Into It. Over It: « Figure »

Sur le dernier album de On Into It, Standards, Evan Thomas Weiss a réalisé un disque de type « I’m thirty and afraid ». C’est un sujet qui peut être rebattu et clichémais Weiss a pris un thème peut-être insignifiant et lui a donné un vrai sens des enjeux et de l’excitation aini générée. Cela n’a pas fait de mal que les chansons soient très rock : même si le titre d’ouverture ,« Open Casket », avait tous les signes d’un enregistrement réalisé dans une cabine, des morceaux comme « Closing Argument » et « Vis Major » étaient aussi vivifiants et exaltants que les albums de Weiss en 2011 et 2013. Avec la sortie de son nouvel opus, Figure, il semble que les parties ennuyeuses de l’emo d’âge moyen l’ont rattrapé. C’est un album rempli de Into It. Over It., qui se caractérise par des sentiments lyriques conversationnels, une partie de guitare math-rock occasionnelle et une batterie d’ancrage. Mais même avec les compositions solides et généralement excellentes de Weiss, ça ne fait jamais tilt.

La question prédominante ici est sa production. Les chansons s’effacent pour laisser place à des guitares électriques, boueuses et atmosphériques. Les grands refrains s’effacent pour laisser place à des grooves midtempo mous avec des guitares acoustiques oubliables et des touches de piano électrique. D’autre part, les paroles de Weiss sont d’une beauté attendue. La lente construction de l’instrumentation de « A Left Turn at Best Intentions » est sans surprise, mais les détails elliptiques d’environ un mois, de pire en pire, sont incroyablement résonnants. Cette prose est attrayante, car elle est à la fois cryptique et universelle. Des phrases comme « J’ai essayé et je pense que c’est le mieux que je puisse faire » (I’ve been trying and I think that’s the most I can do) sont très racontables, mais des expressions désinvoltes sur les tueurs de cow-boys qui se préparent et sur « Armitage Avenue » donnent à ces chansons un air de vie. Malgré la grande poésie, la moitié des chansons ici : « (Dressing Down // Addressing You » et « Hollow Halos » n’ont pas de personnalité sonore.

Heureusement, il y a des moments de brillance dans Figure. Les deux « single »s de l’album, « We Prefer Indoors » et « Living Up to Let You Down », s’y joignent immédiatemen et montrent un Over It. à son meilleur. Le premier, avec ses rythmes de guitare acrobatiques et son jeu de batterie habile, ressemble à une chanson prête pour l’énergie d’un live. C’est un couple parfait de paroles mélancoliques sur une rupture (« A beginner’s guide to annoyance » est l’une des lignes les plus tranchantes de l’album) et une accroche-anthémique on ne peut plus recommandable. Lorsque vous arrivez à la fin, cela devient cathartique. « Living Up to Let You Down » a une vague énergie (Death Cab, avec le sentiment lugubre de « We sing along but the feeling’s gone » appliqué à une relation sur une mélodie chaude. Au fur et à mesure que la chanson avance, elle devient carrément déprimante. Weiss énumère des possibilités pour l’avenir avant de tomber sur la pire : son partenaire actuel va déménager à un pâté de maisons de là et ils vont passer à autre chose. Des moments comme « Living Up to Let You Down » sont inoubliables ; c’est juste une déception que le reste de l’album ne soit pas du même tonneau.

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Spencer Zahn: « Sunday Painter »

Le multi-instrumentiste new-yorkais Spencer Zahn a déjà sorti deux albums solo au synthé, People of the Dawn (2018) et When We Were Brand New (2019). Pour son troisième album, Sunday Painter, il a réuni une équipe de joueurs de premier plan, dont le percussionniste Mauro Refosco (Atoms For Peace) et le guitariste Dave Harrington (Darkside), pour suivre ses compositions en studio. Inspiré par la pierre de touche du jazz d’ambiance In A Silent Way de Miles Davis et par la production du label ECM Records, Sunday Painter présente des compositions détaillées et élégamment arrangées et des performances sobres qui s’écoulent doucement autour de la basse de Zahn.

La liste des titres de l’album est agréablement symétrique, avec un court interlude dans chaque moitié (« Empathy Duet » et « Promises ») et la chanson titre se trouve directement au cœur de l’album. La plupart des morceaux s’appuient sur une pulsation minimaliste, s’installent sur un thème répété, puis changent de vitesse de façon brutale. Sur « Key Biscayne », la section rythmique entraînée par le piano et la trompette, avant que le saxophone et la trompette n’entonnent un thème paisible. Cela crée une merveilleuse atmosphère de repos, mais la tranquillité est troublée dans la dernière minute. C’est toujours calme et beau, mais les joueurs se déplacent avec tant d’assurance les uns autour des autres que le changement semble dramatique.

« The Mist » est probablement la plus belle pièce ici, alors que les nuages d’orage commencent à se rassembler au-dessus de l’idylle bucolique de Sunday Painter. Le batteur Kenny Wolleson s’enferme dans un motif de tambour lourd comme une voiture, qui rappelle Lee Harris de Talk Talk, avec un contrepoint métallique et brillant des percussions de Refosco. Quelques minutes plus tard, la ligne de basse de Zahn dirige les changements, sur lesquels l’orgue et Rhodes tissent une toile chatoyante. (Si vous aimez les Floating Points, vous trouverez beaucoup de choses à aimer sur ce morceau.) Cette vibe inquiétante et réfléchie se poursuit sur le « Roya », richement ondulé, qui tire pleinement parti de la palette de basses chaudes et enveloppantes du groupe.  

À mi-chemin de l’album, la chanson titre met en vedette un magnifique jeu de guitare tremolo de Dave Harrington, mais les lignes de saxophone soprano de Mike McGarril se rapprochent dangereusement du territoire de Kenny G. Les percussions accordées par Refosco au début de « Ten To One » sont tout aussi distrayantes, ce qui est dommage car le reste de l’arrangement de la chanson grésille. « To the One You Love » est une complainte de bar enfumée, avec un beau jeu de piano, tandis que « At High Tide » met fin à l’ensemble de façon un peu abrupte. Zahn prend soin d’établir et de maintenir une ambiance langoureuse tout au long du disque et y réussit admirablement dans la plupart des cas.

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Al Riggs & Lauren Francis: « Bile & Bone »

Bile and Bone est le nouvel album de l’auteur-compositeur Al Riggs et de l’annihilatrice de guitare Lauren Francis. Après deux ans de travail, entre d’innombrables projets parallèles, « singles » et albums, et une première au festival de musique de Hopscotch en 2019, Al et Lauren ont enregistré cet album de neuf chansons dans deux appartements différents à New York, un appartement à Durham, une maison de l’autre côté de Durham, et d’autres enregistrements dans une autre maison de l’autre côté de Durham.

Le morceau-titre représente une approche quelque peu différente de l’écriture pour Al, comme elles l’expliquent, « la chanson était une collection de lignes et d’idées que j’avais pour d’autres compositions »… J’ai commencé à les assembler et j’ai eu l’impression de créer une friperie ou un prêteur sur gages à partir de ces idées, alors la chanson est devenue l’histoire d’un prêteur sur gages ». Après un scepticisme initial quant à son originalité, Lauren Francis en est venue à aimer le morceau, « au début, je me suis dit, bon sang, ça ressemble à « This Year » des Mountain Goats, mais c’est une bonne chose. Je voulais en faire notre propre chanson… c’est depuis lors devenu mon morceau préféré parce qu’il est si simple.

Musicalement, comme les meilleures collaborations, cela ressemble à la rencontre de deux mondes musicaux. Le parcours d’Al en tant qu’auteur-compositeur acoustique se confond avec les contributions de Lauren à la guitare, au piano et, comme elle l’explique, après que les deux hommes aient débattu de l’introduction d’une batterie complète, « j’ai ajouté la boucle de grosse caisse juste pour lui donner un peu d’élan ». Le morceau qui en résulte semble exister à deux rythmes différents, la voix facile d’Al et les méandres du piano semblent regarder le monde tourner, tandis que la pulsation de la grosse caisse ajoute une certaine urgence aux débats.

Les cordes et le piano électrique sont coupés par une guitare acoustique qui vacille parfois sur l’intrus. Les flirts avec le soft rock (« Werewolf »), la motorik pop (« Boyfriend Jacket ») et la ballade d’ambiance Eno-esque (« Apex Twin ») s’asseyent confortablement contre les fantômes de Fahey (« Dying Bedmaker Variations ») et les restes encombrés de poussière d’un prêteur sur gages (« Love Is An Old Bullet »).

Le morceau titre est un point culminant de fureur retenue, résumant l’air général de l’album avec un lyrisme volatile : « Je ne devrais pas être à un endroit/où je suis à genoux chaque soir/prier pour mes dirigeants/être abattu à vue » (I should not be in a place/where I am on my knees each night/praying for my leaders/to be shot down on sight) avec des harmonies pop classiques fournies par Rook Grubbs (Vaughn Aed).

« Love is An Old Bullet » sera pour certains une belle introduction, et pour ceux qui le savent déjà, un rappel supplémentaire que la combinaison d’Al et Lauren vient peut-être de commettre ici un disque convaincant de chez convaincant.

***1/2

Fleet Foxes: « Shore »

Rien n’est plus évocateur de l’automne qu’un nouveau disque de Fleet Foxes. Voyez les choses en face : l’été est passé, les températures baissent, les feuilles commencent à tomber et le groupe de Robin Pecknold vous invite à écouter la bande son de la collection de vêtements que vous vous préparez à enfiler pour la saison.

Cela ne veut pas dire, toute fois, que Shore n’est pas le bienvenu. Loin de là – en fait, peu de personnes sont mieux adaptés que le combo pour construire ces moments indie-folk mielleux, avec la nostalgie des yeux de rosée inhérente à un son qui tire sur les cordes du cœur d’une manière qu’aucun autre groupe ne peut faire.

Avec une sortie surprise, Shore s’ouvre sur le duo « Wading In Watt-High Water » et « Sunblind ». Nous sommes immédiatement en terrain connu – la mélancolie heureuse du chant, l’accent mis sur la performance du groupe plutôt que sur l’audace individuelle. Pourtant, l’ensemble s’aventure en terrain inconnu : l’instrumentation ondulante, la douce montée de la mélodie qui rappelle celle des Cocteau Twins si ceux-ci avaient pris un virage folk.

La voix magnifique et entêtante du morceau « Can I Believe You » dément la complexité tranquille des rythmes sous-jacents, une chanson en perpétuel mouvement. A » Long Way Past The Past » fait paraître l’introversion automnale merveilleusement enivrante, tandis que « Young Man’s Game » est la réflexion subtile d’un groupe qui a toujours sonné plus vieux que son âge.

Ce qui est remarquable dans Shore, c’est à quel point tout est naturel, sans hâte. Cette sortie surprise met fin à trois ans d’attente pour du nouveau matériel dans un certain style, un vaste disque d’une réelle profondeur qui contient des moments d’une beauté saisissante. Prenez ces contre-mélodies sur « Jar » » – presque brésiliennes dans leur merveille lumineuse – des douces affirmations qui courent à travers le majestueux « I’m Not My Season ».

Cela dit, lorsque les Fleet Fox jouent pour former, ils assument le trône indie-folk avec une réelle affirmation. Ainsi, « Quiet Air / Gioia » est un coup de maître, tandis que l’atmosphérique « Going-to-the-sun Road » pourrait bien apaiser les nombreuses inquiétudes suscitées par cette année chaotique.

Produit par Pecknold lui-même, Shore est un disque consciemment « grand » – en effet, en parlant de ce processus, l’auteur de la chanson n’a-t-il pas comparé cet opus à « 15 big ones » ? C’est une collection de panoramas de plusieurs kilomètres, d’horizons infinis, une vision de l’Americana comme une étendue infinie, une source perpétuelle de confort personnel et de réinvention esthétique.

C’est un disque qui met l’épaule à la roue, un souffle de lumière dans les moments les plus sombres. Qu’il s’agisse du simple unisson choral de la miniature médiévale « Thymia » ou de l’émotion angoissée de « Cradling Mother, Cradling Woman », il s’agit d’une collection de compositions qui dominent leur rôle de manière emphatique.

Aussi naturel et invitant que le frisage des feuilles, Shore montre les Fleet Foxes à leur meilleur : une voix de réconfort pour une génération modernisée, c’est moins un album qu’un coffret empli de trésors.

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IDLES: « Ultra Mono »

Joe Talbot va devoir prendre du temps sur le dernier album du groupe, Ultra Mono, pour viser ses détracteurs. Avec quelques références à des paroles classées et en faisant fi de ceux qui l’ont accusé de faire des slogans, on peut se demander pourquoi il y a eu tant d’agitation au départ. En travaillant sur ses propres problèmes, Joe Talbot, le leader d’IDLES, a fait preuve d’une positivité à toute épreuve que tout le monde ferait bien de soutenir. Ici, Talbot ajoute à sa liste de plaintes le consentement sexuel et l’escroquerie au prix des médicaments sur ordonnance. Se plaindre de la politique de bon sens d’IDLES, c’est un peu comme s’aligner contre des chatons et des arcs-en-ciel.

Et pour dissiper un autre point de discorde au pays des griefs mineurs, s’il y avait la moindre crainte de voir le groupe se ramollir de Brutalism à Joy As An Act of Resistance, le premier morceau s’en débarrasse habilement. En guise de déclaration d’intention, « War » est le morceau d’ouverture le plus efficace et le plus percutant que vous entendrez probablement cette année. Le travail de guitare de Mark Bowen, ici et tout au long de l’album, est au premier plan. Sur « War », les guitares sont tordues et torturées comme le soufflet de Talbot sur les victimes de « waaaaaaaaarrrrrrrrr !!!!!! » C’est une guerre contre la guerre comme le disait subtilement Jeff Tweedy de Wilco, mais, sur Ultra Mono, c’est un appel clair aux armes et un message à tous ceux qui doutaient de la sincérité du groupe.

C’est toujours une joie de découvrir des albums où le groupe n’a pas sorti ses meilleurs titres au début du processus de sortie. « War », ainsi que le duo de Jehnny Beth (Savages), « Ne Touche Pas Moi », se tiennent debout sur un album globalement très solide. Traduit par « ne me touchez pas », Talbot et Beth nous livrent un hymne particulièrement féroce, « gardez vos mains pour vous » (keep your hands to yourself) ). Pour un groupe qui donne le meilleur de lui-mêmes en live, vous pouvez imaginer la quatrième rupture de sonique métamorphosée ainsi par Talbot : « C’est mon espace de danse. C’est votre espace de danse » (This is my dance space. This is your dance space) suivie de rappels répétés au consentement », cela ramènera un véritable regain d’énergie en milieu d’album.

Musicalement plus varié que les précédents, « Grounds » jette dans le mix des synthés dégradés à la Gary Numan, tandis que « Kill Them With Kindness » a une fausse façade qui laisse place à une pédale plus ouvertement espacée, rappelant les premiers Wire. Mais la subtilité est toujours aussi rare, de la frustration pure et simple d’« Anxiety » au coup de feu direct de Talbot à la presse musicale sur « The Lover ». Il n’y a pas de griefs ici, car les IDLES nous livrent leur album le plus cohérent à ce jour, avec une poignée de leurs diamants les plus bruts qui brillent à travers. Le fait qu’Ultra Mono n’ait pas de « single » devrait convenir parfaitement à leurs fans sur le terrain.

***1/2

Osees: « Protean Threat »

Même s’il est difficile de suivre tous les changements de noms et toutes les explorations stylistiques, vous pouvez compter sur la constance de John Dwyer. Entre ses diverses activités musicales, il y a généralement au moins un nouvel album par an de l’homme qui est à l’origine de l’éclectique groupe de rock garage OSees, alias Thee Oh Sees, The Oh Sees ; The Ohsees, Orange County Sound, OCS, etc.

Dans le communiqué de presse accompagnant le Face Stabber de 2019, OSees a réfléchi à l’idée d’aller à contre-courant, de ne pas prendre la vie trop au sérieux et de faire simplement quelque chose pour le plaisir : « Ayons un peu d’art pour l’amour de l’art. Qu’allez-vous faire d’autre ? Regarder le ciel ? » (Let’s have some art for art’s sake. What else are you going to do? Stare at the sky ?). Ce qui suit consiste en presque 80 minutes de psychédélie hypnotique, et avec Protean Threat, la première version intégrale sous leur nom actuel, les OSees sont dans un état de rétraction. Ils rallient les troupes pour un acte de rébellion contre une réalité où l’idéalisme est un déguisement de la corruption et de la déprédation qui nous entourent. 

En s’attaquant aux sens avec un déluge de psycho-punk, « Terminal Jape » a plus de points communs avec «  Infest The Rats’ Nest » de King Gizzard qu’avec tout ce qui se trouve dans le catalogue des OSees. L’intention de l’album de provoquer et d’inspirer ne pourrait pas être plus claire : « La jeunesse future / Conspirer / L’anonymat est la clé / Mêler votre drapeau / Dissimuler / Détourner / Déguiser / Tromperie» (Future youth / Do conspire / Facelessness is key / Cloak your flag / Dissimulate / Divert / Disguise / Mislead.). La piste évoque un monde kaléidoscopique, privé de ses droits, qui oscille et palpite pendant que vous vous efforcez de trouver votre place ; il y a de l’imprévisibilité à chaque tournant.

En partant de « Said The Shovel », d’inspiration disco, en passant par le surf-rock de « If I Had My Way », jusqu’aux sons aqueux et synthétisés de la table d’harmonie de « Canopnr ’74 », il y a un dynamisme et une synchronicité sans faille dans la façon dont l’instrumentation amplifie les voix qui éduquent, agitent, mais ne dominent jamais la chanson. Les OSees sautent une pléthore de pierres de touche musicales et continuent de tracer leur propre voie en tant que pionniers du psycho-rock.

***1/2

AimA & The Illusion Of Silence: « Music for Certain Rituals »

Music for Certain Rituals est le titre du premier album d’un projet né de l’union de deux figures déjà connues musicalement : AimA & The Illusion Of Silence est en effet formé par Aima, active dans de nombreux domaines mais que l’on retient aussi pour les belles expériences des Jumeaux Discordants d‘Allerseelen et Luca Bonandini qui, sous le pseudonyme de The Illusion Of Silence, créent depuis quelques années une musique atmosphérique, entre néoclassique et dark-folk. La combinaison des deux a donné de très bons résultats, puisque Music for Certain Rituals est un concept sur les cultes des Mystères Orphiques dont les hymnes et les paroles sombres ont été mis en musique par Bonandini et animés par le chant surprenant d’Aima. Le disque ne peut certainement pas être défini comme une écoute facile mais, même sans le soutien d’une solide culture classique, il sait définitivement comment capturer »avec ses scénarios sombres et énigmatiques. « To the Sun », par exemple, commence par des notes très sombres qui mènent à une mélodie unique dont l’harmonie est à découvrir, parfaite pour accompagner les invocations lyriques d’Aima.

« To the Moon » ouvre un paysage froid et sidéral émoussé » par un chant lent, d’une douceur envoûtante, à tel point que les mots récités en italien n’ajoutent guère à la magie du contexte ; « To Mars », l’un des épisodes les plus réussis, est imprégné d’une sombre suggestion pour les sons riches en échos tribaux et pour la voix qui se déploie avec force. À apprécier également « To the Graces » dans lequel le paysage de l’empreinte ambiante est encore plus sombre, presque oppressant, bien que la chanson soit proche d’une prière, tandis que « To the Sea » renvoie un scénario d’eau dominé par des tons vocaux « d’outre-monde » ; « To Victory », autre belle chanson, atteint littéralement des hauteurs célestes. Enfin, nous ne pouvons pas manquer de mentionner « The Paetilia Tablet » – la tablette orphique de Petelia, conservée au British Museum – qui oscille entre élan et solennité obscure ou « Spiritui Carmen » avec ses sons de plomb, qui voit également la précieuse contribution d’Evor Ameisie (Northgate, Camerata Mediolanense) dans le chœur en arrière-plan et « To Death », qui atteint le sommet des ténèbres grâce à un piano aux notes vraiment lugubres et au chant rappelant vaguement les Galas de Diamanda : Music for Certain Rituals est donc un album stimulant et précieux, qui mérite d’être découvert et aimé.

***1/2

Dan Croll: « Grand Plan »

En quittant a terre natale de Liverpool pour s’installer à Los Angeles, Dan Croll fait montre de sa volonté d’acquérir vraie expérience pour travailler dans la musique. Sur son disque Grand Plan, les émotions et les histoires qu’il a rencontrées se déversent ainsi dans un processus de recherche du son qui serait idéal pour lui.

Grand Plan est une collection de 12 chansons pop nostalgiques qui retracent 12 mois de sa vie – à partir de février 2018, lorsque Croll s’est retrouvé dans un nouveau pays.

Mélange d’humour, d’amour et de douleur, l’album s’ouvre sur une note de tendresse avec « Yesterday », qui rappelle la rencontre embarrassante et mal préparée de Croll avec Sir Paul McCartney. Ensuite, « Stay in L.A. » explore les aspirations créatives et incertaines qui ont poussé le chanteur à quitter sa ville natale avec un aller simple pour la Cité des Anges. 

D’une introspection charmante mais d’une relation intense, Croll enregistre les sentiments amoureux de différentes manières tout au long de l’album. Il rumine notamment sur sa connexion immédiate avec sa nouvelle petite amie sur « Work » avant de réfléchir à son amour pour sa patrie sur « Rain ».

Il oscille entre la certitude et le doute sur le morceau phare « So Dark », alors qu’il raconte l’expérience positive qu’est sa rencontre de nouveaux amis à travers un paysage sonore sophistiqué d’orgue et de guitares et « Coldbloode » nous ramènera à la contemplation, un sujet lourd, démenti par un instrument facile à jouer.

Plutôt que d’être l’esclave d’une seule entreprise musicale, Grand Plan est d’autant plus spécial pour son cœur spontané.Il s’agit d’un journal de pensées et de sentiments, d’excitation et d’anxiété, d’amour et de douleur. Croll passe facilement de l’incertitude quant à son nouvel environnement dans le morceau acoustique « Actor With A Loaded Gun» à l’épuisement inévitable dans « Hit Your Limit » », puis à l’excitation face à l’avenir sur la chanson titre.

Il termine l’album sur un moment doux-amer qui reflète la vie elle-même, alors que le délai de 12 mois qu’il s’était fixé à Los Angeles arrive à son terme. Sur l’avant-dernier morceau « Surreal », il exprime clairement son affairement face à ce que la vie peut apporter, avant de se plonger dans le chagrin et de trouver la lumière dans la tragédie sur le dernier morceau « Together ».

Ce qui rend Grand Plan si intéressant ne raside pas son écriture discrète ou sa musicalité expérimentale, mais dans la douceur et la portée du voyage individuel de Croll et la façon dont il nous emmène avec lui. On ressent ce qu’il ressent, et au bout de 12 titres, on émerge à ses côtés avec l’envie de se redécouvrir.

***1/2

Yellow Days: « A Day In A Yellow Beat »

Le très attendu deuxième album de Yellow Days est enfin arrivé. L’auteur-compositeur-interprète de A Day In A Yellow Beat a donné sa propre version de « la musique de danse ironique, pleine de vérités déprimantes sur la distance entre amis… », selon les propres termes de George Van den Broek.

Avec des morceaux comme « Who’s There », un délicieux morceau d’influence disco, plein de fanfaronnades, qui parle de son sentiment d’isolement, on comprend aisément pourquoi : « Je me sens un peu drôle, bébé, je ne sais pas pourquoi, je me sens un peu triste, ça se voit dans mes yeux » (I’m feeling kinda funny baby, I don’t know why, I’m feeling kinda sad, you can see it in my eyes). L’atmosphère nostalgique est accentuée par les synthés et les basses qui rappellent quelque chose que vous auriez pu voir sur Soul Train à l’époque.

La chanteuse Shirley Jones des années 70 y participe, ainsi qu’à « Open Your Eyes », accompagné de Nick Walters. Parmi les autres collaborateurs de cet album figurent Bishop Nehru et Mac DeMarco. « The Curs » » avec DeMarco est un morceau psychédélique et sensuel, mais cette collaboration et les talents de DeMarco auraient pu faire plus. Les paroles parlent de se sortir du marasme, il proclame « Je vis dans un état de peur ». J’ai peur du monde, il est temps que je lève la malédiction »(I been livin’ in a state of fear. I been fearin’ the world, bout time I lift the curse.).

Van den Broek a été comparé à DeMarco au cours de l’histoire et le Canadien l’a même choisi comme première partie lors de sa tournée au Royaume-Uni l’année dernière. La spiritualité occupe toujours le devant de la scène, et il y a des influences de Curtis Mayfield, de Marvin Gaye pour n’en citer que quelques-uns, et bien sûr du héros de Van den Broek, Ray Charles. Mais il y a aussi des touches de jazz, de lo-fi, d’indie et, bien sûr, de gospel. « Let’s Be Good To Each Other’ »nous encourage à être, bons les uns envers les autres, un message avec une mélodie inoubliable avec une accroche classique et intemporelleme si elle semble un peu rudimentaire et clichée : « Maintenant les gens peuvent être si cruels, non ils ne semblent pas s’en soucier, non, mais ils devraient » (Now people can be so cruel, no they don’t seem to care, no, but they should).

Van den Broek a également décrit A Day In A Yellow Beat comme une « musique existentielle et joyeuse de crise du millénaire ». Il y a encore des éléments de cette même émotion que l’on retrouve sur son premier album Is Everything Okay In Your World, mais avec des morceaux comme le très funk « Be Free » qui souligne l’importance de la liberté créative sur les ventes de disques et avec des paroles comme « Les gens font de leur mieux pour dominer, mais il faut être libre » (People try their best to supress, but you gotta be free »).

Cet album de 23 titres, qui comprend sept (comptez-les !) intermèdes, est d’une durée d’une heure et vingt minutes. Certains pourraient dire que c’est un peu trop long, mais dans l’ensemble de ce qu’il essaie de réaliser, cela a du sens – à peu près. L’introduction comprend des extraits d’un musicien anonyme qui parle avec lyrisme de l’importance d’avoir un « règne libre » accompagné d’un morceau de muzak facile influencé par le jazz et de la façon dont personne ne lui a dit quoi faire. On sent bien que ce dialogue donne le ton de tout l’album. Il ne s’agit pas de vendre des disques ou d’être numéro 1, mais de la liberté de création. Il ne s’agit pas non plus de vendre des disques ou d’être numéro un, mais de liberté créative. Il s’agit aussi de l’importance d’avoir un son distinctif, ce que Van den Broek s’efforce certainement de réaliser.

A Day In A Yellow Beat est une suite intrigante de son premieropus en 2017, Is Everything OK In Your World, un album à l’âme forte qui aborde des thèmes complexes et mûrs allant de la dépression à la politique. Sans aucun doute, l’angoisse du millénaire est toujours là, mais son son son a mûri et évolué en donnant une impression plus sophistiquée. Cependant, il manque parfois un élément de crudité qui était historiquement présent dans son précédent album. On ne peut cependant pas nier sa qualité de star, ses prouesses à la guitare et bien sûr son chant à la fois émouvant et graveleux qui est à la fois captivant et réconfortant.

***1/2

Cults: « Host »

« Trials », le morceau d’ouverture et le deuxième « single » du dernier album de Cults, Host, s’affiche avec une ligne de basse qui rôde comme l’envahisseur charismatique que chante la vocaliste Madeline Follin – « turning down the light / till you’re the only thing I see » (baisser la lumière / jusqu’à ce que tu sois la seule chose que je vois). Les cordes tendues qui ouvrent et ferment le morceau dans un élan quelque peu grandiose de nostalgie western spaghetti ne sont qu’un signe de la nouvelle gamme que Cults recherche.

Ici, sur leur quatrième album, ils ont fait quelques changements ; Follin révèle ses propres chansons pour la première fois et ils ont enregistré en utilisant des instruments en direct, ce qu’ils n’avaient pas exploré auparavant. Cette nouvelle production, plus expansive et expérimentale, se fait lentement depuis leurs débuts en 2011 – et pourtant, on vous pardonnerait de ne pas retrouver le son plus simple de leur passé, basé sur les synthés. 

« Masquerading » et « No Risk » sont relativement dépouillés et laissent les jeunes paroles de Follin s’étirer, ce qui en fait deux des morceaux les plus immédiatement captivants ici – et, à moins de trois minutes, il se trouve qu’ils sont aussi deux des morceaux les plus courts, ce qui n’est pas une coïncidence. Ce n’est pas que tout le reste soit long, c’est qu’ils sont ennuyeux.

Mais tout n’est pas dans ces nouveaux éléments. Si les arrangements de cor et de cordes donnent une teinte naturelle et plus dérangeante qui fonctionne (surtout sur « 8th Avenue »), c’est parfois l’électronique écrasante de Brian Oblivion qui enterre les éléments émotionnels. Le meilleur exemple en est « Spit You Out », un cliquetis qui – même s’il essaie – ne va nulle part, ce qui est ironique étant donné que le sujet de la chanson est d’échapper à ceux qui vous tirent vers le bas.

Cults ont toujours eu un charme créé en grande partie par leur simple son rétro ensoleillé qui dissimulait le désespoir et l’obscurité de leur contenu lyrique. C’est toujours le cas, et avec la lente distorsion de « Shoulders To My Feet », ils ont même réussi à tordre le son et les paroles ensemble mieux qu’auparavant. Sur ce morceau, Follin considère une relation toxique et la dévotion parasitaire que nous accordons souvent à ceux que nous ne comprenons pas : « Des épaules à mes pieds, tu es tout ce dont j’ai besoin / si seulement je pouvais calmer mon esprit » (Shoulders to my feet you’re everything I need / if only I could quiet my mind).

Host est un disque cohérent dans son élan vers la liberté, et le son et les paroles l’incarnent. Parfois, cela leur permet vraiment de s’envoler, et parfois, il faut se battre pour y arriver seul. C’est formidable de voir Cults prendre des risques et aller de l’avant, mais plus que tout, cela vous fait regretter leur passé.

***1/2