James Murray: « Landscapes Of Lovers »

Après un Falling Backwards dans lequel les instruments réels (guitare et piano) prenaient une place certaine, Landscapes Of Lovers voit James Murray retourner vers une ambient plus homogène, constituée uniquement de nappes synthétiques. Concentré en deux morceaux d’un peu moins de vingt minutes, ce nouvel album permet à l’Anglais, par ce dispositif différent, de ne pas lasser l’auditeur nonobstant le caractère rapproché de ses publications.

Moins vertigineux que son prédécesseur, ce long-format travaille donc plutôt par infusion progressive, jouant évidemment sur la durée de ses deux pistes et sur la capacité à faire vibrer tremblements d’arrière-plan et accords tenus, ou bien à jouer sur la superposition d’un accord prolongé et de mouvements en second rideau.

Bien que les textures continues soient donc largement majoritaires, un piano laisse tout de même pointer, dans le dernier quart du morceau-titre ou au milieu de « And So Goodbye For Now », ses quelques notes éparses, comme autant de perles lumineuses.

Des granulations et saturations apparaissent également dans le dernier tiers de ce second morceau, sans qu’on parvienne à identifier si elles proviennent d’une guitare traitée ou bien de machines. Quoiqu’il en soit, elles viennent instiller une très belle émotion, constante du travail de James Murray, qui trouve ici une nouvelle déclinaison convaincante.

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Alexandra Streliski: « Inkscape »

Deuxième album pour cette compositrice montréalaise qui signe un solo piano totalement irrésistible. Sans doute moins connue que Ludovico Einaudi, Ólafur Arnalds, Yann Tiersen, Jean-Michel Blais, ou Chilly Gonzales dont elle est l’amie, Alexandra Stréliski est quoi qu’il en soit au moins l’égale de ces grands compositeurs si l’on en juge par les qualités entrevues sur son second album Inscape.


Compositrice pour la publicité, le cinéma, la danse ou la télévisons, cette franco-canadienne installée à Montréal, a décidé de s’octroyer une pause et de se consacrer à l’écriture de cet album solo, seulement le deuxième de sa carrière.
Il en ressort des morceaux assez courts mais d’une délicatesse et d’une grâce infinie qui s’expriment à travers des arpèges de piano sublimes, légers, aériens, virevoltants.
Des musiques inspirées par Chopin notamment, pour ce qui sera l’un des plus beaux disques de piano néo-classique de l’année 2018.

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Gavin Miller: « Shimmer »

Gavin Miller avait été remarqué, en tant qu’artiste, pour un travail en collaboration avec Russel M. Harmon.

Aujourd’hui , c’est à part entière que l’Anglais est reconnu avec son album, Shimmer, aux tonalités mêlant le post-rock à l’ambient. Les plages sont accompagnées de guitares alanguies, de nappes de synthé et de rares interventions au piano.

Si on y ajoute quelques précieuses vocalises, on obtiendra, eu total, un opus qui montrera comment le voluptueux peut cohabiter harmonieusement avec le chirurgical

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Majetic: « Club Dread « 

Pour Justin Majetich alias Majetic, la musique est un terrain de jeu et d’expression où tout est permis, comme celui de bousculer les habitudes et de faire fonctionner notre cortex en mode réceptacle à émotions, délaissant un certain classicisme pour entrer par la porte de service et surprendre l’auditeur.

Club Dread est un merveilleux exercice de style qui allie indie pop et expérimentations électroniques, à rapprocher du travail de Dirty Projectors et de la sensibilité d’un Perfume Genius.

Tout est en suspension, tiraillé entre forces telluriques et fragilité à fleur de peau, la voix de Majetic servant de liant et de point d’intersection entre les combinaisons aériennes et les rythmiques aux déhanchés déviants, flirtant subtilement avec un dancefloor pour créatures de la nuit.

Naviguant entre intimité dénudée et écorchures profondes, Club Dread est un album auréolé de lumières mouvantes, déployant des atmosphères aux couleurs changeantes, à la finalité cohérente, le tout servi par une production ciselée, offrant à l’ensemble un relief taillé dans un matériau précieux. Imposant addictif et contraignant.

***1/2

Solali: « The Deep End

Dans le registre de l’« ambient », on a tendance à oublier celui, fort rare, qui se veut à vocalises. C’est dans cette mouvance que se situe Solali, une musicienne américaine dont le positionnement plutôt psyche dans son travail au synthé.

Composés initialement pour une performance donnée par l’artiste dans un bain d’eau chaude, où le maillot de bain était optionnel, on sera peu étonné de constater que les morceaux de l’album témoignent de cette inspiration « aquatique. »

De fait, entre les tessitures arrondies et quasi-rebondissantes de certaines notes, l’aspect plus cristallin d’autres ou bien la capacité de Saloli à aller chercher des basses dans les profondeurs, ces caractéristiques parcourent The Deep End.

Mais, dans l’ensemble, ce sont bien les synthés qui se trouvent majoritaires, avec leurs lignes mélodiques un peu saturées et aux tonalités un peu vintage. Parfois pas très éloignées de celles d’un orgue d’église (« Revolver », « Hey Ahh »), leurs sonorités apparaissent comme suffisamment rares pour attirer l’attention et savent alors accrocher une forme d’émotion guère fréquemment attachée à ces synthés trop souvent caricaturaux.

Autre point fort du disque : la faculté de la jeune femme de faire sonner son instrument comme s’il s’agissait d’une guitare dont elle grattait les cordes et laissait la résonance jouer par le biais d’un delay : à la fois métallique et aérien, son synthé diffère, là encore, du tout-venant pour concocter ce qu’on pourrait qualifier d’ambient-psyché (le bien nommé « Lullaby »).

De même, la volonté de Mary Sutton de livrer des titres parfois inférieurs aux trois minutes permet d’utilement condenser le propos, et de ne pas s’égarer dans des digressions qui, à force, peuvent lasser voire se faire pénibles. Quelques envolées semblent néanmoins encore un peu superflues, conjuguant de manière trop ostensible réverbération et saturation (« Anthem ») ou bien doigts qui courent sur le clavier et pitch savamment réglé (« Nocturne »). Mais, avec The Deep End, on tient bien une intéressante découverte avec laquelle on aura plaisir à plonger dans le grand bain.

***1/2

Tangent: « Approaching Complexity »

Les deux néerlandais qui forment Tangent ne font pas mentir l’intitulé de leur nouvel album. En effet, Approaching Complexity les voit renouer avec une avancée qualitative certaine dont la complexité se matérialise par des titres s’étirant sur plus de xix minutes et une évolution leur permettant de passer de rivages ambient à pulsations sourdes sans que les velléités mélodiques ne soient pour autant écartées (« Confinement », « Awaken » ou « Saturation »).

Cette capacité à tirer le maximum de la durée des morceaux voit ainsi Ralph van Reijendam et Robbert Kok avoir recours à des relances, constituées par des entrées et sorties rythmiques, à même d’imprimer un nouveau départ, à plusieurs reprises, au sein du même titre (« Redundancy »). Sur le plan mélodique, au-delà de composantes électroniques, le duo convoque également un piano aux tonalités joliment mélancoliques (« Equilibrium I) ».

À l’instar de cet apport, tous les concours opèrent dans une forme d’économie de moyens et de minimalisme particulièrement bienvenus, entre caresses sonores et travail pointilliste. Afin de souligner la cohérence de ce beau disque, on relèvera enfin que quelques matériaux semblent vagabonder d’un morceau à l’autre (telle phrase de piano) ou que le passage d’une piste à l’autre se fait, parfois, à peine sentir (l’enchaînement entre le morceau-titre et « Unfolding »). Un enchevêtrement qui est la marque du bel ouvrage accompli.

***1/2

Eternell: « Still Light »

Eternell fait partie de ces projets « ambient » qui publient énormément (il s’agit de son onzième album depuis 2014), notamment grâce aux facilités offertes par la digitalisation de la musique. Au surplus, le Suédois Ludvig Cimbreliu masqué derrière ce pseudonyme compte, en parallèle, huit (!) autres projets solo même si celui dont il est question ici s’avère le plus prolifique.

Avec leurs nappes, leurs petites notes de guitare évanescente, leurs vocalises éthérées et leur atmosphère de demi-jour, ces compositions trouvent une place parfaitement indiquée sur le titre donné à l’album.

Trois morceaux pour soixante-treize minutes au total, Eternell fait , option probablement la plus pertinente pour permettre de se plonger dans ces entrelacs de post-rock-ambient et de se laisser bercer par ce qui reste de lumière permettant à l’imaginaire de divaguer.

Comme de coutume avec ce registre, la conjonction des nappes et des tremblotements de guitare génère un sentiment chaleureux et réconfortant qui nous conduit à considérer que la meilleure manière d’écouter Still Light est peut-être de s’allonger, façon « sieste musicale ».

Naturellement, la limite de ce répertoire réside dans le sentiment que chaque morceau pourrait identiquement durer huit ou trente-et-une minutes, dès lors que l’évolution se révèle, finalement, être assez contenue. La prolificité de Ludvig Cimbrelius accréditant également ce point de vue, on peut regretter une forme d’écriture automatique ou alors lâcher-prise et profiter sans arrières pensées de ce beau disque.

***1/2

Penelope Trappes: « Penelope Two »

Membre du duo electropop The Golden Filter, Penelope Trappes est également photographe, plasticienne et artiste vidéo. D’origine australienne mais résidant à Londres, elle faisait il y a un an et demi ses débuts en solo avec Penelope One, un opus qui dévoilait son goût pour une pop plus minimaliste et contemplative, aux sons étouffés, lentement dévoilés. Si son deuxième album, le bien-nommé Penelope Two, se situe dans la lignée de ce premier effort, il apparaît aussi comme un aboutissement de la démarche entamée l’année passée, filtrant ce son pour en tirer son essence. Penelope Trappes accompagne cette seconde sortie d’un livre de photographies qui apparaît comme une retranscription sonore de son esthétique dépouillée.

Écouter Penelope Two, c’est donc se plonger dans ces espaces apparemment infinis, dans lesquels se déploient quelques notes de piano réverbérées jusqu’à l’horizon, de vagues textures indéfinies, et la voix de l’artiste, égrenant patiemment ses paroles minimalistes. On pense, tour à tour, à Slowdive ou Grouper pour ces variations autour d’une pop éthérée, qui semble s’écouler selon ses propres temporalités. L’artiste semble pourtant trouver et suivre sa propre personnalité à l’image du recueil de photographies qui l’accompagne, sa figure nous paraît énigmatique. Sur chacune de ces vignettes, quelques notes, doucement répétées, suffisent à suggérer des ambiances immersives, auxquelles la voix de l’artiste vient, en soufflant quelques mots, donner un caractère, de l’incantation éthérée à la berceuse désabusée. Plus que dans un album, c’est dans un flux sonore que l’on a l’impression de se plonger, flux décliné en dix nuances pour autant de titres. Difficile, dès lors, d’en détacher des motifs particuliers : Penelope Two fonctionne comme un ensemble dont les composantes sont indissociables, brillant chacune d’une lueur spécifique mais prenant sens dans ce délicat cocon.

Ce n’est pas que les temps forts manquent : avec « Connector », Penelope Trappes nous offre ce qui s’apparente à un tube pop sombre soudainement frappé de neurasthénie, conservant tous ses aspects accrocheurs tout en se révélant condamné à un engourdissement des sens. Plus loin, on est frappé par la beauté de l’interlude « Exodu »s, ou par celle de « For You », porté par quelques lointaines notes de piano, d’un éclat froid mais fascinant. Mais c’est bien par sa composition d’ensemble, par cette succession de bulles sonores laissant doucement éclater leurs sensations, que Penelope Two nous renverse, de son ouverture à son dénouement idéal, dans un « Nite Hive » dont on ne sait dire s’il suscite le calme ou l’angoisse. On répondra à la question en revenant au point de départ : l’album durant à peine plus d’une demi-heure, la fin du disque soulève l’immédiate envie d’y replonger, pour retrouver cet univers contrasté mais unique.

C’est donc bien cette impression d’achèvement qui domine à l’écoute de Penelope Two  : Penelope Trappes semble y trouver une forme d’expression adéquate, en parfaite correspondance avec les thématiques abordées dans le livre de photographies qui l’accompagne. Un jeu de nuances, mêlant le calme et le bouleversant, la légèreté et l’intensité. Une œuvre magnifique, où le temps semble s’effacer, et dont les vapeurs reviennent nous captiver écoute après écoute.

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Hibernis: « Middle Of The Meds »

Hibernis st le nom d’un projet mené par Lindsay Anderson et John Hughes deux tenants de l’électronique minimaliste. John Hughes livre ici quelques esquisses instrumentales, sur lesquelles Lindsay Anderson pose des vocalises, accompagnant, par ces formes de hululements, l’ambient légèrement tourmenté de son comparse. Si la durée des morceaux entraîne l’auditeur à se plonger pleinement dans ces compositions pointillistes, elle peut aussi générer une impression d’absence de renouvellement, d’autant plus qu’une fois encore, Anderson ne se départit pas de ses vocalises.

Heureusement, les interventions prennent, par endroits, des atours un peu différents, à l’image des petites pulsations, presqu’aquatiques, de « So What », des petites clochettes du morceau-titre ou bien des coups plus percussifs de « Ramps ». Dans ces moments-là, on est même aux franges d’un micro-dub pas désagréable, en tout cas un peu plus ouvragé et approfondi que les longues minutes des morceaux placés en ouverture et clôture de disque, qui chacun dépasse les douze minutes, et qui, au final, semblent donner le sentiment de rapidement tourner en rond.

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Machinefabriek: « Entropia »

Pour leur cinquième collaboration ensemble, ces artistes originaires de Rotterdam, Michel Banabila et Rutger Zuydervelt, à savoir Machinefabriek, transportent l’auditeur sur des territoires aux fluctuations souterraines, faites de drones aux débris indus et de micro sonorités exposées aux souffles de l’improvisation. Entropia est une oeuvre qui accumule les énergies et les renverse sur des zones d’expérimentations hantée.

Ils écorchent ainsi les « field recordings » pour les faire coexister aux cotés de machines indéfinies et de sources sonores floutées par les chemins qui s’ouvrent devant eux, avant de sombrer dans des marécages recouverts de végétation perturbée.

Banabila & Machinefabriek est une oeuvre dense et complexe, faite de résonances chaotiques et de fragments enregistrés, extraits de leur nid pour vriller nos sens et redessiner un monde parallèle, aux dimensions schizophrènes. Annihilant.

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