Ratchet Orchestra: « Coco Swirl »

Composé par le contrebassiste et chef-d’orchestre Nicolas Caloia, Coco Swirl mélange les forces de l’avant-garde pour offrir un instantané de la musique contemporaine, où free jazz et expérimentale rentrent en collision pour donner naissance à un cosmos délirant.

Les instrumentistes présents, ont la place de donner libre-court à des salves d’improvisation, conférant à Coco Swirl un goût d’expérience auditive à la croisée des genres, faisant se percuter cuivres, cordes, xylophones, piano électrique et rythmiques sur des murs du son aux avancées mélodiques en mode hors-cadre.

L’autre grande force de Ratchet Orchestra, est de conjuguer les pistes et de donner à chacun un espace qui lui est propre, capable de s’isoler ou d’appuyer musicalement le reste de l’ensemble, permettant à la narration de gagner en énergie et en densité.

La richesse de Coco Swirl réside dans son approche très accessible pour un néophyte curieux, tout en développant une écriture pointue à la recherche musicale intense, qui sait puiser intelligemment dans le passé pour catapulter le tout dans un rétro-futurisme en constant mouvement. Très fortement recommandé.

***1/2

 

 

American Pleasure Club: « fucking bliss »

Le prolifique et infatigable Sam Ray, tête pensante de American Pleasure Club nous arrose d’un fucking bliss alors qu’on venait à peine de digérer son album A Whole Fucking Lifetime Of This . Ce nouveau projet du natif du Maryland, eb dépit de son titre enjoleur, n’est pas pour autant un chemin de roses.

Déjà sur Teen Suicide (son projet précédent) et pour l’album suivant, il avait le chic pour passer du coq à l’âne brutalement. Pour fucking bliss, Sam Ray tente de rectifier le tir en nous offrant un disque purement cohérent, expérimental, très sombre à la limite du glauque.

Enregistré bien avant de tirer sa révérence avec Teen Suicide entre 2014 et 2015, American Pleasure Club se rapproche de ce qu’il a pu faire avec un autre artiste du Maryland, Ricky Eat Acid, mais en plus noisy et industriel et là où aucune pointe de lumière ne se faufile. Bien entendu, il fait parler de son mal-être le plus extrême à travers des morceaux riches en distorsions comme la montée en puissance de « the miserable vision » et « what kind of love ? ».

La voix de Sam Ray est quasi-inaudible et trafiquée par ces bruits venus d’ailleurs qui donnent cette sensation d’inconfort avec les oppressants « ban this book » (qui s’avère être un morceau jumeau de « Beauty » de Teen Suicide) mais aussi « let it go out » ou les un peu plus décontractés « hello grace » et « it’s everything to me ». Ayant parfois recours aux hurlements rauques et saturés ou à l’Auto-Tune sur « dragged around the lawn », il est clair que l’on ne peut se sentir que mal à l’aise à l’écoute de ce fucking bliss. Inutile de chercher ici morceaux indie rock plus accessibles ou ballades lo-fi mélancoliques en son déroulé on n’y trouvera que chaos et noirceur, même si on a le coeur bien accroché.

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Synaesthesis: « Another Point of View: Lithuanian Art Music »

La Lituanie n’en finit plus de révéler de jeunes artistes, qu’ils soient compositeurs ou musiciens, à l’image de l’ensemble de musique contemporaine Synaesthesis, formé par le chef d’orchestre Karolis Variakis et le compositeur Dominykas Digimas, entourés d’une pléiade de musiciens, partageant avec eux le goût pour la musique contemporaine sous toutes ses coutures.

Avec leur premier album Another Point Of View: Lithuanian Art Music, Synaesthesis marque les esprits par sa capacité à s’approprier les oeuvres de jeunes compositeurs lituaniens tels que Dominykas Digimas, Andrius Arutiunian, Julius Aglinskas, Rita Mačiliūnaitė, ainsi que celles de plus anciens comme Ramūnas Motiekaitis, Rytis Mažulis et Ričardas Kabelis, et en offrir un lecture minimale intense, où les silences ont leur espace.

Synaesthesis s’inscrit dans les formations de musique contemporaine qui comptent, combinant pour chaque titre les musiciens les plus adéquats, de manière à frapper nos oreilles sans ornements. Un opus qui livre une partie des capacités d’un groupe qui devrait continuer à faire parler de lui dans les sphères appropriées. Très fortement recommandé.

***1/2

Hauschka: « A Different Forest »

Hauschka délaisse pour un temps ses pianos préparés pour revenir à quelque de chose de plus traditionnel avec un travail en solo sur son instrument de prédilection.
Cet album rassemble des titres assez sobres, avec des tonalités différentes de titre en titre. Pas forcément ce qu’on a entendu de plus saisissant dans le genre, mais on passe malgré tout un agréable moment en compagnie de cet excellent pianiste allemand.
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Black to Comm: « Seven Horses For Seven Kings »

Le musicien allemand Marc Richter, l’homme derrière Black to Comm, s’est constitué progressivement une solide discographie en créant surtout des bandes sonores pour performances, pièces théâtrales ou encore films. Ce registre artistique n’est pas un élément anecdotique, dans le sens où ses expérimentations sonores prennent pour chaque occasion une allure précise.

L’expérience de ses différents albums démontre  que Richter est loin d’être un musicien avare en terme de contenus sonores proposés, et Seven Horses for Seven Kings ne déroge absolument pas à la règle. Mais il y a sûrement, vis-à-vis de l’accessibilité de la musique de Richter, un tournant subtil ici qui se manifeste par une démarche assez composite mêlant drone, expérimental et éléments orchestraux.

Sur Seven Horses for Seven Kings cette méthode est poussée à son paroxysme comme l’atteste l’ouverture de l’album (« Asphodal Mansions ») où les cuivres sont annonciateurs d’un théâtre sonore plutôt obscur dont la latence se retrouve dans la plupart des productions du musicien.

Cela se confirmera sur « A Miracle No-Mother child at your Breast » avec les échos ténébreux des rythmes se mêlent à des sons électroniques tranchants qui grésillent, crépitent et forment un délicieux tourbillon.

Les compositions font rarement de place à des propriétés minimalistes, puisque Richter prendun malin plaisir à saturer les couches sonores et jouer avec les intensités. Cela peut même se dérouler à l’intérieur d’un morceau, comme dans « Ten Tons of Rain in Plastic Cup », où le musicien n’hésite pas à casser le mouvement ascendant de la ligne sonore avec un brutalisme inattendu.

En outre, cela participe d’une recherche plus générale r de l’éclatement des sonorités, où les instruments comme la clarinette (« Licking the Fig Tree »), le piano (« Double Happiness in Temporal Decoy ») mais aussi les percussions ou les voix (« If Not, Not ») semblent davantage fonctionner comme des prétextes, des outils, afin d’élargir un maximum les effets horizontaux de sa musique.

La production de l’album est en ce sens à la hauteur, puisque toutes les orchestrations sont rendues selon leurs justes valeurs incisives et riches. Le revers de la médaille sera une systématisation des procédés qui peut tendre à lasser mais aussi à perdre le fil de l’écheveau sonique alors que nous avons été assujettis àmaints procédés hétéroclites.

Autant dire que Seven Horses for Seven Kings apparaît comme un album hautement exigeant, laissant peu de place à la distraction consolatrice ou à des moments de répit. Ce sera le prix à payer pour apprécier pleinement toute composition de Richter qui, au final, s’élabore comme des fragments qui répètent inlassablement la sensation d’une fin des temps et dont l’issue se trouve à chaque fois retardée.

***1/2

Croatian Armor: « ISA »

Loke Rahbek alias Croation Armorn’en finit plus d’élargir sa palette, déjà large, avec la sortie de son nouvel opus ISA, dont les qualificatifs manquent pour tenter d’en retranscrire la teneur.

Futuriste et avant-gardiste, ISA l’est sans conteste, pris dans une tourmente de machines cousines du HAL de 2001, L’Odyssée de L’Espace accompagné de sonorités organiques échappées d’un espace-temps indéfinissable.

Si les voix invitées sont au centre de ce projet, de Frederikke Hoffmeier (Puce Mary) en passant par Alto AriaJonnine Standish Soho Rezanejad, elles deviennent entre les mains de Loke Rahbek un amas de mots issus de la bouche de chanteurs-conteurs devenant anonymes, les timbres se voyant pitchés ou passés par des effets, pour devenir des outils dont le but est de servir la narration et de rendre perceptible l’imperceptible, de flirter avec la poésie pour s’envoler vers des contrées audacieuses à la beauté crépusculaire.

Les contrastes se chevauchent et se percutent avec délicatesse, bâtissant des atmosphères fragiles baignées de science-fiction éblouissante et de sensations étranges qui parcourent l’épine dorsale pour exploser doucement dans nos neurones gorgés de bulles chromées. Croatian Amor file seul pour ouvrir la route, bâtissant album après album un univers aux allures de grande aventure humaine, gorgée d’amour et d’intensité émotionnelle.

***1/2

John Escreet: « Learn to Live »

La présentation l’album du pianiste, claviériste et compositeur anglais John Escreet avait été faite au Jazz Gallery de New York. Prédisons d’emblée que’on aurait tort d’associer Learn to Live au jazz-fusion post-Miles Davis ou même rock progressif des années 70. Bien sûr, user de synthétiseurs et de Fender Rhodes (et aussi de piano) dans le contexte d’un jazz musclé peut déclencher tous les clichés de ce type, mais il faut se rendre à l’évidence: quoique gonflée de testostérone, cette musique (écrite et improvisée) est nettement plus contemporaine, plus savante, plus virtuose dans ses exécutions.

On sait aussi que les musiciens entourant Escreet (le saxophoniste Greg Osby, le trompettiste Nicholas Payton, le bassiste Matt Brewer, les batteurs Eric Harland et Justin Brown n’ont pas grand-chose à voir avec quelque conservatisme fusion ou prog.

Autour des compositions de John Escreet, ils cherchent visiblement à actualiser ces formes populaires et savantes en souscrivant à leurs avancées harmoniques, mélodiques et texturales d’aujourd’hui… sans renier leurs origines pour autant. Enfin bref, on est vraiment en 2019, loin des relents passéistes et surannés.

***1/2

Adam Basanta: « Intricate Connections Formed Without Touch »

En même temps qu’une tournée en duo avec le saxophoniste Jason Sharp, Adam Basanta publie ici un album solo. Connu pour ses travaux électroacoustiques, comme pour ses propositions plastiques, le Canadien s’attache à livrer six morceaux et un remix dans lesquels les improvisations de sa guitare sèche se trouvent découpées, remontées et agrémentées de divers apports.

Comme souvent dans un tel registre, les interventions de l’instrument acoustique prennent plus ou moins de place, et sont plus ou moins perdues dans les expérimentations électroniques. C’est ainsi qu’on passe d’un morceau où les cordes de la guitare sont très identifiables (le morceau-titre, qui ouvre l’album) à une piste beaucoup plus ambient, dans laquelle affleure à peine le nylon et le métal de la six-cordes (« Flora & Fauna) », puis à une autre plus abstraite et remplie de fluctuations électroniques (« Joy »).

Les tapotements, ici présents, peuvent, au regard des conditions d’enregistrement de cet album, être lus comme des petites frappes d’Adam Basanta sur les cordes de sa guitare, captées par ses micros et retraitées par la suite. En vérité, on se rend alors compte que, plus le musicien s’écarte de son postulat de départ, plus il se fait pertinent, à l’image de « 1000 Tunnels » et sa confrontation entre pépiements électroniques et petites bribes mélodiques, jouant habilement sur le caractère aigu des sonorités convoquées.

Forts d’un tel déroulé, nous ne serons pas surpris de parvenir alors au remix de « Flora & Fauna », intitulé « Alien Architecture », où la présence de la batterie de Basanta donnera encore davantage de corps à l’ensemble.

***1/2

Buke And Gase: « Scholars »

Il est des musiques autant épuisantes qu’inspirantes. Le duo new-yorkais Buke and Gase fait certes partie de cette frange marginale de la musique indie pour qui le goût de l’expérimentation l’emporte sur le désir de jouir d’un succès de masse. Six ans après l’excellent General Dome, Arone Dyer et Aron Sanchez remettent ça avec Scholars, où post-punk, prog et pop baroque font encore bon ménage.

Buke and Gase (autrefois épelé Buke and Gass) ont souvent fait parler d’eux pour la singularité de leur proposition. À la fois musiciens et inventeurs, les deux comparses ont littéralement créé leurs instruments de leurs propres mains : un ukulélé baryton pour « Dyer ») et une guitare composée à la fois de cordes de basse et de guitare (la gase) pour Sanchez. À cela s’ajoutent divers instruments de percussions actionnés par les pieds et des pédales d’effets faites maison. Le résultat sonore est forcément un peu éclectique, et le duo a su se forger un style quasiment inimitable.

Dans sa critique de General Dome en 2013, on peut s’étonner que le succès de Buke and Gase demeure encore modeste malgré la voix superbe de Dyer et l’inventivité des mélodies. On aurait pu croire également que le fait d’avoir été recruté par la maison de disques des frères Dessner (The National) allait assurer au duo une certaine visibilité médiatique, mais ça n’a pas été le cas. La raison en est peut-être que le groupe peine à s’affranchir de son étiquette de simple « curiosité », alors que sa musique mériterait pourtant d’être écoutée pour ses qualités, aussi inclassable soit-elle, et non pas seulement comme un phénomène un peu bizarroïde.

Scholars permettra peut-être à Buke and Gase de dépasser le stade de la confidentialité. Certains éléments peuvent le laisser penser. Sans avoir perdu de sa prédilection pour les constructions complexes où les rythmiques binaires et ternaires s’entrechoquent parfois, le duo offre ici quelques chansons un peu plus accessibles malgré leur hyperactivité, et qui lui vaudront sans doute certaines comparaisons avec le travail de St. Vicent. C’est notamment le cas de « Derby », extrait lancé en octobre dernier, où la voix puissante de Dyer, sorte d’hybride incongru entre Victoria Legrand de Beach House et Gwen Stefani, surfe sur une pulsation lourde et inquiétante. On pense aussi à « Grips » ou « Flock, » qui flirtent avec le R&B et même le hip-hop, mais dans une esthétique qui n’a bien sûr rien à voir avec les canons du genre.

Sur le plan instrumental, le jeu de Dessner (non seulement sa « gase » mais aussi la multitude d’effets qu’il lui applique) continue de s’abreuver à diverses traditions de musiques hors normes. Sa façon d’attaquer les notes graves dans l’intro du morceau-titre rappelle le travail de This Heat, un des groupes les plus inventifs de la vague post-punk de la fin des années 70 et du début des années 80. Les amateurs du groupe de rock progressif King Crimson (la période post-1970) reconnaîtront aussi certaines envolées dignes d’un Adrian Belew sur une composition comme « Pink Boots ».

Si Scholars s’avère un album tout à fait réussi qui plaira aux amateurs de musiques aventureuses de toutes sortes (le duo a déclaré qu’il faisait du chamber punk), il n’en demeure pas moins que Buke and Gase peut parfois épuiser nos oreilles. Entre les manipulations appliquées à la voix (oui, il y a de l’auto-tune) et le vrombissement des percussions, le groupe ne nous laisse pas beaucoup de temps pour reprendre notre souffle. Mais on ne peut pas lui reprocher de faire dans la facilité.

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Puce Mary: « The Drought »

La Danoise Frederikke Hoffmeier alias Puce Mary, sort son nouvel opus The Drought, opérant une transition par rapport à son album précédent, le bien nommé The Spiral, un opus fait d’ambiances torsadées et chargées d’effluves industriels et de bruitisme trépidants.

Puce Mary semble s’être assagie livrant des titres moins frontaux qui font place à des atmosphères plus chargées de détails, travaillant le son différemment avec plus d’éléments et une spatialisation tournoyante.

The Drought porte bien son nom, tant l’aridité de l’ensemble laisse parfois un peu sur sa faim. En effet, la trop grande uniformité de l’ensemble et le manque de disparité donne la sensation que le disque n’évolue pas vraiment, malgré la grande qualité de réalisation sonore.

Puce Mary semble moins acharnée que par le passé, oubliant parfois de changer de braquet pour nous surprendre,offrant un disque qualitatif mais sans véritable surprise, ses compositions s’inscrivant dans les codes du genre.

Un disque mi-figue mi-raisin qui sera l’occasion pour les néophytes d’apprécier les talents de la jeune danoise, dans sa version la plus abordable, en attendant quelque chose de plus entreprenant et convaincant.

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