Justin Vernon: « Big Red Machine »

Justin Vernon est un personnage fascinant ; ce multi-instrumentiste est doté d’une touche de Midas qu’il est capable d’utiliser dans tous les domaines, un spectre sonique allant de Bon Iver à Kayne West quand lui vient le désir d’appliquer ses gazouillis mélodiques pour étoffer son extensive discographie.

Ici, il se lance dans une collaboration pour le moins intriquante avec Aaron Dessner de The National. Ce projet, nomme Big Red Machine, est, il faut le dire avec plaisir, beaucoup plus abouti que ses autres, que ce soit en matière de conception ou d’exécution. Le duo est né après que les artistes aient travaillé ensemble sur une compilation, Dark Was The Night, sortie en 2009 par le label 4AD.

Un titre, « Big Red Machine », en était issu et il fut interprété par Vernon et Dessner comme symbolisant le coeur humain. Cette idée s’est poursuivie et s’est matérialisée sur une plateforme de streaming, People, avant d’acquérir une véritable existence lors d’un concert légendaire au Fukhaus de Berlin.

Les titres sont façonnés de manière impeccable, artisanale presque, peaufinés qu’ils ont été sur scène ou dans des studios du monde entier, en particulier le fameux Sounds à Cork.

Rien de décevant par rapport à ce que l’on pouvait attendre ; l’album est bourré d’excellentes idées, de sons innovants et ponctué par un rendu vocal fantastique, Vernon, accompagné qu’il est d’invités prestigieux comme Lisa Hannigan.

Dessner a considéré cette expérience comme « peut-être la meilleure performance jamais réalisée dans un tel contexte » ; de ce point de vue on ne peut que le prendre au mot.

***1/2

Phantastic Farniture: « Phantastic Farniture »

Il ne faudra pas retenir l’orthographe fantaisiste (Phantastic Farniture) choisie par ce trio australien pour que le combo soit parvenu assez vite à se faire un nom allant au-delà de la scène folk-rock de Syney.
Son leader, la vocaliste Julia Sacklin, avait pour ambition d’explorer ce que la pop peut revêtir de plus joyeux mais, en raison de la gestation plutôt longue de son premier album, le groupe a opté pour une approche plus carrée, censée, aussi, mettre le feu aux dance-floors.
Le résultat est à la fois propice à la rêverie « dream pop » et, en même temps, vecteur d’un climat quelque par moments délabré voire foncièrement mélancolique; si on se risquait à une analogie on pourrait comparer ce disque à l’impression qu’on aurait à farfouiller dans la collection de disques de ses parents.

On y trouve ce twang lo-fi si évocateur des sixties (« Uncomfortable Teenager », « Mumma Y Papa ») avec ses guitares gazéifiées à la Ride, une sensualité sombre («  Take It Off ») mais aussi, sur « Fuckin ‘N’ Rollin » une ode façon alleluia de toute beauté malgré son titre provocateur. Restera cette question ; Jackin apprécie-t-elle cette énergie atypique ou souhaite-t-elle, tout simplement, s’installer dans un ameublement confortable ? Ce « debut album » ne peut que nous inciter à vouloir en savoir plus.

***

Anna Calvi: « Hunter »

La façon dont Anna Calvi jongle avec les mots et la musique est plus qu’intéressante ; cela devient une évidence sur ce nouvel album. Ce troisième opus a été longtemps attendu mais le fait d’avoir, entretemps, travaillé avec Nick Cave , son bassiste Martyn P. Casey ainsi que le producteur de Grinderman, Nick Launay apporte ici une tonalité plus sombre encore à la alt-pop tranchante pour laquelle elle s’était révélée.

Hunter est un disque qui vous immerge sans que vous n’ayez besoin de le faire et qui cumule cette faculté de vous émouvoir et, simultanément, stimuler vos neurones.

D’abord parce qu’on y trouve une énergie primale mais aussi parce que la chanteuse s’est contentée de 10 plages assez succinctes. L’élan est là mais il ne débordera jamais : «  Don’t Beat The Girl Out Of My Boy » est une pop song enlevée, « Alpha » maintient l’intérêt par ses beats énigmatiques et accrocheurs ; ce sera alors dans le lyrisme et les textures que Hunter s’avèrera quter chose qu’un disque agréable à écouter.
Ainsi la chanson titre et « Paradise » vont tisser une toile intrigante par leurs guitares en sourdine et leurs mélodies angulaires, ainsi les vocaux hantés et presque languissants de Calvi nous transporteront dans cet ailleurs qui fait battre le coeur, taper du pied et abîmer l’esprit.
Hunter parle au coeur eu corps et au cerveau, il a cette âme « soul » dont bien peu de disques peuvent se réclamer.
***1/2

Ty Segall & White Fence: « Joy »

We are who we say we are!”, c’est ce qu’annoncent Ty Segall et Tim Presley sur « Head On ». En termes de mission d’intention et de lettres de noblesse on ne pourrait trouver mieux chez ces « workalholics » pour qui le fait d’être prolifiques est une méthode mais fait également partie de ce qui constitue leur charme.

Loin pourtant d’entrer dans des clichés sur la qualité plutôt que la qualité ; les deux artistes sont toujours en quête d’expérimentations et, toutes proportions gardées, on pourrait émettre une analogie avec ce qui était l’âme de Jerry Garcia et du Grateful Dead.

La différence est que Segall et Presley ont choisi la concision et restent axés sur le registre vintage de la pop psychédélique et que Joy n’est, à cet égard, pas exempt de nous procurer ces quelques pépites psychédéliques propre à raffermir notre félicité.

Ce nouvel opus se veut fun et aérien, d’une légèreté qui évoquerait ces climats ù des amis se réunissent pour faire une jam.

On appréciera la bienheureuse étrangeté de « Good Boy » avec son duel de guitares ou les resuccées type Abbey Road qui jalonnent des plages comme « Do Your Hair », « Body Behavior » ou « Hey Joel, Where You Going With That ? »

Disque élégant et achevé, Joy pourrait bien s’avérer être un nouveau classique pour un duo déjà prolixe aussi en cette dite matière.

****

Neko Case: « Hell-On »

Quelques cinq ans après son dernier album, The Worse Things Get, The Harder I Fight, The Harder I Fight, The More I Love You,le nouvel opus de Neko Case, Hell-On, est également inspiré d’évènements tragiques survenus dans la vie de la chanteuse.

Il s’agit ici de l’incendie d’une ferme qu’elle possédait dans le Vermont, mais en dépit de cela et avec l’aide à la production de Bjorn Yttling (Peter, Bjorn and John), les tonalité se l’album se révèlent être lumineuses et même tapageuses tout en permettant à la chanteuse de rester dans un répertoire intimiste.

La voix de Case est ainsi mise en avant en particulier sur l’étonnante ballade qu’est «  Halls of Sarah » toit comme un « Bad Luck » plus direct et facile à appréhender. On pourra apprécier l’épopée de 7 minutes, « Curse of the I-5 Corridor) » qui emmène Neko Case vers les territoires plus familiers pour elle des Decemberists et de l’indie folk-prog.

D’autres titres, en particulier «  Oracle of the Maritimes », co-écrit avec Laura Veirs enterinera la mouvance case/lang/veirs datant de 2016 alors que « Sleep All Summer », composé par Eric Bachmann accentuera la veine artistique jamais en repos d’une interprète qui ne se satisfera jamais de l’acquis, même si c’est, parfois à son détriment.

***1/2

Jon Hopkins: « Singularity »

Après avoir terminé le long cycle de tournée suivant son excellent album sorti en 2013, Immunity, Jon Hopkins aurait exploré différents états de conscience en adoptant des techniques de méditation et autres pratiques, disons, stupéfiantes.

Cela l’aurait alors mené à adopter d’autres processus de création, et voilà Singularity. Cet opus se veut un voyage de musique électro mais aussi une aventure sensorielle, profondément organique, dont l’objet est de faire s’exprimer les tréfonds de la conscience à travers les sons.

Cet enregistrement se décrit comme un univers en soi «qui se dilate et se contracte vers un même point infinitésimal». De magnifiques séquences électroniques y côtoient les chants humains, assortis de délicates exécutions instrumentales, ces fréquences stratosphériques alternent avec des passages de grande intensité technoïde.

Cette odyssée implique plusieurs paliers où la pulsation n’est pas un préalable absolu, mais bien l’un des divers états recherchés et atteints. La qualité et la diversité des éléments texturaux sont ici remarquables; tout s’imbrique dans une trame dramatique fort bien menée.

On peut toutefois déplorer la relative pauvreté harmonique de certaines propositions, signe évident d’une méconnaissance comme on l’observe si souvent chez les compositeurs autodidactes sur le territoire électronique. Léger détail dans cette odyssée de l’intérieur.

* * * 1/2

Courtney Barnett : « Tell Me How You Really Feel »

Il faut excuser l’utilisation d’un tel cliché mais Courtney Barnett est en pleine possession de ses moyens folk-rock sur son nouvel album Tell Me How You Really Feel. Ses mélodies s’injectent dans nos veines d’un seul coup. Ses textes, si bien ficelés, tapent dans le mille.

L’auteure-compositrice-interprète australienne explore la rage et la peine qui l’ont habitée avec le ton direct qu’on lui connaît. Il n’y a qu’elle pour intituler une chanson « Crippling Self Doubt and a General Lack of Self Confidence ». Ou encore pour s’exclamer: « J’ai besoin d’un time-out de moi ».

Une vulnérabilité jamais exprimée par Courtney Barnett s’entend sur ce disque, particulièrement sur la dernière pièce, Sunday Roast, ode à l’amitié alors qu’on se sent seul au monde. Les arrangements rock de « Need a Little Time » et « City Looks Pretty » ont du mordant pop.

Un sentiment nostalgique enveloppe « Walkin’ on Eggshells » mais la hargne grunge féministe de la pièce « I’m Not Your Mother, I’m Not Your Bitch « est tout aussi inspirante comme l’est la référence à Margaret Atwood sur « Nameless, Faceless ».

* * * 1/2

Beach House: « 7 »

Le nom de Beach House figure immanquablement parmi les plus importants lorsqu’il est question de dream pop, prolongement inspiré des ancêtres Cocteau Twins devenu carrément un sous-genre incontournable depuis les années 80.

De concert avec le réalisateur Chris Coady, soit à partir de l’opus Teen Dream, Victoria Legrand et Alex Scally avaient effectivement créé de magnifiques tableaux oniriques, mais… Que pouvaient-ils vraiment ajouter après avoir bricolé six albums dont certains avaient marqué la dernière douzaine d’années?

Après la sortie de Bloom en 2012, le tandem de Baltimore a progressivement épuisé ses ressources originelles; vu les limites mélodiques et harmoniques de ces chansons stratosphériques, l’habillage était essentiel au prolongement du voyage… et l’on en observait la redondance texturale depuis un moment. Conscients de la nécessité de changer de décor, Legrand et Scally ont oeuvré auprès de Sonic Boom (Peter Kember) et mené à terme ce 7.

 Ont-ils stoppé l’essoufflement conceptuel? Provisoirement, du moins, car ils offrent ici 11 titres bien sentis. L’usage des claviers et l’épandage de fluides électros, avons-nous noté, l’emportent sur celui des cordes électriques et des évocations shoegaze. Succincts, peu complexes, les textes suggèrent cette possible beauté émergeant du côté obscur, inhérent à la période actuelle. Les mots ici chantés évoquent aussi la sagesse et la résilience que procure l’assomption des traumatismes de l’existence.

Selon les principaux intéressés, par ailleurs, le chiffre 7 aurait été choisi notamment pour ses vertus numérologiques – parmi ses qualités, la simplicité du titre (et thème récurrent dans le cas qui nous occupe) mènerait l’auditeur à plonger plus aisément dans le contenu immersif de cet opus franchement réussi. Soit dit en passant, la chanson L’inconnue offre une portion française aux paroles chantées en canon (rappelons que Victoria est la nièce de Michel Legrand), et le chiffre 7 y est aussi évoqué. L’âge de raison? Allons-y pour une note de sept sur dix soit…

* * * 1/2

Father John Misty: « God’s Favorite Customer »

Joshua Tillman, l’homme derrière Father John Misty, en est déjà à son quatrième album avec God’s Favorite Customer. Un album écrit dans la douleur pendant un séjour de deux mois dans une chambre d’hôtel après que sa vie eut foutu le camp.

Father John Misty en signe la réalisation, mais Jonathan Rado de Foxygen l’a épaulé en studio. Cela explique peut-être les influences rock britanniques sixties bien audibles.

En ouverture, « Hangout at the Gallows » a des airs  nous rappelant « While My Guitar Gently Weeps ». Dans ses textes et son interprétation, Father John Misty est plus vrai et à fleur de peau que jamais. Avec son chant intense, ses confidences viscérales et ses deuils amoureux, il nous envoûte complètement. Comment ne pas avoir la chair de poule en écoutant sa ballade au piano « , dans cette même veine, Just Dumb Enough to Try »?

Comment, également, ne pas souffrir avec lui quand il dit au revoir à son ex-femme sur « The Songwriter » (dans une forme de texte qui peut rappeler  le « Your Song » d’Elton John)? Comment ne pas avoir envie de faire la fête en écoutant » Date Night »?

Il est, finalement, beau d’entendre Father John Misty chanter de façon mélancolique sans filtre ni ironie ni cynisme. À l’image du titre de la dernière chanson, « We’re Only People (And There’s not Much Anyone Can Do About That) », le chanteur délaisse son personnage pour nous présenter, démarche autrement plus intéressante, l’humain qu’il est.

* * * 1/2

CHVRCHES: « Love Is Dead »

Le groupe synth-pop écossais CHVRCHES est de retour avec Love Is Dead. Le trio formé de Lauren Mayberry, Iain Cook et Martin Doherty reprend là où il avait laissé son public avec son album Every Open Eye.

À bien y penser, ne parlons pas de surplace, mais de deux pas en arrière. Peu de chansons ressortent du lot. Les tensions mélodiques les plus réussies s’avèrent celles où Martin Doherty chante, en particulier sur « God’s Plan ».

Quand c’est Lauren Mayberry, on croirait parfois entendre un groupe hommage à Tegan and Sara, sauf sur la belle ballade « My Enemy », où elle accompagne en duo Matt Berninger, de The National (dont la voix polie est toutefois méconnaissable).

Apparemment, CHVRCHES aurait voulu percer le top 40. C’est avec ce plan ambitieux qu’il aurait engagé les réalisateurs Greg Kurstin (Adele, Sia, Beck) et Steve Mac (Ed Sheeran, One Direction). Au bout du compte, Love Is Dead se retrouve assis entre deux chaises.

Sur la chanson « Miracle », CHVRCHES emprunte même des arrangements grandiloquents à Imagine Dragons. On a , en outre, aussi l’impression que le groupe s’est inspiré de certaines instrumentations comme issues de l’univers de Milk & Bone. Ni bon ni mauvais, Love Is Dead s’avère somme toute banal et proprement décousu.

* * 1/2