Sorry: « 925 »

Venu du Nord de Londres, Sorry est un duo féminin composé de Asha Lorenz et Louis O’Bryen et dont 925 est le premier album. Ses membres ont travaillé avec le coproducteur James Dring pour créer une variété de chansons dream-pop lynchiennes inspirées par Tony Bennett et Aphex Twin.

En parlant de David Lynch, l’ouverture de l’album « Right Round the Clock » ressemble à un morceau de la partition de Twin Peaks avec des bribes de cuivres, des moments jazzy, une voix double et éthérée et des phrases de type « She rolls around with an entourage, she’s all dolled up like a movie star » (Elle se roule avec un entourage, elle est toute habillée comme une star de cinéma). Ensuite, passage à un son qui se situe quelque part entre Ian Dury et Dry Cleaning alors que le groupe parle de « fuck me eyes » et discute de mettre une fille dans un film personnel pour tenter de la rendre réelle. « In Unison » a des tons plus mystiques et des paroles plus sombres : «  They fall asleep and drop like flies and it makes me cry; ‘One day we’re here and one day we die »(Ils s’endorment et tombent comme des mouches et ça me fait pleurer : Un jour nous sommes ici et un jour nous mourons). « Snakes » sera plus séduisant et sombre, dans un style similaire à celui de Nadine Shah – et là encore, il contient des paroles qui ouvrent les yeux sur une référence à des baisers et lau sexe en pleine confusion : « I never thought about you in your underwear because I didn’t really care what was under there ». ( Je n’ai jamais pensé à toi en sous-vêtements parce que je ne me souciais pas vraiment de ce qu’il y avait là-dessous).

« Starstruck » s’ouvrira sur des riffs de guitare à la manière des Stones et des vibrations britpop, tandis que le morceau central de l’album « Rosie », arborera un ton conversationnel qui s’échauffe rapidement (« I love you, Rosie », « I need you, Rosie », « Fuck you, Rosie ») et « Perfect » se transformera, lui, en un hymne indie à l’américaine avec des éléments de Sleater-Kinney et de Pavement – mais avec plus de jeu vocal : «  t’s your choice, you know where the door is… You know I adore you’; ‘I’m perfect… You’re not worth it » (C’est ton choix, tu sais où est la porte… Tu sais que je t’adore ; « Je suis parfaite… Tu n’en vaux pas la peine).

Il y aura, également, des vibrations de chamber-pop cinématographique sur les inflexions vocales de « As the Sun Sets », tandis que « Wolf » délivrera un son pop anxiogène avec une basse apocalyptique et que « Rock ‘n’ Roll Star » donnera un peu comme du Nina Simone d’avant-garde, alors que le groupe parle d’une expérience avec une « rock ‘n’ roll star délaissée » : «  We fucked all night, stayed up late, felt my assets fall away ». (On a baisé toute la nuit, on a veillé tard, on a senti mes atouts s’effondrer). « Heather » ressemblera aux Carpenters qui jouent des chansons de Moldy Peaches, tandis que les guitares sse montreront enflammées par le grungey et déformées par « More » : « Give me something to look at » ; « Don’t give me too much, just give me enough » (Donne-moi quelque chose à regarder, Ne me donne pas trop, donne-moi juste assez).

Le groupe se transforme ensuite en twee indie-pop sur l’avant-dernier « Ode to Boy » at une phrase emblématique du tandem : « This is an ode for you, my boy. This is an ode for joy because there’s no joy «  (C’est une ode pour toi, mon garçon. C’est une ode à la joie parce qu’il n’y a pas de joie) et que le disque se terminera par « Lies (Refix) » – une chanson intense et expérimentalement sombre avec des paroles façon courant de conscience : « Life feels like it’s just based on the weather and I make lies like we should be together » (La vie semble être basée sur le temps et je fais des mensonges comme si nous devions être ensemble).

On ne sera donc pas déçu (sorry) si on prend le « risque » de rencontrer les demoiselles à l’heure sans doute indiquée sur ce 925.

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Mother: « Cold Beat »

« Flat Earth » et « Prism », les deux premiers « singles » de Mother, le nouvel opus du groupe post-punk Cold Beat de San Francisco et le quatrième album en tout, ont établi un standard assez élevé. Sans être trop enfumés ni trop groupés, ils dégagent une sorte de pop onirique comparable à celle des Cocteau Twins. Ecrit alors que la batteuse et chanteuse Hannah Lew était enceinte, l’album contemple ce monde dans lequel nous vivons et les idées qui viennent avec l’arrivée d’une nouvelle personne.

« Prism », le deuxième titre de l’album, donne le ton. Il est facile d’imaginer un accompagnement visuel avec des plans d’une voiture qui tourne dans les virages de l’autoroute de Big Sur ainsi que des flashs du guitariste qui gratte sur ses cordes. Il y a aussi un joli son électronique qui se superpose à la voix froide de Lew. Le « single » capture un retour fascinant à la pop-pensée des années 80 et début 90, Eurythmics ou Depeche Mode. L’ambiance rétro est un goût acquis, mais il fonctionne vraiment bien.

De nombreux morceaux comme « Paper » ou « Smoke » ont un effet de paroles étouffées, ce qui n’est pas inhabituel pour ce style de musique. Parfois, cela devient ennuyeux parce que les paroles sont primordiales par rapport à la musique elle-même, mais là encore, l’effet d’echo produit n’est pas déplaisant. Ces deux morceaux s’accordaient bien avec « Pearls » et « Gloves » » qui prouvent que le groupe intègre des aspects de la techno. L’application d’une interprétation « technologisée » du processus de fabrication de la musique (car l’industrie est parfois comparée à une usine plutôt qu’au fonctionnement organique plus lent de vrais artistes humains) est rendue créative et poignante par les bruits électroniques plus lourds. Elle offre un contraste solide et s’éloigne des sons instrumentaux plus aériens en brandissant un bord plus dur.

Le morceau-titre revient à ce que « Prism » a commencé avec son beat plus dur et sa basse. L’ambiance spatiale est de retour, tout comme le manque de clarté des paroles. Et Cold Beat tire le meilleur parti de longueurs de chansons relativement courtes. Ainsi, « Mother » n’est qu’à 2:34 et donne à l’auditeur suffisamment de puissance sans pour autant épuiser son attention Le dernier morceau, « Flat Earth », est une douce berceuse à l’instrumentation câline. La composition est empreinte de tendresse et de réflexion, de petits riffs de sons carillonnants qui ajoutent une texture intéressante au rythme et aux paroles répétitives. Bien que la répétition puisse avoir ses limites, la chanson semble une fois de plus s’achever bien avant d’être exagérée au point qu’on souhaiterait presque que « Flat Earth » continuat.

Mother est un ensemble de chansons captivantes et rejouables avec un malande de tempos et d’arrangements . C’est unalbum plein de surprises sans perdre sa cohésion ; me mélange de pop, de techno et de new age est bien géré et donne ainsi à chaque composition son propre espace.

***1/2

Spectres: « Nostalgia »

Le label torontois Artoffact a trouvé danse son pays d’origine un combo, Spectres, qui s’intègre parfaitement à son registre. Le groupe s’oriente vers le rock alternatif et indie de la fin des années 1980 en y traitant des préférences plus jeunes qui ont pu se développer surtout lors du renouveau post-punk de ces derniers temps.

Ainsi, certaines des compositions du quatrième album rappelleront divers combos de shoegaze issus de la plongée lente des pionniers, l’atout le plus précieux du groupe étant d’entrelacer des gestes pop hymniques avec des paroles qui s’opposent à la convenance de masse et que le chanteur et fondateur Brian Gustavson utilise pour régler ses comptes avec la société contemporaine.

Dès le premier morceau, le frontman s’avère être le pivot du groupe. Ses mélodies simples, tour à tour exubérantes et mélancoliques, sont faciles à chanter. Le dessous instrumental oscille entre la teinte des Smiths, la froideur de Joy Division et le brouillage naïf des débuts de The Cure, qui servent également de comparaison valable pour Spectres en raison du timbre de Gustavson.

La puissance lyrique explosive de Nostalgia n’est cependant pas négligeable, comme nous l’avons déjà mentionné, surtout en ce qui concerne « Pictures from occupied Europe » et « Insurrection » – deux titres qui valent presque uniquement pour leur contenu.Le groupe se montrera toutefois plus subtil dans « When Possessed Pray » (musicalement, un vrai gyme à la joie) ou « The Call », qui évoquera les meilleurs disques deTalking Heads.

On pourra donc aisément lire entre les lignes, mais pour ceux qui ne veulent pas approfondir les paroles de Brian, qui sont influencées par l’ethos hardcore et DIY, il y aura à chercher ailleurs pour que l’art de la composition n’occulte pas la profondeur politique et sociocritique.

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Mush: « 3D Routine »

Avec leur approche ironique sur l’état du monde, qui se veut indie-punk et « DIY », le premier album de Mush, 3D Routine, est un très bel effort. Depuis leur apparition au cours du second semestre 2018, le groupe post-punk basé à Leeds s’est progressivement forgé une réputation en combinant des commentaires sociaux avec un sens de l’humour sec, puis en les mélangeant avec des guitares désinvoltes, lo-fi DIY indie et parsemées, inspirées de The Fall, Pavement et Sonic Youth.

3D Routine est certainement plus expansif que ne le laissait entendre leur précédent opus, le EP Induction Party en abordant des thèmes plus larges et en profondeur. Le ton est donné dès le départ avec « Revising My Fee », qui s’intéresse aux années d’austérité et à l’impact financier que cela a eu sur les jeunes, par exemple les prêts étudiants. On le retrouve également dans « Gig Economy », l’un de leurs plus vieux « singles » datant de la fin 2018 et visant des contrats à heures zéro.

« Island Mentality » est exactement qu’elle dit, l’idée que la Grande-Bretagne se porte bien toute seule et qu’elle est toujours aussi puissante et importante qu’à l’époque de l’Empire britannique. « Hey Gammonhead » est une référence évidente à la belligérance politique des hommes plus âgés, de droite et majoritairement blancs. Un thème prédominant de Routine 3D est, à vet égard, l’attaque de la « politique du bon sens » et la désinformation qui semble l’accompagner. Ce thème est soutenu par des morceaux tels que le mur sonore brutal de « Eat The Etiquette », ainsi que par des titres de chansons hargneuses comme « Alternative Facts » et « Coronation Chicken », qui se moquent tous avec sarcasme de la nature élitiste des pouvoirs en place et de l’establishment en Grande-Bretagne. Un disque salutaire et à saluer.

***1/2

Bambara: « Stray »

Ce que fait Bambara, combo d’Arhens en Géorgie, il le fait très bien. Un voyage implacable et froid dans les recoins les plus secrets de la musique, leur version du The Birthday Party de Nick Cave est une version traqueuse et noirâtre, constamment parsemée d’éléments de danger et de violence. Sur leur quatrième LP, l’engagement du trio envers le côté obscur n’est pas remis en question ; même les titres des chansons (« Stay Cruel », « Machete », « Death Croons ») ressemblent aux thèmes des méchants de cinéma. Mais si, isolément, la lenteur du premier morceau « Miracl » », ou le récent « single » « Serafina »», donne un puissant coup de marteau, sur dix morceaux, vous n’avez plus qu’une envie, c’est celle d’un peu de lumière.

Le chanteur Reid Bateh a un ricanement claustrophobe qui donne un sens parfait de cruauté aux produits du combo, mais encore une fois, c’est le genre de voix qui a tendance à tout faire sonner pareil. Il y a un léger accent de western sauvage dans « Heat Lightning », quelques guitares qui s’écrasent dans « Ben & Lily », mais à part les chœurs féminins roucoulants de « Death Croons », on en vient à se demander ce qui a bien pu se passer. Une grande partie de Stray pourrait suivre ses propres conseils, à savoir s’égarer; au lieu de cela, Bambara reste fermement ancré sur une voie, forte certes, mais assez prévisible.

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Shopping: « All Or Nothing »

All Or Nothing est un album qui s’appuie sur la réputation, déjà indiscutable, de Shopping, et il le fait de manière emphatique. Il moule des grooves disco autour d’un post-punk urgent, avec une facilité déconcertante.  « For Your Pleasure » et « Body Clock » se distinguent pour cette, bonne, raison, ce dernier possédant un enthousiasme et un niveau de funk implacables que l’on retrouve brièvement dans d’autres morceaux.

Cependant, les titres sous-jacents servent de base des paroles poignantes. « Initiative » est une confrontation avec quelqu’un qui n’est que trop disposé à prendre du recul. Alors qu’« About You » est un exemple remarquable d’introspection virant à l’introversion. Que ce soit par ses riffs mélodiques ou par ses paroles, All or Nothing est un album qui captera l’attention.

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Wire: « Mind Hive »

Avec des thèmes politiques attendus qui cherchent à s’enraciner dans le disque, plutôt qu’à le surcompenser ainsi qu’une utilisation magistrale des synthés et des guitares, la dernière parution de Wire, Mind Hive poursuit la capacité du groupe à repousser les limites du rock, du post-punk et du punk.

Le chant exagéré de Colin Newman s’épanche sur le premier morceau « Be Like The » », un titre sombre qui critique le rêve capitaliste d’un succès mesuré à l’aune de l’argent. Plutôt que de s’affronter, les guitares se complètent et se suivent. C’est un excellent début pour un disque passionnant, mais qui laisse beaucoup à révéler, peu enclin à gâcher mais à susciter l’attente.

« Cactused », le titre phare, , est totalement différent. Il est beaucoup plus optimiste et complètement dansable. Des éléments de Britpop et des sons vifs donnent à ce morceau un sentiment de confiance, et il est clair que Wire incline une finition moderne. Les éléments pop sont toujours visibles sur le troisième morceau, « Primed And Ready », bien que cette fois-ci, il y ait des riffs de guitare profonds et un synthétiseur magique qui le transperce et des percussions crépitantes renforcent ses sonorités plus dures. « Off The Beach » d’une manière apparemment mélodie positive et joyeuse grâce à sa mélodie, mais ce qui commence comme un com^position désinvolte, révèle rapidement un sens plus profond et caché, qui culmine dans les paroles qui nous emmènent sur sur une route plus sinistre et une inébranlable critique de la société.

Les mélodies positives et bienheureuses continueront sur « Unrepentant » et « Shadows ». Malgré cela, le premier titre explorera de nouveaux sommets sonores, avec un style vocal tout à fait particulier ; c’est comme si le disque lui-même traçait une sorte de parcours dans la façon dont les histoires de chaque morceau sont racontées. Juxtaposez cela avec le second, et vous obtenez quelque chose de similaire sur le plan sonique, mais avec un fond de paroles tranchantes et dures. Wire conserve cette habileté brillante pour vous attirer avec une mélodie apparemment inoffensive, et vous interpeller dans la réalisation d’une chanson véhiculant un message beaucoup plus nuancé que ce que l’on pensait à l’origine.

Les explosifs « Oklahoma » et « Hung » reprennent un peu les choses an main en passant des morceaux plus lents aux thèmes classiques du post-punk, cette fois avec des synthés et d’autres effets. Le disque se termine par le magnifique « Humming » ; est une fin mesurée et tendre pour un album imprévisible et surprenant. Le post-punk est bien vivant, et Wire ne fait que le prouver davantage par une musique qui définit le genre et qui trouve l’équilibre parfait entre le son et le message.

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Algiers: « There Is No Year »

Sur les marches d’une église éclairée par des néons, on peut distinguer la silhouette de quatre figures évangéliques ; le dernier bastion de l’espoir, la vision du passé du futur encadrée par un ciel brûlé, des braises de feu, entourée par les débris des rêves brisés de l’humanité. Non, ce n’est pas le synopsis du dernier blockbuster hollywoodien mais le sentiment général qui frémit tout au long du troisième album d’Alger There Is No Year. C’est un album qui craque sous la pression d’un lourd fardeau, l’idée que, dans un avenir pas si sombre et lointain, l’apocalypse arrive et qu’on ne peut presque rien y faire. Bien que la dernière offre du quatuor soit antérieure aux récents troubles de ces dernières années, on peut dire sans risque de se tromper que l’Apocalypse est à nos portes

Avec un son à la croisée du punk, de l’électro et du gospel, s’il devait y avoir un groupe pour la bande originale d’Armageddon, ce devrait être Algiers. There Is No Year vous plonge en effet directement dans le feu de l’action, avec le morceau éponyme du disque qui saute dans la mêlée grâce à une volée urgente de synthés crépitants et de boîtes à rythmes croustillantes. Le frontman Franklin James Fisher prend le flambeau du prêcheur fou, tandis que sa voix riche et mélancolique aboie qu’il est bientôt minuit et que l’univers est bâti sur un château de cartes comme pour dépeindre l’infrastructure en ruine d’un gouvernement désemparé, sous la pression de ses actions ratées. Sans un moment pour respirer, « Dispossessio » augmente l’intensité, le drone électronique et les guitares se contorsionnent comme des poutres de fer que l’on tord sous une contrainte extrême. Un refrain de piano bondissant entoure un chœur de voix qui chantent à plusieurs reprises que la fuite est impossible. Cependant, le ton est donné plus tôt par Fisher qui annonce la chanson avec le coup de poing a capella « faites le tour/ fuyez votre Amérique/ pendant qu’elle brûle dans les rues/je serai ici au sommet de la montagne/en criant ce que je vois ». Au moment où le troisième morceau « Hour of the Furnace » tombe dans le champ de vision, tout espoir a disparu alors qu’on aimerait pouvoir dire que tout ira bien mais qu’on raisonne comme un homme vaincu. Une pulsation au ralenti signale le malheur qui s’est abattu sur nous, tandis que la chanson diffuse l’image de la race humaine dansant sur les étincelles d’un monde brisé.

Le problème, c’est qu’avec un trio d’ouverture aussi intense, There Is No Year lutte pour maintenir l’élan ; c’est comme si Algiers était devenue une métaphore complète en documentant la fin du monde dans les premiers instants du disque, pour que le reste de l’album raconte l’histoire de ce qui se passe ensuite. Il suffit de dire qu’il y a une accalmie dans l’énergie, comme on peut s’y attendre si on est entouré de métal tordu et de la notion d’humanité en train d’être anéantie. Malheureusement, cela transforme certaines parties du disque en un champ de ruines non maâtrisable ; le titre « Unoccupied » donne à la partie centrale de l’album un peu de peps et le jazz-électro détonnant de « Chaka » apporte une touche de science-fiction à un récit toujours pertinent. Alors que There Is No Year semble ainsi se diriger vers sa dernière demeure, « Void », qui se rapproche le plus de la tourmente, surgit en se balançant ou obliquant, comme s’il n’allait pas se coucher sans combat. Canalisant le déchaînement punk de leurs précédents travaux, l’intensité est ramenée à 11, alimentée par une batterie déchainée, des guitares bâillantes et le bourdonnement omniprésent des réactions. On entend Fisher crier vaillamment qu’il faut trouver une échappatoire avec une détermination à toute épreuve.

There Is No Year est à l’image de son sujet : chaotique, troublé, intense et conflictuel, provocateur et pourtant brisé. Une prophétie qui se réalise d’elle-même, enveloppée dans un vacarme futur-rétro gospel-électro punk – la bande-son de la fin du monde de la fin d’un monde dans lequel il n’y a nulle année

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FACS: « Lifelike »

FACS fait de la musique qui doit être ressentie plus qu’entendue. Pas ressentie au sens émotionnel – il y a une crainte générale et une menace palpable à ce qu’ils font, mais c’est une autre histoire. Non, ils font de la musique qui fait vibrer vos os, accélère votre pouls et raccourcit votre respiration. Le groupe de Chicago, formé par des membres de Disappears après la fin de ce groupe post-punk aux idées similaires, ne se spécialise pas dans le genre de post-punk prêt pour les pistes de danse comme l’ont fait des groupes façon Sisters of Mercy dans les années 80, ou le genre de son indie-rock avant-gardiste qu’un groupe comme Interpol povait vahiculerr 20 ans plus tard. Ils explorent un terrain froid et rude, celui des structures brutalistes de métal et de béton qui portent une résonance inquiétante. Et ça va forcément laisser une marque.

Lifelike, le deuxième album du groupe, s’appuie progressivement sur l’obscurité et la tension de leur premier album de 2018, Negative Houses, lui-même un ensemble de chansons fascinantes et sombres, ponctuées à l’occasion par du saxophone art-punk. La suite ne redéfinit pas radicalement l’approche du groupe, mais il y a des changements notables, quoique subtils, qui font que le groupe progresse vers des espaces plus accessibles, même si c’est graduellement.

Le premier « single », «IIn Time », se présente d’abord comme une juxtaposition d’espaces ouverts et d’une basse sombre et percutante. Mais le temps que le refrain arrive, le groupe déclenche une sorte d’accroche surf rock avant-gardiste, ses riffs de guitare coupant la tension avec une luminosité surprenante mais bienvenue. Avec « Anti-Body », on hésite encore moins à livrer un morceau mélodique et accrocheur. Dès le départ, le groove se rapproche plus d’une face A de Joy Division que d’une face B, et la sonorité de la guitare est presque luxuriante, ce qui en fait l’un des sons les plus brillants que le groupe ait jamais transmis.

Avec ses six titres, Lifelike n’est pas un album long, mais le temps s’arrête quand FACS joue. Leurs chansons s’attardent dans le groove, se mettent à l’aise dans leurs espaces sombres, et bien vite l’auditeur en fait autant. Ce n’est pas toujours joli, mais il y a beaucoup à apprécier dans leurs sons étranges et sinistres. Ainsi, au moment où le dernier morceau de huit minutes, « Total History », s’achève, l’auditeur est probablement assez aguerri pour supporter une tension encore plus longue qui n’est jamais tout à fait libérée de la façon dont on s’attend habituellement d’une chanson post-punk. Mais ce n’est pas grave, il n’y a pas besoin de s’élever ou d’exploser pour FACS. Ils continuent juste à gratter, frapper, marteler, jusqu’à ce que ce pouls palpable devienne une sorte d’euphorie étrange et hallucinatoire.

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Audra: « Dear Tired Friends »

Il est des résonances qui marquent. Audra, naissance à Mesa (Arizona) en 1991;des guitares à l’économie pour un binaire légèrement acerbe, tonalité en clair-obscur. Audra a toujours eu cette classe singulière, cette vibration personnelle que trop peu de musiciens se trouvent vraiment et qui ne se dissoudra certainement pas dans le changement de son – ce qui se produisit en 2009 : ce fut Everything Changes, puis plus rien. Jusqu’à aujourd’hui.
Audra : des Américains, une fibre sensible, une voix : celle, maîtrisée et capiteuse, de Bret Helm. Projekt est le label des débuts : terreau de ce qui est peut-être devenu au fil du temps une famille – à tout le moins un chaudron d’élégances et de beautés mystérieuses en lequel se croisèrent des sensibilités, des vies. Des compères de l’époque partagent aujourd’hui du temps avec Helm & co. aujourd’hui, inscrivant communément leurs pas dans le sillage d’une époque féconde : ainsi en va-t-il de Mike VanPortfleet (Lycia), dont les guitares complémentent le paysage de « Planet of
Me » non sans goût ni à-propos. Ces gens s’entendent, à tous les sens du terme.

La forme générale du disque parle : une fraternité et un certain rock demeurent en Audra. Le physique donne son nerf au disque et c’est nécessaire sur la longueur d’un format LP – mais il n’en demeure pas moins : c’est dans ses exposés les plus spleenesques et nostalgiques que nous préférons aujourd’hui le groupe (« Another fallen Petal », « Drinking Yourself to Slee »)
Et puis il y a ce qui unifie, ce qui donne l’impression d’un tout cohérent : et que ce soit dans les épaisseurs ou sur les canevas plus délicats, la batterie de Jason DeWolfe Barton (comparse de Bret en formation live, post-2009) n’en fait jamais trop. Une retenue qui se remarque et participe à la création du charme. Les  guitares, elles, sont aussi belles qu’avant quoiqu’un peu plus démonstratives. Le disque, ainsi de belle unité, est le fruit d’un dialogue qui s’est maintenu à distance entre Bart et Bret, et recapture
in fine une vibration fraternelle unique. Sans doute cette dernière ne s’était-elle qu’assoupie, finalement. Le temps ne peut avoir raison de tout.

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