Anthony Moore / Dirk Specht / Tobias Grewenig: « The April Sessions »

3 août 2021

Ce voyage, cette méditation sonore qui dérive lentement, est un paysage sonore intérieur, un dialogue entre les sens, la conscience et le monde, intérieur/extérieur, interconnectés. Comme se réveiller d’un long rêve, et rester coincé dans son écho. The April Sessions immerge l’auditeur dans un univers proche du bourdon, rempli d’événements acousmatiques aléatoires, de monologues intérieurs et d’une vaste carte subjective non écrite à dessiner.

The April Sessions vit depuis quelques mois dans un hôtel miteux de Bruxelles. Elle écoute le trafic clairsemé devant sa fenêtre, enfermée et verrouillée. « Tout est construit », se dit-elle, « même le son d’un avion solitaire à 25 000 pieds traverse le ciel pas plus loin que l’intérieur de mon crâne ».

D’autres phénomènes sonores étranges sillonnent le cosmos intérieur de son cerveau et traversent son ciel privé comme des comètes. Et puis, il y a la présence inébranlable de ce monologue intérieur, qu’elle appelle the Tacit Dictator, le Subvocaliser et, de façon assez cauchemardesque, la voix du Merlu Merlucide. –Anthony Moore, St Leonards, 10 mars 2021

Anthony Moore, Dirk Specht et Tobias Grewenig se connaissent et travaillent ensemble depuis le début des années 2000. Ils ont participé collectivement à de nombreux projets, notamment des performances live et des enregistrements. En 2016, dans le cadre du groupe The Missing Present Band, ils ont publié le LP live The Present Is Missing sur A-Musik. L’année suivante, ils ont publié Ore Talks, un double LP, réalisé en collaboration avec Therapeutische Hörgruppe Köln.

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Trapist: « Ballroom »

19 juillet 2021

Quelle belle surprise que celle-ci ! Comme beaucoup de ces productions, celle-ci a été écoutée une fois puis oubliée depuis. L’album ne plaisait pas vraiment, mais la raison nous en échappait. Après l’avoir réécoutée, jon peut comprendre pourquoi. C’est très lent, ça prend du temps pour se développer, ça demande une écoute complète et surtout, ça demande à l’auditeur d’être en accord avec l’idée qu’il ne s’agit pas de la destination mais du voyage. On peut supposer que ce n’était pas notre cas lorsque on l’a entendu pour la première fois.

Trapist est (était ?) un trio viennois composé de guitares et d’électronique (Martin Stiewart), de percussions et d’électronique (Martin Brandlmayr), et de contrebasse (Joe Williamson).  Ces trois musiciens jouent avec retenue et finesse tout au long du disque.

Il y a plusieurs points forts dans cet album.  Tout d’abord, ils sont brillants pour synthétiser l’acoustique (batterie, guitare à cordes de nylon, contrebasse) avec l’électronique. C’est fait si naturellement que cela devient un non-événement dans le champ sonore global.  En écoutant cet album, je n’ai jamais pensé à séparer ces deux éléments.  Les deux sont si étroitement liés par la hanche que les textures et les ambiances globales donnent l’impression d’un jeu d’ensemble symbiotique, et pas seulement d’instruments acoustiques sur l’électronique.  Le tout est-il plus grand que la somme de ses parties ?  Pas complètement, parce que, pris isolément, chacun joue très bien, mais vu sous un angle plus large… c’est un paysage sonore substantiel et tout à fait charmant.

Deuxièmement, troisièmement et quatrièmement, il s’agit des instruments et des musiciens eux-mêmes. On dirait qu’il y a ici des guitares à cordes de nylon et des guitares électriques, mais les guitares à cordes de nylon sont très en avant et au centre. Cet amalgame fonctionne, et c’est un beau mariage lorsqu’il interagit avec l’électronique subtile (et parfois pas si subtile).

Les tambours et les percussions sont également merveilleux. Il y a beaucoup de travail au pinceau ainsi qu’un arsenal d’objets percussifs divers et variés… le tout joué de manière très libre et sans effort. C’était fascinant de se concentrer sur cet aspect.

Enfin, la basse acoustique, jouée à la fois de manière arco et pincée, est de très bon goût, même si elle est un peu discrète. Pendant les sections arco, elle prend un son de bourdon électronique où j’ai dû faire une double prise sonore pour déterminer qu’il s’agissait bien d’une basse acoustique.

Ces raisons et d’autres encore m’ont suffi pour dire que Ballroom est en effet une belle déclaration. On ne peut qu’être heureux de l’avoir dépoussiérée et de vous la recommander vivement.

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Raina Sokolov-Gonzalez: « If They’re Mine »

11 juin 2021

Avec seulement sept titres et une demi-heure de long, le dernier album de Raina Sokolov-Gonzalez, artiste originaire de New York, est ramassé, mais il est, bien sûr, parfaitement formé. Sokolov-Gonzalez est l’une des découvertes musicales de 2021 grâce à ses récents « singles », mais un album correct a toujours é un test nécessaire pour elle. La collection s’ouvre sur « Better Half », une chanson qui s’anime comme une ampoule mal branchée jusqu’à ce qu’une mélodie d’orgue forte et régulière la rejoigne et que nous soyons illuminés par des vibrations façon Massive Attack associées à la voix Jazz-Soul incroyablement unique de Sokolov-Gonzalez. « One Day » reprendra le même son d’orgue et la même combinaison vocale, mais cette fois-ci, les choses sont ralenties et plus intimes, ce qui donne l’impression d’un plaisir rare et spécial pour l’auditeur.

La mélodie sautillante et enjouée de « The Bear » donnera, elle, envie de se promener dans un quartier ensoleillé au printemps de New York tant elle évoquera des artistes comme Feist, Kimbra ou Regina Spektor. Sur « Open Fire », le feu sera vacillant et au centre de l’ambiance conférée par une voix somptueuse qui tourbillonnera autour de vous comme la fumée dans la brise du soir. Plus avant, le récent « single », « 40 Days » construira tension et friction d’une manière à la fois sexuelle et colérique qui est fondamentale pour l’énergie et la joie enivrante que suscite la musique de Sokolov-Gonzalez.

« Better For You » sera le morceau emblématique du répertoire de l’artiste et il sonnera toujours aussi frais, captivant et incroyablement pertinent au milieu de cet assemblage de titres. L’album s’achève sur le « If They’re Mine », un morceau qui met la voix au premier plan, tandis que l’instrumentation tourbillonne et cavale autour d’elle comme une gymnaste en plein mouvement. Raina Sokolov-Gonzalez est une chanteuse, une compositrice et une musicienne extraordinaire, mais plus encore (comme si cela ne suffisait pas), elle est une artiste et une interprète, ce qui transparaît si clairement dans sa musique enregistrée qu’un spectacle en direct doit être une expérience tout à fait complète et exaltante.

***1/2


Sarah Neufeld: « Detritus »

23 mai 2021

Connue à l’origine pour son travail au sein d’Arcade Fire, les projets solo de Sarah Neufeld reflètent constamment le talent divers et obscur qu’elle dégage en tant que multi-instrumentiste. Si le violon est son instrument de prédilection, la façon dont elle exprime sa voix sur cet album est un instrument en soi.

Ses harmonies envoûtantes s’intègrent parfaitement à tous les aspects de l’album et créent un ensemble d’œuvres captivantes tant sur le plan sonore que visuel. L’album plonge dans les mondes atmosphériques de l’exploration sonore et cherche à trouver la tonalité et le but de tous les instruments utilisés.

En commençant l’album avec « Stories », Neufeld crée une expérience cinématographique tout au long de l’album qui peint continuellement une scène pour accompagner sa musique. Sans aucun texte sur l’album, sa musique doit raconter une histoire par elle-même ou être suffisamment vivante pour permettre à l’esprit de l’auditeur d’explorer. Sur « Stories », le décor est celui d’une nuit de tempête perdue en mer. On peut pratiquement sentir l’odeur du sel dans l’air alors que les voix dramatiques et l’influence celtique de la chanson créent une sensation étrange qui finit par mijoter dans le reste de l’album.

Par moments, l’album ressemble davantage à une longue partition de film qu’à un disque ordinaire. Des morceaux comme « Tumble Down The Undecided » commencent par des sous-entendus plus sombres et mystérieux avant de se transformer en un véritable cri de guerre. D’une durée de plus de 9 minutes, le morceau ne fait que s’accumuler jusqu’à son arrivée enthousiaste, sans aucune pause ni moment d’hésitation. Autre tentative cinématographique de l’album, « Shed Your Dear Heart », qui met en valeur les contributions des synthétiseurs et des percussions de l’album. Comme pour le morceau précédent, les thèmes intenses de la guerre ou du conflit semblent être le fil conducteur de ces chansons, les moments forts de l’album ne cessant de s’accumuler jusqu’à sa conclusion compliquée.

Alors que la seconde moitié du disque illustre des aventuriers sonores de grande envergure, Neufeld a décidé de conclure l’album sur un ton plus ambiant et discret. La chanson titre, « Detritus », ne se construit jamais jusqu’à une conclusion à grande échelle et adopte plutôt une approche poétique pour terminer l’histoire. L’intensité lente de la chanson ressemble à un battement de cœur qui s’éteint. Il est difficile pour les auditeurs de savoir où le morceau se dirige et, avec sa fin abrupte, l’ensemble de l’œuvre se termine par un cliff hanger tranquille mais soudain. Sur le papier, la fin du disque peut sembler insatisfaisante, mais les décisions prises par Neufeld tout au long de l’album sont tout à fait logiques sur le plan sonore. Bien que l’histoire ait été racontée, elle laisse encore de la place pour que les chapitres suivants se déroulent.

***1/2


Rose Bolton: « The Lost Clock »

22 mai 2021

Tapez « Rose Bolton » sur Google et vous obtiendrez des milliers de résultats liés à un personnage de Game of Thrones. C’est dommage, car les efforts de Bolton (de Rose, en fait) sur The Lost Clock pourraient mériter au moins quelques milliers d’auditeurs. Son travail passé est assez varié et elle a été active dans le domaine des bandes sonores, ce qui est un contexte qui informe cette sortie.

Les quatre pièces présentées ici sont des compositions ambiantes/électroniques lentes et introspectives couplées à des percussions d’objets trouvés. L’instrumentation traditionnelle se faufile dans ces structures, au point qu’il peut être difficile de discerner la source ultime de certains sons.

Mais l’identification précise de ces sons n’est pas nécessaire, et Bolton utilise cette ambiguïté pour créer des paysages sonores à la fois idylliques et obsédants.

Ainsi, le morceau-titre de 12 minutes comprend ce qui semble être des instruments à cordes pour accompagner des couches de drones et une pulsation régulière. « The Heaven Mirror », un morceau d’une longueur similaire, comporte des cordes, des grondements et des chatoiements de synthétiseurs, ainsi qu’un thème anguleux au piano. Bolton développe ces efforts à son propre rythme, ce qui donne une impression d’atmosphère ponctuée par une présence inquiétante occasionnelle.

***1/2


Mattie Barbier: « Three Spaces »

13 avril 2021

Three Spaces de Mattie Barbier nous propose un rassemblage non conventionnel de sons dans un genre tout sauf académique. Il s’agit d’un seul morceau de 38 minutes qui offre des textures rugueuses et grondantes, des bourdonnements prolongés et un peu de statique sur les bords. Bien que Barbier affirme qu’il a été « réalisé à la maison avec un euphonium, un trombone, un orgue de roseaux et un jardin », Three Spaces va au-delà de la sortie typique d’un solo pandémique.

L’instrumentation n’a presque aucune importance et il aurait été difficile de la démêler sans les notes du livret. Au début, l’album semble offrir un long drone monolithique. Mais après plusieurs écoutes, des variations et des profondeurs apparaissent. Des notes claires sont submergées sous le premier plan tourmenté, et ce premier plan change de nature à un rythme glacial.

Au cours de ces multiples écoutes, on sera enclin à augmenter le volume à un niveau étonnamment élevé afin d’apprécier les détails. Compte tenu de la gamme dynamique étroite de l’album, cela n’a pas été sans rappeler le polissage d’un vieux meuble pour en découvrir les subtilités.

Si vous voulez passer un après-midi à creuser dans un seul album, Three Spaces est un candidat intéressant et excellemment adapté à la chose.

***1/2


Nils Frahm: »Graz »

3 avril 2021

Cet album « perdu » et datant de de 2009 met en lumière le don pour l’émotion et les prouesses techniques du pianiste. Il n’y a guère de meilleur moyen de mettre en perspective l’évolution d’un artiste que d’écouter des œuvres inédites datant du début de sa carrière. Le pianiste allemand Nils Frahm a passé la dernière décennie à innover, à quitter ses zones de confort pour en construire de nouvelles ailleurs. Ambiance, classique, jazz, chorale, électronique, tout y passe. Parfois, son travail électronique a été suffisamment immersif pour faire oublier le talent de son pianiste. En 2015, le compositeur a créé la Journée du piano. Cette journée, qui a lieu le 88e jour de chaque année, célèbre le » « roi des instruments de musique », le pian). Pour célébrer le « Piano Day 2021 », Frahm a sorti un album surprise, enregistré à l’origine en 2009 en Autriche. C’était censé être le premier album qu’il a publié sur Erased Tapes, mais il l’a rangé dans le coffre-fort et a choisi de publier Felt à la place. Frahm déclare que les compositions sur Graz « sonnent comme une version beaucoup plus jeune de moi-même, et beaucoup des expressions musicales de cette époque seraient impossibles à reproduire pour moi aujourd’hui. » Ces morceaux ont des relents d’improvisation, le jeu volatile traduisant un jeune Frahm incertain de ce que l’avenir lui réserve.

Mais l’attention méticuleuse qu’il porte à l’acoustique est évidente dès que l’on appuie sur la touche. Le son est tridimensionnel, presque comme si Frahm et son piano flottaient autour de votre tête. « Because This Must Be » saute et cahote jusqu’à la ligne d’arrivée. C’est un crescendo d’énergie avec des phrases répétées qui sont jouées avec plus de détermination à chaque fois. Il y a une faim inimitable dans ces morceaux de piano, le son de quelqu’un qui ne voulait pas simplement les composer, mais qui en avait besoin. Les chansons plus longues comme « Kurzum » sont émouvantes, le genre de voyage qui vous laisse profondément dans une réflexion introspective sur qui vous êtes et qui vous devenez.

Comparé au travail plus maximaliste de Frahm, il est étonnant de constater à quel point il est capable de recréer un sentiment brut avec une instrumentation aussi minimale. « Crossings » est lumineux et discret, comme les lumières de la rue qui se reflètent sur la peau d’une flaque d’eau. Elle sonne comme une confiance croissante, ou de vieux espoirs qui se réalisent enfin. Les pianistes ont la chance que leur travail ne soit presque jamais périmé ou daté, et des titres comme « Hammer » incarnent l’immortalité des compositions de Frahm. Il l’interprète en direct depuis une décennie et une version plus dépouillée est parue sur son album live Spaces en 2013. Sur Graz, « Hammer » a encore plus de poids émotionnel, grâce à la voix en cascade de Peter Broderick. Ces chansons ne sont pas conçues comme des actes d’expérimentation ou d’innovation, mais plutôt comme une plongée profonde dans l’âme. Les moments les plus dramatiques de Graz évoquent une image de Frahm, frénétique et penché sur son piano comme un savant fou. C’est suffisamment captivant pour qu’on se demande pourquoi il ne l’a pas sorti en 2009, mais d’un autre côté, c’est suffisamment brut pour qu’on ait l’impression de s’immiscer dans quelque chose de profondément personnel en l’écoutant. Frahm affirme qu’il s’agit de « sons qui n’ont aucun rapport avec ce que nous pouvons mesurer », et c’est en grande partie vrai. Graz est l’un de ces rares instantanés musicaux suffisamment vivants pour capturer les aspects intangibles de la condition humaine, sans prononcer un seul mot. C’est lui qui est à l’origine de la journée qui célèbre le piano comme « le roi des instruments de musique », mais dans Graz, Frahm est roi, et le piano est son trône.

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Hedvig Mollestad: « Ekhidna »

16 mars 2021

On aimerait pouvoir attribuer à la pandémie le fait que, parfois, on rate complètement la sortie d’un dique d’autant plus que celle-ci, passionnante, date d’il y a neuf mois. À notre décharge, et dans le cadre du thème « mieux vaut tard que jamais », voici occasion de se pencher sur le dernier album de la guitariste Hedvig Mollestad.

Connue surtout pour son trio, qui existe depuis plus de dix ans, Hedvig Mollestad est une joueuse polyvalente et très demandée. Elle participe à de nombreux projets en plus du sien, dont la plupart proviennent de sa Norvège natale. Ekhidna présente une formation élargie et inhabituelle avec Torstein Lofthus à la batterie, Ole Mofjell aux percussions, Marte Eberson et Erlend Slettevoll aux claviers, et Susana Santos Silva à la trompette.

Ce sextuor sans basse se fraie un chemin à travers une demi-douzaine de morceaux qui combinent le hard rock, le prog et le jazz des années 70. Les riffs, les accords puissants, les solos et les structures rythmiques complexes ne manquent pas. Santos est une sorte de joker tout au long de l’album, complétant le jeu de Mollestad et contribuant à donner à l’enregistrement une atmosphère de Miles électrique par moments. D’autre part, le riff d’ouverture bluesy de la chanson titre rappelle Black Sabbath, tandis que la trompette et les deux percussionnistes amènent le morceau sur le terrain du jazz, voire des premiers Santana. Et puis il y a « Antilone », un morceau de 10 minutes qui déchire tout simplement, même si Santos ajoute des textures inhabituelles et des solos accrocheurs. Eberson et Slettevoll fournissent des accords atmosphériques pour soutenir le solo féroce de Mollestad qui conclut cette excursion.

Ekhidna est peut-être moins ouvertement avant-gardiste que la plupart des disques qui se réclament du genre et être fortement influencé par une grande partie dudit style, en raison de son exécution impeccable, il ne peut être que fortement recommandé.

***1/2


Natasha Barrett: »Isostasie »

18 février 2021

Après ne pas avoir entendu parler de cette merveilleuse sortie pendant plusieurs années, on a récemment revu une grande partie de son catalogue et on ne peut qu’être étonné par la, qualité 3D de cette sortie, ainsi que par les autres empreintes digitales qu’ont étéles parutions de Bouteilles de Klein à partir de 2010.  Le sens de la multidimensionnalité de ces enregistrements (et d’autres qui ne sont pas sur ce label) est d’abord curieux, comme dans « wow, c’est inhabituel », mais il se transforme ensuite rapidement en une fascination et un émerveillement enfantin devant le tableau sonore qui est disposé devant, au-dessus, en dessous et derrière vous.  

On veut, ici, dire que ce genre de choses est totalement surréaliste !  Ce qui est intéressant c’est que, même si Mme Barrett semble vivre et respirer la technologie, ses sources sonores sont essentiellement naturelles et élémentaires.  En lisant certaines des notes sur son site/blog, elle n’a pas peur de sortir dans le monde pour capturer l’environnement sous forme d’enregistrements sur le terrain. Certaines de ces excursions semblent carrément risquées. Le morceau le plus long de ce disque, « Viva la Selva ! », nous emmène dans un voyage sonore de 18 minutes à travers une forêt tropicale d’Amérique centrale. Des sons incorporels/immatériels semblent approcher l’auditeur de toutes les directions. Les sons humains sont parfois substitués aux sons animaux, et la distinction est souvent floue. La forêt tropicale nocturne est à la fois invitante et menaçante. La spatialité de tout cela est stupéfiante.

En parlant de spatialité, c’est une qualité qui se retrouve dans la plupart de ses musiques. IL n’est que de commencer ce texte en disant qu’elle peint sur une surface noire. Cela se peut dire parce que les perceptions sensorielles que l’auditeur reçoit en écoutant sa musique semblent provenir d’un paysage sombre et non d’une direction particulière dans l’espace. Dans la piste « The Utility of Space », la voix humaine et d’autres sons indéterminés semblent se matérialiser à partir d’une source de velours noir, pour être ensuite momentanément illuminés afin de permettre au cerveau d’enregistrer qu’ils sont bien là. Le morceau phare sur l’album « Red Snow » contient tellement de friandises sonores que l’auditeur est ravi de les découvrir que cette richesse en est presque exagéré. Entre tous les micro-sons qui tournent autour de la scène sonore tridimensionnelle et les sons terrestres plus organiques comme des bruits de pas dans la neige croquante… l’esprit a du mal à suivre le rythme.

Les morceaux plus courts de cet album ne sont pas moins attrayants. Les trois premières œuvres forment une trilogie intitulée « Three Fictions » et chacune présente à l’auditeur un microclimat ou un événement météorologique différent. Sur ces fonds, le compositeur a ajouté une voix féminine chuchotée qui confère à la pièce une qualité fantasmagorique/mystique. La voix chuchotée prend forme de nulle part sans que rien de concret ne la maintienne en place… un murmure de néant qui se forme en quelque sorte sur la psyché de l’auditeur, ne serait-ce que pendant quelques secondes avant de se désintégrer en quelque chose de moins que sa structure moléculaire… pour toujours.

C’est une musique qui ne se révèle pas complètement à la première écoute, ni d’ailleurs à la dixième.  Au lieu de cela, chaque visite à ces œuvres est comme une nouvelle écoute. De nouveaux sons que vous jurez n’avoir jamais entendus auparavant apparaissent de nulle part.  On ne peut que se détendre et se laisser envahir par ces sons. Si vous êtes un fan des enregistrements ambisoniques ou binauraux, il vous sera facile de recommander Natasha Barrett. Si vous êtes un auditeur plus aguerri d’Acousmatic mais que vous ne l’avez jamais entendue, il vous sera suggéré de courir (et non de marcher) jusqu’à votre vendeur préféré et de faire le grand saut. Une écoute attentive au casque est fortement recommandée. Le compositeur utilise largement les fréquences profondes et subsoniques.  Personnellement, pour un type qui aime écouter de la musique Acousmatic à des volumes assez élevés, la musique de Barrett n’exige pas du tout cela.  En fait, à titre de mise en garde, ces sons profonds (pas bas, mais profonds) peuvent vraiment faire un malheur au casque ou aux écouteurs.  Un volume plus faible est de mise ici, et cela n’enlève rien au plaisir de l’expérience.  Sans casque, un subwoofer fera des merveilles. Isostasie est un point de départ fantastique et il sonne envoie et occasion d’une nouvelle plongée dans Bouteilles de Klein incessamment sous peu.

****1/2


Chris Abrahams: « Appearance »

16 février 2021

Le pianiste australien Chris Abraham, membre fondateur de The Necks, a commencé à donner des concerts en solo avant d’enregistrer avec l’avant-trio auquel il est le plus associé. Et si sa touche contemplative sur Appearance, ainsi que sur une série de concerts en solo remontant au milieu des années 80, est presque immédiatement reconnaissable, il y a moins d’énergie à l’œuvre sur les deux nouveaux morceaux que les aficionados de The Necks pourraient s’y attendre.

L’instrument, au rythme lent, est toujours placide, attrayant et contemplatif. Il arrive comme de l’argile intacte, attendant que les auditeurs gravent leurs impressions à la surface. Mais il y a de la forme ici, c’est sûr : « As A Vehicle, The Dream » fait monter doucement sa mélodie et la laisse s’envoler.

Abrahams conserve ici le son facilement accessible du clavier qui a aidé The Necks à fusionner le calme chatoyant avec des rythmes angoissants pendant des décennies. Même sans compagnie, le pianiste parvient toujours à s’enfoncer dans les idées sur Appearance, en mélangeant doucement des ornements changeants à chaque morceau de l’album.

Il est tout à fait possible qu’Abrahams envisage un concept thématique global, comme le suggère le titre « Surface Level », le deuxième morceau de l’album. Mais l’attrait de sa performance ici est que l’auditeur peut projeter ses propres idées et prédilections sur la toile de fond d’un son magnifiquement travaillé.

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