Sleaford Mods: « Eton Alive »

Sleaford Mods est un duo représentatif, celui du combo reprenant l’archétype du « working class hero » et Eton Alive est son nouvel avatar.

Ce cinquième album veut en découdre et, soniquement, se présente comme un croisement entre Sex Pistels et Iggy Pop. Succession ininterrompue de tubes, moins à l’arrache et orientée vers des titres chantés plus que rappés, aboutissant à des perles à la fois abrasives et accrocheuses.

De l’excellent premier titre, « Into The Pay zone », au dernier, le très remonté « Negative Script »  on n’observe absolument aucune baisse de tension ! Il y a même de nombreux pics, qu’on ne peut tous citer, et qui sont appelés à devenir des hits massifs : l’énorme single « Kebab Spider », qui booste les défenses immunitaires en un claquement de doigts, « O.B.C.T », un genre de post punk gothique adouci par ce qui ressemble bel et bien à un solo de kazoo, « Discourse », un titre à donner des trépidations à un neurasthénique chronique, « Flipside », un brûlot hystérique qui ne se situe pas très loin du Prodigy des années 90, « When You Come Up To Me », une chanson mortelle créée à partir d’un petit bruit d’ordi, d’une boite à rythmes basique et des fameuses percutantes parties vocales signées Jason W., ou encore le très rap et punchy « Top It up », entre autres. Les Sleaford Mods viennent de lâcher une bombe à fragmentation capable d exploser là où elle doit faire mal.

***1/2

Jon Fratelli: « Bright Night Flowers »

Principalement connu pour être le leader du trio rock écossais The Fratellis, Jon Fratelli revient avec un deuxième album solo, « Bright Night Flowers” », un virage musical brutal et audacieux.

Enregistré en Écosse pendant l’été 2018 et produit avec l’aide de Stuart McCredie, cetsecond effort est étonnant et montre l’artiste sous un angle différent de ce que l’on connaissait de lui.

En effet, plage par plage, on s’approche d’un style purement folk avec une instrumentation faite de banjos, violons, guitares et pianos. L’optique choisie est celle de la simplicité et de l’authenticité, deux concepts considérés isi comme vecteurs d’émotions.

On a été conquis avec « Bright Night Flowers », avec et ses douces notes de piano sauront ravir les fans de ses paroles poétiques alliées à une rythmique lente et pleine d’éclats crépusculaires, semblables à ces couchers de soleil ici invoqués.

Fratelli narre des histoires sombres mais le saisissement y reste palpable. On ressent sa touche britannique, toujours présente, même si selle surprend, assortie qu’elle est, d’un formalisme à la Bob Dylan.

Il s’agit d’une structure plus douce et plus sétonnante chez lui de lui ; telle qu’elle prende la forme d’une invitation à pénétrer dans une intimité poignante et rassurante comme sur « Serenade In Vain ».

Nombre des compositions ont été écrites au piano, à l’inverse de son premier essai et cette proximité ainsi esquissée nous fait comprendre qu’on peut trouver de la beauté et de l’espoir même dans les expériences les plus douloureuses. On est loin, ici, des chansons fortes, bruyantes et décharnées de « Psycho Jukebox », son premier opus.

Tout en gardant ce qui fait la quintessence de ses musiques, l’alliance des textes poétiques et sa voix rauque, Jon Fratelli semble trouver le juste milieu et livre un album remarquable, fort et poétique ; une très belle entrée en matière dans un style où il est si facile de se fourvoyer tant il ne supporte pas moindre approximation.

***1/2

Ben Shemie: « A Skeleton »

Chanteur, parolier, guitariste, compositeur, artiste central du groupe art-rock-électro Suuns, le Montréalais Ben Shemie lance cette semaine A Skeleton, sommairement décrit comme «un album pop expérimental aux sons synthétiques froids avec des touches de psychédélisme».

Enregistrés et mixés par Dave Smith aux studios Breakglass, les 10 titres de cette production lo-fi ont été conçus sans surimpressions.

L’idée était de conserver toutes les empreintes laissées aléatoirement, Ben Shemie souhaitant ainsi évoquer «l’imprévisibilité et le chaos» du geste créatif.

Il y a notamment exploré les effets de réverbération générés par sa lutherie électronique. À travers ses textes de chansons, l’auteur se projette dans un avenir pas très éloigné de notre présent, mais bien assez pour illustrer ce pressentiment: l’intelligence artificielle dominera la vie humaine au point de faire de l’art.

Un peu plus précisément, l’album raconte les errances aléatoires et les rêveries métaphysiques d’un squelette, entité neutre devenue la muse de la machine, dépourvue de sexe ou de race.

Encore plus précisément, la poétique de l’album se fonde sur l’impossibilité de comparer les charpentes humaines une fois débarrassées de leurs couches musculaires.

Après tout, nous finissons tous en squelette… à moins d’opter pour l’incinération. Qu’en sera-t-il bientôt? Ben Shemie y a, on dirait bien, songé.

***1/2

 

Greensky Bluegrass: « All For Money »

Greensky Bluegrass est un combo américain qui nous propose aujourd’hui son septième album studio. Grâce à son nom de scène, on peut déduire que la musique dudit groupe prend ses racines dans l’Amérique profonde et on n’aura pas tort.

Pourtant, ce n’est pas sous cette bannière que Greensky Bluegrass nous accueille avec « Do it alone ». On y trouve certes une belle guitare country-folk, des accents typiques, mais c’est le côté rock qui ressort ; très bon titre d’intro. « Murder of crows » embraye sur quelque chose de beaucoup plus modern bluegrass effectivement, mais très réussi et entraînant.

Une fois mis de côté le groove-folk de « What you need » , on est ensuite en route pour une ballade tranquille (« Ashes »), un titre bien enlevé (« Courage for the road »), , un peu de mélancolie au soleil couchant (« Collateral damage » et « Like rRflections »). Le reste du disque est tout aussi country / folk / americana/ bluegrass.

Pas d’autres excursions que ce qui est offert ici ; que cela n’empêche pas d’apprécier la plupart des titres, petite parenthèse sympathique à haute teneur en cordes concoctée par cette americana qui reste pérenne.

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Homeshake: « Helium »

Homeshake c’est le projet débuté en 2013 par Peter Sagar lorsqu’il a quitté la formation live de Marc DeMarco ce dernier, le Canadien est en train de devenir la nouvelle coqueluche de la scène montréalaise. Il faut dire qu’il a su s’émanciper de l’aura DeMarco en s’orientant tranquillement vers un style mêlant l’indie au R&B. Ses trois premiers albums, In the Shower, Midnight Snack et Fresh Air ont suscité un intérêt grandissant pour un artiste aujourd’hui retour avec Helium.

Les synthés avaient déjà commencé à remplacer les guitares avec l’album Fresh Air, qui dès 2017 marquait un tournant dans la relation entre le montréalais et l’indie pop. En poursuivant naturellement vers la direction empruntée par son prédécesseur, Helium est une déclaration d’amour pour le lo-fi R&B. C’est doux, sensuel et mélodieux comme une comptine qu’on écouterait pour s’endormir.

Ce quatrième opus commence avec « Early », morceau instrumental où les cris d’oiseaux se mêlent au son très cheap du synthé posant l’univers rêveur de l’artiste. S’ensuivent « Anything At All « et le « single » « Like Mariah, » deux chansons au caractère intimiste imprégnées d’expérimentations vocales nouvelles. Sagar s’aventure vers des horizons aux connotations soul et on remarque que sa voix est nettement mieux assumée qu’auparavant. Certes, c’est groovy, mais ce timbre de voix est parfois en décalage avec l’esthétique musicale de certains morceaux.

Si Helium ne devait avoir qu’un seul petit bijou, ce serait sans aucun doute « All Night Long ». Ici s’assemblent pureté des claviers à une voix limpide et à fleur de peau. C’est synthpop lo-fi à souhait, on se croirait sur un nuage en lévitation dans le ciel. « Just Like My » s’inscrit dans la même lignée, c’est harmonieux et certaines étranges intonations rappellent le dernier album de Connan Mockasin. Sur « Other Than », on retrouvera avec joie des sonorités propres aux précédentes productions du montréalais. Les guitares remplies de reverb sont de retour et il flotte un air de solitude dans lequel Sagar s’exprime à cœur ouvert.

Côté rythme, l’inventivité n’est pas vraiment au rendez-vous. On s’accorde sur la texture minimaliste de « Couch Cushion, » sa nostalgie innocente remémore l’effervescence des premiers beaux jours de printemps mais on regrettera toutefois les sonorités chillwave de (« Secret Track »).

L’atmosphérique Helium porte donc merveilleusement son nom. En nous embarquant dans son univers lo-fi en constante évolution, Homeshake livre un album débordant de légèreté paradoxalement lourde de réflexions introspectives. Malgré quelques titres en peu trop lisses, Sagar démontre une sincérité touchante en conservant la « cooli attitude » de ses premiers jours. Les amoureux de pop planante n’ayant rien contre un R&B au style nonchalant y trouveront résolument leur compte.

***1/2

Petaluna: « This Wild Life »

Les longues tournées n’ont pas l’air de fatiguer Kevin Jordan (chant et un peu de guitare) et Anthony Del Grosso (guitare et un peu de chant) qui délivrent un troisième album avec une précision métronomique. Si le rythme est élevé, le duo ne perd pas en qualité cherchant (et trouvant) toujours la petite mélodie catchy à placer sur leurs guitares acoustiques. Les ex-pop punks n’ont rien perdu de la maîtrise du tempo même si Anthony ne joue plus de sa batterie en live.

Les morceaux bénéficient donc d’une excellente dynamique et c’est finalement quand les Californiens en rajoutent qu’ils se perdent un peu comme sur ce « Never believe » où les arrangements et les chœurs font perdre le côté spontané de l’ambiance développée jusque-là.This Wild Life est bien plus agréable quand ils jouent avec le dénuement et le strict minimum (une guitare -deux à la limite- une voix) comme sur « Catie Rae » ou « Westside », c’est là qu’ils touchent et se démarquent. Petaluna, un petit bled au Nord de San Francisco, est bien tranquille et ensoleillé faisant de This Wild Life un opus acoustique plus doux que Forest Pooky, moins produit que du Frank Turner et moins folk qu’une Erica Freas tout aussi attachant.

***1/2

9T Antiope: « Nocebo »

Deuxième volet de la trilogie amorcée avec Isthmus, Nocebo voit le duo iranien 9T Antiope amorcer les contours d’un monde sombre et démembré, duquel s’écoule les dernières gouttes d’une essence précieuse vouée à se faire avaler goulument par des machines en mode raléatoire.

On ne voit pas comment la rédemption pourrait venir sauver une humanité déclinante, enrobée par de telles atmosphères. Nima Aghiani et Sara Bigdeli Shamloo sont les passeurs d’une fin prête à plonger dans le gouffre tumultueux de la folie et du chaos, à coups de stridences et de nappes à la pureté émotionnelle intacte.

En deux plages, 9T Antiope érige devant nous des palissades aux couches multiples, qui voient l’histoire se figer et perdre le Nord, redoutant de voir l’oubli l’avaler une bonne fois pour toutes. Nocebo est une oeuvre construite de poussière et d’os, de craquements souterrains et de fluides déliquescents, d’existences infinies et de souvenirs enfouis. Un album intense à la densité vorace.

***1/2

Joel Tammik: « Imaginary Rivers »

Joel Tammik est un musicien estonien qui s’était mis sous silence pendant une durée de dix ans. Il est vrai que, son electronica semblait à bout de souffle tant elle s’inscrivait dans un registre balisé et sans surprises.
Avec ce nouvel album,
il tente ici de s’en extraire an privilégiant une approche plutôt ondoyante, fondée sur des synthés aux teintes légèrement psyché et parsemée d’appuis dub.

Naturellement, avec un titre comme Imaginary Rivers et une pochette entre la tâche d’encre façon test de Rorschach et la toile d’araignée numériquement stylisée, on pouvait être certain de se trouver face à quelque chose d’extrêmement évocateur, propre à titiller l’imaginaire de l’auditeur, d’autant plus que le disque s’étire sur plus d’une heure.

Mais Joel Tammik ne se contente pas de faire tourner ses instrumentations un peu paresseusement, puisqu’il sait proposer des climats variés, allant chercher des inflexions plus métalliques à un endroit, ou plus marquées electronica-dub à un autre (« Neutuva »), voire convoquant une lointaine polyrythmie (« Nuari »). Sous ce rapport, les pulsations savent utilement se diversifier, que ce soit dans leurs fréquences comme dans leurs tessitures.

Les petites mélodies ne sont évidemment pas oubliées, mais elles se trouvent ici présentes sous forme de fragments, de haïkus posés sur des aplats de synthé vaguement grésillants. Il semble être fait alors davantage de cas, au long des neuf titres tout à fait agréables, des atmosphères et du contenant que de l’ornementation décorative et chromatique. Pas forcément négative, cette impression conforte, au reste, le souvenir qu’on avait des travaux du musicien.

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Ladytron: « Ladytron »

Ladytron étaient tombés dans un long sommeil avec une longue succession de projets solos. Le quatuor semble décidé à retrouver ses nouvelles marques en la forme d’un album époyme, le sixième à son compteur.
Parfaite synthèse de leur style électro pop vintage, Ladytron n’apporte rien à la discographie déjà riche du groupe, mais il a le mérite de le faire renaître et nous faire ré-écouter leur musique. Les treize titres explorent ce qui ne va pas dans notre époque et, problème inhérant au concept de collections de chanson, il perd en cohérence ce qu’il gagne en diversité.


Le travail est néanmoinst extrêmement soigné et, alors que leur style puise abondamment dans les années 70s et 80s, ils arrivent à écrire une poignée de titres forts en caractère. « Until The Fire » ouvrira l’album avec beaucoup d’énergie et d’entrain, « The Island » sera nostalgique en nous rappelant Human League et « Horrorscope » se fera, quant à lui, aussi bruyant qu’hypnotisant.
Finalement, le bien nommé Ladytron remplit son contrat ; il demeure un moyen de redécouvrir le groupe et de le remattre à jour.

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Xiu Xiu : « Girl with Basket of Fruit »

Jamie Stewart, leader de la formation à géométrie variable Xiu Xiu aime faire de la musique pour déstabiliser l’auditeur et le rendre mal à l’aise. C’est sa marque de commerce depuis l’aube d’un projet datant du début des années 2000. Stewart s’est entouré cette fois de collaborateurs anciens et nouveaux et a pondu une nouvelle œuvre, l’album Girl with Basket of Fruit.

L’artiste a toujours été saidi d’un profond dégoût de l’humanité et il abordet des sujets scatologiques et macabres, dont la décrépitude des corps, celui en particulier de sa sœur atteinte d’un cancer et il explore ici les sommets et les bas-fonds du pessimisme.

Divers musiciens ont contribué à cet album, dont sa comparse habituelle Angela Seo, son fréquent bassiste Devon Hoff et le nouveau batteur, Thor Harris, en plus de quelques chanteurs et percussionnistes invités

Le résultat en est un album rythmé, mais pas de façon harmonieuse. C’est plutôt chargé, étouffant. On a affaire en ces lieux à beaucoup de sonorités de synthés sales, superposées et entremêlées de la voix de Stewart, prononçant ses textes comme s’ils lui venaient d’une façon automatique, aucunement censurée ni révisée. Stewart y va même de bruits d’enfant par moments, remuant sa langue entre ses lèvres pour créer un charabia conçu spécialement pour tester votre patience.

Sur un bon deux-tiers de l’album, les idées ont l’air d’un premier jet non réfléchi et gardé dans le produit fini précisément pour son aspect inachevé. Les moments où l’ambiance est mieux travaillée, notamment en dernier tiers de l’album, nous rappellent ce dont Xiu Xiu est capable quand il essaie de transcender au lieu de simplement se défouler.

On pourra peut-être dénicher matière à introspection, à réflexion sur le fait de vivre malaise et détresse. Beaucoup d’euvres d’art en ont fait revendication et, à nombreux égards avec succès ; Girl with Basket of Fruit restera un parcours autour des idées sombres avec la profondeur qui sied au registre du rock indépendant dans ce qu’il a de plus ampoulé et auto-centré.

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