Gospelbeach: « Jam Jam »

12 janvier 2022

Les membres de GospelbeacH ont des CV aussi longs que l’envergure de Wilt Chamberlain, mais aucun d’entre eux n’a participé à un projet comme celui-ci. Le partenaire de Brent Rademaker au sein de Curation Records est l’heureux propriétaire d’une énorme réserve de « singles » bubblegum et glitter pop, et après avoir fouillé dans certains d’entre eux, Rademaker a eu l’idée de donner à quelques chansons le traitement GospelbeacH. Sur le EP Jam Jam, le groupe et les chansons se rencontrent à mi-chemin dans une collision glorieuse de mélodies sucrées et d’accroches loufoques, de voix traînantes et de country-rock chaleureux. Le groupe a extrait de vraies valeurs sûres et les a remises au goût du jour. L’obscurité scintillante dégagée par « Jam Jam » de l’American Jam Band reçoit un coup de fouet, le très Badfinger-eque « Lovin’ You Ain’t Easy » de Michel Pagliaro fait un pas moelleux vers le paradis du soft rock, et le classique bubblegum « Gimme Gimme Good Lovin » n’est pas vraiment une chanson, mais le groupe la traverse avec juste ce qu’il faut d’énergie et de gaieté.

Les points forts de ce trop court EP sont la reprise par GospelbeacH de « Albatross » »de Chunky, qui s’accompagne d’un rythme glam joyeusement trépidant et de quelques synthétiseurs sérieusement ringards, ainsi qu’une adorable version du joyau pop ensoleillé de Sandy Salisbury, « Do Unto Others ».

Le groupe la fait sonner comme une chanson perdue de Tom Petty au début de sa carrière, tout en ajoutant des harmonies vocales assez jolies pour un album des Beach Boys. Ce n’est pas une surprise puisqu’elles sont assurées par Nelson Bragg, un membre de longue date du groupe de Brian Wilson. Jam Jam est une petite diversion amusante pour GospelbeacH, montrant qu’ils peuvent faire de la légèreté et de la brise comme si c’était une seconde nature. C’est également un bon point de départ pour quiconque souhaite découvrir le bubblegum et les paillettes en remontant à la source des excellents choix du groupe.

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Songs for Snakes: « Forced Pleasantries »

11 janvier 2022

Quand on atteint un certain âge, on a besoin de temps en temps d’une bouffée de nostalgie bien exécutée, et le trio de San Francisco Songs for Snakes est la machine à remonter le temps musicale parfaite pour un voyage dans les années 1990. En mettant l’aiguille sur l’édition vinyle bleue et transparente, vous entendrez une bonne dose de post-hardcore à la Jawbox, et une tonne de Sugar, le groupe de Bob Mould qui a succédé à Husker Du, étalée sur tout, jusqu’aux virages d’accords occasionnellement adaptés au shoegaze.

Le chanteur Bill Taylor aime beaucoup le timbre de voix de Mould, bien qu’il le mélange à 80/20 avec le râle de Richard Butler. Le groupe a clairement ses influences, mais il a aussi des mélodies qui tuent, des refrains géniaux ; ne soyez pas surpris si vous vous retrouvez à jouer de la batterie avec le batteur Steve Delany. Si vous cherchez un point de départ, vous ne vous tromperez pas avec l’un de ces huit morceaux, mais le morceau d’ouverture, « Confusion Is Control », à la fois percutant et mélodique, est la meilleure expression des talents du combo.

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Saint Syzygy: « All of My Friends Are Sick »

27 décembre 2021

En grande partie une méditation sur la santé mentale et la stigmatisation de la maladie, All of My Friends Are Sick expérimente la représentation de la gamme et de la complexité des émotions qui jalonnent le chemin de la guérison. Créé à l’origine en tant qu’entreprise solo par Ian Hemerlein de Kwazymoto, Saint Syzygy – qui s’est transformé en un groupe complet avec Jake Cooper, Alex Nicholson et Tyler Ryan – offre un espace pour essayer différents styles. Le premier titre de l’album commence par des chuchotements qui se transforment progressivement en beuglements mélodiques, ce qui peut être interprété comme une réponse émotionnelle différée ou une acceptation progressive de la souffrance d’un être cher.

Ce changement d’attitude s’accélère avec le morceau suivant, « She Wants to Lose Motor Function », un morceau abrasif, à la pédale, qui s’effondre brusquement en une gueule de bois mélancolique ancrée par une ligne de basse sombre. « Frown in Every Frame » s’intéresse à la relation délicate entre la productivité et la santé d’un artiste, en expliquant que les humeurs, les thèmes et les récits communiqués par la musique et l’art sont souvent des signes précurseurs de problèmes de santé mentale. Se terminant sur une note d’espoir, le dernier morceau « Okay Now What » est une mélodie douce qui transmet une acceptation radicale de la nécessité de se reconstruire.

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Dronny Darko & Phaedrus: « Quasi »

14 décembre 2021

Quasi est une nouvelle proposition façon science-fiction cinématique et dark ambient de la part de Dronny Darko (Oleg Puzan), qui fait cette fois équipe avec Phaedrus (Johan de Reybekill). Des vagues géantes de synthétiseurs s’écrasent sur des rivages extraterrestres, laissant dans leur sillage une électroacoustique bouillonnante. Des bruits mécaniques répétitifs résonnent en arrière-plan, évoquant un sentiment d’isolement et de danger.

Bien sûr, les drones denses et étouffants attendus sont également omniprésents, accompagnés de scintillements et de crépitements. Puzan et de Reybekill collaborent avec d’autres fournisseurs de styles similaires sur quatre des cinq morceaux de Quasi, à savoir Pavlo Storonskyi, Bryan Hilyard, Martin Stürtzer et Pavel Malyshkin. Chacun de ces individus ajoute sa propre couleur et ses propres textures à ses morceaux respectifs.

***1/2


Gianluca Becuzzi: « Mana »

14 décembre 2021

Vous avez déjà mis un nouvel album sur votre platine et au milieu de la première piste, vous êtes prêt à acheter tout le catalogue de l’artiste ? C’est ce que peut inspirer l’écoute de Mana de Gianluca Becuzzi. Basé à Rome et actif depuis les années 1980, Becuzzi s’inspire d’une grande variété de styles, dont l’électroacoustique, le drone, l’industriel, l’ambient et l’art sonore, mais son approche est distincte et singulière.

Becuzzi joue de la guitare et de la basse, et incorpore des échantillons et de la programmation dans le mélange. Cristiano Bocci joue de la contrebasse sur deux morceaux.

La première chose que l’on remarque dans Mana, ce sont les accords de guitare surchargés. Néanmoins, Becuzzi module ces riffs massifs avec des percussions et des échantillons d’instruments acoustiques ainsi que des sons aux sources moins identifiables. Vous entendrez donc des cordes, des bois, des synthés et des tambours… ou du moins quelque chose qui ressemble à ces instruments. D’autres samples sont plus ésotériques ou abstraits, notamment des bruits sculptés, des chants de moines tibétains et des sons de la nature. Certains morceaux ont une allure décousue, passant d’une palette à l’autre, mais Becuzzi parvient à les faire fonctionner.

En ce qui concerne l’ambiance, elle est sombre et dérangeante. Becuzzi incorpore souvent la dissonance, en explorant les motifs de battement entre deux notes ou par le biais de la distorsion électronique. Le résultat est inquiétant et obsédant, même si son jeu de guitare apporte des niveaux d’énergie élevés. Les percussions sont souvent de nature martiale, ce qui correspond au ton inquiétant de l’album.

Mana est une version 2CD, avec plus de 90 minutes de musique. C’est ce que l’on obtiendrait si une chimère génétique Dead Can Dance / Sunn O))) allait en enfer, collaborait avec Stockhausen, et revenait un ordre de grandeur encore meilleur. Bravo et doigts lévés pour manifester son appréciation.

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Forrest Fang: « Forever Cascades »

12 décembre 2021

De puis longtemps, Forrest Fang a été un artiste électronique et ambient. Il est, aujourd’hui, de retour avec Forever Cascades, une nouvelle version de son amalgame unique de styles. Bien qu’on parle souvent de lui comme de ses contemporains Steve Roach, Robert Rich et Michael Stearns, Fang s’écarte des sentiers battus par ces derniers. Outre les lavis de synthétiseurs et les motifs séquencés, Fang utilise le violon, le dulcimer et le clavinet, ainsi que d’autres instruments à cordes et percussions, dans des motifs imbriqués. Le résultat est rythmé, uptempo, et rappelle plus les travaux de Terry Riley que d’autres dans l’espace ambient.

De plus, contrairement à une grande partie de l’ambient plus sombre présenté dans ces pages, les offres de Fang sont plus lumineuses et plus optimistes dans leur ton. Mais une quantité surprenante de sophistication sous-tend cette positivité. Influencés par des promenades dans des zones naturelles autour de la baie de San Francisco, les morceaux de Forever Cascades ont une sensation dense, riche et organique. Le point exact où l’instrumentation acoustique se termine et où l’électronique commence se déplace et peut être difficile à cerner. C’est peut-être pour cela que cet album peut être écouté à des fins de relaxation ou de méditation plutôt que de déconstruction musicale. Dans l’ensemble, un voyage chaleureux et agréable.

***1/2


Aspidistrafly: « A Little Fable « 

10 décembre 2021

« Landscape With a Fairy » »est le genre de chanson de musique de chambre à peine perceptible, conçue dans les salons et destinée à la chambre à coucher. L’impossible nom d’Aspidistrafly – un jeu de mots sur le titre du roman de George Orwell Keep the Aspidistra Flying – est celui de la chanteuse-compositrice April Lee et du producteur Ricks Ang, un duo de Tokyo et de Singapour qui se délecte de petits détails et de sons riches.

D’une voix feutrée et vaporeuse dans l’esprit de Vashti Bunyan, Lee roucoule sur les oiseaux bleus tandis que de vrais oiseaux gazouillent au premier plan, comme pour enrouler des guirlandes autour de la guitare acoustique doucement cueillie. Le refrain s’enfle ensuite d’amour perdu dans un arrangement de cordes triste qui n’aurait pas dépareillé sur un enregistrement des débuts de Ida.

Mais au fur et à mesure que ces détails émergent, des fanfares de piano étrangement fantaisistes maintiennent l’ensemble, même si elles semblent émaner d’une autre chanson dans une pièce adjacente. Ce genre de préciosité forestière est difficile à obtenir. Pour chaque Joanna Newsom pré-Ys, il y a une centaine de demoiselles aux yeux de biche et de gars aux cheveux ébouriffés qui donnent une mauvaise réputation au mot « twee » (mièvre,) mais « Landscape With a Fairy » et le magnifique deuxième album d’Aspidistrafly, A Little Fable, ont plus en commun avec des compositeurs d’ambiance comme Max Richter et, en cours de route, ont trouvé leur propre chemin couvert de feuilles.

***1/2


Snail Mail: « Valentine »

3 novembre 2021

Après trois ans de silence, le deuxième album excentrique de Snail Mail, Valentine, prouve que tout vient à point à qui sait attendre. En effet, depuis son explosif premier album Lush, Lindsey Jordan, de Snail Mail, en voyage. C’est lors d’un séjour dans une clinique de convalescence en Arizona que, séparée de ses instruments, elle a commencé à écrire (littéralement) des arrangements purement imaginaires. Ces idées sont devenues Valentine – un deuxième album énergique et excentrique, et la preuve d’une artiste qui a choisi de prendre son temps.

Là où Lush était angoissé, anxieux, Valentine trouve une nouvelle sérénité ; Jordan prend du recul par rapport à ses émotions et observe plus profondément ses expériences. On retrouve néanmoins des éclairs de la candeur têtue qui a rendu Lush si mémorable. Elle se lamente sur « Ben Franklin » : « Moved on but nothing feels true » (Je suis passée à autre chose, mais rien n’est vrai), avant d’ajouter : « Sometimes I hate her just for not being you » (Parfois, je la déteste parce qu’elle n’est pas toi).

C’est un album qui prend son temps pour atteindre des sommets non conventionnels. Mais il n’y a rien de superficiel là-dedans ; la voix de Jordan est claire, précise et dégage une confiance bien au-delà de son âge. L’album est également varié sur le plan sonore, avec des morceaux à base de synthétiseurs comme « Valentine » et « Forever (Sailing) », contrebalancés par les titres rock à base de guitare typiques de Snail Mail, « Headlock » et « Glory ».

Jordan conclut l’album avec son moment le plus vulnérable ; « Mia » est une berceuse douloureuse qui ressemble à une suite de la délicate conclusion de Lush, « Anytime ». Surplombant les doux instruments, la brutalité de la voix de Jordan rend le sentiment d’autant plus attachant, car sans amertume ni dérision, elle admet simplement : « I wish that I could lay down next to you » (J’aimerais pouvoir m’allonger à côté de toi).

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Richard Brisbois: « Anytime You Think of Her »

31 octobre 2021

Sur son premier album solo, Brisbois, originaire de Seattle, abandonne les guitares explosives de son groupe roots-rock des années 90, 4 Ft. Ramona pour quelque chose de nettement plus feutré. Dans sa biographie, Brisbois compare sa musique à celle de Wilco et de R.E.M., et on peut effectivement déceler des traces de Jeff Tweedy dans son timbre bucolique et rassurant, tandis que les titres « A Better Animal », teinté de mandoline, et « Take Me to the Sun », doux et tordant, évoquent respectivement « The Wrong Child » et « E-Bow the Letter », de R.E.M.

En outre, vous entendrez aussi Neil Halstead et Grant McLennan sur les beautés de Low/East River Pipe « Not Her » et « I Feel Alright ». Qu’il réimagine l’un des sonnets les plus célèbres de William Shakespeare en une ballade fantomatique aux accents de western spaghetti (« Sonnet 18 »), ou qu’il se remémore une ancienne flamme avec la voix angélique de Chelsea Carothers (le duo séduisant « Perfect Black Dress »), le folk compatissant de Brisbois est source d’apaisement.

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Jason van Wyk: « Threads »

22 octobre 2021

Le compositeur, producteur et pianiste Jason van Wyk, basé au Cap, est signé sur le légendaire label n5MD de Mike Cadoo, basé à Oakland, pour son quatrième album studio solo, intitulé Threads. Nous avons entendu parler de van Wyk en 2016, lorsqu’il a sorti Attachment pour Eilean Rec, puis repris et remastérisé par Home Normal ; un album quon a décrit comme étant plein de beauté simple et non dissimulée, bien qu’avec des soubassements sophistiqués, se situant quelque part entre les tendres compositions pour piano solo de Nils Frahm et son propre jeu de nuit tranquille.

Il a enchaîné un an plus tard, une fois de plus sur Home Normal, avec Opacity, qui nous emmène de son studio intime vers la galaxie extérieure de son imagination, où, comme sur ce présent opus, les houles ambiantes qui s’élèvent lentement frôlent leurs homologues à cordes acoustiques pour une montée en scène sonore à large spectre dans le système solaire. Le piano a commencé à s’effacer en arrière-plan, tout en jouant un rôle essentiel dans une partition musicale. De ce fait, pour son dernier album, van Wyk s’aventure encore plus loin dans les atmosphères ouvertes et hautement texturées, créant avec soin un passage cinématographique pour le moment présent, que j’écoute en boucle maintenant, comme une bande sonore apaisante pour l’angoisse quotidienne.

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