lemon Tree »), s’emparant de l’exubérance créative de la période plutôt que de se cantonner dans des roots jazz ou blues auxquelles les Stones ou autres s’abreuvaient encore.

De cette image contrastée, de ses nombreux changements de line-up, en particulier l’apparition plus tardive de Jeff Lynne qui donnera naissance à Electric Light Orchestra scellant ainsi la disparition des Move, naîtront des productions bigarrées faites d’approches différentes et contradictoires, de singles qui seront accueillis tièdement (« Omnibus », « Curly ») ou « Fire Brigade ») mais d’où naîtra pourtant le tube peut-être le plus renommé (il fur leur seul numéro 1 et le premier titre à être joué sur Radio One la toute nouvelle radio « pop » lancée par la BBC pour contrecarrer les radios pirates anglaises style « Radio Caroline « t « radio London »), si ce n’est le plus significatif ou intéressant, du groupe, « Blackberry Way » en 1969. Très influencé par les Beatles, il peut être considéré comme un « Penny Lane » si ce n’est sous acide, du moins sous l’influence de tout ce qu’un imaginaire peut évoquer. La patte de Roy Wood est ici exemplaire, préfigurant presque certains de meilleurs textes de Kevin Ayers, et c’est d’ailleurs vers cette direction beaucoup plus alambiquée que va s’orienter le deuxième album du groupe en 1970, Shazam.

Malgré une pochette sous forme de personnages de bandes dessinées, c’est un disque ambitieux, aux morceaux étendus qui, paradoxalement, est composé, sur sa deuxième face, de reprises dont une de Tom Paxton (sic!). On a droit à une panoplie assez étendue de schémas musicaux allant de l’épique acoustique, à la pop de chambre (le délicieux « Beautiful Daughter » sorte de « Eleonor Rigby »plus enlevé avec les somptueux arrangements à cordes de Tony Visconti qui considérait Roy Wood comme « l’un des plus habiles musiciens de le scène pop anglaise »), un remake névrotique d e ‘Cherry Blossom Clinic » qui figurait déjà sur The Move et les premiers titres hard rock du groupe (« Hello Susie »).

L’impact du disque est quasiment nul et les Move vont bientôt se retrouver avec unénième changement de line-up marqué par l’arrivée de l’ex-Idle Race Jeff Lynne. C’est sous la houlette conjointe de ce dernier et de Wood que le groupe va désormais évoluer sur deux albums, Looking On puis Message From The Country. Ils sont devenus en fait pratiquement un trio puisque ne subsitera très vite que le batteur Bev Bevan après que Rick Price, qui avait remplacé Trevor Burton, ne decide de quitter The Move. Ces deux disques sont inégaux, partagés qu’ils sont entre titres heavy comme « Brontosaurus » (qui entrera dans le Top Ten)ou morceaux parsemés d’idées partant dans tous les sens sur un Looking On qui semble être comme un prolongement de Shazam. Message From The Country qui suivra oscillera, lui, entre les tendances les plus pop de Jeff Lyne et celles,plus alambiquées de Roy Wood. On sent que, chacun pour des raisons différentes,le format guitare, basse, claviers batterie est devenu une impasse. « The Minister »est un morceau phare avec sa montée chromatique irrésistible mais, quelque part, on s’aperçoit aussi que c’est un chant du cygne partagé qu’est l’album entre l’empreinte des Beatles figée dans leur période psychédélique et les élans plus arrangés qui donneront naissance à Electric Light Orchestra. D’aucuns ont considéré que Message From The Country s’apparentait à l’album blanc des Beatles; la comparaison n’est pas saugrenue,mais les moyens qui ont été dévolus n’étaient pas à la hauteur. Quelques « singles », « Chinatown », le délicieux « Tonighr » et « California Man »égrèneront cette période; le dernier du groupe « Do Ya », titre plutôt heavy (repris plus tard par Todd Rundgren) , presque un contre emploi pour son compositeur Jeff Lynne paraîtra et disparaîtra très rapidement en1974 mais, à cette date, les Move auront déjà vécu et auront laissé place à ELO qui ne réunira Lynne et Wood que sur le premier album. Ce dernier s’en ira pour former ensuite Wizzard mais ceci tout comme l’épopeé de jeff Lynne est une autre histoire.

Cette compilation de quatre Cds est essentielle pour qui veut se familiariser avec le groupe (livrets, interviews). Pour ceux qui ont déjà connaissance du combo elle a le mérite de présenter pour la première fois sur support numérique le fameux EP Live At The Marquee enregistré en 68. Quelques originaus, mais surtout reprises de certains classiques (« Something Else » de Cochran; « It’ll Be Me » de jerry Lee Lewis), de morceaux méconnus de l’époque (« Sunshine Help Me » des Spooky Tooth) ou d’autres déjà plus essentiels (« So YouWant To Be A Rock & Roll Star » des Byrds) le groupe s’emploie à tout subvertir non seulement par son jeu de scène mais par des « covers » incendiaires de titres rythm and blues (« Higher And Higher », « Piece of my Heart »)commepour montrer qu’il se situe dans une autre problématique. Disque « live » passionné et exemplaire de cette période fracassante et innovante , de ces temps où tout restait à faire, il est le juste complément des trois autres Cds. Le tout est la preuve que lesMove étaient plus quel’image provocatrice qu’ils avaient eux-même fabriqués, il est signe que quand Tony Secunda déclarait : « Sans aucun doute, il y avait les Beatles, les Stones et les Move, dans cet ordre en Angleterre. » iln’était pas éloigné de la plus juste vérité!