Deine Lakaien: « Dual + »

24 avril 2022

S’il y a quelqu’un qui peut faire des reprises et les transformer en art, c’est bien Deine Lakaien, un duo qui pourrait faire de la consommation de cornflakes un exercice de philosophie et qui a écrit un album conceptuel sur l’expérience à midi. Très respecté et très singulier, l’idée d’un album de reprises, et de nouvelles chansons influencées par celles-ci, était sûre entre les mains de Veljanov et Horn. C’est ainsi qu’est né le récent album Dual, applaudi par la critique, et que « Dual + » en est la suite, plus compacte et plus diversifiée.

Difficile d’imaginer un morceau d’ouverture plus beau que « Cradle Song », la voix chaude et luxuriante glissant sans effort autour d’une mélodie simple, une berceuse d’espoir et de protection et soudainement appropriée compte tenu des événements choquants actuels. Nightfall  » ne pourrait pas sonner plus Deine Lakaien si sa vie en dépendait – simple mais complexe, magnifique mais sinistre, sombre mais traversé d’éblouissantes lueurs de lumière. Self-Seeker  » s’égare dans un territoire glorieusement bizarre, cette niche presque unique de l’avant-garde que le groupe habite chaque fois que l’envie lui en prend. C’est infiniment satisfaisant d’entendre ces excursions dans l’expérimental, si loin dans la carrière de ce qui a essentiellement commencé comme un projet d’art-musique à l’époque – Deine Lakaien sait qu’il peut écrire une chanson à succès, mais la soif de rester en marge parfois est admirable. Si seulement plus d’artistes privilégiaient l’intérêt plutôt que le commercial.

Parmi les reprises proposées ici, seule celle de REM,  » Losing My Religion « , est insignifiante. C’est une lecture assez décente, mais la chanson est si familière, et la structure si difficile à déconnecter, qu’elle passe à côté d’une sorte de « c’est bien » qui n’aide ni ne gêne. Set The Controls For The Heart Of The Sun  » devient ici une bête bien plus effrayante que l’original, palpitant d’une gracieuse obscurité et d’une intense solitude en son cœur glacé, et le choix de  » Mr DNA  » de Devo montre le sens de l’humour et de l’impertinence qui existe derrière toute cette intensité et cette conceptualisation. C’est complètement dingue, à la fois en tant qu’original et en tant que reprise, et ça marche, assez bizarrement, même si ça dépasse de cette collection comme une verrue sur un œuf.

Altruist  » se faufile inexorablement, un morceau étrange et troublant,  » Fork  » accélère le rythme et vous balance des percussions, jetant des éléments de la maquette de Deine Lakaien comme s’ils faisaient un grand ménage dans le studio. Et pour finir, la beauté digne et émouvante de « Wiegenlied », un exemple classique et élégant de la profondeur et de la qualité de ce que les chansons peuvent devenir entre les mains habiles de leurs gardiens temporaires.

C’est un album merveilleux, qui complète aisément le précédent album de cette phase créative actuelle. Impénétrable, ludique, respectueux, les choses passent facilement de mélodiques et apaisantes à dures et cruelles dans le tourbillon musical toujours changeant de Deine Lakaien, et le duo continue de montrer la voie en matière d’originalité et de portée à couper le souffle.

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Molly Nilsson: « Extreme »

27 janvier 2022

Sur Extreme, Molly Nilsson s’efforce d’injecter un plaisir nostalgique dans un disque qui ne fait que frôler les implications lointaines de son nom. S’ouvrant sur un niveau galactique et rencontrant des planètes aléatoires peuplées de mélodies et de riffs de guitare inspirés des années 80 et 90, le rythme d’Extreme varie. Un morceau vous propulse à la vitesse de la lumière vers le dancefloor, et le suivant vous attire lentement dans la force gravitationnelle d’une ballade pleine d’espoir. Ce qui manque au dixième album du musicien suédois, c’est une proximité avec Nilsson, une intimité que l’on peut entendre dans les travaux précédents. Cet album, qui s’éloigne du son « classique » de Molly Nilsson, devrait donner le sentiment de la connaître depuis toujours, que l’on soit un nouvel auditeur ou un fan dévoué.

Un soupçon de son indie-fied « Girls Just Want To Have Fun » chuchote en arrière-plan de la première moitié d’Extreme. La douce synthwave « Kids Today » pourrait servir de bande-son à la suite de « San Junipero » de Black Mirror. Ce sentiment de nostalgie flottante est filtré par l’arrivée du morceau instrumental de l’entracte « Intermezzo ». Pris au premier degré comme un disque de danse, il pourrait s’intégrer parfaitement à une playlist de classiques d’Ibiza ; ici, il représente la production froide d’Extreme. Bien qu’il ne soit pas cohérent avec le reste de l’album, il nous donne l’occasion d’entendre une autre facette amusante de Nilsson ; de même, les nuances de drum and bass sur « Obnoxiously Talented » et la touche de Gorillaz sur le morceau ‘Pompeii’ ne s’accordent pas exactement avec le reste de l’album. Tout cela étant dit, Nilsson a livré un LP dont la trajectoire est généralement surprenante et qui s’élance vers des territoires vivants.

***1/2


Perturbator: « Lustful Sacraments »

23 mai 2021

« C’est un album sur les mauvaises habitudes, l’insatisfaction et la dépendance. Un regard global sur la façon dont nous, en tant qu’espèce, penchons vers l’autodestruction ».Voilà ce qu’a déclaré James Kent, alias Perturbator, artiste de synthwave, à propos de sa nouvelle sortie Lustful Sacraments, un album qui marque une nouvelle maturation et une évolution musicale de ses chansons sombres et inquiétantes, fusionnant le sous-genre électronique avec des éléments gothiques, post-punk et industriels.

L’instrumental « Reaching Xanadu » sonne à la fois comme un présage et un triomphe, contribuant à donner le ton de ce qui suit, y compris la chanson titre, un numéro gothique propulsif dans la veine de The Sisters of Mercy.

« Excess » monte d’un cran : il prend de l’ampleur au fil du temps, avec des voix aboyées qui se fondent dans des guitares qui carillonnent et des synthés qui ricochent. C’est un son évocateur qui évoque une poursuite en voiture dans un futur proche à la Blade Runner tandis que « Secret Devotion (featuring True Body) » se voudra êtreun charmeur à combustion lente, avec un rythme élastique et des vocaux plaintifs. C’est un hymne new wave qui induit une transe et qui est aussi le moment le plus pop de l’album.

« Death of the Soul », en revanche, est le morceau le plus agressif de l’album, avec un riff de synthétiseurfaçon Krautrock déformé et une rythmique impitoyable. Son motif industriel austère rappelle les débuts de Nine Inch Nails et des groupes comme Nitzer Ebb et Front 242, profondément cinématographique dans son ambiance à la noirceur évocatrice.

« The Other Place », un superbe bijou scintillant, sinistre et grandiose, avec une ligne de synthé serpentine et une basse souterraine qui chatouillera d’oreille sera implacable, et pourrait être parfait pour un film d’horreur ou sur une piste de danse.

« Kent » descendra d’un cran sur les derniers morceaux de Lustful Sacraments, offrant des textures ambiantes gothiques sur le titre appropriéqu’est « Dethroned Under A Funeral Haze », une mélancolie hypnotique redevable à The Cure avec son nid de sonorités superposées.

La dernière piste procurera un autre étourdissement discre en démarrant avec ce qui ressemble au thème d’Halloween s’il était enregistré sous l’eau, avant de se transformer en vagues sonores immersives et océaniques. Lustful Sacraments est, au final, une toile sonore appropriée aux sombres ruminations de Kent, et constitue une écoute appropriée dans notre présent dystopique. C’est un album endeuillé, mais apaisant, un voyage sonore et spectral pour ceux qui cherchent à se ressourcer en une musique où la darkwave crée des paysages sonores inquiétants et chargés de riffs.

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Skemer: « Benevolence »

16 mai 2020

Deux mondes très différents s’affrontent et mènent à des déconstructions minimalistes de dark wave, à parts égales brutales et érotiques. Scènes d’une autre planète, vêtements noirs en vinyle, paysages sanglants et effrayants, le tout accompagné d’une danse sensuelle, pour ajouter ici que leurs influences, surtout esthétiques pour moi, rappellent celles de Nine Inch Nails.

Ce duo électro sombre marque une toute nouvelle coopération entre la chanteuse Kim Peers, qui est également mannequin pour Vogue, Steven Meisel, Prada et le guitariste Mathieu Vandekerckhove, du groupe post-métal Amenra et son projet personnel Syndrome. Skemer tire son nom de la signification plus littérale en anglais de « intriguer » ainsi que du mot « crépuscule » dans la langue maternelle du flamand Vandekerckhove.

Le premier titre ,« Shout or Cry » commence par une introduction très sombre et calme qui touche les très faibles sentiments humains, si sinistre, le son minimal, comparé aux éléments électroniques et met particulièrement l’accent sur la basse.

« Sunseeker » est une très bonnecompositions, aussi, peut-être le meilleur rythme dance de l’album, l’ambiance et l’atmosphère gothique évoque Eiko dans le Dracula de Coppola,mélange de romantiqsme et de tendresse sanglante. Les beats électroniques deviennent aussi sombres et sensuels qu’ils devraient l’être, la basse tient le rythme haut, des riffs de guitare pleins d’atmosphère avec un son post punk, complètent cette chanson. La fusion d’un rythme de danse et d’un chant grave et profond fait la combinaison parfaite.

« Rhoeas » présentera un chant mélodique basée sur un rythme séduisant, puis viendra « Best », où nous avons un rythme plus rapide avec un son industriel qui est parfaitement  en correspondance avec des lignes de voix animatroniques. « Call Me » afficera, lui, sur un son de guitare alternatif et des voix dream-rock avec un goût de mélodie post rock, si divine qu’elle nous fait errer dans d’autres espaces.

« Heartbreak », un peu différente des autres chansons, contient la même ambiance électronique minimaliste avec des éléments de rock alternatif basés principalement sur des riffs de guitare qui vous appellent à en profiter alors que « Wait For Me » sera le dernier mais non le moindre du tracklist avec un tempo bas, un chant rêveur et un fond gothique, qu’on on peut distinguer en écoutant la mélodie des claviers.

Skemer a son propre son personnel à partir d’éléments différents mais qui se juxtaposent et se fondent ; une bonne hybridation de styles en une épaisse coagulation de sons.

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Skemer : »Benevolence »

27 novembre 2019

Le premier album de Skemer aurait pu être une victime du phénomène vite écouté, vite oublié. En effet et, a priori ,la musique proposée par ce nouveau duo belge dans le milieu darkwave n’a rien de révolutionnaire. La voix de Kim Peers, sans être désagréable, n’est pas particulièrement marquante au premier abord. Mais ses nuances se révèlent au fil des écotes, capables d’alterner entre les intonations graves à la Jenny Beth (« Shout or Cry » », »la voix parlée proche de Marie Davidson (« Best ») ou encore le murmure comme sur « Hearbreak ».

Musicalement aussi, la première écoute de ce disque ne convainc pas complètement. Pourtant ce sont les détails qui font la richesse de Benevolence. On peut parler de la beauté des synthés à la fin de « Rhoeas » ou encore du beat lancinant sur « Best ». Mais e sera souvent la guitare de Mathieu Vandekerchove qui fera toute la différence, quand elle se déploie tout au long de « Call Me », venant donner toute sa coloration au morceau, ou bien le solo magique sur « Hearbreak », l’un des meilleurs morceaux de l’album avec « Sunseeker », le premier « single ».


Au final, Benevolence se révèle être un premier album prometteur pour peu qu’on lui laisse le temps de faire ses preuves. Kim Peers et Mathieu Vandekerchove démontrent de sérieux atouts pour se faire une place de choix dans la mouvance darkwave actuelle, surtout sur les titres qui laissent une place à la guitare. Un bon premier essai qui mérite une (ou plusieurs) écoute(s) attentive(s).

***1/2


Hocico: « Artificial Extinction »

12 septembre 2019

Douzième album studio pour les Mexicains Hocico, et nouvelle occasion pour eux de confirmer leur statut de leader electro dark.
Ultra efficace, leur formule taillée pour les clubs conserve la même ligne de conduite, mais sa haute tenue saute immédiatement aux oreilles dès l’inaugural « Dark Sunday » qui impose une ambiance cyberpunk intense, noire et désespérée. Si l’ensemble ne surprend pas outre mesure, le duo parvient tout de même à se diversifier par moments, notamment avec les instrumentaux « El Ballet Mecànico » (electro indus fantomatique, un peu dans l’esprit du « Ghost in the Circuit » de Velvet Acid Christ), « Blinded Race » et « Breathing under your Feet » (interludes ambient aux sonorités eighties qui consolident davantage encore les couleurs dystopiques de l’album).

Et quand, en plus de nous proposer de nouveaux hits dancefloor remplis de basses démentes et loops tueurs qui pourraient bien intégrer la liste de ses incontournables (« Shut me down ! », « Psychonaut »), Hocico renoue brillamment en fin d’album avec la froideur clinique et atmosphérique de ses premiers essais (« Quiet Zone (in Dead Silence) », délicieuse darkwave nineties glauque et embrumée), offrant à son Artificial Extinction une vraie force narrative, on se dit que quand même, malgré le manque de nouveauté en aggrotech, quand Hocico surgit, on a toujours envie de foncer dans l’usine désaffectée la plus proche pour danser à mort.

***1/2


Drab Majesty: « Modern Mirror »

12 juillet 2019

Présenté comme une réinterprétation moderne du mythe de Narcisse selon Ovide, le nouvel album de Drab Majesty avait de quoi intriguer. Le duo formé par Deb DeMure et Mona D souhaitait partir de cette histoire, aussi célèbre que tragique explorer la problématique de l’identité et les manières dont celle-ci peut se retrouver déformée notamment par l’influence des nouvelles technologies.
L’idée pouvait paraître risquée, mais la première écoute est immédiatement rassurante : loin d’être un concept album pompeux,
Modern Mirror est la fusion parfaite entre la mélancolie de Careless (2015) et la froideur de The Demonstration (2017). On y retrouve tous les ingrédients qui ont fait la renommée de Drab Majesty : les lignes de guitares mélodiques, une bonne dose de réverb et des plages de synthés 80’s bien senties. Ces éléments se retrouvent distillés de manière très équilibrée pour aboutir à un disque cohérent de bout en bout, à la production impeccable.


Cet équilibre se retrouve aussi dans l’alternance entre des titres très dansants (« The other Side », « Dolls in the Dar
k ») et d’autres qui sont plus dans l’émotion. Le premier « single » « Ellipsis » est un véritable tube avec un refrain hyper accrocheur et un final en apothéose alors que la chanson d’après, « Noise of the Void », est une sublime ballade dotée d’une magnifique mélodie où tous les éléments viennent parfaitement se combiner. On peut aussi évoquer le diablement efficace « Oxytocin »sur lequel Mona D pose sa voix qui contrebalancera celle de « Long Division », très beau titre où Deb évoque une relation dans laquelle l’un des protagonistes s’est perdu à trop vouloir s’accommoder avec l’autre.
En huit titres et un peu plus de quarante minutes, le groupe de Los Angeles arrive a capté l’auditeur du début à la fin et à l’entraîner dans son univers si particulier qui le distingue du reste de la mouvance darkwave. Grâce à un sens inné de la mélodie et à un romantisme noir qui transparaît dans chaque titre, Drab Majesty présente son album le plus abouti à ce jour.

***1/2


Hapax: « Monade

5 juillet 2019

Après quatre ans d’absence, le duo italien Hapax revient avec un troisième album intitulé Monade, toujours aussi sombre et mélancolique, avec, ici, une thématique à savoir l’idée qu’il existe un écart entre les mots et la réalité et plus généralement sur l’impossibilité de communiquer à travers les mots.
Premier titre et première réussite, « Creature of Distance » démarre fort avec un chant assez agressif et une rythmique entêtante. « Elegy » confirme la donne à grands coups de guitare et de synthés et offre un titre assez dansant malgré la noirceur des paroles. Le très bon premier « single 
» « Shining Lover » ralentira le rythme et joueea davantage sur l’émotion avec sa longue introduction qui combine à merveille la froideur électronique à la mélancolie des guitares.


Avec
Monade, les Italiens signent leur album le plus abouti à ce jour et nous offrent en prime un moment de grâce avec le diptyque « Sacred ». Sur la première partie, les synthés lugubres de Diego Cardone sont mis en avant et se marient parfaitement avec la voix sombre de Michele Mozillo avant que les guitares n’emportent définitivement le morceau.

La seconde partie montera lentement en puissance soutenue par une voix d’outre-tombe qui lui confèrera une aura particulière et dont on ne ressortira pas indemne. La beauté funèbre de ces deux morceaux représente la quintessence de ce que le groupe est capable de fournir en matière d’émotion et de sa capacité à mêler dark wave et gothic rock.
L’album se conclu
ra sur une plage instrumentale dans laquelle les synthés viennent pleurer une dernière fois – preuve s’il en fallait une, que la musique se suffit à elle seule pour communiquer les émotions.

***1/2


Boy Harsher: « Careful »

3 mars 2019

Boy Harsher est devenu célèbre grâce à un seul morceau, l’imparable « Pain », paru initialement sur le EP Lesser Man en 2014, puis édité plusieurs fois par la suite et même remixé par The Soft Moon. Le style du duo n’a par la suite fait que reproduire cette formule qui marche : les beats électroniques typés synthpop/EBM très eighties d’Augustus Muller et le chant susurré, sexy et lugubre de Jae Matthews.

Avec une production particulièrement efficace et des titres accrocheurs, Careful perfectionne le précédent Yr Body Is Nothing (DKAords, 2016). Le sens de l’atmosphère y est présent dès l’introductif « Keep Driving », où le son du trafic et des voitures qui passent est reproduit par les claviers. La tension monte. Le chant halète. La menace gronde, teintée de touches indus à la « Hamburger Lady » de Throbbing Gristle. Cette dimension cinématographique, digne de la bande originale d’un film d’épouvante sur VHS, sera développée plus loin dans le disque avec « Crush » et « Careful ». Le reste accumule les tubes electropop, célébrant une forme de rencontre entre les débuts de Depeche Mode et ceux de Front 242, mais drapés dans une noirceur darkwave apportée par les vocaux chuchotés à l’expressivité typiquement cold. Une Electro Body Music à l’ancienne, mais bien noire et carnassière (« Come Closer »), alterne avec des moments dance plus kitsch, que la voix embrume de ses narrations intimes et douloureuses (« LA »).

En cinq ans, le projet a peaufiné un univers, pourtant calibré sur le succès d’une unique chanson. « Face the Fire », « Tears » ou « Fate » n’ont d’ailleurs rien à envier à « Pain » et sont de pures réussites dans lesquelles on aime se perdre. Les titres sont addictifs, hypnotiques et profonds à la fois, avec leurs récits de tourments émotionnels, de pertes et de douleurs. Plus romantique que jamais, Boy Harsher adopte le mouvement nocturne, celui des routes que l’on traverse en état second et celui des cheminements intérieurs tortueux. La dimension confessionnelle des textes, délivrée avec une diction de glace, porte les rythmes admirablement, et en fait des classiques immédiats pour dance-floors goth. Boy Harsher est en passe de toucher un public encore plus large, et ce ne serait que mérité.

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Rachel Zeffira: « The Deserters »

18 janvier 2013

Une petite présentation s’impose à propos de Rachel Zeffira : c’est, au départ, une pianiste et chanteuse d’opéra qui a par conséquent reçu une éducation musique « classique » dans le sens formel du terme. Elle s’est frottée au rock alternatif grâce à son association avec le leader de The Horrors, Faris Badwan, d’où est sorti un album soous le nom de Cat’s Eyes. Il s’agissait d’un effort dont l’atmosphère rappelait celle des « girl groups » des sixties dans laquelle le frappé du piano de Zeffira infiltrait des soupirs gothiques. Ces éléments étaient accentués par les vocaux déclamés de Badwan et des éclairs rythmiques tout en ondulations.

Sur The Deserters, ces tendances sont grandement atténuées et l’artiste donne plus libre cours à ses impulsions classiques même si elle s’amuse encore avec quelques effluve, très restreints toutefois, de pop . La plupart des plages sont, en effet, échafaudées en prenant pour principales composantes le piano (là, son jeu s’y montre léger) et d’élégants arrangements à cordes.

Le clavier simple mais lugubre qui égrène « Silver City Days » met d’ailleurs en valeur sa technique impressionnante, la tonalité générale qu’elle souhaite insuffler à l’album et ses vocaux dont les contours légèrement distordus épousent à merveille le tempo fluctuant et chaloupé de la chanson. La tonalité « Front Door » sera celle d’une ballade « soul », mais celle-ci sera rendue quasiment intemporelle par un mélange de cordes imposant et grandiose. Le risque est alors que cette gracilité se mue en une trop grande fragilité ; c’est ce qui ponctue « Star » dont le rendu est à peine audible.

On perçoit donc que la compositrice est le plus à l’aise quand elle parvient à trouver un terrain d’entente entre un clacissicisme chaleureux voire convenable et des fresques tourbillonnantes et axées sur une darkwave pop. Ainsi, les synthés voltigeants et kitsch de « Break The Spell » se frayent un chemin au travers des années 80 pour en extraire désespoir et chagrin pendant que « Here On In » est un fort joli exemple de chamber pop empli d’une atmosphère de ce ressassement si obsessionnel qu’il frise la divagation.

Il est révélateur de constater que sur ces plages, les plus intéressantes sans doute, Zeffira se soit offert les services des rockers psychédéliques de TOY et de la percussionniste de S.C.U.M. Melissa Rigby. Tous parviennent à remplir le nerf des compositions ce qui tendrait à prouver qu’avec un bon groupe derrière elle, la chanteuse, qui n’a pas son pareil pour confectionner des mélodies infectieuses, pourrait accomplir des merveilles. Sa reprise du « To Here Knows When » de My Bloody Valentine préfigurerait très bien comment, avec simplement le renfort d’un piano qui vous hante et de vocaux murmurés frôlant la lisière de l’orielle elle serait capable de transcender une approche « noisy ». Quand la vocaliste aura tranché ou, mieux encore, maintenant l’équilibre entre la dream pop toute en nuances et le rock indie plus affirmé, elle se révèlera vite une artiste incontournable.