Chris Garneau : « Yours »

Chris Garneau s’était fait remarquer avec son premier album touchant et sensible Music for Tourists en 2006 et il avait continué à creuser ce même chemin musical sur El Radio puis Winter Games.

Sur Yours l’artiste se veut porteur d’une musique porteuse de plus de gradeur épique, de cohérence et d’aboutissements aussi bien artistique que personnel. Le procédé est celui du miroir qu’il tend vers son audience, de l’intime qui tend vers l’universel et de goûts affichés pour la chose poétique.

Érudit et littéraire, il cultive la métaphore autobiographique (celle d’un artiste gay) qui se passionne pour la véracité et l’authenticité. Ce disque le voit être encore plus lui-même dans sa dévotion à autrui avec des climats plus gothiques d’où instrumentation à cordes a pratiquement disparu.

Il allie cela à une voix douce et des arrangements ciselés avec soin ; la montée en puissance palpitante de « Gentry », un « Family » qui bouleverse ou un « Torpedo » dans la cible est l’âme. Yours touche à la tête comme il atteint l’esprit ; le résultat en est un opus qui secoue les tripes.

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Mirah: « Understanding »

Parmi les artistes qui se font discrets et qui possèdent une longévité plutôt respectable, on peut citer également Mirah qui évolue injustement dans l’ombre. Cela fait depuis l’an 2000 que la musicienne new-yorkaise qu’elle pratique sa musique résolument DIY et entraînante. Et cette année, elle présente son sixième opus intitulé Understanding qui vaut toute son attention.

Profondément affectée par les élections américaines de 2016 et par les problèmes familiaux qui ont perturbé tous ses intérêts pour la musique, Mirah a décidé d’offrir une bande-son immersive racontant ce malaise général. En faisant appel à Eli Crews pour la production ainsi qu’à Greg Saunier de Deerhoof, la new-yorkaise apporte un son plus étoffé et plus ample avec ces compositions indie pop-folk comme « Counting » synthétisant parfaitement ses positions sociopolitiques actuelles. On peut citer également « Information » et l’urgent « Lake/Ocean » riche en message politique comme points clés de ce Understanding.

Ce sixième opus est sans conteste son plus varié et son plus intéressant à ce jour tant on peut déceler des arrangements synthétiques et rêveuses à la Beach House sur « Hot Hot » ou d’autres plus sixties avec « Love Jetty » et « Lighthouse ». Jamais la production n’aura été au service de Mirah qui a toute notre attention sur ses textes plus vindicatifs que jamais, que ce soit sur le bouleversant « Sundial » ou le tendre « Blinded By The Pretty Light ». Avec Understanding, Mirah continue à exprimer son art de façon majestueuse et peut se vanter d’avoir une discographie plus qu’honorable.

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Jessica Risker: « I See You Among the Stars »

Jolie découverte 2018 en matière d’indie folk avecune jouvencelle du nom de Jessica Risker. Cette fille de Chicago, chanteuse, musicienne-plasticienne illumine de toute sa grâce cet album sobrement arrangé autour de la guitare et de sa voix diaphane.
Pour les fans d’Alela Diane et Vashti Bunyan. Superbe.
***1/2

Jennifer Castle: « Angels Of Death »

Interprète, parolière, compositrice de talent, Jennifer Castle construit son corpus chansonnier depuis plus d’une décennie. Elle propose une approche country folk, parfois mâtinée de gospel, toujours inscrite dans cette esthétique éprouvée sur toutes les terres de l’Amérique en plus de prêter sa voix à des projets ou groupes fort différents de son approche.

Le thème central de cet album est la mort, ses implications sur le comportement humain, l’humeur, la mémoire, la spiritualité, ou même les effets de la disparition d’autrui sur le processus de création.

Superbement écrits, les textes ici chantés expriment des réflexions sans prescrire, reviennent sur des épisodes autobiographiques – dont la mort de sa grand-mère pendant qu’elle tournait aux États-Unis.

Dans le sillon de Dylan et Cohen, la poésie chansonnière de la Torontoise peut aussi évoquer les écritures sacrées en guise d’ornement littéraire et non de croyance affirmée.

Élégamment, poétiquement, la chanteuse passe en revue les étapes du deuil (choc, douleur, dévastation, colère, tristesse, dépression, acceptation), dépeignant un univers bien personnel autour du décès des vivants, carburant fossile d’une pensée créatrice.

***1/2

Kristin Hersh: « Possible Dust Clouds »

Menées par Kristin Hersh et Tanya Donnelly, The Throwing Muses furent un des ensembles les plus emblématiques de la scène rock des années 80 et 90 avec un juste équilibre entre pop-rock et approche bruitiste.

Le groupe séparé, Hersch a poursuivi une carrière solo pour le moins sporadique depuis 1994 mais elle n’a cessé de composer, que ce soit en solo ou avec son groupe, et ce même si sa carrière s’est faite plus discrète.

Aujourd’hui, la chanteuse revient avec un dixième album, et, comme précédemment, sur Possible Dust Clouds, elle n’hésite pas à mêler sa vie à ses chansons, et à nous parler du couple, de l’amour, de la vie tout simplement.

Le ton est donné dès le premier morceau, « LAX », très électrique, traversé par cette guitare surgie des 90’s, appuyé par une rythmique implacable et des chœurs féminins. Il s’agit d’un titre qui sonne actuel mais qui pourrait avoir été sorti en 1995. « No shade in shadow » continuera d’ailleurs dans cette veine, avec cette voix si sensuelle au timbre si particulier qui nous fait chavirer. Ici tout est superbement produit, c’est une pure merveille pop.

« Halfway home », lui, commencera sur un mode acoustique mais se lancera très vite dans la « reverb » et des chorus féminins comme pour marquer une transition entre la Kristin Hersh d’hier et celle d’aujourd’hui.

« Lethe », à son tour, sera un petit brûlot quasi punk avec une basse frappée doublée par la rythmique acoustique et où Kristin Hersh nous démontrera qu’elle n’a rien perdu dans l’art de trousser de belles mélodies.

Sur le même registre, « Loud mouth » sera noyé dans un larsen à la Sonic Youth, comme toujours mené par cette rythmique implacable, avec de redoutables vocaux bardés d’effets sonores, tel un hymne bruitiste.

Hersh parvient ici à nous démontrer que le temps et l’âge n’ont pas d’effets sur elle. C’est cela qui la conduit ensuite à développer alors ses propres concepts dans lequel elle parle de son album comme étant celui d’un sociopathe, concept qu’elle définit comme étant celui du « dark sunshine » : « Imagine truly buying your own sunshine and charm, but also your darkness and violence; the two sides of your psychology showing each other off in relief. Songs can do that…we can’t, really. Darkness we’ve seen. Dark sunshine? Still cool. »

Le reste de l’album, « Gin », « Lady Godiva », sera plus traditionnel que ce soit sur le mode pop ou un registre plus trip californien.

Guitares fluides, voix claire, mélodies affutées et riches harmonies ; Possible Dust Clouds se termine en beauté, sur le mode serein de celle qui n’a plus rien à prouver.

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Max Middleton: « Bananas »

Pour son nouvel album, la moitié d’Arab Strap a décidé de cultiver une allégorie tout du moins dans la pochette warholienne du disque. Au-delà du titre bien sûr, Bananas peut également être lu comme une référence au fruit fétiche de Kevin Ayers.

Mais foin de décryptage, allons au coeur du LP et, pour celui-ci, Middleton s’est entourée d’une section guitare-basse-batterie (épaulée parfois par un clavier et des machines) et de musiciens amis au top de leur forme afin de donner un son plus organique, bien éloigné de ses dernières productions.

Artisan pop des mots, faiseur minutieux de mélodies, Max Middleton est un chanteur au style direct, qui n’a pas peur d’affronter et de regarder en face ses malheurs quotidiens. Et si ses chansons ont l’air légères, le Glaswégien n’est pas pour autant un artiste hors-sol. Il est connecté à la vie, à sa vie. Très timide à la ville, il évoque ainsi sans ambages ses fêlures, ou ses imperfections comme dans « Gut Feeling ».
La chanson qui émerge de l’album est, toutefois, « Buzz Lightyear Helmet » un titre dans lequel, et pendant plus de huit minutes, il distille des émotions contrastées au travers d’un triptyque de mélodies à l’humeur malgré tout positive.

Et même si « There is nothing worse than a successful Scotsman  », comme il le chante dans « Twilight Zone », avec cet album aussi réussi, il ne s’arrêtera pas en si bon chemin.

***1/2

Josephine Foster: « Faithful Fairy Harmony »

Le nouvel album de Josephine Foster, Faithful Fairy Harmony, est une nouvelle fois marque par la cohérence et l’étrangeté. Si le terme « freak-folk » devait trouver une représentation, ce sera sans doute à elle qu’on devrait l’appliquer. Singularité aussi pour une artiste qui est à la fois anachronique et intemporelle et qui est capable de trouver beauté et agrément dans la noirceur et l’affiction.

Foster enchaîne ainsi les merveilles ; le superbe dénuement sur « Eternity » ou « Force Divine », le mélancolique (« The Peak Of Paradise », « Little Lamb) », varie les ambiances en alternant les moments expérimentaux comme « Pearl In Oyster », avec l’americana (« Force Divine », « Indian Burn »), en passant par le folk apaisé (un « Pining Away » qui invoque le Neil Young champêtre d’Harvest Moon ou le doucement allumé qui éclaire « Challenger »).

C’est avec son habituelle aisance déconcertante que Foster parvient à créer une nouvelle faille temporelle nous projetant au siècle dernier, à l’entre-deux guerres. Comme à chaque fois le charme « suranné » de ses chansons réussit à nous prendre dans ]ses filets, sa voix nous envoûter.

Ce qui semble démarquer ce disque des autres disques, outre sa longueur, c’est la bienveillance qui en émane, que ce soit quand elle expérimente ou quand elle va sur des terrains connus, balisés par ses propres soins. Foster irradie d’une lumière intérieure finissant presque par nous éblouir et faisant découler de l’album une spiritualité qu’on percevait précédemment sur I’m A Dreamer mais qui, ici, prend une ampleur inédite, contaminant chaque chanson et parvenant à unifier le tout.

On en ressort apaisé avec un arrière-fond d’émerveillement permanent, transporté dans un monde singulier et enchanteur, comme si Lynch s’éclipsait sur la pointe des pieds pour laisser place à Browning et son cirque Freaks. Ça pourrait être effrayant mais il y a une telle empathie pour son sujet que lorsque la dernière note se termine, il nous faut quelques bonnes minutes avant de réintégrer le monde moderne. Faithful Fairy Harmony nous offre un temps suspendu en apesanteur on ne saurait jamais assez remercier Foster de ce superbe cadeau.

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My Brightest Diamond: « A Million and One »

En 2014, My Brightest Diamond avait, enfin, percé un certain plafond avec son dernier album This Is My Hand. Dès lors, la popularité de Shara Nova a atteint un nouveau pic avec sa pop baroque et arty et, plus tard, la new-yorkaise est de retour avec son sixième opus A Million and One.

Cette la taence a été mise à profit car My Brightest Diamond continue d’avancer en mettant un pied sur des territoires plus dansants. Le premier morceau « It’s Me On The Dance Floor » en attestes avec une atmosphère beaucoup plus pop et entraînante qu’à l’accoutumée. L’exploration se poursuivra d’ailleurs avec les accents hip-hop de « Rising Star » et « Champagne ».

L’art-pop de Shara Nova atteint de nouveaux sommets et on la sent plus requinquée et plus ambitieuse comme sur l’intense « A Million Pearls » mais aussi sur les rythmés « Sway » et « Supernova ».

Moins baroque que ses prédécesseurs et plus accessible qu’autrefois, elle n’oublie pas pour autant sa touche magique qui a fait sa réputation notamment à l’écoute de « You Wanna See My Teeth » et de « Supernova ».

Après un envoûtant « Mother », elle terminera sur une note des plus funky , un « White Noise » résolument fantomatique qui la montre néanmoins prête à envahir les dancefloors.

***1/2

Baxter Dury: « Prince Of Tears »

Prince of Tears est, mine de rien, le cinquième album de Baxter Dury. Pour ce Prince Of Tears le chanteur se fait presque crooner sans sa façon d’aborder la thématique du disque ; les émois amoureux.

Pleurs il y a donc mais Dury est suffisamment madré, oscillant entre désinvolture, désillusion et un poil de cynisme pour que l’opus ne soit pas larmoyant ni mélodramatique.

Il joue à merveille, tout comme son père, de sa voix de cockney pour transformer une humeur mélancolique et la rendre presque jouissive. Héritage familial aussi, un phrasé récité qui transforme le mélancolique en cocasse et qui fait de Prince Of Tears un disque presque vaudevillesque.

Pour sublimer la douleur et se remettre d’une rupture resteront alors des orchestrations à cordes suaves et décalées. Ce « fils de » continue ainsi  à cultiver sons dandysme et à se façonner un style qui, même si il n’est pas celui de « Sex and Drugs and Rck and Roll » marche dans ses propre « new boots » et endosse des « panties » bien à lui.

***1/2

Marianne Faithfull: « A Secret Life »

Encore un travail notoire de Marianne Faithfull et cette fois la musique est de… Angelo Badalamenti, le compère de David Lynch ! ( BO de Twin Peaks et Mulholland Drive).
Composé de chansons calmes, tristes et méditatives aux mélodies ineffables, A Secret Life est à écouter tranquillement un soir de solitude où tout paraît sombre sauf un petit quelque chose d’indéfinissable…
Le style de Badalamenti est ici plus intimiste, moins oppressant que dans ses oeuvres les plus connues, mettant en valeur la voix si personnelle de Faithfull.
Orchestré et construit avec élégance, à mi-chemin entre l’electro et le classique, A Secret Life  tient lieu d’une gageure: la rencontre de deux personnalités habitées.


Les violons soutenus par les lignes de synthé et de basse créent un espace musical cohérent, à la fois dense et aérien, où le chant et la parole de Faithfull déploient leurs nuances : du regret à la lassitude, de l’inquiétude et la tristesse à la sérénité.
« Prologue », « She », « Epilogue » sont des variations sur un même thème (paroles de Shakespeare pour le premier et Dante pour le dernier).
« Bored By Dreams » par sa rythmique et « The Wedding » par son côté humoristique se démarquent un peu du reste du disque.
Si plusieurs de ses précédents albums évoquaient évoquaient l’automne, A Secret Life est , lui, plus ancré dans hiver (avec une promesse éventuelle de printemps).

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