Mariel Roberts: « Armament »

3 mai 2021

Armament est le troisième album solo de la violoncelle de Mariel Roberts et il fait suite à Cartography, paru en 2017. Écrire sur sa musique est un défi, car elle étire les notions de ce que les sons de son instrument devraient et peuvent être utilisés pour faire. Sur quatre pistes dont la durée varie d’environ cinq minutes à plus de dix-sept, Roberts utilise des archets et des plumes traditionnels, des techniques étendues et des traitements électroniques pour créer un ensemble multicouche.

En effet, il n’est pas évident au premier abord qu’il s’agisse d’un album de violoncelle solo. Souvent, son jeu manuel joue un rôle de second plan face à des vagues de murs de bruit. La mélodie cède la place à la texture et aux formes abstraites, même si l’on est capable d’identifier quelques notes individuelles qui suivent un modèle lâche ou sont librement improvisées.

Elle est percussive, utilisant le corps du violoncelle pour créer des impacts qui se fondent en raclements, grattages et grincements. Ces derniers sont accompagnés de boucles et d’échos, de notes longues et de drones multipistes denses.

Mais ce qui est le plus convaincant dans Armament, c’est la façon dont il fonctionne dans son ensemble. Enregistré en 2019, il y a une tension sous-jacente qui capture notre malaise et notre anxiété pré-pandémique. Son jeu plus agressif est parallèle à celui des événements actuels, de manière expositive plutôt qu’approbatrice. Dans sa discordance, Roberts évoque un monde qui a mal tourné – peut-être un précurseur involontaire de cette année funeste et presque perdue qu’est 2020.

***1/2


Anat Ben-David: « The Promise of Meat »

19 avril 2021

Anat Ben-Simon est une artiste inclassable dont la particularité est de mélanger les genres, que ceux-ci soient pop, électroniques ou classiquees. À cet égard, The Promise Of Meat sera une œuvre d’une tréngeté distinctive étrangeté dans la mesure où elle prend ses racines dans des textes de différents auteurs (Gottfried Benn, Monique Wittig, Hito Steyerl, William Golding) traitant de l’interaction entre l’homme et la nature.

The Promise Of Meat fait ainsi penser à un opéra hanté, avec des soubresauts expérimentaux inquiétants dont ne pourra se dégager qu’un sentiment de malaise tant il va écorcher nos rêves les plus étranges.

La voix d’Anat Ben-Simon survole l’ensemble des compositions, en mode chanteuse habitée par une horde d’émotions se bousculant à la surface de nos neurones et qui, ce faisant,, injectent un jus vénéneux au travers de textes qu’elle va interprète de manièr ecommitatoire.

On sera ainsi littéralement captivé par ces atmosphères chargées de tensions, ces lacérations où se superposera une électronique déviante et une instrumentation tourbillonnante au-dessus de volcans en ébullition. The Promise Of Meat est une œuvre totale, un objet musical d’une radicalité époustouflante, jouant magistralement sur l’équilibre ténu qu’est la démarcation entre raison et émotion.

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BirdPen: « All Function One »

11 avril 2021

BirdPen – Dave Pen (voix, guitare) et Mike Bird (guitares, claviers) – sont de retour avec leur sixième album, enregistré au début de l’année 2020 alors que le duo assistait à la pandémie mondiale. C’est sur cette base que sont nés les thèmes lyriques de l’album, centrés sur l’auto-isolement et la peur du monde extérieur.

Tout d’abord, cet album de BirdPen est un grand classique et il faut persévérer dans l’écoute car c’est un bon morceau de musique. Bien sûr, il y a quelques tubes instantanés comme « Modern Junk », qui se rapprochent le plus de la pop au sens commercial du terme. Sinon, BirdPen emprunte diverses voies musicales, de l’électronique sur « Flames «  à l’étrange et,, le merveilleux « Blackhole ». 

« Changes » , avec son chant monotone, est très austère et souligne à quel point nous dépendons de la technologie et sommes, à bien des égards, contrôlés par elle. « Universe » est plus enjoué, même si, pour être honnête, il n’est pas si enjoué que ça ! La guitare hypnotique sur « Invisible » fait briller cette chanson, preuve que BirdPen est plus qu’un simple groupe d’électronique.

Une musique pour l’ici et le maintenant, car BirdPen capture dans sa musique et ses paroles beaucoup de peurs et de problèmes auxquels nous avons tous été confrontés ces dernières années, ainsi que l’utilisation croissante et la dépendance de la technologie dans nos vies quotidiennes. Un album qui vaut la peine d’être écouté.

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Reid Karris: « Obscure Sorrows »

9 avril 2021

L’improvisateur de Chicago Reid Karris est de retour avec un nouvel album solo, Obscure Sorrows, un opus qui a été enregistré en décembre 2020, et met en scène Karris sur tous les instruments. Il s’agit notamment de la batterie et de diverses percussions d’objets, ainsi que de la guitare électrique. Je ne serais pas surpris qu’il y ait aussi quelques skatchboxes et/ou post-traitements.

L’approche de Karris est extérieure et libre, avec très peu de structures ou de motifs répétitifs. Au lieu de cela, il crée un amalgame bruyant de deux ou trois pistes de percussions qui se chevauchent, ainsi que des techniques étendues à la guitare. La percussion est lourdement chargée en cymbales, avec des cloches, des bols et des éléments de craquement.

Son approche de la guitare est bruyante et expérimentale, avec le frottement et le grattage des cordes pour créer des textures granuleuses, ainsi que la distorsion et l’écho des pédales d’effets. Mais le sentiment général qui se dégage d‘Obscure Sorrows est celui de la densité. Karris a beaucoup de choses à faire ici, surtout pour un album solo, et il est à l’aise pour remplir l’espace libre avec autant de sons qu’il peut. Ainsi, l’album avance à un rythme rapide.

Si l’on devait considérer l’improvisation sur un spectre allant du plus systématique au plus libre, Karris se situerait carrément à la dernière extrémité. Contrairement à ses précédents albums, celui-ci explore les extrêmes sans prétention.

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Odd Circus: « Mantha »

9 avril 2021

Odd Circus est un trio avant-rock relativement récent, composé de Graham Robertson au saxophone et aux effets, Partin Whitaker à la batterie et Crews Carter à la basse et aux effets. Ils abordent leur matériel avec un penchant pour l’improvisation tout en jouant du rock avec un R majuscule. En conséquence, Mantha a plus en commun avec les offres psychédéliques et le Krautrock qu’avec le jazz que leur instrumentation pourrait suggérer.

En effet, le saxophone de Robertson est le principal instrument principal, et pourtant sa signature sonore est traitée au point de ressembler parfois à la guitare ou aux claviers en termes de texture et d’attaque.

En d’autres termes, son jeu ne crie pas « sax » et ne fait pas non plus penser «jazz ». Il reste dans les limites des rythmes prog-rock fournis par Whitaker et Carter, tout en parvenant à explorer des pistes fascinantes et émotives. Les effets susmentionnés sont centrés sur les touches, avec des laves sonores et des lignes de soutien pour Robertson. Un titre représentatif est « Amarok », avec une ligne de synthétiseur séquencée, un saxo bruyant et traité, et un rythme entraînant mais chargé.

Mantha est une jam session intense et structurée qui ne s’arrête jamais. Il parvient à être à la fois spacieux et plein de notes, ce qui en fait une expérience agréable et enrichissante.

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Stella Research Committee: « A Proposed Method for Determining Sanding Fitness »

16 mars 2021

A Proposed Method for Determining Sanding Fitness, le nouvel album de Stella Research Committee. est un disque de 43 minutes de bruit martelant qui parvient à être ridiculement accrocheur. Le groupe doit plus qu’un peu aux légendes de la no wave D.N.A., le trio méconnu d’Arto Lindsay, Ikue Mori et Tim Wright. Le chant urgent de Kevin Hall, pris dans la gorge, rappelle la poétique pincée de Lindsay et les synthés gargouillants de Tony Squeri rappellent le skronk de la guitare 12 cordes de Lindsay.

Les solides craquements de la caisse claire de Lauri Reponen et les coups de cymbales épars empêchent le groupe de s’envoler complètement hors des rails, ce qui est une bonne chose car ils semblent parfois hurler avec les câbles de frein coupés. La guitare de Hall est cassante avec de petites lignes entre les paroles qui sont presque des solos et presque hilarantes,

mais Fitness est vraiment un disque de synthétiseur, bien qu’il n’en ait pas l’air. Le mastering réalisé par James Plotkin (Khanate, Phantomsmasher) permet de le faire exploser.

Fitness est le cinquième album du groupe mais le premier sous son nouveau nom. Le trio de puissance brute était auparavant connu sous le nom de Stella et l’ajout de Reseach Commitee semble les avoir fait devenir sérieux.. et nous incite, également, à les prendre au sérieux.

***1/


Steve Robinson: « Swallowing the Sun »

14 mars 2021

La couverture artisanale facon années 60 deSwallowing The Sun promet du folk-rock et des mélodies douces, et Steve Robinson, un artiste folk anglais qui a passé deux décennies avec u Swallowing the Sun semble certain de figurer dans mon top des albums de 2021.n groupe américain (The Headlights) et en tournée avec Roger McGuinn, tient ces promesses. Sur son bien nommé Sunshine Drenchy Records, il nous livre onze titres de folk-rock ou de folk-pop tout bonnementimpossiibles à sortir de la tête et deviennent ainsi tous des compagnons de route instantanés. Dave Gregory, l’un de nos héros de XTC, ajoute une guitare étonnante sur deux chansons, particulièrement impressionnante sur « Needle in the Red », une chanson lustrée de désespoir.

Tant d’associations bénies virevoltent ainsi dans un esprit sonore nous invitant à nous prélasser dans cet album stellaire – Wesley Stace, Jayhawks en fin de saison, Elliott Smith, et même The Microphones – toutes intelligentes mais évitant la grosse production. Parmi les meilleurs moments, citons le délirant « Dizzy Love Song », qui est vraiment ensoleillé, le Beatleesque « Mr Empty Head » et « Milk and a Dash », tout droit sorti de des années 1960 et dont le refrain mémorable est « les souvenirs nous fabriquent, puis ils nous font tombee » (rmemories make us, then memories make us, then they take us down). Swallowing the Sun semble, à cet égard, certain de figurer dans le top des albums de 2021.

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Nihil Impvlse: « Stasis »

6 mars 2021

Parfois on est juste d’humeurà entendre quelque chose qui soit sombre, bruyant et agressif comme l’enfer… et pour les jours comme ceux-là, un album comme Stasis de Nihil Impvlse est exactement ce dont on abesoin.

Stasis est, en effet, une exploration, en sept chapitres, des schémas des mécanismes de pouvoir qui nous enferment dans une prison invisible : la civilisation…, et au cours de l’album, nous sommes confrontés à une série de bruits durs / drones / industriels, pleins de bruits de choc, de martèlement, de fendillement de crâne, provenant des profondeurs de l’enfer. C’est sombre et inconfortable, mais c’est le but.

Chaque morceau est également complété par un échantillon vocal utilisé avec parcimonie, qui fournit un contexte supplémentaire et un exemple des luttes de pouvoir politiques et personnelles qui nous lient tous dans la cellule de la prison à vie. Le résultat final est un album impressionnant qui défie et récompense à parts égales – et où chaque morceau offre quelque chose de différent, tout en conservant l’impression générale de l’album.

Avec Stasis, Nihil Impvlse a fait un travail incroyable en exprimant la frustration et la futilité de la vie moderne ; d’être pris au piège comme un rouage dans les meules de la civilisation.

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Russ Young: « Tunnels To Float Through »

16 février 2021

Comme lors de de son EP Pala, publié en mars 2019, nous suivons le parcours de Russ Young, fidèle à Audiobulb pour son deuxième album, dans un format un peu intermédiaire (quatre titres pour trente-trois minutes), mais à une qualité toujours maintenue. Constant dans son travail autour d’une atmosphère à la fois très sensorielle et particulièrement travaillée, le Britannique confirme, avec ce Tunnels To Float Through, ses qualités et ses capacités.

A cet égard, sa capacité à combiner des éléments légèrement grésillants (respirations, mini-frambillements, bruissements divers) et des touches plus chromatiques (petites notes nacrées, zones de synthé lumineuses) n’est pas la moindre de ses vertus (« Thermal »). En changeant son schéma, l’Anglais peut aussi mettre davantage l’accent sur les morceaux tenus, en ajoutant (« Phalo ») ou non (« Spiral ») quelques chuchotements électroniques.

Jouant habilement sur la stéréo et le caractère oscillant de ses nappes, Russ Young met ainsi en place une forme de tremblement musical, proche du frisson que l’on pourrait ressentir avec les gelées automnales, proche aussi des reflets de la lumière filtrée par les vitres. qui nous renvoie la photo de couverture de Hugh Cowling. Mérites sonores et mérites visuels sont donc mêlés sur cet album, peut-être un peu trop court, mais certainement convaincant.

***1/2


Chris Abrahams: « Appearance »

16 février 2021

Le pianiste australien Chris Abraham, membre fondateur de The Necks, a commencé à donner des concerts en solo avant d’enregistrer avec l’avant-trio auquel il est le plus associé. Et si sa touche contemplative sur Appearance, ainsi que sur une série de concerts en solo remontant au milieu des années 80, est presque immédiatement reconnaissable, il y a moins d’énergie à l’œuvre sur les deux nouveaux morceaux que les aficionados de The Necks pourraient s’y attendre.

L’instrument, au rythme lent, est toujours placide, attrayant et contemplatif. Il arrive comme de l’argile intacte, attendant que les auditeurs gravent leurs impressions à la surface. Mais il y a de la forme ici, c’est sûr : « As A Vehicle, The Dream » fait monter doucement sa mélodie et la laisse s’envoler.

Abrahams conserve ici le son facilement accessible du clavier qui a aidé The Necks à fusionner le calme chatoyant avec des rythmes angoissants pendant des décennies. Même sans compagnie, le pianiste parvient toujours à s’enfoncer dans les idées sur Appearance, en mélangeant doucement des ornements changeants à chaque morceau de l’album.

Il est tout à fait possible qu’Abrahams envisage un concept thématique global, comme le suggère le titre « Surface Level », le deuxième morceau de l’album. Mais l’attrait de sa performance ici est que l’auditeur peut projeter ses propres idées et prédilections sur la toile de fond d’un son magnifiquement travaillé.

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