Becca Mancari: « The Greatest Thing »

La compositrice Becca Mancari, basée à Nashville, passe de la country à l’indie électronique sur ce disque confessionnel d’une honnêteté brutale. Lorsque Becca Mancari a échappé à son éducation religieuse répressive dans la campagne de Pennsylvanie pour commencer une carrière d’auteur-compositeur à Nashvilleça n’a pas une grande surprise de noter que son premier album soit de bon goût, bien que routinier, et rustique comme tout bon opus country.

Ce n’est pas le cas de ce deuxième disque, qui est un disque intime et brutalement honnête, se dépouillant de toute empreinte country pour s’épanouir vers un son indie rock plein de guitare et d’électronique clairsemées alors qu’elle exprime tout un aéropage de grandes émotions, allant du chagrin à la joie à la douce libération du pardon de soi et des autres.

C’est une démarche extrêmement courageuse car son premier album, Good Woman, a été un succès critique, mais le fait de travailler avec d’autres artistes LGBTQ de Nashville comme Brittany Howard et sa femme Jess Lafser dans le super groupe local Bermuda Triangle a encouragé Mancari à explorer ses sentiments les plus profonds. À cet égard, ce sera sans doute un des disques plus brut cette année.

Le « single » « Hunter » évoquera Beth Orton avec ses guitares dentelées et l’électronique qui l’entoure. Il est inspiré d’une lettre envoyée par une aînée homophobe, appartenant à la secte de son père, la condamant pour sa sexualité et menaçant de la traquer, mais lui permettant de la défier avec les mots suivants : « Eh bien, vous ne me traquerez jamais/Non, vous ne me découvrirez jamais. » ( Well, you’re never gonna to track me down/No, you’re never going to find me out)

« First Time » est l’une de ces chansons qui sortent et qui percent vraiment le cœur, alors que la chanteuse aux origines italiennes/porto-ricaines se lamente : « Je me souviens de la première fois où mon père ne m’a pas prise dans ses bras » (I remember the first time my father didn’t hug me back), ce qui est très fort, car elle se souvient avoir essayé de trouver le courage de lui dire qui elle était vraiment. Il faut alors apprécier la manière dont elle le questionne avace insistance ainsi : « Est-ce que le Dieu que tu aimes tant / Reprendrait cet amour si facilement » (Would the God you love so much/Take that love back so easily back ).  Un plaidoyer qui n’aura probablement jamais de réponse.

Sous la production experte de son ami Zac Farro, batteur de Paramore, tout n’est pas sombre, mais c’est toujours une expérience assez intense. » Bad Feeling », « Pretend » et « Tear Us Apart » se concentrent alors et ainsi sur les relations naissantes et mourantes. « I’m Sorry » poursuit son voyage pour affronter tous ces démons intérieurs qui peuvent vous dévorer, et les luttes intérieures qui peuvent ruiner votre santé physique et mentale, comme elle le demande : « Savez-vous que vous ne connaissez plus votre corps ? ».

Les arrangements de Mancari sont délibérément minimes, mais ayant appris la guitare à l’oreille dans le cadre de sa vie religieuse, elle utilise ces compétences pour créer des riffs trompeurs et accrocheurs qui se superposent à la rudesse des mots.

L’album se termine par un numéro acoustique atypique, « Forgiveness », qui fait ce qu’il est écrit sur la boîte de conserve, car Mancari semble faire la paix avec le fait de se pardonner, de pardonner à sa famille et peut-être même au fanatique qui lui écrit régulièrement pour le lui signaler : « Le pardon est la partie la plus difficile/Quand il est enterré dans votre sang/Vous vomissez l’angoisse/Vous attendez un signe. » (Forgiveness is the hardest part/When it’s buried in your blood/You vomit out the anguish/As you wait for a sign) Peut-être que cetitre correspondra à ce signe.

Il aurait été facile pour Mancari de se contenter d’écrire un autre album teinté de country/Americana pour faire avancer sa carrière, mais elle a eu le courage de prendre une direction totalement différente, une direction à la fois douloureusement honnête et magnifiquement réalisée. Ce disque témoignera ainsi sur la façon dont l’esprit humain peut triompher face aux préjugés et à la stupidité.Ne serait-ce que pour cela, The Greatest Part doit être considéré comme bien plus qu’un simple album.

***1/2

Phoebe Bridgers: « Punisher »

Une façon de décrire Phoebe Bridgers est qu’elle est une artiste très prolifique. L’auteure-compositrice-interprète et productrice basée à Los Angeles travaille sans relâche depuis la sortie de son premier album, le transcendant Strangers In The Alps, en 2017. En 2018, elle s’est associée à Julian Baker et à la tout aussi érudite Lucy Dacus pour un EP, puis en 2019, elle a surpris en laissant tomber l’étonnant Better Oblivion Community Centre avec Conor Oberst de Bright Eye et a récemment produit lson ami et compagnon de route sur le lumineux premier album de Christian Lee Hutson, Beginners. Bridgers a enregistré et tourné à plusieurs reprises et elle est enfin de retour avec sa suite de Strangers, Punisher, un album à la texture magnifique, émotionnel etcomplexe.

Il se passe beaucoup de choses sur Punisher. Ce sont des chansons qui vous feront rire et pleurer dans votre oreiller et souvent en même temps. Si le disque était un film, il serait décrit comme interminable et vous et vos amis porteriez des t-shirts ornés des paroles de toutes les autres strophes. La production, offerte par Bridgers elle-même avec Tony Berg et Ethan Gruska, est luxuriante, dense, hypnotique et complète parfaitement le ton des paroles ouvertes et honnêtement directes de Bridgers. Tout cela ne devrait surprendre personne qui a suivi la carrière de Bridgers jusqu’à ce jour mais, en tant qu’artiste sur Punisher, elle a réussi à faire un tel bond en avant créatif par rapport à son oeuvre déjà exceptionnelle qu’elle est, très franchement, bouleversante. Son travail a déjà été décrit comme « Indie Folk », et bien que certains éléments de cette description s’appliquent, les chansons créées pour cet album sont plus intéressantes, pleines d’une profondeur émotionnelle qui, parce que tout cela vient de Bridgers elle-même, se révèle tout à fait authentique. Cette authenticité donne aux chansons une qualité sincère que peu d’artistes sont capables de saisir. Même si l’album regorge d’invités spéciaux, comme les membres du groupe de génie de Bridgers Baker et Dacus, Conor Oberst, Nick Zimmer de Yeah Yeah Yeah et Jenny Lee Lindberg de Warpaint, parmi tant d’autres, c’est la voix unique de Bridgers qui ressort. Il est rare qu’un album puisse vraiment tout avoir, mais nous sommes là.

Punisher commence avec un  « nettoyeur de palais » tonificateur, « DVD Menu ». Il s’agit d’un instrumental lunatique, avec des cordes délicieusement tristes, qui vous prépare immédiatement à ce qui va suivre. Les « singles » « Garden Song » et « Kyoto » qui font suite à cet « opener », vous entraînent instantanément dans le monde que Bridgers a créé. « Garden Song » est porté par la mélodie vocale discrète et dynamique de Bridger qui flotte sur une guitare en arpèges et une grosse caisse assourdissante.

L’un des thèmes récurrents qui revient sans cesse dans Punisher est l’idée que Bridgers a tout ce qu’elle pourrait vouloir, qu’elle se sent mal à ce sujet ou qu’elle décide, peut-être à cause de cela, qu’elle n’en veut pas vraiment. Sur « Garden Song », elle chante « Non, je n’ai pas peur de travailler dur/Et j’ai fait tout ce que je voulais/j’ai tout ce que je voulais » ( No I’m not afraid of hard work/And I did everything I want/I have everything I wanted) et elle le fait d’une manière si triste qu’il est difficile de savoir si elle le pense vraiment. « Kyoto » est le morceau le plus optimiste de l’album, avec des arrangements de cuivres vraiment joyeux. Malgré le son fringant de la chanson, il contient des paroles très intenses sur le ressentiment personnel. Dans le refrain, Bridgers chante « I don’t forgive you/But please don’t hold me to it/Born under Scorpio skies/I wanted to see the world/Through your eyes until it happens/Then I changed my mind » (Je ne te pardonne pas/Mais s’il te plaît ne m’y oblige pas/Bnée sous les cieux du Scorpion/Ije voulais voir le monde/Au travers des tes yeux jusqu’à ce qu’arrve Ce qui m’a fait changer d’avis) le résultat est plus que déchirant. Ce motif revient dans « I See Yo » », avec sa batterie pulsée et son bruit de guitare aigu, elle y chante : « J’ai joué la mort toute ma vie, et j’ai cette sensation, chaque fois que je me sens bien, ce sera la dernière fois ». (I’ve been playing dead my whole life, and I get this feeling, whenever I feel good, it’ll be the last time) Elle déplore une relation qui, bien qu’elle ressente quelque chose en voyant cette personne, le fait qu’elle déteste sa mère et la façon dont « J’avais l’habitude de te te provoquer/Maintenant, je ne peux même pas t’avoir/Pour jouer de la batterie » (I used to light you up/Now I can’t even get you/To play the drums), qui est hilarante mais qui s’oppose à un « Parce que je ne sais pas ce que je veux/jusqu’à ce que je foire » (Cause I don’t know what I want/Until I fuck it up), qui est spécifiquement bouleversante.

Le titre « Punisher » flotte sur un riff de piano et est basé sur ses expériences avec les gens qui se réunissent autour de sa table de après les spectacles. « Et si je vous disais que j’ai l’impression de vous connaître/Mais qu’on ne s’est jamais rencontrés/Mais c’est mieux ainsi. » (What if I told you/I feel like I know you/But we’ve never met/But it’s for the best )Le sentiment est doux mais il est suivi de la révélation de cette personne ne sachant pas comment entamer une conversation et, de façon dévastatrice, ne sachant pas quand l’arrêter. Dans le saisissant « Halloween » » elle raconte qu’elle vit à côté d’un hôpital et qu’elle est constamment ennuyée par les sirènes. A tel point que sa réflexion sur « Être surpris de ce que je ferais par amour/Quelque chose à laquelle je ne m’attendrais jamais » (Being surprised on what I’d do for love/Something’s I’d never expect) se transforme en une déclaration impavide sur la visite d’un fan de sportbattu à mort à l’extérieur d’un stade.

La pièce maîtresse de l’album, « Chinese Satellite », est la chanson la plus hymnique que Bridger ait jamais enregistrée. Sa voix est claire et déterminée, sur des guitares en mode chorus, une batterie qui s’écrase et de belles cordes. Bridger’s fait preuve ici d’un sens de l’arrangement magistral. Là où la plupart des groupes poussent, elle tire, créant ainsi une tension dans les moments plus calmes, et retient son groupe, optant pour quelque chose d’un peu plus spécial que les moments typiques du « plus légers dans l’air » . « Moon Song » est entièrement imprégné de synthés luxuriants, de subtiles batteries électroniques et de lignes comme « We hate Tears In Heaven/But it was sad that his baby died » (Nous détestons « Tears In Heaven »/Mais il est triste que son bébé soit mort) qui capture le ton de ces simples confessions de fin de soirée partagées entre amants et amis. « Saviour Complex » est une chanson sur l’amour des jeunes, interprétée avec franchise, élevée par la main habile de Bridger à des harmonies vocales à résonance émotionnelle, qui se termine sur un rebondissement complètement discordant. Lorsque nous sommes arrivés à l’album, « I Know The End », d’une durée de presque six minutes, nous aurons témoignange incroyablement dense et passionnément chargé d’une Bridgers qui a orchestré un récit très personnel de ce que c’est que d’être une jeune personne qui essaie de naviguer dans le monde dans lequel nous vivons.

Punisher est un album rare. Un album qui a été très attendu et qui répond également aux attentes à tous les niveaux. Il y a une charge discrète qui élève chaque moment des chansons de Bridger au point où elles sont presque atrocement racontables. Oui, Phoebe Bridgers peut être décrite comme prolifique, mais il est plus juste de dire qu’elle et sa musique sont déchirantes, hilarantes, humaines et nostalgiques d’une époque que nous avons tous vécue et de moments que nous avons encore vécus.

****1/2

Jehnny Beth: « To Love Is To Live »

Jehnny Beth, la chanteuse de la formation punk Savages, deux fois nominée pour le prix Mercure, s’est présentée comme l’une des grandes figures du rock. En solo, elle devient un auteur de fantasy et une icône, un antagoniste et une héroïne. Et pourtant, au cours de 40 minutes de beauté industrielle exhaustive, Beth arrache sa peau dure pour montrer le muscle humain qui se cache en dessous. À sa surface, To Love Is To Live est froid et dur comme du marbre, mais si on tend la main pour le toucher, c’est un manifeste à sang chaud de l’agonie et de la crainte d’être en vie.

« I Am » révèle un paysage cinématographique énorme et froid qui introduit ce qui deviendra une pièce répétée et efficace de l’arsenal émotionnel de To Love Is To Live : un sinistre changement de ton de la voix. Beth nous appelle sur un ton profond qui évoque la froide impénétrabilité du marbre dans lequel elle est coulée sur la pochette de l’album. Les nerfs sont déchiquetés par les mouvements de l’orchestre et du synthétiseur, les mouettes tournent en rond et les machines grincent comme dans une grande œuvre de fiction épique. Mais parmi l’industrie et le destin, il y a toujours du temps pour un piano.

C’est une dichotomie qui repousse et attire tout au long de cette sculpture à onze pistes. Du commentaire social de Cillian Murphy sur « A Place Above » soutenu par le piano, au « single » « The Man », Beth fait passer l’auditeur du stade de l’ivoire chancelant à celui des percussions électroniques d’un ouragan industriel. Dure puis lente, furieuse puis contemplative, Beth projette l’expérience humaine avec une dextérité à couper le souffle. 

 Dans les paroles, les crampes et le confort d’être un humain dans le monde atteignent une intensité insupportablement poignante. Avec Romy de xx sur « Heroine », Beth prend le manteau du personnage principal du morceau avec une humilité vacillante. Sur « Innocence », elle respire profondément à travers une tirade de sentiments et d’émotions qui lui viennent en pleine pensée : « et il y a la culpabilité bien sûr/ parce que j’ai été élevée dans le catholicisme » (and there’s the guilt of course/ because I was raised Catholic), ajoute-t-elle d’une voix qui alterne entre son propre débit tendu et la voix intérieure démoniaque du changeur de ton. Sur « Flower », c’e sera le sexe qui donnera lieu au ressenti de cettee pétale de fer qu’est l’écriture de Beth. 

Dans le cauchemar mécanique de « How Could You », elle partage les tâches vocales avec son ami et frontman d’IDLES Joe Talbot, lui-même artiste qui fait tenir la rage et la vulnérabilité ensemble. Ensuite, dans « The French Countryside », Beth se reprend pour livrer une ballade pastorale au piano avec la même puissance que ses prédécesseurs industriels : dans les moments de calme, Beth prouve que c’est l’émotion et non les décibels qui fortifient To Love Is To Live avec une force indomptée.

Avec son morceau le plus long et son dernier acte « Human », Beth tire un trait sur son premier solo avec la fioriture caractéristique : dans l’angoisse et l’espoir. Comme peu d’artistes le peuvent, Jehnny Beth représente l’expérience humaine avec son tumultueux premier solo. Grâce à l’utilisation remarquable du clair-obscur – l’effet de contraste entre la lumière et l’obscurité – To Love Is To Live procure à l’auditeur une écoute cathartique remplie d’un courage tremblant démeurément.

****

Vernon Jane: « The Ritual Of Love Making »

Il y a un vieux dicton qui dit que « vous avez toute votre vie pour écrire votre premier album ». Cela implique qu’un artiste a passé des années, voire des décennies, à composer avec soin sa déclaration de mission, son message, son histoire ou son identité sur une scène mondiale. Mais en général, on finit par écouter une collection de chansons qu’il a écrites jusqu’alors.

Heureusement, Vernon Jane a opté pour la première. The Ritual Of Love Making est un témoignage de l’art de la création d’un album. Le groupe nous fait plonger dans les quatre couches de son rituel : « Cleanse », « Sink », « Drown » et « Float ». Un album conceptuel en quatre actes qui explore l’intimité, la vulnérabilité, l’agression, la honte, le pouvoir, l’amour et la guérison ; il brise les tabous en cours de route – un mouvement courageux pour un premier album complet.

« Cleans e », un morceau de spoken word imprégné de jazz, donne le ton de l’album. La musique et les paroles sont trompeuses. On a beaucoup parlé du chaos organisé du groupe et de sa volonté d’improviser ou d’enjoliver un groove, mais cela mérite d’être répété. Ce qui semble être de l’improvisation en flux libre est en fait délibéré, ce qui semble être un flux de conscience est en fait des paroles soigneusement choisies.

La fureur de « Daddy Issues « est encore plus évidente. Assise dans un contraste saisissant avec la brume de son prédécesseur, ses guitares dissonantes, sa basse en plein essor et son tempo frénétique tournent en rond dans les télévisions, la frontale au ton moqueur qu’Emily Jane emploie sur le pont du morceau pour souligner les railleries tranchantes d’un ex-amant : « Si tu ne le fais pas/Trles problèmes avec tonpère/Je vais me lever et te quitter/Et personne d’autre ne voudra de toi ») (f you don’t/Sort your daddy issues/I will up and leave you/And no one else will want you). Cette intensité se poursuit tout au long de l’album, en particulier avec les cris incessants de « I’m a bitch and you’re a cunt » sur « Sink « et sur les coups de cuivres aiguisés comme des rasoirs et la performance vocale puissamment venimeuse sur le point culminant de l’album, « Fuck Her ».

Il y a plusieurs divergences sonores sur The Ritual of Love Making. Si les assauts soniques sont nombreux, on trouve également des mélodies luxuriantes sur « Drugs You Do », des constructions lentes et sombres et menaçantes sur « Otherside » et l’agitation lunatique et tordue de « Drown » » C’est dans ces moments où The Ritual of Love Making est à son meilleur, que le groupe se donne l’espace nécessaire pour explorer toutes les nuances et les subtilités ddu son qui est lesien.

Cependant, malgré sa cohésion thématique et sa diversité stylistique, l’album n’est pas sans défauts. « Daddy Issues » susmentionnés, bien qu’intentionnellement disjoints, ne se présentent pas comme tels. Son arrangement semble plus précipité qu’il ne l’est à des fins narratives. De plus, malgré toute l’intensité et le volume qu’un spectacle de Vernon Jane peut offrir, les instruments sont souvent enfouis dans le mixage ou ne sont pas assez mis en avant sur le disque. Les premières guitares de « Last Good Fuck », par exemple, sont pratiquement apaisées, leur aiguillage enlevé, alors qu’ailleurs les cors qui offrent tant sont perdus dans la boue.

Néanmoins, en ce qui concerne les premiers albums, The Ritual Of Love Making est une déclaration d’ouverture audacieuse. Au cours de ses quatre actes sur une douzaine de morceaux, il y a beaucoup de catharsis et de plaisir auditif. Perspicace, émotionnel et toujours impressionnant, il a un punch méchant, alliant la sensibilité pop à l’angoisse et à la dynamique, aux changements de temps rapides et à des voix puissantes. D’aucuns ont un œil sur Vernon Jane depuis quelque temps déjà ; ils ne peuvent que continuer à le faire.

***1/2

Janet Devlin: « Confessional »

Il faut une grande personne pour reconnaître qu’un changement est nécessaire… et il faut une plus grande personne pour le réaliser. À seulement 25 ans, l’auteure-compositrice-interprète nord-irlandaise Janet Devlin a vécu beaucoup de choses en peu de temps.

Elle a grandi sous les yeux du monde entier, avec des hauts, comme le fait d’être numéro un des Indie Breakers britanniques avec Running with Scissors en 2014, et des bas, comme la lutte contre la dépression et l’alcoolisme. Confrontée à ses démons, Devlin franchit une nouvelle étape en tant qu’être humain et musicienne avec son nouvel album Confessional.

Sa sortie est prévue pour le vendredi 5 juin 2020 via Ok ! Good Records, Confessional est un regard plus profond et plus sombre sur la psyché de la sensible et réfléchie Devlin. Une vieille âme, dans les années passées, Devlin a offert des chansons d’espoir et de lumière, tout en étant toujours authentiquement personnelles. 

Avec un penchant pour la pop et une touche de folk irlandais, elle choisit pour Confessional d’élargir un peu le spectre, en plongeant dans le monde de l’indie rock. Pour l’argumentaire, pensez au travail de l’ancienne chanteuse de Flyleaf Lacey Sturm ou même de la star américaine Jewel. En utilisant ces comparaisons uniquement comme point de référence, en bref, Devlin est en train de devenir l’artiste qu’elle a toujours voulu être. En conservant sa signature, sa voix douce, surtout, Confessional prouve qu’elle projette encore plus de vulnérabilité en tant qu’artiste. 

Avec douze titres, dont les « singles » à succès de 2019 « Confessional », « Saint of the Sinners » et « Honest Men », il se passe beaucoup de choses entre les lignes. Cela dit, il est tout à fait approprié que l’album s’ouvre sur le morceau-titre susmentionné, qui pose les bases de l’histoire à venir dans une atmosphère celtique et sainte. À partir de là, il y a de nombreux moments d’émotion comme « So Cold », « Speak » et « Better Now » où l’on a l’impression que Devlin se confesse doucement à vous seul. Tout simplement déchirant et pourtant si beau, il y a aussi des chansons plus édifiantes comme « Big Wide World », le fantastique « Away With the Fairies » et « Sweet Sacred Friend ». Entre les deux, il y a un ensemble d’expressions touchantes et authentiques qui sont mises en valeur par une instrumentation soigneusement choisie. C’est le cas de l’accrocheur « Saint of the Sinner », du puissant « Honest Men » et d’un « Soul Clenasing » qui est une véritable eau bénite pour purifier l’âme. 

Dans l’ensemble, Confessional est une réflexion courageuse qui permet à Devlin d’assumer avec audace la responsabilité des chemins qu’elle a choisis. La partie la plus rafraîchissante de tout cela est la pure honnêteté et la sincérité de son discours qui vous donne le sentiment que votre propre fardeau a été levé. C’est dans cet esprit que Devlin publiera également son autobiographie My Confessional via Omnibus Press le 25 juin, mettant sur papier toutes ses pensées les plus profondes.

En vérité, il est difficile de croire qu’une personne aussi douce et attentionnée que Devlin ait pu ressentir un tel chagrin d’amour, qui se traduit par des brimades dans son enfance, les problèmes d’alcool mentionnés plus haut, des tentatives de suicide et une sexualité refoulée. Confessionnal nous montre qu’il n’y a pas de honte à être faible et que nous avons tous nos croix à porter. Dans un monde froid et sombre il y a de la lumière…On ne sait pas très bien où la carrière de Devlin va la mener, mais on peut espérer qu’elle s’élèvera, car Confessionnal est un véritable monument d’audace.

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Katie Von Schleicher: « Consummation »

Katie Von Schleicher, basée à Brooklyn, s’est montrée très glamour et décousue sur son album de 2017, Shitty Hits. En enregistrant directement sur l’un de ces quatre titres très appréciés denregistrés sur Tascam, elle nous a offert un kaléidoscope de pop lo-fi, de folk endiablée et de solos de piano tranquilles. Mais malgré tous les avantages, les nuances et la créativité qu’elle inspire à beaucoup, le processus d’enregistrement a peut-être créé une boîte pour son style d’écriture de chansons. Avec le recul, bien sûr, il est possible de faire une comparaison : son nouveau disque, Consummation, qui représente un grand pas en avant.

S’affranchissant du ce quatre pistes, Von Schleicher se glisse dans une pièce plus grande avec une facilité déconcertante. Le disque conserve bon nombre des qualités de ses prédécesseurs – l’énergie et la confiance en soi sur « Wheel », avec ses guitares brutes et piquantes et ses sections rythmiques boxy qui ont suscité la carrière de nombreuses auteures-compositrices, de Courtney Barnett à Anna Burch et Phoebe Bridgers, en est un exemple. Mais la nouvelle ambiance cinématographique et expansive est pour elle un retour à la maison.

Le disque est en partie né de son désir de creuser le sous-texte du Vertigo d’Alfred Hitchcock et explore l’idée d’être la moitié invisible d’une relation. Mais séparément, on a l’impression que Consummation est l’aboutissement d’un voyage qu’elle effectue à la recherche des bons sons, des bons arrangements et de la bonne production dans lesquels elle peut encapsuler ses émotions.

C’est ce que l’on remarque dès le titre d’ouverture « You Remind Me », où des gouttelettes réverbérantes illustrent l’épanouissement de la nouvelle production et où des motifs contrastés de guitare et de batterie donnent des tournures intrigantes à la composition. « Nowhere » est la première d’une série de courtes ballades qui, à côté de « Strangest Thing », s’inspirent de Kate Bush et des Cocteau Twins dans des arrangements à touches, qui traduisent le désir et la frustration.

Von Schleicher s’en tient à ces thèmes en utilisant différents véhicules musicaux. « Can You Help ? » la voit passer à la guitare pendant deux minutes pour un beat-pop indie, chantant « Can’t you just help me, just as well you helped yourself » ; « Hammer » monte le volume et incite à ce qu’on tape du pied avec des lignes de guitare de bon goût ; « Caged Sleep » utilise un combo de basse et de batterie et un refrain de fausset accrocheur et planant, qui fait chanter des Goldfrapp et Weyes Blood. Cette dernière référence est peut-être la plus évidente sur « Messenger » – où le chœur d’harmonies est un mélange de fuzz et de cordes – comme sur tous les points forts de l’album. Alors que le « closer » « Nothing Lasts », plus proche de l’arty « Brutality » et de l’hymne, utilise des motifs mélodiques que l’on pourrait associer à Father John Misty.

Il arrive parfois que l’arrangement et la production cinématographiques s’empilent pour le plaisir. Ici, Von Schleicher n’utilise que ce qui est nécessaire pour apporter une nouvelle dimension à son écriture.

***1/2

Elvis Depressedly: « Depressedelica »

Le nouvel album d’Elvis Depressedly est un album que nous n’aurions peut-être jamais entendu. Le septième long métrage de Mathew Lee Cothran sous ce nom (il enregistre aussi sous son propre nom et sous le nom de Coma Cinema) est sorti par surprise récemment, mais Depressedelica devait initialement sortir à l’automne 2019. Cependant, au milieu de luttes personnelles contre la toxicomanie et la santé mentale – sujets dont il parle ouvertement depuis des années – et d’un scandale semi-public sur Twitter, Cothran et son label ont décidé de mettre le disque sur les tablettes afin qu’il puisse se rétablir et se mettre à l’abri du regard du public. Aujourd’hui, le musicien de Caroline du Nord a terminé son traitement et a décidé de « libérer « le disque, marquant ainsi la première sortie d’Elvis Depressedly depuis 2015. Bien que Depressedelica ait été écrit avant d’entrer en convalescence, le disque est remarquablement prescient dans la mesure où il confronte directement les difficultés qu’il a cherché à surmonter pendant son absence de la musique, une carrière qu’il mène depuis plus de dix ans. 

Avant sa sortie complète, le seul goût que les fans ont eu était la composition « Jane, Don’t You Know Me ? »; un morceau simple, sans prétention, truffé de mea culpas. Grâce à un auto-réglage fluide et à une accroche subtilement puissante, Cothran fait acte de pénitence en tant que quelqu’un qui a vraisemblablement été repoussé par ses luttes : « J’espère que tu me pardonneras / Comme nous pardonnons nos mauvais rêves » (I hope you will forgive me / The way that we forgive our bad dreams !). Sur fond de batterie métronomique et de synthés qui donnent l’impression d’être au lever du soleil, ce titre est un premier pas parfait vers le voyage décrit dans les paroles de l’album.

Sur le morceau d’ouverture de l’album, « Who Can Be Loved in This World », Cothran fait preuve d’un optimisme prudent, chantant plus ouvertement sur l’amour que dans ses précédents disques. « Je me sens libre / De tomber en toi facilement et tu peux tomber en moi ».(It makes me feel like I am free / To fall into you easily and you can fall right into me). Il semble libre, et la chanson donne l’impression d’aspirer une profonde respiration et de la laisser s’échapper lentement. Le thème de l’amour revient à nouveau à la fin de l’album. « New Love in the Summertime » utilise une mélodie aux accents country pour rendre poétique les relations et la façon dont le temps qui passe les divise. Mais à la fin, Cothran est convaincu que son amour durera aussi longtemps qu’il le fait, donnant à son amant « un rire de plus sur les jours précédents » (one more laugh about the days before )

Le morceau « Chariot » semble être le lieu où les thèmes récurrents du disque se font le plus entendre, ce qui est souligné par les représailles dans la partie arrière de l’album. Ici, Cothran chante à travers une quantité étouffante d’effets vocaux sur les pièges douteux de la notoriété. « Le char s’est balancé trop bas » (The chariot swung too low), répète-t-il au début de chaque couplet, suivi d’une description d’une forme de tragédie. Dans l’une d’entre elles, il a affaire au « publiciste de l’Antéchrist » qui lui dit que ses chansons le rendront célèbre. Les adeptes des médias sociaux de Cothran savent qu’il a longtemps été candide sur ses griefs concernant le côté exploiteur de la musique indépendante, et le voilà qui intègre ces critiques carriéristes dans son écriture de chansons. 

L’un des moments les plus intéressants de l’album se trouve sur « Can You Hear My Guitar Rotting », qui répond efficacement à la question du titre. Sur ce morceau, Cothran est particulièrement explicite sur ses problèmes de toxicomanie, en commençant par les paroles « J’ai un problème », et en murmurant ensuite qu’il se saoule en secret. Si vous y prêtez attention, vous remarquerez que la guitare acoustique et le piano derrière le chant de Cothran subissent quelques changements. Au fur et à mesure que le titre progresse, ils se dissolvent, se détachent pour être remplacés par des sons beaucoup plus sombres. Lorsque la chanson se termine, les seuls sons qui restent sont une piste vocale angélique et déformée et un motif de batterie qui semble être joué à l’envers. La composition donne l’impression de montrer à quel point Cothran maîtrise le genre de musique qu’il fait, même si le contrôle n’est pas facile dans d’autres aspects de sa vie.

Les choses dont Cothran parle sur Depressedelica ne sont pas faciles à aborder, et il ne faut pas non plus considérer comme acquis qu’il a même décidé de les partager, encore moins après avoir commencé à améliorer sa propre vie. Cet album, bien qu’il fasse partie des meilleurs produits qu’il ait jamais réalisés, est particulièrement unique car nous n’y avons jamais eu droit, ce qui rend d’autant plus spécial le fait de savoir qu’il est arrivé selon les propres termes de Cothran.

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Chelsea Williams: « Beautiful and Strange »

Chelsea Williams est peut-être la moins connue des artistes du label Blue Elan, Rita Coolidge ou Janiva Magness, mais elle possède leur confiance et, comme cette dernière, est prête à prendre des risques. Beautiful and Strange est son quatrième album, ayant débuté sa carrière avec son premier album éponyme en 2006. Celui-ci suit Boomerang de 2017, toujours avec son producteur (et mari), Ross Garren (Ben Folds, Bon Iver). Tous deux visent un équilibre précaire entre les forces apparemment opposées de l’excentrique et du sérieux. Le premier utilise des pianos jouets, des scies à chanter et une qualité de flottement de la musique tout au long de ces 11 titres. La seconde imprègne leurs arrangements radicaux, ainsi que la voix engageante, aérienne, respirable et sensuelle de Williams, qui s’apparente parfois à une chanteuse de jazz, Kat Edmondson étant peut-être la meilleure référence. Elle définit d’ailleurs son style comme une « sorte d’Americana avec un peu de pop moderne, le tout couronné par une bonne dose d’abandon téméraire ». Cela lui permet, selon elle, de ne pas enfermer sa créativité et d’appliquer es catégories de manière très libre. On ne sera pas étonné que, pour une artiste aussi diverse, sa musique le soit tout autant et qu’elle puisse se référer aussi bien aus Beatles, qu’à Yes, The Flaming Lips, les Pixies ou Joni Mitchell, John Prine ou Tom Waits.

Il est intéressant de noter que Williams joue dans un groupe de bluegrass/Americana, The Salty Suites, et qu’elle a rencontré Garren lorsque tous deux jouaient dans un groupe de reprises de country. Pourtant, les comparaisons avec celles qu’elle mentionne, comme Loretta Lynn et Emmylou Harris, ne s’imposent pas vraiment ici, du moins en apparence. « Muskegon » rend un hommage subtil à environ la moitié dees artistes, et le psychédélique et désorientant « Something Sweet » contient de véritables références lyriques et musicales au chef-d’œuvre de George Harrison, « While My Guitar Gently Weeps ». « High Speed Chas » et « The Best Is Yet to Come » illustrent parfaitement cette qualité flottante de la musique, tandis que le « Fffun » de clôture est l’incarnation d’une chanson enfantine et décalée.

Elle commence avec « Wasted », déjà sorti en « single » et en vidéo. Son actualité, une relation destructrice qui touche à sa fin, peut sembler à première vue déroutante étant donné le partenariat entre elle et Garren, mais la tonalité du morceau introduit immédiatement les luxuriants riffs et le son superposé. Il s’agit de son passé. Et la liberté ressentie quand on sort d’une relation toxique dont « Wasted » est le résumé. Elle enchaîne avec le premier morceau de l’album, le très mélodique « Red Flag », qui l’emmène vers des sommets encore plus élevés avec l’intensité que l’on retrouve dans un nouvel amour. Avec un refrain chantant qui peut vous rester en tête pendant des jours.

Deux autres titres attireront l’attention ; sont « Dust » et la chanson titre. Sur « Dust », elle sonne très sensuelle, comme une chanteuse de jazz de fin de soirée, caressant ses paroles sur le Fender Rhodes de Garren avec des cordes subtiles en toile de fond. À mi-chemin, alors que le violoncelle de Paul Wiancko prend le relais, elle s’exclame : « Hallelujah, je suis enfin libre/Hallelujah, la logique m’a relevée des genoux/Je crois en ce que je vois. Hallelujah » (Hallelujah, I’m finally free/Hallelujah, logic lifted me up from my knees/I believe in what I can see. Hallelujah.). L’intensité monte jusqu’à un magnifique point culminant de sons célestes.

La chanson titre a une mélodie de type carrousel avec des paroles provocantes – « Oh, nous disons toutes sortes de choses à toutes sortes de gens / en prétendant que nous avons les rênes / mais ce n’est qu’un grand saut de foi / pour être vivant, respirer, rêver … en prétendant que nous pourrions réarranger / ce modèle d’atomes à couper le souffle qui est beau et étrange » (Oh, we say all kinds of things to all kinds of people/pretending that we have the reins/but it’s all just one big leap of faith/to be livin’, breathin’, dreamin’ … pretending that we could rearrange/this breathtaking pattern of atoms that’s beautiful and strange). Apparemment, cela découle des discussions qu’elle et ses amis ont sur les différences entre « magique » et « pensée scientifique » ; Williams trouve la beauté dans le chaos. Comme les autres airs, même lorsque les paroles sont sombres, la musique est beaucoup plus lumineuse, remplie de croches infectieuses et de couches sonores oniriques.

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Denison Witmer: « American Foursquare »

D’où est issue la musique est l’une des grandes questions que nous pose notre vision existentielle. Les auteurs de chansons peuvent entrer dans les périodes de leur vie les plus fascinantes et les plus stimulantes pour la réflexion, et pourtant, l’oiseau chanteur ne vole pas dans la pièce. Même Bob Dylan et John Prince ont déclaré qu’ils ne s’assiéraient jamais pour écrire délibérément une chanson : soit l’inspiration vient, apparemment dans un rêve magique, rien ne se produit. Mais pour Denison Witmer, c’est dans la vie de tous les jours qu’il est tombé par hasard sur la muse, sept ans après sa dernière collection éponyme.

L’histoire de l’American Foursquare a commencé après le déménagement de Witmer de Philadelphie à sa ville natale de Lancaster en Pennsylvanie. Le titre d’ouverture montre le natif de Pennsylvanie trouvant la beauté dans les choses simples après avoir quitté l’agitation de la grande ville – ses voisins complétant son jardin et son plaisir de vivre à trois pâtés de maison de son frère – qui, réglé sur des cordes douces et une mélodie acoustique en boucle, est raconté par la voix de Witmer.

Les quatre minutes et demie les plus immédiates de l’album se présentent sous la forme de la douce et spacieuse « Catalina Love » au piano, alors que « Witmer » transforme la mort du bébé de quatre mois d’une amie en un hommage vraiment magnifique. Ailleurs, les duos de 43 ans avec Abby Gundersen un « Confident Sensitive Child », inspiré de Paul Simon, tandis que la glorieuse métaphore de » River of Music » documente peut-être le mieux comment il s’est donné au flux subconscient de l’inspiration, qui l’a vu rassembler un ensemble de travaux thématiques.

Dans un article de blog intitulé Fatherhood Hiatus, Witmer fait référence à la citation de Patti Smith : « J’ai abandonné tant de projets, mais dans les années 80, quand j’ai quitté la vie publique pour me marier et avoir de vrais enfants, j’aime mes enfants et je ne les sacrifierais pour rien au monde, je devais trouver un moyen d’être à la fois mère et épouse et de remplir mes devoirs tout en restant fidèle à moi-même en tant qu’écrivain » (have abandoned so many projects but in the ’80s when I left public life to be married and have real children, I love my children and I would never sacrifice them for anything, I had to find a way to simultaneously be a mother and wife and fulfill my duties and still be true to myself as a writer’ – as helping him to realise that finding a balance between being present with his young family and his art was important. And in being present, the muse for this special record returned not just closer to home, but at home). Et en étant présente, la muse de ce disque spécial est revenue non seulement plus près de chez elle, mais aussi à la maison.

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Damien Jurado: « What’s New, Tomboy ? »

Damien Jurado aime beaucoup donner des noms de personnes à ses chansons. Sur son nouvel album, What’s New, Tomboy ?, plus de la moitié des titres contiennent un patronyme dans leur titre. Ce n’est ni bon ni mauvais en soi, mais cela résume bien la tendance de Jurado à s’orienter vers la franchise. Et, bien que Tomboy continue de démontrer la capacité de Jurado à créer des chansons folkloriques nostalgiques et agréables, il semble qu’il commence à se reposer sur ses lauriers après 25 ans de carrière. 

Tomboy marque le troisième album de Jurado en trois ans. Sa nature prolifique est pour le moins impressionnante, mais il est difficile de ne pas se demander s’il n’a pas besoin de ralentir un peu. The Horizon Just Laughed (2018) est un disque indie-folk luxuriant et rêveur, tandis que In The Shape of a Storm (2019) ramène le son à l’essentiel, avec sa guitare acoustique et sa voix fumante qui constituent la majorité des arrangements. Aujourd’hui, en 2020, Tomboy se situe quelque part entre ses deux albums précédents sur le plan sonore, mais n’offre pas grand-chose de nouveau ou d’excitant. 

« Fool Maria » commence avec une guitare doucement pincée et une mélodie vocale chaleureuse, mais à la fin de ses quatre minutes, la chanson n’a pas dépassé ce que nous avons entendu dans les premières secondes. D’une manière générale, la musique folk est simple par nature, mais le principal problème de Tomboy est qu’il n’offre pas beaucoup d’idées intéressantes pour compenser son approche peu compliquée. 

Rien sur Tomboy n’est rédhibitoire, mais avec un manque de développement cohérent et de structures de chansons discernables, chaque morceau a tendance à flotter un par un jusqu’à ce que vous réalisiez que vous avez atteint la fin. Les titres les plus faibles de l’album tombent alors à plat. « Arthur Aware », par exemple, répète les trois mêmes accords et un rythme de tambour lent tout au long du morceau. Cela ne veut pas dire pour autant que Jurado n’est plus capable d’ajouter des moments captivants à ses chansons. L’introduction soudaine de cors au milieu de « Sandra » est une jolie touche et le son doux d’un mellotron sur « Francine » ajoutera une couche supplémentaire bienvenue de profondeur au refrain. 

Il n’est donc pas surprenant que le succès de nombreux morceaux de Tomboy repose sur les paroles et la voix de Jurado, et heureusement, ce sont les éléments les plus forts du disque. Le pur talent de l’artiste en tant que vocaliste et sa capacité à rendre presque tout ce qu’il enregistre agréable à l’oreille permettent de sauver de nombreux morceaux. Semblable au chef-d’œuvre de la légende indie-folk Bill Callahan, Jurado a une façon d’évoquer un type d’imagerie unique avec ses paroles poétiques qui se sentent à la fois personnelles et abstraites. Au mieux, les paroles de Jurado sont inséparables de sa voix, se déversant des chansons comme un vin parfaitement vieilli dans une coupe. « Fool Maria » est un excellent exemple de ses capacités d’écriture et de sa cadence impeccable : « Mais tu n’es pas idiote Maria / Avec tes paupières en croissant de demi-lune / Tremblant comme un rideau / Pour te faire savoir que c’est fini. » (But you’re no fool Maria / With your half-moon crescent eyelids / Dipping like a curtain / To let you know it’s over.!) 

« The End of the Road » est la chanson la plus grande et la plus audacieuse du disque. « La route est longue / Je ne peux pas y aller seul / J’ai besoin de toi » (The road it is long / I can’t go it alone / I need you), plaide-t-il sur le refrain alors que les cymbales s’écrasent et que les synthétiseurs se multiplient autour de lui. C’est l’un de ses virages lyriques les plus directs, mais sa prestation la rend sincère et l’instrumental optimiste est un changement de rythme rafraîchissant.

La production de Jurado en tant que musicien est tout simplement incroyable, mais on peut craindre que son besoin apparent d’être prolifique n’entraîne inévitablement une baisse de qualité avec le temps. Dans l’ensemble, Tomboy est un succès, mais sa courte durée d’exécution et ses arrangements quelque peu sous-développés donnent l’impression que Jurado s’est davantage préoccupé de faire sortir cette série de chansons, plutôt que de s’assurer qu’elles élargissent son vaste catalogue de manière significative. 

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