Anna Erhard: « Campsite »

9 septembre 2022

Anna Erhard avait manifestement déjà le goût de la vie simple lorsqu’elle faisait de la musique de rue en Suisse avec son groupe Serafyn. Le deuxième album solo d’Erhard après son déménagement de Bâle à Berlin ne fait pas que s’appeller Campsite, il consacre également plusieurs chansons aux joies et aux peines de l’extérieur. « I used to have a good time at the campsite / I was the leader ’cause I had the most mosquito bites » (J’avais l’habitude de m’amuser au camping / J’étais la cheffe parce que j’avais le plus de piqûres de moustiques), chante Erhard dans le morceau-titre, accompagné d’un synthé qui couine et bleepe de la plus belle des manières.

En effet, il ne faut pas s’imaginer le trip en plein air d’Erhard trop tricoté à la main et folk, mais plutôt bien varié comme une randonnée à travers monts et vallées : avec son producteur éprouvé Pola Roy, Erhard concocte des hits au sneaking décontracté comme « Horoscope » ou « 90° », qui répandent toutefois plus de style urbain que de romantisme de feu de camp.

Celui-ci s’installe plutôt dans les chansons à la guitare comme « Family Time » ou « Three Tons Of Steel », tandis que « I Wish » sonne aussi décontracté et enlevé qu’une chanson de surf de Jack Johnson. Dans chaque morceau, on trouve de petits moments de surprise, des voix spooky qui semblent venir de partout comme des moustiques, ou la guitare commémorative de Dinosaur Jr. dans « Idiots ». Un bon disque, pas et pas uniquement pour les joies du plein air.


Stella Donnelly: « Flood »

25 août 2022

Des cornes, des pianos et des synthés, mazette. Ce n’est pas que tous ces instruments étaient complètement absents du premier album de Stella Donnelly (Beware of the Dogs), mais le fait de mettre en avant une variété de sons rend l’ensemble plus attrayant sur son deuxième effort. Donnelly passe également d’un langage plus large à une approche plus poétique et plus nuancée. Le morceau d’ouverture, « Lungs », témoigne de l’étendue des améliorations apportées par Flood. Avec un battement de tambour tonitruant et des synthétiseurs qui se croisent, un soupçon de piano donne à la chanson une touche de douceur qui dément la colère de l’enfance dirigée contre le propriétaire de sa famille.

« Lungs » cède la place à la poussée béate de la pop partiellement parlée de « How Was Your Day », qui témoigne de la manière dont ses secrets les plus profonds et ses moments les plus hymnes deviennent les meilleurs de l’album. La ballade dépouillée au piano de « Underwater » offre un paysage totalement dévastateur pour l’enterrement d’une relation abusive. Les paroles répétées, « I take on your anger and hurt, Oh mama it’s getting worse » (Je prends ta colère et ta douleur, Oh maman, ça devient pire), montrent Donnelly à son état le plus brut.

Mais la dernière chanson, « Cold », qui porte un titre approprié, donne froid dans le dos car Donnelly est déterminée à surmonter tout cela. Donnelly martèle littéralement la chanson sur les touches tout en déclarant son indépendance : « Afraid of those you can’t control, I might just float right through your walls »(Peur de ceux qu’on ne peut pas contrôler, je pourrais passer à travers vos murs) avant de conclure dans une affirmation criée : « You are not, big enough, for my love » (Tu n’es pas assez grande pour mon amour). « Cold » aura la même portée cinématographique que « Tonight the Streets are Ours » de Richard Hawley, mais comme une déclaration d’individualité plutôt que de solidarité. 

Ailleurs, des accroches subtiles élèvent les compositions de Donnelly à un niveau supérieur. Les loops inversés de « Restricted Account » cèdent la place au riff discret de Julia Wallace au fluegelhorn, tandis que l’accroche de la batterie et de la basse sur le punchy « Move Me » rappelle la pop parfaite d’Alvvays. La capacité de Donnelly à sortir une ligne aussi verbeuse que « When I say you look like Uma Thurman / when she was in Mad Dog and Glory » (Quand je dis que tu ressembles à Uma Thurman / quand elle jouait dans Mad Dog et Glory) fait sourire. L’album comporte quelques moments plus lugubres dans Medals et Oh My My My qui passent à peine inaperçus. Mais dans l’ensemble, Flood est un bond en avant musical et lyrique qui offre une multitude de récompenses. Le fait qu’il se termine par la composition la plus forte de Donnelly à ce jour est une véritable cerise sur le gâteau.

***1/2


Florist: « Florist »

9 août 2022

Après l’album solo de 2019, Emily Alone, la leader de Florist Emily Sprague a invité son groupe à la rejoindre pour une exploration d’un mois de sons – à la fois créés et capturés. Enregistré en direct sur bande lors de sessions qui ont souvent eu lieu sous le porche d’une maison dans la vallée de l’Hudson, l’album éponyme de près d’une heure capture des prises impromptues ainsi que des sons mélangés à partir des bois qui les entourent. Enregistré au cours de l’été 2019, l’album alterne entre de brefs instrumentaux et des chansons de plus longue forme avec des voix. C’est comme si quelqu’un avait pris les albums de chansons et d’instrumentaux séparés d’Adrianne Lenker enregistrés plus tard et leur avait donné quelques bons coups de feu.

L’album de 19 titres se déroule comme des objets tirés et étudiés d’un coffre déterré, enterré au fond des bois. La trépidation initiale qui découle de l’ouverture instrumentale frémissante, « June 9th Nighttime », cède finalement la place à la merveille du lever du jour de « Red Bird Pt. 2 (Morning) ». Dans cette chanson, Sprague réfléchit aux vies laissées derrière elle par la mort de sa mère, mais d’un point de vue d’acceptation paisible qui permet à Sprague et à son père d’aller de l’avant. Un album d’une grande douceur qui doit être pris dans son ensemble, des titres comme « Duet for Guitar and Rain » ou « Bells Pt.’s 1, 2, and 3 » sont des transitions tendres entre les observations lucides de Sprague.

Apparaissant dans la seconde moitié de l’album, « Sci-Fi Silence » constitue le moment le plus étonnant de Florist. La phrase titre elle-même évoque une image sonore, mais le mélange de notes de synthétiseur au son lointain, associé aux passages vocaux les plus dépouillés de Sprague dans la première moitié de la chanson, est la beauté personnifiée en chanson. Évoluant au fur et à mesure, la fin de la chanson montre que Sprague se languit de l’amour perdu, mais aussi qu’il se réjouit de vivre la même chose. Alors que de rares arcs de passages plus passionnés, comme les arcs de la guitare électrique sur « 43 » ou le coup de pied retardé de la batterie sur d’autres morceaux, embrassent un sentiment de s’attaquer à tout ce que la vie peut apporter. « Je sais que je suis forte », chante Sprague à plusieurs reprises sur le très harmonisé « Organ’s Drone », trouvant une force tranquille dans les chansons chantées ensemble et l’énergie innée dérivée de la création de quelque chose de précieux. Florist capture délicatement l’endroit et le moment où il est né, puis le libère des mains de Sprague comme quelque chose à contempler qui est de le nature d’une merveille.

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Pan American: « The Patience Fader »

26 mai 2022

Le jeu de guitare de Mark Nelson est l’un des sons les plus distinctifs de la musique ambiante depuis près de 30 ans. Ses mélodies sont claires et épurées, les notes individuelles étant espacées comme les étoiles d’une constellation. L’utilisation généreuse de la réverbération peut faire penser à la guitare surf, aux bandes sonores de westerns spaghetti et à d’autres sons cinématographiques, mais la musique de Nelson ressemble davantage à un long et très lent film d’art, avec une impression générale de calme étrange et humide. Le titre de son nouvel album, The Patience Fader, peut sembler être une blague d’autodérision, mais il s’agit en fait d’un de ses albums les plus agréables, même s’il est un peu moins aventureux que la plupart des disques de son projet Pan-American. Plutôt que d’incorporer de nouveaux éléments dans son son, The Patience Fader enlève quelques couches. Tout d’abord, Nelson ne chante pas du tout ici. Ce n’est pas une évolution malvenue, car sa poésie croassée peut parfois couper l’atmosphère de sa musique. Mais The Patience Fader se passe aussi presque entièrement d’électronique, la touche technologique la plus évidente étant l’écho dubby de l’interlude « Corniel ». Une grande partie de la musique la plus intéressante de Nelson est influencée par le dialogue entre la guitare et l’électronique douce, et un peu de bruit numérique peut faire la différence entre une atmosphère séduisante et une véritable puissance émotionnelle.

Cette palette limitée crée une autre difficulté : c’est le premier album panaméricain qui donne l’impression d’écouter de la musique folk américaine, une tradition qui tend également à rejeter l’encombrement et la complexité en faveur de la vérité simple que l’on est censé trouver dans des instruments sans fioritures. La pedal steel guitar est très présente, et lorsqu’elle intervient pour commenter presque chaque changement d’accord de « Harmony Conversion », elle touche le même point sensible que lorsqu’elle apparaît dans la musique country. Le jeu de Nelson est un peu plus lâche et bluesy que sa précision austère habituelle, avec plus de slides et de notes bleues. Tout cela signifie que The Patience Fader est accompagné d’un plus grand nombre d’images toutes faites que ses meilleures œuvres, mais Nelson semble toujours allergique à tout ce qui pourrait associer sa musique à une esthétique particulière. Cela est particulièrement évident dans son traitement de l’harmonica, un instrument pratiquement synonyme de traditions folkloriques américaines et rarement présent dans la musique électronique ambiante. Sur « Corniel », « Wooster, Ohio » et « Grounded », Nelson le traite plutôt comme un mélodica dub, filtrant chaque couche à travers une gaine d’écho. C’est un hommage à son bon goût qu’il ait résisté à la tentation de hurler sur l’harmonica et d’évoquer des images de cowpokes, de cactus et de saloons pour accompagner ces guitares en acier et ces virages blues. Mais c’est ce même sens du bon goût qui définit The Patience Fader, au lieu de la puissance obsédante portée par les meilleures teuvres de Nelson.

***1/2


The Weather Station: « How Is It That I Should Look At The Stars »

16 avril 2022

Un an après la sortie de leur album Ignorance, acclamé par la critique, The Weather Station est de retour avec How Is It That I Should Look At The Stars. Les fans d’Ignorance seront heureux d’apprendre que ce nouvel album est un compagnon du précédent ; en effet, non seulement les chansons ont été écrites en même temps, mais elles sont également liées thématiquement. Ce qui était au départ une liste de ballades pour Tamara Lindeman, trop douces pour Ignorance, s’est transformé en une œuvre à part entière.

Ce que les fans de The Weather Station trouveront sur How Is It That I Should Look At The Stars est une collection de ballades profondément touchantes, souvent accompagnées de piano et du travail vocal dynamique de Lindeman.

Alors que traditionnellement, The Weather Station a été classé dans le genre folk, cet album défie cette notion. Ce sont des ballades indie-pop qui vous touchent en plein cœur. Il est impossible d’écouter cet album sans ressentir quelque chose.

Enregistré en direct sur trois jours seulement, Lindeman et son groupe ont dû se concentrer totalement sur ces sessions. Lindeman tisse sans effort des fils thématiques sur l’amour, la perte et la crise climatique, et ça fait du bien. Avec ce nouvel opus, Lindeman a essayé de faire un disque vulnérable. Sur ce disque, via le communiqué de presse, elle déclare : « Pour comprendre où nous en sommes aujourd’hui, il faut se confronter directement à la fragilité… » Tout est mis à nu sur ce disque, sans aucune honte, c’est brutalement honnête et ouvert dans son message.

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String Machine: « Hallelujah Hell Yeah »

19 mars 2022

Il y a un sentiment de poussée et d’attraction dans les chansons de Hallelujah Hell Yeah ; à la fois le désir d’embrasser le monde et d’y prendre part et le désir d’embrasser la solitude et de se retirer de la société, pour ne plus jamais en entendre parler. Ce sentiment de contradiction se retrouve dans le style unique d’indie folk de String Machine, qui est à la fois ancré dans la tradition et expérimental et décalé, ajoutant des touches de clavier, des cuivres, des cordes et parfois des touches électroniques à la guitare acoustique et aux harmonies vocales qui sont au cœur des chansons. 

Le groupe de sept membres se penche sur ce conflit dès le début avec « Places to Hide », un morceau incroyablement accrocheur qui souligne le son énorme avec lequel String Machine travaille ici, et qui comporte également un break de trompette soul qui ne manquera pas d’attirer votre attention. Le sentiment d’anxiété et d’être coincé entre deux pôles apparaît dans la façon dont la ligne « I wanna hide forever with my jaw scotched shut / paper cuts on my jotting hand » ( e veux me cacher pour toujours avec ma mâchoire fermée / des coupures de papier sur ma main qui écrit) est suivie par le refrain final de « but I can’t pretend / it’s not worth it in the end / to drop all of my plans / and pick up » (mais je ne peux pas prétendre / que ça ne vaut pas la peine au final / de laisser tomber tous mes plans / et de ramasser…). 

« Churn It Anew » poursuit ce sentiment de reconnaître qu’il vaut la peine de ramper hors de l’endroit où l’on s’est retiré pour rejoindre le monde, avec des paroles comme « but the thrill is chased from all these spaces / with sacred stones and the scent of sages / and I just wanna know how it feels to feel it again » (mais l’excitation est chassée de tous ces espaces / avec des pierres sacrées et l’odeur des sages / et je veux juste savoir ce que ça fait de la ressentir à nouveau), ce qui mène à un refrain massif qui ne manquera pas de plaire à la foule en concert. « Gales of Worry » est un peu plus calme, et c’est l’un des morceaux les plus simples de l’indie folk (mais il est toujours parsemé de contre-mélodies et de programmations trippantes). L’indie folk est probablement la meilleure façon générale de décrire la musique de String Machine, mais elle ne rend pas vraiment compte de ce qu’ils font – il y a des moments de punk lourd, des interludes électroniques spatiaux, et un sentiment de non-conventionnalité qui va à l’encontre de l’indie folk grand public qui a eu son heure de gloire. Beaucoup de ces groupes ont fait de la musique qui correspondait à une esthétique particulière, mais qui était finalement fade et ennuyeuse, avec peu de profondeur lyrique.

Hallelujah Hell Yeah est tout sauf fade et ennuyeux, et les paroles de David Beck sont fantastiques, avec la phrase « hands on the helm of aging / I’ve had friends jump ship » (mains sur la barre du vieillissement / J’ai eu des amis qui ont quitté le navire) qui ouvre « Gales of Worry » et vous prépare au refrain mélancolique de « I take another one down / I can’t pick myself up now / so I take another one down / and I pour myself out » (J’en prends un autre, je n’arrive pas à me relever, alors j’en prends un autre, et je m’épanche)

L’un des aspects les plus impressionnants de ce disque est que, même si les premiers morceaux sont phénoménaux, on pourrait raisonnablement dire que l’album est en fait chargé à l’envers – en particulier avec la série de quatre chansons qui commence par « Eyes Set 4 Good », un morceau entraînant avec des touches et une trompette bondissantes, ainsi qu’un refrain qui est peut-être le meilleur de l’album (mais vraiment, il n’y a pas de ratés Hallelujah Hell Yeah, et chaque refrain est un brûlot absolu). « Dark Morning (Magnetic) » est l’un des morceaux les plus ambitieux de l’album, avec un rythme entraînant, une trompette staccato qui saute et des moments magnifiques au violoncelle. Les paroles évoquent des sentiments d’anxiété et d’incertitude, Beck se demandant « how will I feel today / with where I am getting born again? / My past life breathing on down my neck / I wake up & then I’m sworn in / but I never asked to be with this way / but I am, and I can’t just give up now » (comment vais-je me sentir aujourd’hui / avec l’endroit où je vais renaître ? / Ma vie passée respire sur mon cou / Je me réveille et je suis assermenté / mais je n’ai jamais demandé à être avec cette façon / mais je le suis, et je ne peux pas abandonner maintenant).  Après un pont répété de « I don’t want to let you go », le groupe prend un virage serré à gauche dans une coda punk lourde, marquant le moment le plus hardcore de l’album.

Elle est suivie par la chanson « Touring In January », qui démarre avec une ligne de corne énergique, créant un contraste ensoleillé avec la fin de « Dark Morning (Magnetic) ». C’est un autre morceau remarquable qui met en valeur tous les membres de String Machine et qui, comme l’ensemble de l’album, s’intègre parfaitement dans un contexte de concert. « Soft Tyranny » fait des allers-retours entre une ambiance plus décontractée et une attaque énergique avant de se fondre dans un interlude électronique rêveur et spatial. « Your Turn » n’est composé que de voix et d’une guitare acoustique, ce qui vous oblige à vous concentrer sur les paroles surréalistes de Beck, tandis que le reste du groupe fait lentement sentir sa présence. Le morceau se transforme en un magnifique mélange tourbillonnant de falsetto et d’harmonies, de cordes et de piano qui disparaissent subtilement pour laisser la note finale à l’acoustique. 

Ce qui est vraiment étonnant avec Hallelujah Hell Yeah, c’est l’une des contradictions du disque : il est à la fois extrêmement accessible et quelque peu excentrique. C’est un disque que l’on a l’impression de pouvoir montrer à tous ceux qui aiment la musique, quel que soit le type de musique qu’ils aiment. Pourtant, il ne s’agit pas d’une musique simple et édulcorée destinée à plaire aux masses, et il ne perd rien de son originalité dans son attrait omniprésent. Trouvant son cœur dans ces contradictions, Hallelujah Hell Yeah est un disque beau et rauque qui vous laisse avec un sentiment de joie presque écrasant.

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The Weather Station: « How Is It That I Should Look at the Stars »

3 mars 2022

Comment donner suite à l’album le plus célèbre de votre carrière jusqu’à présent ? Pour Tamara Lindeman, de The Weather Station, la réponse était dans sa poche depuis le début. Arrivant 13 mois après Ignorance, l’incontournable album de l’année, How Is It That I Should Look at the Stars a été écrit en même temps que son cinquième album acclamé et enregistré en direct en trois jours en mars 2020. Selon Lindeman, « je le vois presque comme la lune au soleil d’Ignorance, l’expiration à la fin de la phrase ».

How Is It That I Should Look at the Stars est un album calme. Il n’y a que Lindeman, son piano et de légères touches de lap steel et de bois supplémentaires, influencées par le jazz, comme les couleurs d’un coucher de soleil déclinant. Alors que Lindeman est souvent accompagnée de deux (et parfois trois) percussionnistes lorsqu’elle interprète les chansons d’Ignorance, ici, il n’y a pas de percussion.

Ce qui reste, ce sont de douces ballades au piano, remplies de moments et de pensées profondément intimes. Pas les moments que l’on crie ou pour lesquels on organise une fête, mais les événements quotidiens et les réflexions qui font une vie. On danse, on se promène, on regarde les étoiles et les oiseaux, on pose une tête sur la poitrine d’un amoureux. La plupart des sujets abordés par Lindeman dans Ignorance, notamment la crise climatique, sont également présents ici, mais avec une touche plus douce. Sur « Endless Time », Lindeman réfléchit à la précarité de nos vies dans l’ombre du changement climatique. « hey don’t put that in the paper, you won’t read it in the news » (Ils ne mettent pas ça dans le journal, vous ne le lirez pas dans les nouvelles), nous rappelle-t-elle. « You have to use your eyes » (Vous devez vous servir de vos yeux).

Avec How Is It That I Should Look at the Stars, Lindeman aborde également l’acte d’écriture de chansons en lui-même, ce qui donne l’impression, à l’écoute du disque, d’assister au processus de création non seulement de cette collection de chansons, mais aussi d’Ignorance. « ‘m tired of working all night long, trying to fit this world into a song » (Je suis fatiguée de travailler toute la nuit, en essayant de faire entrer ce monde dans une chanson), chante-t-elle sur « To Talk About » » Mais ce n’est pas parce que cet opus est sans fioritures qu’il semble inachevé. Ces chansons sont discrètes, mais la voix de Lindeman est si forte et si belle que ce qu’elle vous donne est complet. Avec les multiples détails lyriques de l’album, Lindeman réussit délicatement à faire entrer le monde dans ses compositions.

***1/2


Big Thief: « Dragon New Warm Mountain I Believe in You »

8 février 2022

Au cours de sa carrière, le groupe indie-folk Big Thief s’est surtout appuyé sur une palette musicale simple. Mais sur leur cinquième album, Dragon New Warm Mountain I Believe in You, ils embrassent un éventail d’influences plus large que jamais, notamment l’Americana et le noise rock. Le résultat est un double album tentaculaire qui trouve sa force expressive dans son ampleur et ses expérimentations, bien qu’il y ait presque autant de ratés que de réussites.

De l’incorporation du violon aux longues séries vocales d’Adrienne Lenker, des chansons comme « Spud Infinity » et « Red Moo » » sont imprégnées des sons de la musique country. De même, « Little Things » évoque la jangle pop des années 90 dans la veine des Sundays, la voix de Lenker devenant de plus en plus désespérée et fiévreuse à mesure que le morceau se construit vers un solo de guitare magnifiquement minimaliste.

En effet, comme sur Two Hands en 2019, les cartes de visite sonores de Big Thief sont la voix idiosyncratique de Lenker et ses paroles énigmatiques, qui abordent les thèmes de l’isolement, du monde naturel et des relations fracturées. Les chansons du groupe ont souvent mis l’accent sur l’intimité, tant sur le plan musical que lyrique, et Dragon New Warm Mountain I Believe in You reflète de manière poignante à quel point l’intimité elle-même peut être passionnante, avec toutes les angoisses et les contradictions qui l’accompagnent.

Sur « Blurred View » et la chanson titre, Big Thief crée de l’émotion par l’atmosphère. La voix de Lenker est subtilement déformée sur le premier titre, reflétant les réflexions douloureuses de la chanson sur le désespoir et la solitude.

Dans d’autres cas, le groupe étire la durée d’une chanson afin d’en maximiser la puissance émotionnelle. « Sparrow » ne se développe guère au-delà de sa mélodie initiale au cours de ses cinq minutes, mais associée à la méditation oblique et déchirante de Lenker sur la trahison, la chanson se déploie de manière spectaculaire à chaque minute qui passe.

À l’inverse, « Heavy Bend », d’une durée d’une minute et demie, a à peine le temps de développer une accroche avant de s’interrompre brusquement, donnant l’impression d’une ébauche de chanson inachevée, tandis qu’un rythme décalé, un refrain répétitif et une réverbération abondante font de « Wake Me Up to Drive » un medley de parties musicales qui ne sont pas nécessairement cohérentes. Bien qu’écrits et interprétés avec compétence, des morceaux comme « Changes », « Dried Roses » et « Certainty » n’ont pas vraiment d’identité sonore distinctive, s’appuyant largement sur la voix de Lenker pour les distinguer.

Comme c’est souvent le cas avec les doubles albums, la question se pose de savoir si la qualité et la portée des chansons justifient la durée de l’album. La réponse ici est, en grande partie, oui. Malgré des morceaux qui semblent inachevés ou des expériences qui ont mal tourné, la vision artistique de Big Thief est plus diversifiée et plus complète sur Dragon New Warm Mountain I Believe In You que sur n’importe lequel de leurs précédents albums.

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Freyr: « Nicotine Bunker »

20 décembre 2021

Sur son premier album, Nicotine Bunker, l’auteur-compositeur-interprète suédois-islandais Freyr nous offre un réveil sombre avec son indie folk rayonnant.

Les meilleurs albums ont un point commun, quel que soit le genre, l’année ou la nationalité de l’artiste : les chansons suscitent une réaction émotionnelle. Cela explique l’attrait mondial durable des Beatles, de Marvin Gaye et de Bob Dylan. Leurs messages intemporels – de « All You Need Is Love » à « What’s Going O »n – trouvent un écho auprès des auditeurs aussi bien aujourd’hui qu’au moment où les chansons ont été écrites. Les mélomanes reviennent à des albums riches en émotions parce que les artistes ne sont pas de simples amuseurs. Ce sont des guides dont les paroles et les mélodies réconfortent nos cœurs et enrichissent nos esprits.

Alors que nous sortons d’une année d’incertitude, la musique revêt une importance particulière. Les artistes qui nous aident à naviguer dans notre monde post-pandémique avec un optimisme renouvelé ont toutes les chances de rejoindre les rangs de ces icônes. Les meilleurs albums de cette époque aideront à remplacer l’anxiété par l’espoir. C’est exactement ce que fait une étoile montante scandinave, en offrant exactement ce dont les auditeurs ont besoin maintenant.

Le premier album de l’artiste indie folk suédo-islandais Freyr correspond à cette période de réveil. Nicotine Bunker offre ainsi le renouveau du printemps avec l’éclat de l’été. Ces huit chansons mettent en valeur les talents exposés sur son premier EP de 2020, I’m Sorry, et établissent fermement Freyr Flodgren comme une voix de notre temps.

Nicotine Bunker jette un sort hypnotique avec le downtempo d’ouverture, « Avalon ». Entre les rythmes doux et les voix feutrées, les auditeurs n’ont d’autre choix que de se balancer. Ce titre a été l’un des premiers singles de l’album, de sorte que les fans de longue date ont eu le temps d’absorber ses couches exquises. Les nouveaux fans seront peut-être surpris de la rapidité avec laquelle ils se laissent envoûter par le son de Freyr.

Cet état de bonheur se retrouve dans la tendre ballade « Surveilling Sky ». Ici, l’esprit de Nick Drake sert de boussole à Freyr pour explorer les thèmes de la nature et de l’amour. C’est peut-être le morceau le plus romantique de l’album, marqué par une douce guitare acoustique. La production minimale capture l’intimité de cette sérénade céleste qui offre plus qu’un simple rappel à la respiration. La sérénité imprègne chaque note alors qu’il chante « Under amazing stars, here we are » et se poursuit sur la piste titre.

« Nicotine Bunker » évoque de chaudes brises d’été parfumées au jasmin nocturne. C’est ce qui différencie Freyr de la plupart des auteurs-compositeurs-interprètes qui adoptent une approche lyrique directe. Son style d’écriture amène les auditeurs à vivre le moment présent avec lui, en dirigeant leur attention non pas vers l’évidence mais vers l’éthéré. Alors que les artistes ordinaires pourraient chanter à propos d’un feu de camp, Freyr capture le crépitement des braises brûlantes avec sa guitare et transmet sa chaleur avec sa voix. Sa musique oriente votre regard vers la beauté de la nature – la luxuriance des forêts et le ciel étoilé. Son inspiration du plein air se traduit par un sentiment de paix dans toutes les langues.

Le titre « You Want Love » tire sur la corde sensible avec son instrumentation émouvante, tandis que les tons joyeux de « Modern Age » » égayent chaque paysage. Freyr a le talent de créer des accroches accrocheuses qui vous accompagnent longtemps après la fin de la chanson. « I’m the soundtrack of your gaze » est l’un des nombreux refrains de cet album qui font sourire. Même l’instrumental « Departure » qui clôt l’album, suscite un soupir appréciateur. Ces chansons rendent hommage à la beauté du monde et à tous ceux qui la recherchent. Nicotine Bunker est une expérience rafraîchissante d’un artiste remarquable qui mérite d’être connu


Villagers: « Fever Dreams »

22 août 2021

La vulnérabilité a toujours été la force de Conor O’Brien. Villagers existe dans l’espace qui mesure la distance entre la confiance de l’auteur-compositeur lauréat de l’Ivor Novello Award et son incertitude. Les moments de plaisir nés dans les interstices de cette inconnue sont les moments où la meilleure musique de Villagers embrasse le ciel. 

Rappelez-vous dix ans en arrière et son interprétation saisissante de Becoming a Jackal dans l’émission Later… with Jools Holland et calculez les kilomètres parcourus entre cette prestation acoustique et l’ambiance Marvin Gaye-Fronts-The-Flaming-Lips du sensationnel « So Simpatico » du nouvel album Fever Dreams. C’est ce que font les grands artistes avec l’âge : ils s’améliorent.

***1/2