Cicada: « Hiking In The Mist »

Après s’être plusieurs fois consacré à l’univers aquatique, Cicada inverse la perspective avec son nouvel album, puisqu’il s’agit de s’attacher ici aux montagnes, éléments qui constellent l’île de Taiwan d’où est originaire le groupe. Fidèle à sa musique de chambre, entre post-folk et néo-classique, la formation se fait toutefois plus ascétique que par le passé, optant pour une forme plus minimale, laissant souvent ses instruments quasiment à nu.

La belle délicatesse qui en résulte permet de goûter à ces notes perlées de piano, à ce toucher de guitare acoustique très léger ou bien à ces cordes très sensibles. Passant de climats lents et contemplatifs (« Moutain Stream ») à des rivages plus primesautiers, abordés grâce à des notes aigues et des pizzicati de cordes (« Sneaky Visitors In The Cabin) », le groupe reste, dans l’ensemble, dans cette économie de moyens.

Par endroits, toutefois, Cicada choisit une orchestration plus riche, quand les différents intervenants agissent de concert, pour des propositions qui auraient alors mérité d’être davantage étirées dans la durée (le morceau-titre, « Twilight Clouds »). Au milieu du disque, « Sunlit Grassland » optera pour une durée supérieure à huit minutes, permettant au piano de s’emballer au milieu du titre, avant que la guitare acoustique pincée ne prenne le relais dans le final, enrobée par quelques cordes. Rassérénés par ce morceau, les Taiwanais enchaînent, un peu plus loin, avec « Overlook Where We Came From », dans lequel une batterie frappée aux balais s’introduit aux côtés des instruments en charge des mélodies. Le tout compose alors un album, peut-être un peu mineur dans leur discographie et leurs dix années d’existence, mais cohérent avec le reste de leur parcours.

****1/2

Skin Crime: « Traveller On The Road »

Avec peut-être la prise de son minimaliste la plus impactante et la plus déchirante depuis la sortie de Imperial Distortion de Kevin Drumm il y a plus d’une décennie, sort finalement le premier véritable nouvel album de Skin Crime depuis de nombreuses années. Il s’agit d’un opus d’inspiration fantomatique à la japonaise, à savoir doucement poignant, d’ambiance sombre et de jeu d’ombre industriel, qui inverse les conventions du son et explore l’idée de patience tendue à comsumation lente plutôt que l’intensité agressive.

Décrit comme le chaînon manquant entre Kevin Drumm, Painjerk et Mika Vainio , Skin Crime a pris une pause de 12 ans jusqu’en 2016 et l’effusion de sang qu’a été son coffret de 20 CD d’archives instantanément épuisé. La même année, ils sortaient également Ghosts I Have Been, un album terriblement sombre inspiré de la mythologie japonaise et des histoires de fantômes qui ont ouvert la voie à ce nouvel album, où Patrick O’Neil et Mark Jameson, membres du groupe, continuent à affiner leurs instincts dans la plus sombre des musiques ambient organiques.

En accord avec leur muse fantomatique japonaise, en particulier les films Bakaneko ou Ghost Cat des années 50 et 60, ainsi que l’écriture de Lafcadio Hearn alias Koizumi Yakumo, la musique des Skin Crime est centrée sur la présence et la suggestion des états hypnagogiques et le semi-éveil. Leur tour de passe-passe poosède des doigts froids et elle est appliquée à des couches extrêmement fines d’énigmes texturales en longs tracts ininterrompus qui retiennent le regard de l’auditeur avec une puissance effrayante.

« Avoid Large Places At Night » s’installe avec une puissance intraveineuse, attirant très subtilement le regard vers le lointain avec son ambiance mécanique en forme d’utérus, et introduisant furtivement des grondements subharmoniques et des bruissements périphhériques suggérant des spectres invisibles qui se cachent dans un bosquet de fantômes. L’absence de mouvement soudain ne fait qu’augmenter le niveau de menace qu’on éprouvera au bord de son siège. De même, avec ses sous-titres et ses textures profondément soporifiques, le « Black Cat From The Grove » de la face B continuera d’engourdir les sens dans un style bruyant, mais éviscéré de toute agression ouverte, préférant un mode de suggestion dense qui ne fait que souligner la nature étrange de leur musique.

C’estle combo dévoile ici sa véritable maîtrise à dire les choses sans les dire, et à côté de ces références à Kevin Drumm, Painjerk et Mika Vainio, l’album se situe également aux côtés de Rainforest Spiritual Enslavement et Meitei; par conséquent, à ne pas manquer pour tous les fans des artistes précités.

***1/2

Land of Kush: « Sand Enigma »

Voilà un autre grand disque du compositeur, oudiste et chef d’orchestre Sam Shalabi avec son ensemble d’une vingtaine de musiciens, Land of Kush. Partageant son temps entre Montréal et Le Caire, Shalabi offre en quelque sorte une suite à The Big Mango (2013), inspiré par le Printemps arabe. Sand Enigma s’écoute comme une réflexion de l’Égypte post-révolution, certes chaotique par moments (« Broken Maqams », « Ssssss »), mais terriblement beau, de Aha en ouverture, avec la puissante voix de Nadah El Shazly, à « Recuerdo « chantée par Katie Moore, incroyablement moderne aussi dans ses collages sonores et ses métissages musicaux.

En effet,sur ce Sand Enigma enregistré à l’Hote2Tango, Shalabi explore à nouveau une rencontre entre musique classique arabe, rythmes traditionnels d’Égypte, jazz d’avant-garde, rock et musiques électroniques, épaulé par un ensemble de calibre comprenant Dave Gossage, Alexandre St-Onge, Sarah Pagé et Jason Sharp. Un album double passionnant, opulent et riche sur le plan de la composition.

***1/2

Nils Frahm: « Encores 3 »

Des trois microalbums Encores, celui-ci est nettement le plus singulier, peut-être aussi le moins immédiatement éloquent. Presque deux ans après All Melody, voici le dernier des trois chapitres conçus par Nils Frahm — en studio, mais aussi sur scène — en écho à son album-éléphant. Encores 3 clôt donc l’expérience du Funkhaus avec trois compositions aux percussions et aux pulsations électroniques, sorte de nouveau monde à la matière évolutive et dense. S’il s’agit certainement d’une suite logique d’All Melody, les ponts entre Artificially Intelligent, qui ressuscite les chœurs moniaux à la manière d’une machine déréglée, et Amirador, longue transe brumeuse entre aigus et graves qui dégonfle durant quatre minutes, ne sont pas clairs.

Cela dit, les onze minutes d’All Armed sont rudement bien menées : entre la musique de film, la transe de hangar et l’intrigue tropicale, il n’y a qu’un pas. Cette fin mystérieuse à un projet longuement mis au monde n’en est pas encore le point final : la trilogie, sous le nom All Encores, verra le jour en octobre.

***1/2

Pharmakon: « Devour »

Les précédents opus de Pharmakon ont été accueillis avec force louanges, il est vrai que la New-Yorkaise Margaret Chardiet a vommis de nombreuseses perles de noise industriel. Ce Devour est, à nouveau, intransigeant et fait de chair et de tripes. Alors qu’avec les années, les artistes ont souvent tendance à se calmer, ce n’est certainement pas le cas de Chandiet qui a souhaité enregistrer ce Devour dans des conditions live pour garder l’urgence des concerts. On pense bien sûr aux travaux les plus furieux de SPK, Throbbing Gristle et Whitehouse et tout le courant power electronics qu’ils ont initié. Les rythmes sont même plus identifiables ici qu’auparavant, offrant des pistes presque dansantes et menées par un chant démoniaque à souhait (« Homeostasis », « Self Regulating System »). L‘Américaine pervient, depuisla douzaine d’années ‘elle sévit, à atteindre une maîtrise indéniable dans ce domaine qu’elle a toujours mêlé à une approche intime et personnelle du monde.


Cette fois-ci, c’est le cannibalisme de soi qu’elle utilise comme allégorie de notre nature autodestructrice. La violence extérieure et l’insensibilité d’un monde que l’humain a lui-même créé oppresse les êtres jusqu’à les mener à une forme d’auto-dévoration. Elle a voulu elle-même dédier ce disque à ceux qui ont connu les cliniques, les asiles psychiatriques, les prisons ou les centres de désintoxication. Elle crache ainsi la folie du monde « Spit It Out ») et la douleur du manque et de l’enfermement (« Deprivation »).
La deuxième face se fait d’ailleurs plus lourde et souligne l’angoisse. Avec une électronique de plus en plus dense et une fureur infernale, Chardiet expie ses sentiments de dégoût en un rituel émotionnel exténuant et cathartique. Si on a aimé ses précédents Abandon (2013), Bestial Burden (2014) et Contact (2017), on sait que l’on n’aura pas de difficultés à être convaincu par son inspiration et sa créativite.

***1/2

Areni Agbabian: « Bloom »

La chanteuse et pianiste Areni Agbabian livre un deuxième album qui résonnera longtemps en nous, une fois les dernières notes jouées.

Accompagnée du talentueux percussionniste Nicolas Stocker, l’artiste américaine convie l’auditeur à plonger de plain pied dans ses origines arméniennes, combinant avant-gardisme, jazz et tradition, avec une subtilité étonnante, jouant constamment avec les silences, créant ainsi, des espaces entre lesquels l’imagination fait le lien.

Sur Bloom tout est légèreté, mais une légèreté chargée de tristesse et de mélancolie, de lumières rasantes et de fantômes flottants, de souvenirs flous et de mélodies éthérées, portés par des rythmes caressants aux pulsations raffinées.

Areni Agbabian impose en douceur son univers personnel à la beauté hypnotique, portant avec elle, l’histoire d’une femme tiraillée entre les mondes d’hier, d’aujourd’hui et de demain, assemblant avec perspicacité un puzzle aux dimensions éparses, construit autour de combinaisons exquises et singulières. Sublime.

****

Annie Mahtani: « Racines »

Compositrice anglaise, Annie Mahtani aime capturer l’essence des bruits qui nous entourent, rendant audible ce qui est parfois imperceptible.

Racines regroupe 5 morceaux composés entre 2008 et 2019, révélant la constance développée par l’artiste au fil des années. Annie Mahtani se révèle être une sculpteuse d’atmosphères enveloppantes, où les field recordings jouent à se superposer tout en gardant une certaine distance et développant un certain minimalisme.

https://electrocd.com/fr/album/5983/Annie_Mahtani/Racines

La nature prend des allures diverses, à l’image de notre monde, mais débarrassée de la pollution bruyante qui souvent brouille notre audition. Ici on reste concentré sur chaque élément, sur chaque parcelle sonore qui nous est livrée, donnant une impression de froideur presque clinique, de par leur pureté et leur définition.

On pourrait presque plus parler de sound design à propos du travail d Annie Mahtani, tant les sons qu’elle élabore sont dessinés et plein de détails, nous renvoyant aux profondeurs des rêves enfouis qui traversent nos nuits. Un travail d’orfèvre qui donne le tournis. Somptueux.

****

Ratchet Orchestra: « Coco Swirl »

Composé par le contrebassiste et chef-d’orchestre Nicolas Caloia, Coco Swirl mélange les forces de l’avant-garde pour offrir un instantané de la musique contemporaine, où free jazz et expérimentale rentrent en collision pour donner naissance à un cosmos délirant.

Les instrumentistes présents, ont la place de donner libre-court à des salves d’improvisation, conférant à Coco Swirl un goût d’expérience auditive à la croisée des genres, faisant se percuter cuivres, cordes, xylophones, piano électrique et rythmiques sur des murs du son aux avancées mélodiques en mode hors-cadre.

L’autre grande force de Ratchet Orchestra, est de conjuguer les pistes et de donner à chacun un espace qui lui est propre, capable de s’isoler ou d’appuyer musicalement le reste de l’ensemble, permettant à la narration de gagner en énergie et en densité.

La richesse de Coco Swirl réside dans son approche très accessible pour un néophyte curieux, tout en développant une écriture pointue à la recherche musicale intense, qui sait puiser intelligemment dans le passé pour catapulter le tout dans un rétro-futurisme en constant mouvement. Très fortement recommandé.

***1/2

 

 

American Pleasure Club: « fucking bliss »

Le prolifique et infatigable Sam Ray, tête pensante de American Pleasure Club nous arrose d’un fucking bliss alors qu’on venait à peine de digérer son album A Whole Fucking Lifetime Of This . Ce nouveau projet du natif du Maryland, eb dépit de son titre enjoleur, n’est pas pour autant un chemin de roses.

Déjà sur Teen Suicide (son projet précédent) et pour l’album suivant, il avait le chic pour passer du coq à l’âne brutalement. Pour fucking bliss, Sam Ray tente de rectifier le tir en nous offrant un disque purement cohérent, expérimental, très sombre à la limite du glauque.

Enregistré bien avant de tirer sa révérence avec Teen Suicide entre 2014 et 2015, American Pleasure Club se rapproche de ce qu’il a pu faire avec un autre artiste du Maryland, Ricky Eat Acid, mais en plus noisy et industriel et là où aucune pointe de lumière ne se faufile. Bien entendu, il fait parler de son mal-être le plus extrême à travers des morceaux riches en distorsions comme la montée en puissance de « the miserable vision » et « what kind of love ? ».

La voix de Sam Ray est quasi-inaudible et trafiquée par ces bruits venus d’ailleurs qui donnent cette sensation d’inconfort avec les oppressants « ban this book » (qui s’avère être un morceau jumeau de « Beauty » de Teen Suicide) mais aussi « let it go out » ou les un peu plus décontractés « hello grace » et « it’s everything to me ». Ayant parfois recours aux hurlements rauques et saturés ou à l’Auto-Tune sur « dragged around the lawn », il est clair que l’on ne peut se sentir que mal à l’aise à l’écoute de ce fucking bliss. Inutile de chercher ici morceaux indie rock plus accessibles ou ballades lo-fi mélancoliques en son déroulé on n’y trouvera que chaos et noirceur, même si on a le coeur bien accroché.

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Synaesthesis: « Another Point of View: Lithuanian Art Music »

La Lituanie n’en finit plus de révéler de jeunes artistes, qu’ils soient compositeurs ou musiciens, à l’image de l’ensemble de musique contemporaine Synaesthesis, formé par le chef d’orchestre Karolis Variakis et le compositeur Dominykas Digimas, entourés d’une pléiade de musiciens, partageant avec eux le goût pour la musique contemporaine sous toutes ses coutures.

Avec leur premier album Another Point Of View: Lithuanian Art Music, Synaesthesis marque les esprits par sa capacité à s’approprier les oeuvres de jeunes compositeurs lituaniens tels que Dominykas Digimas, Andrius Arutiunian, Julius Aglinskas, Rita Mačiliūnaitė, ainsi que celles de plus anciens comme Ramūnas Motiekaitis, Rytis Mažulis et Ričardas Kabelis, et en offrir un lecture minimale intense, où les silences ont leur espace.

Synaesthesis s’inscrit dans les formations de musique contemporaine qui comptent, combinant pour chaque titre les musiciens les plus adéquats, de manière à frapper nos oreilles sans ornements. Un opus qui livre une partie des capacités d’un groupe qui devrait continuer à faire parler de lui dans les sphères appropriées. Très fortement recommandé.

***1/2