Natasha Barrett: « Heterotopia »

Le monde de « acousmatique » entre en 2022 avec une autre merveilleuse sortie de Natasha Barrett, cette fois avec un album sur le label Persistence of Sound.  Heterotopia nous présente trois pièces d’art sonore enchanteresses, toutes dotées des qualités typiques d’écoute répétée que l’on attend d’une telle sa musique.

L’hétérotopie, du grec héteros (autre) et tópos (lieu), est un concept philosophique développé par Michel Foucault dans les années 1960.  Comme tout champ d’étude philosophique, il peut rapidement se transformer en un terrier de lapin très profond, mais on peut subodorer que la direction prise par le compositeur est mise en évidence par cette citation décrivant la première iste de l’album, « Speaking Spaces No. 1 : Heterotopia » :

« Je ne me souviens plus du moment où j’ai réalisé : plutôt que d’entendre l’aboiement du chien, le cri de l’épervier, la circulation ou l’enfant, j’entendais plutôt la forêt, la montagne, la paroi rocheuse, la ville. C’était quelque chose de plus que les espaces qui parlaient dans leurs réflexions acoustiques. Ces rencontres ont contredit la perception normale et sont devenues des expériences transformatrices au cours de mes promenades dans le paysage. Les espaces contenaient maintenant plus de couches de signification que ce qui était immédiatement évident à l’œil et à l’oreille. « Speaking Spaces » est une série d’œuvres qui explorent ces conceptions alternatives de l’espace commun. »

« Speaking Spaces No. 1 : Heterotopia », une promenade sonore de 24 minutes, est une nouvelle exploration par Barrett de la spectromorphologie de Smalley (analyse des sons en fonction du temps) qui transporte l’auditeur vers, eh bien… un autre endroit.  Commençant de manière relativement directe, sans traitement, par un « field recording », le morceau se modifie lentement et organiquement jusqu’à ce que l’auditeur ait inévitablement l’impression de ne plus être au Kansas.  Où cela peut-il être ?  Quelle portée extraterrestre est atteinte ?  C’est à l’auditeur d’en faire l’expérience.  Pour en revenir à la qualité d’écoute répétée de sa musique, les lieux/dimensions/étendues visités seront certainement en évolution à chaque visite de ce paysage sonore. D’autres indices de ce concept hétérotopique sont révélés dans ses notes sur le deuxième morceau de l’album, « Urban Melt in Park Palais Meran ».

À partir de son blog, elle explicite à nouveau : L’été 2018 a été plutôt chaud. Les villes que j’ai visitées et dont la température estivale est normalement agréable fondaient. Est-ce le signe des étés à venir ? Expérimentant comment une chaleur excessive peut conduire à la fois à des mirages et à un état de délire, Urban Melt transporte une partie de tennis de table ordinaire, en plein air, au Park Palais Meran, à Graz, vers un monde plus fou de l’autre côté du mirage. Cette œuvre fait partie d’une série de pièces qui visitent des scènes sonores « normales » de tous les jours et qui explorent les façons dont nous pouvons évoquer et provoquer une nouvelle prise de conscience d’environnements que nous ignorons facilement. »

Nous avons utilisé le terme inventé « Dunsany-esque » dans d’autres articles sur sa musique, mais cet exemple d’un trope de musique acousmatique très utilisé, celui des balles de ping-pong qui rebondissent, porte ces sons à des extrêmes hors normes.  En fait, jon peut dire sans me tromper que les « lieux » hétérotopiques visités ici sont sûrement à proximité des « champs au-delà des champs que nous connaissons » du livre The King of Elfland’s Daughter de Lord Dunsany.

Le dernier morceau, « Growth », d’une durée de 6 minutes, est une composition récente qui, d’un point de vue dynamique, est assez agressive… osons dire à la limite de l’industriel par endroits.  Il n’y a pas beaucoup de détails discrets et tranquilles ici (ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en a pas), mais Barrett choisit plutôt de jeter l’auditeur dans un maelström de sons violents qui s’organisent en une brillante narration mentale à tendance apocalyptique.  Mais, même dans ce chaos naturel et électronique, Barrett fait ressortir des détails subtils.  Au lieu de se sentir matraqué pour me soumettre, on en ressort en voulant plus ; aAu point de se demander si cette agression à grande échelle sera explorée dans d’autres œuvres.  Si c’est le cas,n’hésitez !

Quoi qu’il en soit, c’était une excellente façon de quitter cet album.  Comme pour Leap Seconds l’année dernière, Barrett livre une fois de plus ce qui pourrait être un de nos albums favoris de l’année.  Espérons que certains lui donneront une chance.  Ceci étant recommandation extrêmement forte !

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