Anna Erhard: « Campsite »

9 septembre 2022

Anna Erhard avait manifestement déjà le goût de la vie simple lorsqu’elle faisait de la musique de rue en Suisse avec son groupe Serafyn. Le deuxième album solo d’Erhard après son déménagement de Bâle à Berlin ne fait pas que s’appeller Campsite, il consacre également plusieurs chansons aux joies et aux peines de l’extérieur. « I used to have a good time at the campsite / I was the leader ’cause I had the most mosquito bites » (J’avais l’habitude de m’amuser au camping / J’étais la cheffe parce que j’avais le plus de piqûres de moustiques), chante Erhard dans le morceau-titre, accompagné d’un synthé qui couine et bleepe de la plus belle des manières.

En effet, il ne faut pas s’imaginer le trip en plein air d’Erhard trop tricoté à la main et folk, mais plutôt bien varié comme une randonnée à travers monts et vallées : avec son producteur éprouvé Pola Roy, Erhard concocte des hits au sneaking décontracté comme « Horoscope » ou « 90° », qui répandent toutefois plus de style urbain que de romantisme de feu de camp.

Celui-ci s’installe plutôt dans les chansons à la guitare comme « Family Time » ou « Three Tons Of Steel », tandis que « I Wish » sonne aussi décontracté et enlevé qu’une chanson de surf de Jack Johnson. Dans chaque morceau, on trouve de petits moments de surprise, des voix spooky qui semblent venir de partout comme des moustiques, ou la guitare commémorative de Dinosaur Jr. dans « Idiots ». Un bon disque, pas et pas uniquement pour les joies du plein air.


Marika Hackman: « Covers »

9 décembre 2020

C’est une histoire aussi vieille que le temps (actuel) : une ferveur induite par la quarantaine qui engendre un besoin incessant de créer. Mais avec le temps qui semble interminable vient une sorte de fardeau. Si vous donnez un clavier à une fille, elle va se trouver face à une quantité interminable de possibilités. On peut parier que ce n’est pas un sentiment inconnu, même pour ceux qui ne possèdent pas la force créative de la chanteuse et compositrice Marika Hackman. Parfois, vous avez tellement de choses à dire que l’idée de tenter d’articuler quoi que ce soit devient pratiquement impossible. 

Alors, comme la plupart des artistes, Hackman a rejoué ses morceaux de réconfort ; un peu de Radiohead, un peu d’Elliott Smith, dans un effort pour se forger un plus grand sens de l’inspiration. C’est alors que Hackman a eu une révélation : pourquoi ne pas simplement faire un album de reprises ?

Qu’ont donc en commun Grimes, Beyoncé et The Shins )? En général, pas grand chose. Mais avec les reprises, Hackman démonte une variété de morceaux uniques pour reconstruire un album cousu si serré qu’il est presque impossible de retrouver les coutures d’origine. C’est ce que l’on appelle donner à l’album le style Hackman d’antan.  

Et le flair de Hackman est réintroduit par le coproducteur David Wrench (Frank Ocean, The xx, Let’s Eat Grandma), l’esprit derrière son disque de 2019, Any Human Friend. Sur Covers Hackman déterre les racines de son premier album We Slept At Last. Comme son premier album, Covers est un album électro-folk tout en douceur. Mais à l’occasion, on entend des germes de cordes baroques et de guitare méditative.

Avec Radiohead, “You Never Wash Up After Yourself”, l’avant-dernier morceau de l’EP du groupe en 1994, My Iron Lung, Hackman échange les gémissements de Thom Yorke et la berceuse de Jonny Greenwood contre une mélodie presque acapella. Les harmonies de réverbération rampent sur des tonalités douces et des synthés fantomatiques, tandis qu’un léger bourdonnement de mouche serpente tout au long du morceau, peut-être un clin d’œil aux thèmes en décomposition : “Everything is starting to die/The dust settles, the worms dig » (Tout commence à mourir/La poussière se dépose, les vers se mettent à creuser).

Un timbre d’appréhension et quelques coups de chapeau signalent alors le titres suivant : « Phantom Limb », de The Shins. Une fois de plus, Hackman se lave les mains du tempo original et interprète un arrangement de riffs de guitare original de The Shins qui sonne comme s’il pouvait être tiré de l’album de 2013 de Daughter, If You Leave, mais non sans quelques synthés. Tout comme les deux premiers morceaux, beaucoup de chansons de la pochette retirent une poignée de cloches et de sifflets de l’enregistrement original. Prenez par exemple « Realiti » de Grimes. A l’origine, Hackman, vêtue d’un costume de danseuse cyborgienne, se contente de chanter, sa voix étant l’attraction principale, en éclarant: “welcome to reality.”

Il y a quelques exceptions à la réimagination de Hackman.” Between the Bars” d’Elliott Smith suit la même mélodie de guitare, mais n’y ajoute qu’une touche de trémolo, faisant vaciller la voix de Hackman à côté d’un léger coup de caisse claire. Le dernier morceau, “All Night”, est tiré de l’album Lemonade de Beyoncé, acclamé par la critique. À un rythme plus lent, mais tout aussi assuré, Hackman utilise des voix superposées tout au long de la chanson, ce qui lui donne une mélodie plus émotive et écrasante. Surpasser Beyonce ? Jon pourrait dire que ce serait un exploit.

Tout cela dans le confort de la chambre de ses parents, Hackman nous donne un aperçu de sa playlist de quarantaine. Et, plus impressionnant encore, elle nous montre de façon tangible pourquoi ces chansons sont si spéciales, en les décomposant en leur essence et en les laissant parler d’elles-mêmes.

***1/2


Kyrie Kristmanson: « Lady Lightly « 

17 février 2020

Le rock, en particulier son courant « prog » a souvent eu des velléités et accompli des icursions dans l’univers moyen-âgeux ; c’est chose plutôt rare dans la mouvance electro. C’est pourtant cette gageure dans laquelle s’engage une jeune artiste canadiennen vivant en France, Kyrie Kristmanson. Àpès un premier opus, Origin of Stars en 2010, la voici qui s’essaie à cette entreprise avec son nouvel album Lady Lightly.

Celui-ci, au travers de son « single» « Androeda Star », se veut un concept-album centré sur une rencontre d’une durée de 39 minutes entre un univers poétique médiéval et l’électro-pop lo-fi.

À cet égard, elle qu’elle a repris une forme poétique plus ancienne, telle la villanelle dans « Andromeda Star », ses mélodies à la voix qui prennent parfois une tournure modale et une imagerie symbolique proprement médiavale voire même de ce cosmique emprunté à l’heroic-fantasy : (« the sound of the tambourine and sitar / That perfect music of Apollo / As far from me as an Andromeda star »)

Toutefois, ces mots surannés seront accompagnés de synthétiseurs et de textures rythmiques lo-fi qui ne passent pas inaperçus, et ce dès le début de l’album avec « Gateway Sin ».

Enregistré au Château de Versailles avec le groupe électro-pop versaillais Saint-Michel on a droit à un disque dont les morceaux sont majoritairement en anglais, à l’exception de « Mon Héroïne », qui combinera les deux langues, et « Songe d’un Ange » qui est complètement en français.

L’électro-pop-folk cosmique, Kyrie Kristmanson a définitivement une couleur bien à elle qui rappelle parfois Muse ou St. Vincent. Les arrangements intègrent beaucoup de détails et de variations planantes (« Bird of Pleasure »).

Entre pop, lo-fi et electro, la facture générale de Lady Lightly permettra de laisser voix à une chanteuse qui cultive avec à merveille l’art de la mélancolie façon Chanson de Geste et celui de notre époque dans laquelle on peut parfois regretter d’être trempé.

***1/2


Skyphone: « Marsh Drones »

27 septembre 2019

Skyphone poursuit ici son travail consistant à mettre en boucle des phrases de guitare (acoustique ou électrique) et de les croiser avec des triturations et autres éléments électroniques. Sur trois-quarts des neuf morceaux de Marsh Drones, une petite mélodie, jouée enarpèges imprègne ainsi l’oreille de l’auditeur pendant que les rythmiques et traitements électroniques se chargent d’agrémenter l’espace sonore.

Ces apports synthétiques permettent aux titres considérés d’évoluer, d’éviter tout caractère statique, de gagner en dynamique et en mouvement, faisant même voyager l’imaginaire de l’auditeur qui pourra apprendre, à ce titre, que Marsh Drones a été composé à partir d’un séjour dans le nord-ouest du Danemark. Entre délicatesse du propos et précision des arrangements, Thomas Holst, Keld Dam Schmidt et Mads Bødker. Ayant parfois recours à un chant filtré (« Marksonder ») ou à des pulsations et une ambiance proche du dub (« Murmalvejr) », les Danois ne s’y révèlent pas à leur meilleur, versant dans une forme émolliente que ne rehausse pas le synthé smooth-jazz qu’on trouve sur le second titre nommé.

En revanche, le dialogue entre les accords de guitare de « Rungholt » et les lignes mélodiques quasi-improvisées d’une autre guitare et d’un vibraphone nous plonge dans une atmosphère entre jazz et funk alangui, mélange pas aussi baroque que cela. Autre moment qui sort du schéma traditionnel décrit au début de cette recension, « Les Clouds », dernier morceau du disque, séduit par ses déliés de guitare électrique rêveuse, ses micro-rythmiques grésillantes et ses bribes vocales. C’est typiquement avec ce genre de proposition qu’on se dit que, s’il flirte parfois avec le décoratif, Skyphone reste assurément un bon groupe.

***1/2


David Gray: « Gold in a Brass Age »

12 mars 2019

David Gray, auteur compositeur folk à la voix d’or nous revient avec un album qui allie la profondeur du texte à la sonorité moderne très prisée du moment de l’électro-folk.

Fort de 26 ans de carrière et 11 albums studios, il trôné en haut des charts UK à la toute fin des 90s avec son plus grand succès White Ladder, un opus qui fut pour lui une porte d’entrée vers une reconnaissance dans tout le Royaume-Uni et aux États-Unis.

L’Europe, elle, n’a pas vraiment daigné s’arrêter sur cet artiste très authentique. Gold in a Brass Age, empli de maturité et moderne à l’oreille pourrait attirer l’attention d’un nouveau public. David Gray manie en effet le texte folk et le personnel à la perfection. Il a traversé la dernière double décennie à grand renfort de paroles profondes, traitant des aléas de la vie, toujours accompagné d’un piano particulièrement mélodieux et d’une guitare acoustique.

Ce dernier album marque une nouvelle étape :  l’ambiance se veut électronique, parsemée de samples en boucle et d’une rythmique assez décalée. La voix est moins profonde et les textes murmurent des réflexions personnelles basées majoritairement sur le temps qui passe.

Le titre d’ouverture est un peu trompeur : « The Sapling » muni d’une rythmique soul et de chœurs  féminins nous ouvrant l’appétit, ne sera pas suivi d’effet hormis, peut-être, le « single « A Tight Ship ».

Gold in a Brass Age commence à jouer avec les sons atypiques qui, mis en boucle, offrent un écrin minimaliste pour mettre en exergue la voix du chanteur. « Furthering » et « Ridiculous Heart » suivent dans cette tendance : on frôle l’expérimental, le rythme est cassé et des effets de légère distorsion se font alors entendre.

Retour à un chant et à un tempo plus affirmés avec « Mallory »,  le seul titre qui pourrait être exploité selon les critères FM, mais là n’est vraisemblablement pas le but de cet album. Un peu de guitare et de piano sur « Watching The Waves » et « Hall of Mirrors »reprendront, de leurs côtés, les ingrédients des succès précédents :de belles ballades munies d’une orchestration plus classique.

Au milieu de tout cela figureront « Hurricane Season, It’s Late » et « If 8 Were 9 » qui auront du mal à accrocher l’oreille car assez linéaires, mais cependant bien orchestrés.

Au final, il est difficile de déterminer l’identité musicale du tout. L’écoute de l’album dans l’ordre est délicat, car un sentiment de dilution se fait ressentir. Il conviendra de retenir son attention sur certaines compositions et de zapper certainses autres ; effort dont on pourra se demander si il est justifié et si il est en adéquation avec les goûts du public.

***


Marika Hackman: « We Slept At Last »

19 février 2015

Marika Hackman a collaboré et tourrné avec alt-J et, après plusieurs EPs qui ont fait parlé d’elle la voilà qui sort son premier album solo We Slept At Last.

Le titre d’ouverture, « Drown », introduit ce qui va être la tonalité générale du disque avec ses harmonies sombres et moroses. L’atmosphère sera à la mélancolie, parfois délicieuse, parfois plus étrange, le tout plongé dans un climat païen auquel contribuent des arrangements qui ont pour bout de hanter et de distiller de l’inquiétude.

« Animal Fear » résonne comme un coup de feu à grand renfort de samples, « Ophelia » vous déchirera le coeur, « Open Wide » rappellera le « Creep » de Radiohead et « Undone, Undress » sera n exercice réussi à créer une humeur qui captive et enchante grâce à ses psalmodies rituelles tibétaines.

Même le folk de « In Words » et « Monday Afternoon » sera imprégné de cette atmosphère fantomatique qui nous enrobe comme un lacet de soie.

We Sleep At Last est produit par Charlie Andrew (Alt-J) et celui-ci parvient faire de chaque composition une vitrine devant laquelle on se prend à rester planté avant que la plage suivante ne nous emmène dans un univers autre mais où la constante désespérée restera la même.

Hackman a choisi un répertoire qui appelle un folk mâtiné d’électronique et, à cet égard, cette option fait merveille tout comme un tracklisting édifiant et fluide qui permet de parcourir un chemin crépusculaire et fait de métaphysique mystique de façon telle qu’on ne peut qu’aspirer à s’y plonger.

***1/2