Low: « Double Negative »

Les premières secondes du dernier album de Low sont l’équivalent aural d’une tempête de sable électronique. Puis, lentement mais sûrement, de cet éboulis sonique, s’élève la voix de Alan Sparhawk, semblable à un fantôme s’employant de toutes les forces dont il dispose, à se réengager avec le monde physique.

Cette méthode peut être fascinante car elle est nouvelle chez eux et qu’elle ouvre la voie à ce qui est peut-être leur album le plus expérimental et le plus étrange.

Une esthétique à la David Lynch court tout au long de Double Negative. Ce mélange de menace et d’inquiétude traversé par des moments d’émotions où la tendresse et l’affection tentent de se faire une place, à l’exemple de « Dancing And Blood » qui s’évertue à accroitre la tension en faisant se faufiler l’auditeur dans la réalité et le présent.

BJ Burton a travaillé à la production et, grâce sans duote à son expérience dans le studio de Bon Iver, il montre son aisance à édifier une atmosphère de déconstruction créative. L’approche de la chanson traditionnelle y est carrément mise en pièces et les vocaux de Mimi Parker, par exemple sur « The Fly », amalgament sans heurts ces moments où le liturgique e frotte à vents et marées.

Ce ne sera pourtant que répit quand « Tempest » va submerger sa voix et celle Sparhawk en un antre où te n’est qu’acidité et décomposition. « Always Trying To Work It Out » ira encore encore plus loin dans la disruption sous un registre soul suffoquant alors que « Poor Sucker » englobera le tout dans un climat dérangeant lacé de terreur existentielle.

Quand émergera Dancing And Fire » l’atmosphère adoptera une qualité presque virginale avec des des guitares et des vocaux non trafiqués. Calme et apaisement sont alors de rigueur avec la voix de Mimi Parker entonnant en leitmotiv un «  It’s not the end, it’s just the end of hope » qui résonne en chambre d’écho atonale.

La thématique de l’album est ici, résumée ; il s’agit de se dresser et de se battre pour ce que l’on croit, d’être conscient du fait que perdre de son optimisme est un danger, que les forces de la négativité sont toujours à l’affut et nous guettent.

Low nous quittera sur « Disarray », plage robotique dans une disco gangrénée par la mort d’ou s’élève une incation au changement : « Before it falls into total disarray, you’ll have to learn to live a different way » : épilogue final d’un album puissant et viscéral, fusion d’avant-garde et de compositions traditionnelles, mêlant friction et harmonie.

Double Negative rappellera ainsi que moins plus moins égalent plus et c’est aussi cela qui en fait un opus comminatoire.

****1/2

Oliver Coates: « Shelley’s on Zenn-La »

Le titre quelque peu abstrait de cet album, Shelley’s on Zenn-La fait référence au Shelley’s Laserdome, un nightclub relativement célèbre de Stoke-on Trent à la lisière des années 80/90.

Ici, il s’agit de créer un paysage de fiction, sis dans divers quartiers de Londres et de faire revivre la culture rave au moyen de panoramas oniriques à grands renforts de violoncelles instrument de prédilection de Coates) et de modulations atypiques émulant percussions électroniques et de synthétiseurs.

Approche peaufinée et conceptuelle donc, pour celui qui a été diplôme au plus haut titre de la Royal Academy of Music et qui s’emploie à confirmer le fait qu’il est le violoncelliste favori de Radiohead.

Le disque se conjugue en couches qui se superposent, en vocaux éthérés (« A Church ») servi qu’il est par lune narration puissante comme sur « Norrin Radd Deaming ».

Sous-jacente, bouillonnera une euphorie cachée qui parcourt chaque composition comme pour atomiser les règles de composition et de production rigides que s’est fixé le musicien.

La plupart de ces dernières utilise Renoise un séquenceur numérique employant des séquences percussives particulières en chiffres hexadécimaux et formalisées en vagues soniques. Le résultat est une étude contemplative des schémas musicaux innovante pour qui est d’humeur expérimentale, fastidieuse pour qui peu chaut l’abstraction.

**

Arto LIndsay: « Cuidado Madame »

« Pele de Perto » et « Arto Vs. Arto » nous offrent la perspective sonique dans laquelle se situe la carrière de Arto Lindsay sur son nouvel album, Cuidado Madame. Tout y est disparate avec un rythme saccadé, une désorganisation apparente et, dans le chant, une atmosphère de proximité où dandyisme jouxte les tonalités afro-cubaines servies par un grand renfort de cordes de guitares en nylon.

Dualité constante entre le mélodique et l’expérimentation la plus agressive, entre minimalisme de la bossa nova contorsionnée par des distorsions de guitares, des effets electro. Le maître-mot sera ici le décalage avec sensualité et textures contemporaines, contrastes où la violence des orchestrations se met au service de l’intime (les « backbeats » de « Vão Queimar Ou Botando Pra Dançar » ou « Seu Pai” ».

Arto Lindsay a pour singularité de frayer dans l’avant-garde mais de puiser ses explorations dans les racines de ce qu’il y a de plus primal et organique, manière de confirmer qu’on peut être aventureux et demeurer dans le groove.

***

Noveller: « Fantastic Planet »

La musique de Noveller a quelque chose de magique. Elle vit en un lieu particulier, très spécial loin des férocités du monde. Ses carillons légers flottent, impalpables, dans les airs avant qu’un doux bourdonnement s’écoule en mince filet délavé sur cet univers sonore. Fantastic Planet est ainsi une île paradisiaque instrumentale dont le paysage est doucement cadencé comme si la lumière du soleil y était éternelle et incitait au farniente.

Ainsi s’ouvre le disque avec un « Concrete Dreams » qui s’emploie à donner corps à cette songerie. Les harmonies sont naturelles et semblent s’enfouir dans la chaleur texane puisque c’est de là que vient Sarah Lipstate. On restera alors ces moments qui y semblent en suspension, comme ce climat du Sud qui s’arrête figé qu’il est par la poussière.

Fantastic Planet est aussi de cette nature, mais il la rend paradisiaque tant ce qui émane de la guitare électrique de Lipstate est fécond de gouttelettes apaisants et d’échos assourdis. Elle utilise à merveille le sustain pour y greffer des éclairs de reverb qui accompagne des synthés aux teintes écarlates et comme injectés de sang et sa musique nous emmène alors vers des mystères dissmulés par des voiles inconnus, fait de cette engeance qu’on ne veut pas lever de crainte de la perdre.

L’attirance du vide car celui-ci est teinté de tendresse, d’une rythmique chaloupée qui enveloppe avec des accents subtils et méconnus et ces drones contrôlés émergeant pour nous tenir en bride et en haleine.

Le rythme est, en effet, partout et pas seulement dans les percussions. Les mélodies ont leurs propres tempos ; par exemple dans les harmonies qui s’ouvrent et s’installent dans l’espace comme des métronomes, des rythmiques éparpillées en tous endroits de l’album comme une végétation peuplant la terre.

Des lignes ascendantes et descendantes à l’arrière plan aident à tranquilliser les tonalités, induisant un léger sommeil (« In February ») alors que la précision d’une basse profonde donne clarté et focus aux drones obscurcis qui brillent faiblement juste sous la surface. L’image est celle de vaguelettes créées par un caillou sur des eaux sereines et « ambient » avec cette mélodie dorée qui flotte aux côtés d’une percussion boueuse aux échos lointains.

Fantastic Planet est un endroit étrange et spacieux vers lequel il est aisé de se rendre pour voyager vers des mélodies pétillantes sises à distance, claires et immaculées, errant dans des allées reculées ou la lueur viendra de néons étouffés. L’une d’entre elles, parfois, se fera cristalline mais ce sera sur fond de reverb fantomatique traçant une ligne qui débouchera sur une autre mélodie, sablonneuse et empoussiérée par un désert où règne la confusion.

Dire de cette musique qu’elle est enchanteresse est un pléonasme tant elle illumine un monde où même l’obscurité suscite notre émerveillement. Noveller peint une multitude de textures et de paysages soniques sur un album qui est à la fois labyrinthique dans son spectre et contrôlé dans sa conception. Il n’est que de percevoir les synthés sur « Sisters » pour franchir cette frontière vers une musique électronique dont le mécanisme est parfaitement huilé mais la « soul » n’est jamais bien loin, y compris dans ce schéma « ambient » plus robotisé.

L’espace restera toujours celui d’une reverb qui accentuera une hantise dont on ne veut se détacher. Celle-ci sera alors distorsion ou piliers bruitistes colossaux dont le fracas résonnera, terrifiant, quand ils s’écrouleront au sol ; entrera alors en jeu une mélodie mystique épaulée par un rythme de percussion constant. Cet alliage désintègrera nuages et poussière sur un « Pulse Point » ou les synthés seront acérés comme des rasoirs pour trancher dans le flou. Nous serons alors au bout de ce périple où nous contempleront une planète fantastique dont les feux ne cesseront pas de nous fasciner.

****1/2

Jozef Van Wissem: « It Is Time For You To Return »

Il est rare qu’un album composé de parties si spartiates puisse s’affranchir des frontières génériques avec un abandon aussi total. It Is Time For You To Return est le 13° album de Jozef Van Wissem compositeur d’une musique faite de rien de plus que d’un luth, de vocaux et d’autres légers éléments.

Le début de l’album est plaintif, un « If There’s Nothing Left Where Will You Go ? » simple et beau prenant le temps de vous emmener inéluctablement vers le musicien en a décidé. « Love Destroys All Evil » confirme ce à quoi on s’attend quand on considère la pochette hiératique de l’album et évoque des muses black metal conviées ici pour composer avec économie de moyens une atmosphère aussi intense que celle véhiculées par des guitares tempétueuses et des percussions endiablées.

La voix de Van Wisssem possède, en outre, un charme un peu désuet et un phrasé qui est capable de virer vers l’exhortation sans sembler y toucher.

It Is Time For You To Return est un disque minimaliste et baroque à la fois, parfois mélancolique, parfois plus vindicatif mais le tout est agencé d’une manière qui semble si fluide qu’elle permet de passer du bucolique et élégiaque «  After We Leave » au imprécations quasiment psychédéliques de «  Temple Dance of the Soul ».

Chaque titre mériterait d’ailleurs d’être abondamment commenté tant il fourmille d’innovations. Parfois, néanmoins, mieux vaut laisser courir ses oreilles et aller à la rencontre d’un véritable artiste compositeur d’une véritable œuvre. Il nous laissera contemplatif sans que nous ne versions dans le regard vers soi auto-indulgent ; il est plus que la somme de ses parties prises ensemble ou l’une après l’autre. C’est un « concept album » sans autre concept que celui de nous émouvoir et de nous transporter. Il le fait aisément, avec une fluidité qui n’en est que plus éloquente.

****

Wildbirds & Peacedrums: « Rhythm »

Ce duo suédois mari et femme en est, avec Rhtythm, à son quatrième album et c’est, après une sorte de trilogie tein,tée d’électronique, un retour à leur son d’origine basé sur la voix et les percussions. Le concept derrière ce disque était de retrouver une esthétique organique, de l’étendre au maximum et de l’enregistrer « live » en studio.

Chacun des neuf titres a été complété en une prise ce qui donne à l’ensemble un esprit basé sur l’improvisation, chose non surprenant quand on sait que le couple vient du jazz et de l’avant-garde. Le résultat est parsemé de vocaux parlés qui donne une dimension poétique proche de Patti Smith mais ce qui est notable avant tout sont les prouesses vocales de Mariam Wallentin et les percussions virtuoses de Andreas Werliin.

L’exécution est magistrale et donne libre cours à un imaginaire d’écoute d’autant plus détonnant qu’il est basé sur une retenue minimaliste constante. On trouve une énergie dramatique se créera ainsi sur « Soft Wind, Soft Death » par la batrterie mais surtout par les phrasés jaillissant en overdubs de Mariam qui exploseront jusqu’à aboutir à un parfait fade out. « Everything All The Time » évoquera cette atmosphère de chaos qui semble consumer un 21° siècle déjà envahi par la lassitude et s’avèrera, alors, être une véritable déclaration de paix voulant descendre sur un auditeur cherchant l’apaisement au milieu de la grandiloquence de la vie moderne et le lo-fi brut de « Ghosts & Pains » sera marqué par un minimalisme R&B spiritualiste.

L’usage sophistiqué que Wildbirds & Peacedrums font du tempo donne tout son sens au titre de l’album et nous offre une « pop music » hors des définitions, intense et agile dans un climat « ambient » du plus haut calibre.

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Last Ex: « Last Ex »

Avec Hot Dreams, les Canadiens de Timber Timbre nous proposaient une pop élégante, efficace et ambitieuse.. Pour ce premier album éponyme de Last Ex, c’est la moitié du quatuor que l’on retrouve avec une tentative de finir de composer un bande son inachevée que le groupe avait en projet.

Ce « debut album » sonne comme il devait sonner, sauf qu’il s’agit d’un film d’horreur chose qui était d’ailleurs prévue initialement. On y trouve une ambiance expérimentale ponctuée par ces synthés qui ont eu leur heure de gloire dans le « shock cinema » des années 70. L’addition de batterie et de basse va néanmoins rendre le résultat beaucoup moins effrayant que ce qu’il aurait pu être.

On doit s’en féliciter d’ailleurs car, en secouant les contraintes, Simon Trottler et Oliver Fairfield ont réalisé une musique qui va nettement plus loin que celle pour laquelle ils avaient été commissionnés.

« Girl Seizure » affiche un instrument qui vrombit mais, à l’image de l’album, Last Ex a fait de son disque quelque chose de plutôt « fun » de de volontairement effrayant. « Flûte Magique » a unevibe surf et « Resurrection Drive » évoque Morricone. Tout se passe comme si ce qui devait être la musique de The Last Exorcism, Part II était devenu quelque chose où l’effroi se combine à la chaleur et où on s’employait à trouver une certaine beauté dans des sonorités boueuses. Les deux protagonistes s’amusent avec les nerfs de son public comme si il s’agissait de les faire frémir, mais il le parvient en associant angoisse qui vous hante et sourires qui, loin d’être nerveux, nous intègrent à ce jeu sur les codes du film d’horreur. Aux qualité de Timber Timbre, ils auront ajouté humour, second degré et intelligence.

****

Marco Benevento: « Swift »

Marco Benevento n’est peut-être pas très connu du grand public mais pour le aficionados de jazz et de rock expérimental (en particulier ceux qui fréquentent la scène d’avant garde à New York), sa réputation a été en grandissant grâce à son approche qui consiste à tordre le cou aux frontières entre le jazz traditionnel, l’electronica et la « trance ». Même si sa musique ne s’inscrit dans aucun de ces genres, la tapisserie sonore qu’il crée parvient à incorporer des éléments de tous ces styles.

L’album se nomme Swift ; double référence à son producteur, Taylor Swift, mais aussi à la manière rapide et vive (« swift ») dont le disque est construit. Ce qui contribue à ce que le disque peut avoir de fédérateur se trouve dans les grooves, une pulsation infectieuse et régulière qui balaie ceux qui l’écoutent et qui va les laisser dans cet état de transe tout au long de son déroulement.

Les mélodies demeurent simples et les mélopées chantées qui les accompagnent – soit par Benevento lui-même ou en la compagnie d’une choeur massif – apportent une tonalité d’inclusion communautaire. Cela peut se traduire sur un « If I Get To See You At All », étincelle de brillance, le funk répétitif de « At The Show » ou l’hymne boursouflé qu’est « Eye To Eye », il y a un rebond constant et énergique.

Benevento a travaillé avec AC Newman, Aaron Freeman et Rich Robinson ainsi qu’à des disques hommages (This Is The Town: A Tribute To Harry Nilsson, Volume 1 et Bob Dylan In The 80s) il a donc toujours occupé le rôle de meneur de jeu. Celui-ci donne un peu le vertige et ses compositions semblent un peu encombrées par les effets sonores dont il se repaît.

Il parvient à compenser cela par son enthousiasme mais fait de Swift un album un peu nombriliste et ampoulé, une sorte de plaisir coupable pour des titres qui passeraient aisément inaperçus si ils ne se voulaient ludiques et punchy.

**1/2

Scott Walker & O))): « Soused »

On ne peut pas dire que ce disque n’était pas attendu avec impatience. Greg Anderson et Stephen O’Malley de Sunn O))) avaient approché Scott Walker une première fois en 2009 à l’époque de Monoliths + Dimensions pour un « single » en collaboration qui ne s’était finalement pas matérialisé.

On ne peut alors que se réjouir du fait que de ce refus soit issu leur album dont l’envergure est la plus grande jamais réalisé par le groupe, Soused. Celui-ci est un disque fascinant et intrigant, résolument original mais tout autant porteur d’émotions incontrôlables. Ce qui attirera beaucoup sera sans doute la voix inimitable de Walker mais le cœur de l’album restera cette essence primordiale qu’on connaît chez O))), celle de cette abime sans fin dans lequel on est plongé. C’est un phénomène qu’il est impossible de sous-estimer var il vous capte et vous annihile, parce qu’il est pur y compris dans le poids des sons qui se fracassent, que ceux-ci en deviennent presque tactiles et palpables et que, même avec un casque tout pourri, l’intensité nous aspirera tout autant.

« Brando » démarre Soused d’une façon idiosyncratique à laquelle on s’attendait. Des riffs de guitares qui dérivent dans un brouillard de soleil couchant, des cordes iridescentes qui, très vite, ouvrent la voie à des claquements semblables à ceux d’un fouet, à la ligne vocale de Walker vaudevillesque et mettant les nerfs à vif et ce souterrain qui se présente, comme une pulsation cyberpunk bruité en analogique. On pourrait avancer une analogie avec ces rythmes de workout oscillant et dont le contact avec le sol procurerait des tremblements dont l’effet esthétique serait cumulatif, physique plutôt qu’esthétique ou stylisé. C’est un procédé que Walker a formidablement utilisé avec « See You Don’t Bump His Head » sur Bisch Bosch et c’est un début fantastique .

Il n’y aura non plus rien à redire de ce qui va suivre. « Herod 2014 » est sans doute destiné à être la pièce centrale de Soused aussi bien en raison de sa narration sévère et biblique que de ses passages figuratifs à l’imagerie maculée. Des couvertures bleus pestilentielles et buboniques côtoient des souris en une église avec un saxophone digne de Dante crisse en direction d’une puits sans fin. On trouvera, par moments, une ressemblance troublante avec le « Within You » de l’album Labyrith de Bowie, un titre qui aurait été tranché en morceaux s’étirant sans fin dans le temps, une perspective à la fois perversement pleine de révérence et trompeusement séduisante.

« Bull » – la plage présentée brièvement en promo vidéo juste avant la sortie de l’album – et « Fetish » s’orientent, par moments, vers des orchestrations « rock » du moins autant que Walker et Sunn O))) peuvent s’en approcher. Le premier morceau avec quelque chose ressemblant à un riff en bonne et due forme et des vocaux ge heavy metal presque traditionnels avant de tituber à nouveau dans l’anormal, le deuxième en mêlant des passages de bruits acousmatiques, de musique concrète, un violoncelle accordé dans les graves et un soupçon de cadence à la Angelo Badalamenti.

Le sommet de Soused sera atteint avec « Lullaby » ; plus de neuf minutes de frayeur rampante et de livrets d’opéra criards donnant à Walker l’occasion d’apparter à sa voix la touche la plus déconcertante possible sur des textes à vous hérisser les nerfs. Au moment du chorus, il va même hurler à la limite du faux au-dessus de cordes qui se resserrent et d’un riff prodigieux. Le résultat est celui d’un pathos qui craque, d’une atmosphère maligne qui s’empare de cette berceuse et de ce lo-fi numérique qui bippe jusqu’au bout du morceau. On pourrait même dire qu’il se promène jusqu’au bout de la nuit ou de la vie ; une alarme solennelle censée nous réveiller et nous ramener dans ce merveilleux voyage vers la tombe qu’est Soused. Une musique qui rase et démolit à en vouloir perdre la tête.

****1/2

Land Observations: « The Grand Tour »

Land Observations est l’alias de James Brooks qui, auparavant, était membre d’un trio post-rock et krautrock Appliance. Une partie de cet esprit germanique se retrouve dans ce deuxième album, The Grand Tour, qui sé déroule avec une précision métronomique et mécanique dans ce que Brooks nomme du « pastoral motorik ».

Il y a néanmoins quelque chose de très britannique également, par exemple dans le titre d’ouverture «  On Leaving the Kingdom for the Well-Tempered Continent » rappelant des morceaux écrits par Freddie Phillips pour une série télévisée des 70’s destinée aux enfants. D’autres plages, sur ce disque essentiellement instrumental, seront similaires à ces musiques incidentelles que l’on jouait, dans la même période, entre des programmes éducatifs télévisés.

Mais The Grand Tour ne fait pas que rappeler un passé culturel spécifique. Enregistré dans un studio donnant sur la partie bavaroise des Alpes, il s’agit en fait d’un carnet de voyage au travers de l’Europe, son titre étant une référence au Grand Tour traditionnel que les jeunes aristocrates européens faisaient au 18° siècle pour découvrir les trésors artistiques de leur continent.

On trouvera sans surprises alors des allusions à Vienne, aux Flandres, à Turin, à Simplon ou Ravenne. Il ne s’agit pas néanmoins d’un rock exploratoire ; il n’y a ici aucune saccade, juste des accords de guitares méticuleusement plaqués et à cette cadence modérée semblable au bruit de l’aiguille des secondes d’un horloge.

Tout y est ordonné, prévisible, accueillant. On pourra peut-être trouver à redire au fait qu’en donnant des titres aussi évidents (« The Brenner Pass », « Flatlands & The Flemish Roads » ou « Nice to TUrin ») Brooks ôte partie de sa signification à ses compositions et qu’il limite la vision de notre imaginaire. Mais la réalité qu’à l’écoute ce cet album l’esprit est capable de s’aventurer involontairement vers des territoires non tracés ce qui est sans doute la fonction première d’un Grand Tour.

***1/2