offthesky & Rin Howell: « aSpiritual »

3 août 2021

aSpiritual, de offthesky (Jason Corder) et Rin Howell (Psychic Secretary, Blank Human), est composé de quatre méditations, décrites comme des « réflexions sur la spiritualité, l’énergie et le changement ». La chanteuse et clarinettiste Howell et l’artiste sonore expérimental Offthesky ont tous deux élu domicile à Denver, dans le Colorado. Mais leur véritable foyer se situe dans une dimension entièrement différente, invisible à l’œil nu mais dotée du pouvoir d’expression ultime, et existant indéniablement dans notre réalité physique commune, et ce foyer se trouve dans leur musique. Ce que l’on trouve dans aSpiritual, c’est une musique mystique, des notes introspectives qui s’élèvent comme de la fumée, capables d’envoûter les auditeurs en leur jetant des sorts séduisants, une sorte de magie qui existe et qui sort à travers la musique.

La voix est le médium par lequel passent tous les autres sons ; c’est le son primaire, et sans elle, la musique serait faible et incapable d’atteindre son véritable potentiel. Les interprétations lyriques sont laissées à l’auditeur, avec une nature ouverte inclinant vers l’infini dans ses possibilités, et rendant la musique entièrement subjective.

L’enregistrement a commencé en 2018, mais ce n’est qu’aujourd’hui, en 2021, que ses fruits ont mûri. Pendant les années qui ont suivi, il a grandi dans le ventre de sa mère, dans un cocon d’obscurité, attendant le bon moment pour émerger. Achevé en 2020, le cycle est maintenant complet. Ces incantations sont de nature spirituelle, évoquant quelque chose d’ancien et pourtant d’éternel, sans la date de péremption de l’âge. aSpiritual remplit tout ce pour quoi il a été conçu, approfondissant le lien séculaire entre musique et spiritualité.

***1/2


Jason van Wyk: « Threads »

31 juillet 2021

Le quatrième album de Jason van Wyk, Threads, vient de sortir sur le label n5MD. Au cours de ces quarante minutes, le musicien sud-africain développe et introduit une large tapisserie de tons et de textures, pourtant stylistiquement uniforme. Une bonne dose de réverbération pulvérise l’air ambiant, et des sons soudains et florissants tentent à plusieurs reprises de pénétrer dans l’atmosphère, non pas tant pour envahir agressivement que pour s’engager activement dans la musique.

Certaines tonalités plus fortes percent de manière inattendue, et cela fait de Threads un album légèrement nerveux. Une vibration nerveuse ou une autre énergie nerveuse est présente, ses fils vivants et frémissants ajoutant à un sentiment permanent d’incertitude, qui maintient la musique sur ses gardes et quelque peu stressée ; la musique fournit à la fois un exutoire cathartique et une exacerbation du sentiment. Des courants d’anxiété sont présents, et bien que la musique soit jolie à regarder, de petites pointes d’imprévisibilité jonchent sa sérénité musicale.

Une lumière lambda s’échappe de sa musique à la dérive jusqu’à entourer le monde. Pendant la majeure partie de son voyage, Threads est autorisé à flotter au loin, mais un poids intérieur inébranlable demeure, et il ne peut être rejeté ou ignoré. Ses notes ne semblent jamais fragiles ou facilement cassables, et ce grâce à ses couches supplémentaires de sécurité. Cette stabilité supplémentaire découle de ses nombreuses tonalités plus lourdes, qui serpentent en arrière-plan. Parfois, elles s’élèvent et se frayent un chemin vers l’avant, créant des pressions internes et donnant à la musique plus de muscle. Mais cela ne prend jamais le pas sur la nature ambiante de la musique, qui persiste tout au long de la durée du disque comme un parfum puissant. Bien sûr, Threads est un disque d’une beauté suprême, mais il est niché parmi des éclats d’agitation, et c’est ce qui fait de cet album une œuvre si attachante.

***1/2


Darkside: « Spiral »

28 juillet 2021

La nostalgie est au cœur du dernier album de Darkside. Le duo composé de Dave Harrington et Nicolás Jaar – deux des musiciens les plus prolifiques de la dernière décennie – a voulu se réaligner après des années de projets parallèles, pour capturer dans Darkside l’esprit spontané au cœur de ce qu’ils appellent eux-mêmes un « jam band. Le résultat est un album construit sur l’envie : l’envie de se reconnecter, de changer, d’abandonner, d’habiter de nouveaux espaces.

Spiral s’écarte du downtempo mystérieux et crépusculaire qui a imprégné l’album Psychic datant de 2013, mais ce changement permet de mettre l’accent sur la mélodie et l’art de la chanson. Plutôt que des méandres de fin de soirée, cet opus se pavane avec une intention et un but. Si ont fait partie des quelques auditeurs qui ont trouvé Psychic légèrement ennuyeux, ce changement est plus acceptable.

Les « singles » « Liberty Bell » et « Lawmaker » illustrentainsi avec le plus d’acuité la nouvelle cadence robuste du duo, en revanche, « I’m The Echo », à mi-chemin de l’album, est un argument de poids pour déclarer le ton différent de l’album.

La voix de Jaar est accentuée sur la plupart des morceaux, fournissant un archétype stabilisant au noodling diabolique de Harrington. Cela présente également Spiral comme une collection de chansons plutôt que comme une session d’idées errantes, ce qui donne une cohésion à la multitude de styles que Jaar et Harrington brouillent. Du glitch pop buggé au chamber-folk en passant par l’art rock propulsif, le duo collectionne et réarrange les styles avec une ferveur méticuleuse.

Cependant, les fans inconditionnels de Darkside ne doivent pas se décourager. Cette pulsation mystique et laborieuse est toujours présente dans la majeure partie de Spiral, et cet album sonne toujours mieux à la lueur d’une lampe ou au clair de lune. Les harmoniques crépusculaires hantent chaque chanson, que les morceaux soient enveloppés de picking acoustique médiéval ou de modulateurs de voix traités numériquement.

Le désir partagé par Harrington et Jaar de faire avancer Darkside grâce à des lignes vocales plus absorbantes et des grooves de basse alléchants est ce qui rend Spiral si admirable. Les deux hommes auraient pu facilement créer Psychic 2.0 pour une nouvelle décennie. Au lieu de cela, ils ont incarné un abandon libérateur qui a donné naissance à un album organique, rafraîchissant et lent, riche en groove progressif et léger en nostalgie.

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David Dunn: « Verdant »

2 juillet 2021

Les œuvres de David Dunn reflètent ses intérêts et ses recherches en écologie acoustique, bioacoustique, communication inter-espèces et sonification scientifique.  Ces intérêts lui ont permis d’être véritablement un artiste interdisciplinaire. Dunn a produit un ensemble d’œuvres uniques qui brouillent la frontière entre l’art et la science.

La dernière œuvre de David Dunn s’intitule Verdant, qu’il décrit comme une sorte de pastorale motivée par son désir de parler d’un avenir plus optimiste. Le matériau de l’album » est une intersection de la musique ambiante, de la nouvelle tonalité, du minimalisme, de la composition algorithmique, de la synthèse logicielle, de l’enregistrement de terrain, de l’art sonore et de la musique de drone. Il s’agit d’une pièce binaurale en un seul mouvement d’une durée d’environ quatre-vingts minutes. Verdant ayant été composé et enregistré pendant la pandémie, le calme qu’elle causé a permis à Dunn, qui est un expert en enregistrement de la vie sauvage, de capturer certains des sons à très faible volume du désert. Ce paysage sonore microscopique du désert est entrelacé avec des drones d’ondes sinusoïdales qui changent lentement et qui flottent avec les sons ambiants de carillons, de sons de violon soutenus, d’oiseaux de basse-cour et de trafic lointain pour créer un paysage sonore imaginaire profond et large.

Verdant est ainsi une merveilleuse pastorale ambiante active. Comme il s’agit d’un enregistrement binaural, il est préférable de l’écouter avec un casque ou des oreillettes. Une première écoute faite à un niveau de volume très modéré permet de rendre chaque morceau intéressant puis, par la suite, ritablement captivant. Il est donc recommandé de l’aborder à un volume plus faible et de l’écouter ensuite en profondeur pour en faire, au final, un album hautement recommandé.

***1/2


Soccer Committee: « Tell from the Grass »

2 juin 2021

De retour après plus d’une décennie, Mariska Baars ne perd pas de temps pour développer ses nuances minimales et oniriques de l’ambient. Son amour de la tonalité et de la texture transparaît dans sa musique lente, baignée de réverbération et centrée sur la guitare. Sur Tell From the Grass, sa musique est très ambient, mais elle a aussi des racines solides et stables dans le folk. Les voix et les mélodies claires et éparses se balancent aussi légèrement que la pointe des arbres, au rythme de leurs feuilles. La voix et la guitare se font continuellement écho, à la fois distantes et proches. Son timbre rauque rappelle les années 1950, la musique étant vidée de ses couleurs comme un vieux film en noir et blanc, les braises de cigarette apportant encore une coquille de lumière et le coucher du soleil s’attardant sur les palmiers baignés de brise.

Malgré l’atmosphère crépusculaire de la vieille école, Baars crée une musique fraîche et électrique. Et avec seulement sa voix et sa guitare pour compagnie, la musique semble intime et complète, malgré la réverbération qui crée de l’espace et de la distance ; les mélodies sont suffisamment clairsemées pour s’accommoder de sa profonde réverbération. Les notes n’ont jamais à se battre pour l’espace, et la réverbération peut s’effacer complètement avant que d’autres notes ne viennent les remplacer. Le disque ne semble pas encombré, même lorsque des couches vocales supplémentaires sont ajoutées.

Tell From The Grass est un délice du début à la fin. Baars se concentre sur la tonalité – profondément concentrée – et elle a un amour évident pour le développement, la santé et la vie de chaque note, ce qui en fait un disque délicat et brillant. D’énormes quantités de soins ont été apportées à sa production. Chaque note a une valeur incommensurable et les moments de beauté suprême sont fréquents et brillants.

Les notes de la guitare électrique sont suspendues dans l’air, couchées dans sa toile mélodique, parfois arpégées, parfois enchaînées puis répétées. Lorsque ces moments intacts se produisent, et lorsque le moment se présente, la musique est comme une pierre précieuse, à couper le souffle. Les chansons ont la sensation d’un folk véritable, authentique et traditionnel, ses chansons se transformant en une forme d’ambiance au lieu de votre paysage sonore ambiant typique. Court mais ô combien doux, Tell From The Grass est un disque d’une profondeur inégalée, capable d’éblouir en quelques secondes seulement.

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Part Timer: « Reaching Ends »

17 mai 2021

Sur Reaching Ends, Part Timer (John McCaffrey) présente aux auditeurs une collection de neuf chansons de réflexion. D’une durée d’un peu plus d’une demi-heure, c’est la musique idéale pour les moments de repos. Les instrumentaux contiennent des signatures post-rock, mais ils penchent vers le spectre ambiant. Des soupçons d’expérimentation s’y cachent également, avec des berceuses en papier et la plus légère addition d’électronique ludique aux yeux brillants.

La guitare fournit une sélection de mélodies somnolentes de fin d’après-midi, dont la tonalité est toujours claire. Rien n’est déplacé, rien n’abuse, tout a été coupé à la perfection, et tout est parfait. Bien que la plupart des chansons ne dépassent pas les trois minutes, il y a beaucoup de place pour que la musique s’étende, et elles ne sont jamais atténuées malgré la minceur de la coupe. La brièveté permet aux chansons de briller de mille feux. Chaque chanson est distincte, bien charnue et mature, elle possède une personnalité unique tout en partageant un point commun dans la bonté de son âme. McCaffrey est extrêmement doué lorsqu’il s’agit de donner une image émotionnelle précise et l’état d’esprit du moment de la musique. Ses instrumentaux sont capables d’en dire plus que la musique vocale à base de paroles.

Les chansons brillent et rayonnent de leur propre chaleur spirituelle en dépit (ou à cause) de leur durée de vie limitée. Le titre de l’album est d’une beauté à couper le souffle. Dans cette chanson, les arrangements de cordes émouvants semblent minces, malgré leurs nombreux numéros. Des notes s’échappent également des cordes de la guitare, et toutes les pièces se mettent en place naturellement. Avec un peu plus de deux minutes, elle en dit assez, en fait assez, et va même au-delà, en disant plus en l’espace de deux minutes que beaucoup en disent en dix.  « Final Form » », plus long, est beau et tendre, aussi jeune et frais qu’un bébé. Dans cette chanson, le piano évasé est rejoint par une légère percussion – à peine un frôlement sur les côtés de son doux piano – et l’ensemble du morceau ressemble à une cargaison précieuse ; il contient un moment qui ne pourra jamais être capturé à nouveau, mais qui reste dans le cœur pour toujours, sans jamais mourir ou voir la décomposition. Le mélange parfait de piano et de cordes, tout en ajoutant un fond d’air ambiant doucement tamisé, permet à la musique de passer à travers. C’est rassurant, doux et, surtout, nous offre une tranche non négligeable de bonté.

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‘t Geruis: « Various Thoughts and Places »

17 mai 2021

Various Thoughts and Places est le premier album de ‘t Geruis, un opus dans lequel le musicien belge cherche à trouver la symétrie et l’équilibre entre la beauté et le brisé, et explore leur relation complexe. La mélancolie et la nostalgie – qui vont si souvent de pair – s’attardent dans les interstices entre la rupture et la beauté, et les deux se chevauchent fréquemment. Les musiciens ont toujours trouvé une inspiration créative dans ces sentiments, et le mot portugais saudade les résume bien, car aucun autre mot ne s’approche de la douleur persistante de la perte ou du changement. La saudade est un état émotionnel profond de nostalgie ou de mélancolie profonde pour quelque chose ou quelqu’un que l’on aime et que l’on chérit, tout en sachant que l’objet de cette nostalgie ne sera peut-être jamais retrouvé. Ce sentiment imprègne la musique de Various Thoughts and Places.

Les boucles sont recouvertes de bobines lâches, qui se déroulent, de sifflements et d’interférences légères, qui enveloppent la mélodie et sa phrase, mais le bruissement de fond apporte également une sorte de réconfort, enveloppant la musique comme une couche protectrice de coton. Les loops sont au fond de leurs propres pensées, y sont coincées, incapables de s’échapper et, parfois, semblant refléter les cavernes mal éclairées de la mémoire, se dégradant dans le processus, vieillissant en même temps que les minutes. Mais la beauté peut être vue dans la décrépitude, et il ne fait aucun doute que ces mélodies rouillées sont belles, la musique enfilant une fois de plus cette robe spéciale, regardant dans le miroir son sublime tissu de notes – légèrement usé et effiloché après toutes ces années, certes, mais toujours capable de contenir l’essence de ses souvenirs et de ses moments.

Peut-être s’agit-il d’endroits où nous sommes allés, de sentiments que nous avons ressentis ou de visions sur lesquelles nous avons posé les yeux. Ou peut-être, comme le fait souvent l’esprit, s’agit-il simplement d’une illusion… un faux souvenir, un embellissement du passé. Existant dans cette zone entre ce qui est réel et ce qui semble réel.

Certains de ses morceaux sont brisés, mais ils ne sont pas désœuvrés ou définitivement abattus. Elles essaient de réparer, de repousser et de récupérer une partie vitale d’elles-mêmes, une partie perdue avec le temps, l’âge ou brisée par une expérience négative. Sur « Where Birds Resonate », les sons résonnent comme des ailes, cherchant à reconstruire un nid brisé et à redresser une composition de pensées encombrées, tandis qu’une boucle mélodique régulière se déroule ; elle devient rythmique et mélodique, creusant plus profondément dans ses pensées pour se concentrer sur la tâche à accomplir. La plupart de ses mélodies sont recouvertes de saleté, s’élevant comme si elles sortaient d’une tombe à bande, ses mélodies émanant d’une bouche qui a oublié comment parler et d’une voix qui ne peut plus chanter. L’incohérence boueuse est une caractéristique importante de la musique. Elle tente désespérément de rappeler un souvenir essentiel ou l’image d’une personne longtemps désirée, et la lutte pour peindre une image précise est audible dans ses boucles tendues et en cage.

Au fur et à mesure qu’ils marchent, les boucles se divisent, changent légèrement avant de redevenir ce qu’elles étaient auparavant, mais il y a des lueurs de souvenir et du soleil qu’il peut apporter. La naissance et l’éventuelle décomposition constituent l’ordre des choses ; ce sont les choses les plus naturelles au monde. Certaines de ses boucles sont assez élégantes et gracieuses, avec la certitude que la beauté peut exister à tout moment. Il est rassurant de savoir que les souvenirs peuvent être stockés dans le cœur, et qu’ils peuvent fournir de la chaleur pendant une longue nuit. Mais rien n’est permanent. Bien que la boucle puisse essayer de s’accrocher, la décrépitude s’installe clairement. Les rides apparaissent, sa peau tonale s’affaisse, le gris de ses cheveux est de plus en plus présent. La musique, comme l’enveloppe mortelle du corps humain, doit finalement se plier à l’inévitable. Et la musique s’en accommode parfaitement.

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Observatories (Ian Hawgood & Craig Tattersall): « Flowers Bloom- Butterflies Come »

10 mai 2021

Iikki Books se spécialise dans la création de dialogues entre musiciens et artistes visuels, un projet qui a débuté en 2016 – il s’agit de la 14e édition. Vous pouvez écouter la musique, vous pouvez étudier le livre d’œuvres d’art ; soit ensemble comme une seule entité, soit séparément. Comme cette dernière œuvre est tirée à 750 exemplaires (qui comprennent un téléchargement numérique) contre 300 exemplaires vinyles autonomes, avec une variété d’autres options, dont le CD, également disponibles, il est raisonnable de conclure qu’ils anticipent que certaines personnes voudront juste se concentrer sur la musique. C’est ce qui nous intéresse aussi, mais il vaut la peine de prendre le temps d’apprécier également les visuels. Les photographies de Miho Kajioka que nous avons vues sont magnifiques : des aperçus aux teintes monochromes de la fragilité de la nature, de brefs moments capturés pour l’éternité. Son travail évoque à la fois la force de la vague sur le rivage et la délicatesse des graines de pissenlit ou d’un papillon se posant sur un poignet.

Ces images sont accompagnées par les très actifs Ian Hawgood et Craig Tattersall, qui forment le duo Observatories. Vous connaissez probablement déjà leur travail : Tattersall a été membre de Hood, The Boats et Remote Viewer (parmi beaucoup d’autres) et enregistre maintenant sous le nom de The Humble Bee. Hawgood dirige l’excellent label Home Normal, et a une série de crédits aussi longue que votre bras (même si vous avez des bras très longs). Flowers Bloom, Butterflies Come est, pour autant que l’on puisse dire, le premier exemple de collaboration en duo entre les deux artistes, mais cela valait la peine d’attendre.

Il y a une atmosphère poussiéreuse perceptible sur ce disque, qui convient parfaitement aux photographies : même sans les images réelles comme guide, il y a un sentiment de souvenirs teintés de sépia, peut-être avec le grain et l’altération qui se produisent avec les vieilles photos et cartes postales. Des grains de poussière pris dans la lumière du soleil, dans un grenier, est une image qui réapparaît dans mon esprit à l’écoute de l’album. Étant donné le titre du projet et sa date de sortie proche de l’équinoxe de printemps, on pourrait s’attendre à des compositions animées par le son de la nature qui éclate pour célébrer le printemps, mais bien qu’il y ait une certaine légèreté dans le travail, la sensation générale est plus tranquille et introspective.

Le morceau d’ouverture, « Magnetic Hear » », dérive sur un lit de poussière et de craquements, avec une montée et une descente qui ressemblent plus à un gonflement des poumons qu’à un battement de cœur – à l’inverse, c’est ce battement qui ancre « The Longest Blue ». Un vieux piano usé fournit des mélodies brèves et plaintives sur ces morceaux, tandis que les textures sous-jacentes se développent et évoluent progressivement. Comme les images de Miho Kajioka vont de la douceur à la sauvagerie, il est compréhensible que la musique fasse écho à ces extrêmes, tout en restant dans un cadre atmosphérique. « Saying And Doing Are Two Different Thing » » est un moment où les deux mondes se chevauchent ; un motif de guitare chantant soutient une voix distante et indistincte, tandis qu’une tonalité en cycle rapide s’installe progressivement, non pas pour dominer par le volume, mais pour couvrir l’arrangement d’un bourdonnement écrasant.

Le chant des oiseaux fait son apparition sur la dernière piste, la nature faisant enfin sentir sa présence parmi les autres ambiances du disque. C’était peut-être inévitable, compte tenu de la période à laquelle cette musique a été créée et des sujets photographiés. Le projet a été lancé en août 2019 mais se serait poursuivi tout au long de l’année 2020, alors que les gens se sont enfermés et que la nature a commencé à reprendre timidement ses droits. Les drones industriels qui finissent par oblitérer le chant des oiseaux vers la fin de l’album indiquent avec désespoir où nous nous dirigeons une fois de plus. Pourtant, malgré les tentatives incessantes de l’homme pour dominer la nature, la vie trouve un moyen de s’exprimer : les fleurs s’épanouissent et les papillons arrivent. Ce mariage de la musique et de l’image est un rappel de ce que nous avons, et de ce que nous risquons de perdre.

***1/2


David Granström: « Empty Room »

26 avril 2021

Basé à Stockholm où il travaille en partie comme professeur de composition, de synthèse sonore et de spatialisation avancée au sein de l’Elektronmusikstudion (EMS), Granström est un compositeur / artiste sonore qui compose de la musique électronique en utilisant des algorithmes et des processus qui introduisent un élément de chance ou d’aléatoire, avec des sons d’origines synthétiques et acoustiques. Il a collaboré dans le passé avec ses compatriotes suédois Maria Horn et Mats Erlandsson, dont les enregistrements solos sont sortis sur le label suisse Hallow Ground en 2020. Sur Empty Room, sa première œuvre solo, Granström crée des œuvres lentes, puissantes et rayonnantes en utilisant des sources sonores générées par sa guitare alors qu’il jouait sur celle-ci à Ställbergs Gruva, une mine de fer abandonnée dans la région de Bergslagen en Suède, dans le cadre d’une résidence musicale, et qu’il réamplifiait ensuite les sons et les affinait avec des processus algorithmiques et aléatoires en utilisant le langage de codage et de programmation SuperCollider.

Ces cinq pistes de paysage sonore proposées semblent immenses et vastes, et probablement pas un peu éloignées pour certains auditeurs, mais elles possèdent une grâce et une aisance alors que leurs détails changent, se mélangent et fusionnent continuellement. L’ambiance peut parfois être chaleureuse, voire radieuse, et semble rarement menaçante ; le plus sombre qu’elle puisse atteindre est une indifférence à l’égard des petits êtres et de leurs activités. Malgré sa puissance stupéfiante et ses drones retentissants, la musique offre en même temps des sons plus doux et plus délicats en arrière-plan. Un excellent exemple et un des premiers moments forts est « Aeon » qui, comme son titre, semble s’étendre à l’infini, apparemment résistant à l’érosion et pourtant changeant de sa propre volonté. En revanche, « Sapphire Visions » est un morceau plus éphémère, d’humeur triste et même un peu douloureuse, avec de véritables accords de guitare qui se détachent sur une ambiance chargée de soupirs.

« Occultation » sera un autre titre massif dont les sons rappellent le riche bourdonnement métallique pointilliste de l’artiste sonore américaine Maryanne Amacher (1938 – 2009) dans des œuvres comme son Sound Characters (Making the Third Ear) . L’ambiance est définitivement désespérée, mais même sur ce morceau, les sons sont luxuriants et brillent, même s’ils sont légèrement froids. « Transience » est un morceau de clôture doux, composé de sons de guitare lugubres, contrastés par des accords de guitare qui s’écrasent dans un fond d’ombre, tandis que des bruits et des sons doux murmurent autour d’eux.

À la fois chaleureux et radieux, tombant progressivement dans la mélancolie et les sentiments d’abandon et de nostalgie, et combinant des drones forts et puissants, voire écrasants, avec les boucles de mélodie de guitare les plus délicates, le premier enregistrement solo de Granström annonce certainement le début d’une carrière solo considérable dans la création d’œuvres musicales immersives apparemment complexes.

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Alexandra Spence: « A Necessary Softness »

20 avril 2021

L’artiste Alexandra Spence, basée à Sydney, crée une cascade de mondes sonores interreliés avec sa nouvelle édition A Necessary Softness. Les ondes sonores s’enchaînent et se déphasent les unes par rapport aux autres, les enregistrements de terrain révélant un sentiment de dérive. C’est un disque ancré dans la performance et dans les gestes du corps. C’est aussi un disque où l’on sent et où l’on est senti, où l’on va vers le monde et où l’on veut permettre au monde d’aller vers soi.

Spence a une obsession quasi-spirituelle pour l’animation de la matière et de l’objet par le son. A Necessary Softness est ma tentative de retenir et de traduire par le son cette fascination pour la matière, l’objet et le lieu.

Il s’agit, dans cette démarche, d’imaginer le son comme un fil éphémère – se déroulant et reliant nos maisons isolées, nos objets, nos corps – se dégradant, changeant de forme et laissant des traces en cours de route. A Necessary Softness présente les paysages sonores changeants de lieux réels et imaginés ; des objets tactiles amplifiés pour fusionner avec des sons produits par des corps résonnants et des traitements numériques, s’effilochant lentement en un paysage ambient.

« tidewater » et « bell, fern » ont tous deux commencé et ont été inspirés par des lieux dans lesquels elle a résidé pendant une longue (Vancouver) ou une courte période (Hong Kong). Et les deux se sont développés à travers des performances présentées au cours des dernières années, en commençant par un set solo à Destroy Vancouver en avril 2016, en s’entrelaçant dans une performance à 20 ? à Hong Kong, en juin 2019, et en se solidifiant avec le lancement d’un album au Petersham Bowlo à Sydney, en août 2019.

A Necessary Softness se construit donc à partir de matériaux se répétant et se redisant, deux performances-compositions avec une synergie partagée. D’une certaine manière, « bell, fern » est né de « tidewate »r, explorant sa propre narration tout en partageant la structure de tidewater. Elles existent dans une sorte de forme parallèle/binaire et mon intention est que la cassette puisse être jouée dans les deux sens. La fragmentation numérique des pistes permet une approche plus modulaire – les chapitres d’une histoire peuvent être abordés à tout moment. A Necessary Softnesse, encore et encore, en hommage à la matière et au lieu.

***1/2