Hollie Kenniff: « The Gathering Dawn »

Opérant enfin en solo, après plusieurs disques en compagnie de son mari Keith Kenniff (Helios, Goldmund) au sein du duo Mint Julep, Hollie Kenniff en profite pour affirmer plus fermement sa vocation ambient. De fait, c’est sans les guitares ou le clavier qui ornent les travaux de son époux ou ceux de leur collaboration, mais avec ses propres vocalises, que l’Américaine confectionne ce premier album qui sort sur un label que son conjoint ne pratique pas, histoire de marquer encore sa différenciation.

Assez simple dans sa construction, The Gathering Dawn entend mêler les nappes de synthé et les ululements d’Hollie Kenniff, dans une atmosphère que l’auditeur pourra, à loisir, trouver assez glacée et évanescente ou bien réconfortante et enveloppante. Avec ce canevas assez traditionnel, l’album déroule ses neuf morceaux sans véritable singularisation d’un titre à l’autre.

Quelques oscillations et quasi-rythmiques un peu sourdes peuvent toutefois venir agrémenter un morceau et rompre un peu l’enchaînement très homogène de l’album (« So Good And Wild »). Assez bienvenu, même s’il ne faut pas trop survendre sa spécificité par rapport au reste de l’album, ce titre trouve un écho un peu plus loin, quand une basse profonde vient pulser à l’arrière-plan de « Nearly Every Day ».

La permanence des vocalises et des empilements de nappes crée néanmoins une constance qui aurait gagné à être davantage bousculée ou bien qu’on apprécierait certainement davantage en format scénique, afin de se laisser bercer par le propos de la musicienne. Heureusement, la quarantaine de minutes se clôt avec une tonalité un peu différente puisque le dernier morceau laisse apparaître des accords grattés de guitare dotés de delay, puis de saturation, et accompagnés de quelques notes isolées de clavier (« Always Elsewhere »). Voici donc, assurément, une piste à creuser pour son avenir artistique.

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Ena: « Baroque »

Avec chaque nouveau disque, Ena se rapproche de la division de l’atome. Le producteur japonais a commencé par la batterie et la basse à gauche, puis a démonté sa musique jusqu’à ce qu’elle ne porte plus aucune trace de son passé. Quand cela n’a pas suffi, il a commencé à scinder les sons en clics méconnaissables et en statique, créant des pistes qui se balancent et crachent à partir des débris. Il y a du rythme dans son travail, mais depuis le milieu des années 10, il est de plus en plus irrégulier. C’est du son pour le son. Même son DJing, où il peut superposer trois ou quatre pistes à la fois comme un puzzle obscur et mouvant, a une qualité énigmatique. (Il n’est pas surprenant qu’il ait trouvé des esprits chez des artistes comme Felix K.) Baroque, son premier album sur Different Circles, est peut-être son disque le plus extrême à ce jour : 32 minutes de gargouillement, de sifflement et de son qui aspire tout ce qui l’entoure comme un trou noir.

Comme certaines des dernières sorties d’Ena, Baroque est en gris, avec un visage de pierre et inamical, rappelant les expériences lo-fi de sa série Divided. En dépit de la façon dont cette musique peut être tachée et brumeuse, elle est aussi détaillée et complexe. Le titre intimidant rappelle les roulements à billes qui roulent dans une soufflerie, toutes les percussions sautillantes battues par des sons de synthé atonaux et rugissants. Un DJ intrépide pourrait juger bon de laisser tomber le groove rude et grognon de  » Awaken « , mais bonne chance pour le mixer ou le sortir. Même quelque chose comme « Embryo », dont le rythme irrégulier et les accords décalés rappellent le vieux Raime (ils ont fait l’artwork), est difficile à comprendre. Mais si vous pouvez regarder au-delà des idées préconçues sur la mélodie et le rythme, l’imprévisibilité devient libératrice.

Le titre  « Baroque » est peut-être un indice : il est excessivement détaillé, voire orné, beau pour ceux qui sont prêts à faire l’effort. C’est la dernière étape du long voyage d’Ena pour atteindre les profondeurs les plus sombres de la musique électronique, où la seule chose qui compte est le son.

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Cicada: « Hiking In The Mist »

Après s’être plusieurs fois consacré à l’univers aquatique, Cicada inverse la perspective avec son nouvel album, puisqu’il s’agit de s’attacher ici aux montagnes, éléments qui constellent l’île de Taiwan d’où est originaire le groupe. Fidèle à sa musique de chambre, entre post-folk et néo-classique, la formation se fait toutefois plus ascétique que par le passé, optant pour une forme plus minimale, laissant souvent ses instruments quasiment à nu.

La belle délicatesse qui en résulte permet de goûter à ces notes perlées de piano, à ce toucher de guitare acoustique très léger ou bien à ces cordes très sensibles. Passant de climats lents et contemplatifs (« Moutain Stream ») à des rivages plus primesautiers, abordés grâce à des notes aigues et des pizzicati de cordes (« Sneaky Visitors In The Cabin) », le groupe reste, dans l’ensemble, dans cette économie de moyens.

Par endroits, toutefois, Cicada choisit une orchestration plus riche, quand les différents intervenants agissent de concert, pour des propositions qui auraient alors mérité d’être davantage étirées dans la durée (le morceau-titre, « Twilight Clouds »). Au milieu du disque, « Sunlit Grassland » optera pour une durée supérieure à huit minutes, permettant au piano de s’emballer au milieu du titre, avant que la guitare acoustique pincée ne prenne le relais dans le final, enrobée par quelques cordes. Rassérénés par ce morceau, les Taiwanais enchaînent, un peu plus loin, avec « Overlook Where We Came From », dans lequel une batterie frappée aux balais s’introduit aux côtés des instruments en charge des mélodies. Le tout compose alors un album, peut-être un peu mineur dans leur discographie et leurs dix années d’existence, mais cohérent avec le reste de leur parcours.

****1/2

Maria W Horn: « Epistasis »

Musicienne attaché à un minimalisme assez travaillé, dans la lignée de compositeurs avant-gardistes, Maria W Horn semble, au début de l’écoute d’Epistasis, se concentrer sur son clavier solo, tournant autour de la répétition des mêmes notes, séquence jouée de plus en plus rapidement, entre musique sérielle et approche concrète. Quelques bruissements électroniques affleurent au loin, au long de dix premières minutes qui laissent donc augurer un positionnement peut-être un peu lassant sur la durée d’un album, ici publié en vinyle et format digital. Cette légère crainte se trouve renforcée par la lecture de la liste des morceaux qui, après cet « Interlocked Cycles I », annonce un « Interlocked Cycles II « pour finir, soit le risque de retrouver un schéma identique en clôture de disque.

Puis arrive le morceau-titre, à l’instrumentation plus fournie puisque neuf musiciens sont invités à opérer aux côtés de la Suédoise : deux violons, un alto, deux violoncelles, deux guitares électriques et deux orgues. Et alors qu’on aurait pu redouter une surcharge résultant de cette abondance de moyens, le propos reste mesuré bien qu’en souterrain, les traits de guitares peuvent s’apparenter à des éclairs ou à des cris lacérant l’espace. Positionnement un peu intermédiaire avec « Konvektion » puisque deux organistes y superposent leurs interventions, dans une perspective diatonique dans laquelle les notes frottent les unes contre les autres, sans que l’harmonie soit nécessairement recherchée même si elle advient progressivement.

On est alors tout disposé à retrouver « Interlocked Cycles II » qui, effectivement, reprend le motif des notes répétées de clavier mais enrobées, cette fois-ci, de nappes et traitements plus consistants, manière de tirer bénéfice des deux morceaux intercalés entre ces deux volets. Capitalisation d’autant plus réussie que les portions réitérées finissent également par s’éloigner un peu, déviant vers quelque chose de moins répétitif, accueillant des phrases mélodiques autres, comme une forme de condensé d’un album certainement moins ascétique que ses premiers instants pourraient le laisser penser.

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Max Ananyev: « Metaphor »

On a déjà pu se familiariser avec le précédent album du russe Max Ananyev (Frontier) dans lequel on découvrait (après le très ambient Water Atlas) un toucher et un jeu de guitare classique d’une délicatesse extrême. Dans la continuité de cette production, il revient avec 13 nouveaux titres joués avec juste son instrument dans des compostions ambient assez dépouillées que l’on imagine bien avoir été enregistrées durant la même session.

Il y dévoile une fois encore un talent particulier pour faire émerger des notes de guitare célestes, produisant immédiatement un sentiment d’apaisement et de bien-être chez l’auditeur. Un album qui, à l’image de sa pochette, évoquera un ciel dégagé, un climat tempéré, un temps calme.
Metaphor est un album d’une sensibilité rare à ranger aux côtés des disques des Américains Ryley Walker, Glenn Jones ou William Tyler.

***1/2

Wil Bolton: « Kochi »

Amateur des contrées est-asiatiques (on se souvient de Viridian Loops, paru l’an passé et qui provenait de captations faites au Sri Lanka, puis de Surface Reflections qui attrapait des sons de rues hong-kongaises), Wil Bolton a construit ce nouvel album (publié en cassette, pour son format physique) sur des field recordings saisis sur une plage du Kerala. Croisés avec des cloches destinées à appeler les animaux, ces enregistrements lui ont servi de matrices pour les quatre longs morceaux de Kochi (entre dix et onze minutes chacun), sur lesquels il intervient naturellement aussi avec sa guitare et un synthétiseur.

Stylistiquement, on est donc dans une ambient composite assez traditionnelle, très compacte et plutôt lumineuse à la fois, dans laquelle les nappes vont et viennent, dans ce classique mouvement de flux et reflux toujours très efficace. La conjonction de sonorités orientales et occidentales crée une forme de frottement chatoyant, bien relayé par le travail au synthétiseur et aux pédales, étirant le tout dans de belles volutes quasi-psychés (« Ropes »).

Allant, par endroits, chercher un peu de saturation (« Tides ») ou des arpèges de guitare plus identifiables (« Nets »), Wil Bolton peut alors varier (légèrement) le propos et démontrer qu’il ne se contente pas de laisser tourner ses boucles un peu paresseusement. Pour autant, l’ensemble révèle peu de surprises et est à réserver à ceux qui veulent compléter leur discographie du Britannique.

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Mischa Blanos: « Indoors »

Second opus pour Mischa Blanos, musicien natif de Bucarest qui conjugue avec talent piano classique et musique électronique.Musicien dès son plus jeune âge, élève prodige doté d’une solide formation classique, Mischa Blanos se produit sur les scènes d’Europe depuis ses 10 ans. A l’âge de 16 ans, il se prend de passion pour la musique électronique. Très vite il se met à travailler sur ordinateur et compose des musiques où se mêlent acoustique et électronique.
Après avoir fondé le projet techno
Amorf à Berlin avec deux amis producteurs roumains, il se met à travailler en solo avec son piano et compose des musiques dont la sensibilité va s’affiner sans cesse au fil du temps et jusqu’à la sortie de son premier EP, Second Nature, en 2018.

Inspiré par le monde extérieur, celui des villes mais aussi celui des vastes paysages qu’il traverse, Indoors s’inscrit dans la lignée de ces albums parus au cours de ces dix dernières années sur Infiné, qu’ils soient signés Bruce Brubaker, Francesco Tristano (ou Aufgang avec Rami Khalifé) – le titre « Hammock On The Roof » évoquera d’ailleurs le style techno piano assez caractéristique du duo.
On pensera aussi à
Max Richter, Nils Frahm ou Ólafur Arnalds… des artistes avec lesquels Mischa Blanos partage ce goût pour le mélange des genres qui débouche sur des albums si particuliers et en tout cas extrêmement attrayants.

***1/2

Memory Drawings: « Phantom Lights »

Le groupe Memory Drawings sort ici un album court mais probablement un sommet de sa discographie. Centré autour du joueur de dulcimer Joel Hanson et du co-fondateur et guitariste de Hood – Richard Adams, le groupe avait initialement pressé ce disque en très faibles exemplaires et distribué uniquement lors de ses concerts. Le label grec Sound in Silence lui donne aujourd’hui une exposition méritée car en seulement 26 minutes, le groupe témoigne de son talent d’écriture musicale, gravitant aussi bien autour du post rock, que du folk ou de l’ambient.

Le morceau-titre de l’album, est aussi le plus puissant et illustre parfaitement la grande inventivité du groupe soutenue par l’excellent jeu de batterie de Chris Cole (ancien des regrettés Movietone). Richard Adams reprend le flambeau de Hood, dans l’ambiance générale de l’album, notamment sur le très beau the Final Curtain. Enfin, l’ex-chanteuse de Big Hat et habituée des albums du groupe, Yvonne Bruner, vient hanter de ses vocalises éthérées le morceau final « Captivated ».

***1/2

Slow Meadow: « Happy Occident »

Nourri par l’anxiété qui a fait de nous de petites bêtes affolées, ce nouvel album du projet ambient de Matt Kidd, Slow Meadow, est parfaitement de son temps. Deux ans après la douceur humaniste et mélodieuse de Costero, voici la pré-apocalypse expérimentale de Happy Occident, un titre à prendre évidemment avec ironie. Si un certain bonheur transparaît bien parfois dans le piano mouvant et le paroxysme des cordes, comme sur l’épopée Drifting Phonetics, l’insertion d’éléments électros et d’effets futuristes — comme des voix numériques — témoigne qu’il y a bel et bien mutation (quand ce n’est pas dégradation) de ce que nous sommes.

Dans sa lecture polysémique du monde, où le fossé entre organique et synthétique ne pourrait être plus marqué, Happy Occident n’est pas toujours fluide ou subtil. Mais certaines compositions touchent au cœur, comme la métaphorique « Artificial Algorithm », la forestière « Pareidolia » et la triste « Helium Life Jacket », qui fait de nous les passagers d’un ballon chaud, enfin distants de ce monde fou.
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1/2

Amon Tobin: « Long Stories »

La musique d’Amon Tobin évoque toujours quelque chose d’organique. C’est un peu comme s’allonger dans la forêt et prendre le temps d’observer le monde sous nos pieds. Et alors là, quel théâtre incroyable, il y à là, juste sous notre nez, un monde si riche, si flamboyant, si plein de vie et de rebondissement, quel le simple fait que nous n’en ayons pas connaissance confine à l’absurde. C’est un vaudeville qui se joue dans la mousse, devenues forêt pour l’occasion et l’échelle, c’est un univers qui s’offre plein et entier à notre découverte avide, tout plein de questions métaphysique qui en découlent naturellement.

C’était le fait de George Haskell, un biologiste américain qui observa, pendent un ans, à la loupe, un petit coin de forêt. Il en tira  un livre, intitulé simplement « Un ans dans la vie d’une forêt » Reflexion sur le vivant, sur l’impact de l’homme sur la nature, mais aussi questionnement philosophique et même théologique. C’est d’ouverture qu’il est question, et de la difficulté appréhender des échelles de grandeurs qui diffère du nez au milieu de notre visage. Si ce livre avait eu une bande son, ça aurait été cet album là.

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