FACS: « Lifelike »

FACS fait de la musique qui doit être ressentie plus qu’entendue. Pas ressentie au sens émotionnel – il y a une crainte générale et une menace palpable à ce qu’ils font, mais c’est une autre histoire. Non, ils font de la musique qui fait vibrer vos os, accélère votre pouls et raccourcit votre respiration. Le groupe de Chicago, formé par des membres de Disappears après la fin de ce groupe post-punk aux idées similaires, ne se spécialise pas dans le genre de post-punk prêt pour les pistes de danse comme l’ont fait des groupes façon Sisters of Mercy dans les années 80, ou le genre de son indie-rock avant-gardiste qu’un groupe comme Interpol povait vahiculerr 20 ans plus tard. Ils explorent un terrain froid et rude, celui des structures brutalistes de métal et de béton qui portent une résonance inquiétante. Et ça va forcément laisser une marque.

Lifelike, le deuxième album du groupe, s’appuie progressivement sur l’obscurité et la tension de leur premier album de 2018, Negative Houses, lui-même un ensemble de chansons fascinantes et sombres, ponctuées à l’occasion par du saxophone art-punk. La suite ne redéfinit pas radicalement l’approche du groupe, mais il y a des changements notables, quoique subtils, qui font que le groupe progresse vers des espaces plus accessibles, même si c’est graduellement.

Le premier « single », «IIn Time », se présente d’abord comme une juxtaposition d’espaces ouverts et d’une basse sombre et percutante. Mais le temps que le refrain arrive, le groupe déclenche une sorte d’accroche surf rock avant-gardiste, ses riffs de guitare coupant la tension avec une luminosité surprenante mais bienvenue. Avec « Anti-Body », on hésite encore moins à livrer un morceau mélodique et accrocheur. Dès le départ, le groove se rapproche plus d’une face A de Joy Division que d’une face B, et la sonorité de la guitare est presque luxuriante, ce qui en fait l’un des sons les plus brillants que le groupe ait jamais transmis.

Avec ses six titres, Lifelike n’est pas un album long, mais le temps s’arrête quand FACS joue. Leurs chansons s’attardent dans le groove, se mettent à l’aise dans leurs espaces sombres, et bien vite l’auditeur en fait autant. Ce n’est pas toujours joli, mais il y a beaucoup à apprécier dans leurs sons étranges et sinistres. Ainsi, au moment où le dernier morceau de huit minutes, « Total History », s’achève, l’auditeur est probablement assez aguerri pour supporter une tension encore plus longue qui n’est jamais tout à fait libérée de la façon dont on s’attend habituellement d’une chanson post-punk. Mais ce n’est pas grave, il n’y a pas besoin de s’élever ou d’exploser pour FACS. Ils continuent juste à gratter, frapper, marteler, jusqu’à ce que ce pouls palpable devienne une sorte d’euphorie étrange et hallucinatoire.

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Audra: « Dear Tired Friends »

Il est des résonances qui marquent. Audra, naissance à Mesa (Arizona) en 1991;des guitares à l’économie pour un binaire légèrement acerbe, tonalité en clair-obscur. Audra a toujours eu cette classe singulière, cette vibration personnelle que trop peu de musiciens se trouvent vraiment et qui ne se dissoudra certainement pas dans le changement de son – ce qui se produisit en 2009 : ce fut Everything Changes, puis plus rien. Jusqu’à aujourd’hui.
Audra : des Américains, une fibre sensible, une voix : celle, maîtrisée et capiteuse, de Bret Helm. Projekt est le label des débuts : terreau de ce qui est peut-être devenu au fil du temps une famille – à tout le moins un chaudron d’élégances et de beautés mystérieuses en lequel se croisèrent des sensibilités, des vies. Des compères de l’époque partagent aujourd’hui du temps avec Helm & co. aujourd’hui, inscrivant communément leurs pas dans le sillage d’une époque féconde : ainsi en va-t-il de Mike VanPortfleet (Lycia), dont les guitares complémentent le paysage de « Planet of
Me » non sans goût ni à-propos. Ces gens s’entendent, à tous les sens du terme.

La forme générale du disque parle : une fraternité et un certain rock demeurent en Audra. Le physique donne son nerf au disque et c’est nécessaire sur la longueur d’un format LP – mais il n’en demeure pas moins : c’est dans ses exposés les plus spleenesques et nostalgiques que nous préférons aujourd’hui le groupe (« Another fallen Petal », « Drinking Yourself to Slee »)
Et puis il y a ce qui unifie, ce qui donne l’impression d’un tout cohérent : et que ce soit dans les épaisseurs ou sur les canevas plus délicats, la batterie de Jason DeWolfe Barton (comparse de Bret en formation live, post-2009) n’en fait jamais trop. Une retenue qui se remarque et participe à la création du charme. Les  guitares, elles, sont aussi belles qu’avant quoiqu’un peu plus démonstratives. Le disque, ainsi de belle unité, est le fruit d’un dialogue qui s’est maintenu à distance entre Bart et Bret, et recapture
in fine une vibration fraternelle unique. Sans doute cette dernière ne s’était-elle qu’assoupie, finalement. Le temps ne peut avoir raison de tout.

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Whispering Sons: « Image »

Whispering Sons est un combo de Bruxelles dont le répertoire est partagé entre post-punk et new wave à grands coups de compositions menaçantes qui retranscrivent des climats visant à nous faire frissonner. À cet égard, on retiendra des morceaux comme « Stalemate » en guise d’ouverture mais également « Alone » et « Skin ». Le groupe belge navigue entre Preoccupations et Joy Division sur « Got A Light » et sur « No Time » où la voix androgyne et hantée de Fenne Kuppens arrive à nous fasciner.

Image respecte la trame avec ses morceaux sombres presque gothiques par moment. On peut citer également le triptyque « Fragments », « Hollow » et « Waste » qui font monter la tension. Leur coldwave dark teinté de post-punk ne laissera jamais de marbre et Whispering Sons peut se vanter d’être parvenu à se faire une place sur une scène pour le moins concentrée.

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Drahla: « Useless Coordinates »

Après quelques EPs qui lui ont permis de se faire remarquer, ce combo post-punk originaire de Leeds passe à la vitesse supérieure avec son « debut album », Useless Coordinates.

Composé de dix titres, Drahla cultive sur son opus une musique héritée des années 1970-1980 en y glissant un zeste de modernité. Les Britanniques ont, de toute évidence, écouté les discographies de Sonic Youth, Joy Division et de Wire lsi on prend en compte des morceaux aussi bien abrasifs que mélodiques tels que « Gilded Cloud » en guise d’ouverture mais encore « Serenity » et « Stimulus For Living » qui lancent Useless Coordinates de façon implacable.

Beaucoup de moments originaux sont à souligner tout au long de ce premier album. Entre brûlots noisy qui durent à peine une minute (« Pyramid Estate », « Primitive Rhythm ») et excursions free-jazz imprévisibles (« React/Revolt »), Drahla compte se démarquer de la masse à l’heure où des groupes comme Fontaines D.C. et Viagra Boys règnent en maître.

C’est à coup de riffs destructeurs et de passages au saxophone aléatoires ainsi qu’une section rythmique survoltée que le groupe de Leeds marque leur territoire au fer rouge notamment sur « Twelve Divisions Of The Day » et « Serotonin Level » soufflant le chaud et le froid avant que des influences post-hardcore viennent tout emporter sur leur passage avec « Unwound » et « Invisible Sex ».

Parmi les nouveaux groupes post-punk revival qui ont dominé la scène, il sera urgent de compter avec Drahla tant son premier album est ; non seulement bétonné, mais aussi prometteur.

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Vile Assembly: « Propaganda »

Cette vile assemblée nous arrive de Liverpool et fait des merveilles dans un créneau post punk plutôt en vogue à l’heure actuelle (Idles, Fontaines DC, Murder Capital). Mû par l’énergie du désespoir le groupe a mis son agressivité sous une chape de plomb. L’électricité est contenue dans une ambiance sombre et froide, héritée de la cold wave (« Gone ») et incarné par un chant plaintif.

Même les morceaux les plus lents du disque (« Them Drugs 2») font montre d’une anxiété sous-jacente et d’une tension fuyante allant crescendo. Ne reste qu’à patienter pour savoir jusqu’à où elle sera capable de monter.

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Dumb: « Club Nites »

On sait très peu de choses sur la formation post-punk-garage vancouvéroise Dumb. Assemblé autour de Franco Rossino (voix, guitare), le quatuor est complété par Nick Short (guitare), Pipé Morelli (batterie) et Shelby Vredik (basse). En 2018, fort de sa signature avec la maison de disques Mint Records, le groupe nous proposait Seeing Green; un disque plus touffu, plus punk et un peu moins cohérent que le tout dernier né.

Intitulé Club Nites, paru en juin dernier, le nouvel album de ces jeunesses a été enregistré, écrit et mixé par la formation elle-même; une bande parfaitement D.I.Y ! Même si le matriçage de l’album a été confié à Mikey Young – qui a travaillé étroitement avec l’un des meilleurs groupes rock garage australien, Eddy Current Suppression Ring – les Canadiens ont tout fait du début à la fin.

Parmi les parutions « d’un océan à l’autre », ce Club Nites se classera bien haut dans les listes des excellents albums, portant fièrement ses couleurs. Comme le titre de l’album l’indique, Dumb nous propose une virée remplie d’observations sarcastiques sur le mode de vie de tous ces fêtards qui ne jurent que par les « brosses dansantes » du week-end et les rencontres sexuelles fortuites… qui laissent ledit « clubber » émotionnellement vide.

Musicalement, on est ici en plein post-punk classique détenant quelques sursauts garage-rock qui évoquent fortement le son de Parquet Courts. On y décèlera également un petit ascendant de Pavement particulièrement dans « Cursed ». Même si Dumb respire la fleur de l’âge (et le manque d’expérience), les chansons présentées sur ce deuxième album sont d’une efficacité étonnante, assez pour nous donner envie d’écouter l’album en boucle.

C’est joué avec une énergie admirable et cette charge caustique sur cette vie nocturne futile, parfaitement « instagrammée », inspirée par toutes ces starlettes hollywoodiennes en quête de célébrité instantanée, nous a réjouis au plus haut point. La ressemblance frappante à Parquet Courts pourrait en agacer quelques-uns, mais ce groupe sait ce que ça prend pour concevoir une chanson post-punk accrocheuse et efficace.

On vous invite à prêter l’oreille à tous ces petits bijoux magnifiquement baveux que sont les « Submission », « Beef Hits », « My Condolences », « Fugue », « Columbo », « Slacker Needs Serious Work », « Knot in My Gu »t et « CBC Radio 3. » Sans que ce soit particulièrement inventif, Dumb sait être accessible, et ce, sans verser dans la ringardise. Si vous aimez les Minutemen, Pavement, Parquet Courts et Bench Press, vous serez en bonne compagnie sonore avec le combo.

***1/2

Water From Your Eyes: « Somebody Else’s Song »

Depuis leur apparition en 2017 avec leur premier album, Water From Your Eyes ont fait sleur bonhomme de chemin avec deux albums bien singuliers. Le duo de post-punk new-yorkais ne compte toujours pas rester statique sur leur troisième album en trois ans, Somebody Else’s Song.

Une fois de plus, Water From Your Eyes étonne avec sa fusion musicale à mi-chemin entre post-punk, krautrock et synthpop au travers d’un troisième opus on ne peut plus versatile. On passera donc du coq à l’âne entre des moments calmes comme l’introduction, et d’autres plus furieux et hypnotiques dont un « Break » s’étirant sur 10 minutes et où les influences krautrock sont présentes grâce à ses rythmiques complexes contrastant avec l’interprétation sereine de Rachel Brown.

Le duo new-yorkais oscille entre calme et tempête sans se perdre dans ses idées. Quoi qu’il en soit, on navigue dans leur univers riche en contraste sur la pop mécanique de « No Better Now » et la douceur de « This Is Slow » mené à la guitare et avec une boîte à rythme et des moments plus dynamiques comme « Adeleine » et le dansant « Bad In The Sun ». C’est dans cette optique que Water From Your Eyes arrive à nous étonner une troisième fois avec ce Somebody Else’s Song qui nous entraîne comme jamais.

***1/2

A Projection: « Section »

Depuis la sortie de leur deuxième album, Framework en 2017, il y a eu du changement chez les Suédois du projet post-punk A Projection. Le départ du chanteur original et son remplacement par le bassiste Rikard Tengvall, pas mal de modifications de line-up et la signature chez un nouveau label puisque ce nouvel opus est le premier à sortir chez Metropolis Records.
Jusqu’à présent, le groupe nous avait habitués à un post-punk très influencé par Joy Division et The Cure, pas très original mais plutôt bien exécuté. La première chose que l’on note sur la nouvelle mouture du groupe est le côté goth beaucoup plus marqué du fait du timbre de voix assez caractéristique du nouveau chanteur. Cette influence est particulièrement perceptible sur « Something Whole », le premier « single » – plus proche des Sisters of Mercy que de Joy Division – et probablement l’un des meilleurs nouveaux titres des Suédois.


Le ton de l’album est résolument énergique, les refrains sont efficaces et accrocheurs à l’image de « Time » ou de « Lucy Shrine » » Les guitares sonnent particulièrement bien : il n’y a qu’à écouter « Substitute » et « Live Again » pour s’en convaincre, et le spleen absolu qui règne sur « Disbelief » vient conclure l’album en beauté. Tout n’est pourtant pas parfait, certains titres sont un peu en dessous (« Verdicts », « Down ») et on ne peut pas dire que le groupe réinvente le genre. Malgré ses défauts, Section s’en sort honorablement et la nouvelle direction prise par le groupe promet pour l’avenir.

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Paint Thinner: « Hagioscope to the Heart »

L’idée, c’était de mélanger du rock psychédélique avec un chant froid post punk, en jouant avec une qualité garage rock, et ajouté quelques éléments emprunté au shoegaze. Voilà pour les superlatifs. Evidemment, cette profusion de qualififications ne suffira pas à rendre hommage  à la musique que Paint Thinner nous propose.

En effet, elle fonctionne de surcroît grâce à cet orgue qu’on peut entendre sur certains morceaux et qui, couplé à une ambiance nois sur des morceaux étirés au-delà de cinq minutes, permet aux guitares de devenir folles comme si il était question de les faire hurler.

Aidé par un duo basse guitare métronomique, le chant peut se faire métallique et froid, ou bien chaud et chargé de colère.  Le groupe s’amuse à nous perdre avec maints changements de rythmes, déviation, et pirouettes. Pour autant, ce n’est pas qu’un disque qui plane  à dix mille, tantôt triste, tantôt plus lumineux, la palette des émotions est passé en revue, et l’on se surprend à écouter avec attention chaque morceaux, pressé d’être surpris par un énième retournement. C’est ce qui arrive quand on joue avec les tripes et le cœur.

***1/2

Black Marble: « Bigger Than Life »

La nostalgie est le sentiment qui prédomine à l’écoute de ce troisième album de Black Marble. Il ne s’agit pas de cette nostalgie qui rend triste, celle qui se rapporte à quelque chose qui a été et qui ne sera plus. Il s’agit plutôt de celle qui fait naître un sourire sur les lèvres, où l’on regarde le passé de manière bienveillante et attendrie. Triste donc, mais pas triste en même temps.
Tout dans ce
Bigger Than Life respire la nostalgie. L’utilisation de matériel analogique et la diminution des effets qui voilaient la voix de Chris Stewart contribuent à rendre le disque moins froid, plus organique. « Feels » est probablement le titre qui capture le mieux l’esprit de l’album, tant dans la musique qu’au niveau des paroles. Le clip qui illustre la chanson est d’ailleurs particulièrement réussi et renforce le côté mélancolique du titre grâce à l’utilisation de VHS familiales de Chris Stewart. L’ensemble fonctionne à merveille.


Avec ce disque, Black Marble s’éloigne encore un peu plus de la noirceur de son premier opus
A Different Arrangement (2012) mais gagne en profondeur. Que ce soit la rythmique 80’s ultra répétitive de « One Eye Open » qui donne au titre un aspect quasi lumineux, la douceur adolescente de « Daily Driver », la fantastique ligne de basse de « Private Show » ou encore la beauté du morceau final « Call », les bons moments sont nombreux. On peut sans doute reprocher à Bigger Than Life un aspect parfois itératif, mais l’album dégage un tel charme qu’on le lui pardonnera.

**1/2