Midas Fall: « Levitation »

Lorsque l’on démarre l’écoute du nouvel album des Écossaises de Midas Fall, on ressent une rapide impression de déjà-vu, une fausse piste inscrivant la démarche artistique du duo dans la mouvance électro-dark actuelle ; comme si les musiciennes avaient vendu leur âme au diable de la facilité. Puis: « Levitation », les distorsions s’invitent au sabbat, profondes, intenses, prenantes : la dichotomie de Evaporate est une constante et inexorable progression vers le vide abyssal de la solitude et de l’inspiration qu’elle engendre. Une simple fissure où brûle un feu ardent qui, au contact de la glace, crée ce brouillard dense et mystérieux enveloppant un disque attirant, dangereux presque, mais foncièrement intime et conscient de sa valeur sensorielle.

On se demande souvent, pendant ce périple contemplatif et onirique, comment les compositrices sont parvenues, à elles seules, à maîtriser un tel talent instrumental et artistique. Quand le piano caresse la violence inhérente à la piste éponyme, c’est une toute autre histoire qui nous est contée.

De même, les cordes de « Soveraine » inscrivent la composition dans une forme méta-celtique, conservant avant tout l’humanité d’un genre retrouvant toute sa verve imaginaire. Midas Fall dérive, frôle les montagnes enneigées de l’isolement et les appels à l’aide d’une possible rédemption. « Glue » se développe et progresse dans la complainte indicible d’une souffrance éternelle, avant que « Sword to the Shield » ne tende les fils satinés d’un poème infini. Sur ce quatrième long-format, Midas Fall paraît libre, tout en craignant cette même liberté mais en l’embrassant à bras-le-corps, quoi qu’il puisse arriver (« Awake » et « In Sunny Landscapes », éveils vers un monde inconnu mais valant la peine d’être admiré).

La nouvelle de la participation de Midas Fall prend la suite d’un mouvement gothique essoufflé et rejette ainsi ses visages les plus usés ; Evaporate transporte l’indicible vers la lumière, l’étrangeté vers des sources de plaisirs infinis. D’une beauté froide et hypnotique, cette course vers une vie certes troublée mais constamment fascinante nous hante, nous fait frissonner. Et murmure à nos oreilles pour mieux communiquer.

***1/2

Death Cab For Cutie: « Thank You For Today »

Thank You For Today est le neuvième album de ce combo alternatif de Seattle et le premier sans son membre fondateur Chris Walla. La présence des synthés se fait de plus en plus évidente et apporte, si ce n’est de nouvelles qualités soniques, une nouvelle fraicheur apportée par l’addition de Dave Deeper et Zac Rae.
Les tonalités établies il y a un peu plus de 2O ans restent familières mais la production de Rich Costey qui avait travaillé sur un Kintsugi, Thank You For Today plutôt réussi ne parvient que laborieusement à maintenir un équilibre confortable entre titres mélancoliques, passages plus énervés (« Hurricane » ou « 60 & Punk ») ou, plus encore, synth-pop réfléchie.
Les vocaux, verseront à cet égard, entre phrasés en distorsion et plages plus oniriques.

Les textes de Ben Gibbard, caractérisés auparavant par un lyrisme fort et expressif, seront peut-être plus convenus en comparaison avec les refrains plus engagés des années 2OOO (Transatlanticism, Plans).

En fin de compte, Thank You For Today peinera à réconcilier ces éléments et ne nous offrira qu’un album singulièrement dénué d’éclat.

**

Black Lips: « Satan’s Graffiti or God’s Art? »

Bien qu’ils ne soient pas aussi prolifiques et se présentent de façon plus discrète que leurs homologues d’Atlanta, Deerhunter, Black Lips creusent le sillon « flower punk » de manière efficace et, somme toute, éclatante. Depuis 2011 et Arabia Mountain Mark Ronson avait été sollicité pour assurer la production ; Satan’s Graffiti or God’s Art?, lui, profite de la présence de Sean Lennon ce qui donne à ce huitième disque une tonalité plus distincte et ambitieuse.

Le disque bénéficie d’une ouverture, de deux interludes et de quelques exercices de style pour le moins intriquants. «  Can’t Hold On » nous reverra à ce rock boueux, funéraire et hautain que Deerhunter affichait à l’époque de Monomania alors que « Crystal Night »affichera une modulation plus proche de ces ballades opulentes façon « fifties » qui ne sera pas sans rappeler un combo comme Ween.

L’ensemble ne fonctionne pas toujours. « Got Me All Apes » singera le blues du Delta de manière pas très subtile et le choix « garage » se fera lassant au bout de quelques morceaux. Satan’s Graffiti or God’s Art? n‘est, à cet égard, certainement pas un travail d’orfèvre touché par la main de Dieu, il demeure toutefois un opus témoignant d’une véracité qu’on ne saurait passer sous silence.

***1/2

Girls Name: « Arms Around A Vision »

Le vocaliste de Girls Name, Cathal Cully a dit à propos de The Idiot de Iggy Pop que c’était le disque qui l’avait le plus marqué quand il avait traversait des épreuves. Sachant cela, il est impossible d’écouter, Arms Around A Vision, le troisième album de nos musiciens de Belfast sans penser aux barytons sombres que Bowie avait produit pour l’ancien Stooges. 

On y retrouve la même atmosphère morbide, les rythmes dansant et les timbres en baryton « Take Out The Hand ») « An Artidicial Spring » ou « Desire Oscillations ». Les chorus s’emploient à briser la tension et les orchestrations expérimentales se font jour sur « (Convalescence) » et « (Obsession) », les guillemets indiquant des ruptures par rapport à la narration du disque.

« Chrome Rose » utilisera une combinaison d’orgue et de mélodie tragique qui culminera sur la reverb hantée de « I Was You ».

Entre désespoir et vitalité cette écoute véhiculera alorsun entrain qui ne manque pas de nous étonner.

***1/2

Titus Andronicus: « The Most Lamentable Tragedy »

The Most Lamentable Tragedy n’est pas un disque facile à appréhender, ce qui a amené le leader de Titus Patrick Stickles de rédiger des notes explicatives. Même avec celles-ci l’album demande une approche quasiment universitaire pour pouvoir être saisi mais il n’est-ce pas la fonction de l’art de ne pas se cantonner dans la facilité ?

Ce double album de plus de 90 minutes explore des grands thèmes (la philosophie, la création, le nihilisme) de manière étendue comme s’il voulait être exhaustif et faire de The Most Lamentable Tragedy le magnus opus d’un punk rock opera à visées anthémiques.

La musique est en effet cinématographique et ambitieuse tout comme le concept ; on y trouve dr rock, du post-rok ainsi que du hardcore ainsi que, plue intéressant dans la démarche, des passages plus oniriques constitués de ballades. TLMT est, de toute évidence, un projet épique fait de cinq actes mais il s’agence de façon nuancée n’est jamais trop ampoulé et regorge de titres à mémoriser comme « Lonely Boy », « Mr E. Mann » ou « Fatal Flaw ».

TMLT est un disque monstrueux sans de réel faux pas ; si il parvient à faire fonctionner notre cerveau autant que nos oreilles il n’aura pas été vain.

****

Creepoid: « Cemetery Highrise Slum »

Considérer Cemetery Highrise Slum de Creepoid comme un hommage au rock alternatif des années 90 ne serait pas rendre service au combo. Certes les fantômes de Mazzy Starr ou Nirvana sont comme en lévitation sur l’album mais celui-ci se distingue plus dans sa façon d’explorer les nuances entre l’ombre et la lumière plutôt que de nous en servir une nouvelle imitation.

Les vocaux masculin/féminin sont couplés avec des moments de délicatesse et de lourdeur pour faire du disque un plaisir d’écoute. « Tell The Man » sonne comme du Nirvana jouée à la mauvaise vitesse et Sean Miller incarne à merveille le phrasé de Kurt Cobain et « Worthless and Pure » nous entraîne dans des climats de pur onirisme avant de nous ramener sur terre.

Tout dans Cemetery Highrise Slum parvient à invoquer une atmosphère funéraire constellée d’un feedback qui sert de conclusion, provisoire assurément tant il est évident que ce quatuor de Philadelphie est capable de concilier émotion et beauté sonique.

***

Everclear: « Black Is The New Black »

Parfois il suffit qu’un groupe de rock alternatif se reforme et il a fallu 18 ans à Everclear pour le faire et nous proposer un Black Is The New Black un album débordant de riffs si résonnant d’excellence qu’ils rendraient fous d’inspiration tous les adeptes de « air guitar ».

Le vrai défi, en vérité, serait d’écouter un tel disque et demeurer coi et tranquille à l’écoute de, au hasard, un titre comme « The Man Who Broke His Own Heart ». Si maturité nécessite un hiatus de 18 ans ; on peut se féliciter d’avoir accordé patience à Everclear qui nous fait nous immerger dans le passé (« American Monster ») tout en véhiculant ce côté éternellement dangereux que l’on peut éprouver en effeuillant chaque morceau de l’album.

Les mélodies sont magnifiques et le son résolument contemporain comme pour effacer toute barrière que l’on aurait pu dresser ces dernières années à propos de Art Alexakis et de son gang. Il suffit de passer en boucle un titre au hasard, pourquoi pas « This Is A Death Song » ?, pour saluer un retour d’autant plus prometteur qu’il a le bon goût de s’achever sur un « Safe » qui conclut l’album doucement, comme pour présager un nouveau départ.

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Waxahatchee: « Ivy Tripp »

Le succès relatif de Cerulean Salt a fait de Katie Crutchfield (alias Waxahatchee) une artiste de la scène alternative avec qui il fallait désormais compter. Son registre musical a été établi et, ce sont ces préconceptions (ballades acoustiques qui vous hantent et « pop songs » qui rebondissent) qui font de l’ouverture explosive de Ivy Tripp quelque chose de si étonnant. Cet éclat d’effets statiques discordants est le bruit le plus coriace jamais produit par elle et il suffit à ébranler les hauts-parleurs certes mais aussi toutes les notions qu’ont avait pouvait projeté sur son répertoire.

Crutchfiled parvient néanmoins très vite à re-contextualiser le buzz « ambient » de « Breathless » jusqu’à ce qu’il nous semble naturel et, dès qu’elle fait intervenir sa voix, elle emmène ces tonalités râpeuses en un endroit où règne une mélodie dont la beauté est à vous couper le souffle.

Cette juxtaposition de joliesse et de laideur a toujours été une des constantes chez l’artiste depuis la sortie de l’acoustique et lo-fi American Weekend ; elle démontre ici qu’elle est capable de la hisser à d’autres niveaux et que ses textes pleins d’abattement trouvent désormais un écho dans une musique suffisamment sévère pour leur correspondre.

On trouve toujours néanmoins des compositions qui canalisent encore la vigueur pop-rock de Crutchfield mais elles sont toutes placées à proximité des compositions les plus sombres de sa jeune carrière. « Breatless » est ainsi suivi par un « Under A Rock » au chorus montant en flèche, « Stale By Noon », refrain qui vous consume, sera déstabilisé par les accords de guitare enlevés et toniques de « The Dirt » ; chaque plage devient ainsi un témoignage de la versatilité de Waxahatchee. On retrouvera le même contraste dans les textes par exemple quand elle énoncera « qu’elle ne vaut rien » tout en précisant que tout ce sur quoi elle chante vaut encore moins.

Ivy Tripp est la démonstration que Crutchfield est aujourd’hui capable de réconcilier les deux pôles dans lesquels elle existait et mettre sous le même toit ses explorations soniques divergentes. En un sens, elle montre qu’elle est à même d’embrasser les deux facettes de ce qui la constitue et d’adapter le rock indie à ses propres besoins, explorant tout l’éventail des émotions humaines  sans empiéter sur autrui. Quand « Bonfire » clôturera l’album en complétant le cycle ouvert sur un mur de distorsion, on comprendra que Ivy Tripp est plus qu’un simple disque, mais un opus réfléchi, inspiré, assumé et accompli d’une telle manière qu’on ne peut qu’espérer que d’autres suivront pour emprunter ce chemin et l’améliorer encore.

****1/2

Portico: « Living Fields »

Portico, ça n’est pas Portico Quarter puisque le groupe, réduit à 3 musiciens, s’est rebaptisé de cette manière. Selon eux pourtant, Living Fields doit être considéré comme le « debut album » d’un tout nouveau combo. Autre chose notable, tous les artistes invités ( Joe Newman de Alt-J, Jono McCleery et Jamie Woon) parviennent à prêter leurs voix à un disque d’une beauté sombre et éthérée en dépit de leurs registres différents.

Car, en effet, Living Fields est un disque profondément beau, morose mais avec élégance et avec ces scintillements légèrement brillants propres à la pop. Le disque chemine sur un sentier délicat qui est celui le faisant aller du purement atmosphérique au distinctement rythmé.

On a donc droit à un climat spacieux sans aucune once de mimétisme avec quoi que ce soit accentué par le timbre de crooner de Jamie Woon, les vocaux arachnéens de Newman et ceux, plus glacés, de John McCleery dont la voix brille avec amplitude sur trois des meilleurs morceaux du disque.

Living Fields est un opus réfléchi et appliqué à rester dans le sous-entendu ; on sent les artistes conscients de ce qu’ils exécutent et le faisant avec cette distance qui n’est pas du détachement mais du délassement.

La chanson titre qui ouvrira également l’album met immédiatement la barre si haut qu’elle est presque signe que Portico cherche la confrontation et ne craint pas la comparaison. À l’autre extrémité, le « closer » « Memory of Newness » parvient à être tranchant comme un rasoir et en même temps d’une sérénité brumeuse avec une légère touche de post-dub.

Portico est un « nouveau » groupe mais c’est avant tout une démonstration de talents qui ont déjà beaucoup voyagé et ont été longuement éprouvés. Il fera perler une mélancolie intangible au travers de ses plages avec des synthés qui claquent puis se désintègrent brutalement et ne laissent que des échos soniques (par exemple les percussions de « Atacama »). Il ne restera qu’à se laisser pénétrer par la richesse de l’intimité qu’elle nous propose, cette morosité feutrée à laquelle il fait si bon adhérer.

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Modest Mouse: « Strangers to Ourselves »

Modest Mouse est resté huit ans sans nouvel album mais le combo est parvenu a rester dans les mémoires grâce à des tournées et des ré-éditions. Tout comme ses précédents disques, Strangers to Ourselves est un opus ambitieux suggérant que beaucoup de temps a été passé à y réfléchir et à le peaufiner. Le plus surprenant, à ce propos, est que ses 15 plages ne sonnent pas de manière aussi hétérogène qu’on aurait plu le croire si on considère que cinq producteurs se sont attelés à ce travail.

Isaac Brown le leader du groupe s’essaie ici au hip-hop mutant avec « Pistol » et ils vont s’employer à triturer la disco sur « The Ground Walks, with Time in a Box » ou s’ingénier à déboulonner le ragtime avec un « Sugar Boats » halluciné tout comme le sera le space-rock de « God Is an Indian and You’re an Asshole ».

Loin d’être monocorde, on voit que l’album est à l’aise pour conjuguer des tonalités disparates avec, pour seule cohérence, la volonté de les subvertir ou d’y ajouter une dose d’ingéniosité. Cela peut se traduite par synthés ou des beats new-age (« Wicked Campaign ») des expérimentations comme sur « Heart Cook Brains ») mais aussi des compositions très policées (« Pups To Dust », « Shit In Your Cut » ou « Coyotes ») ainsi que des morceaux épiques comme « The Best Room » et « Lampshades On Fire » aux allures de film en cinémascope grand écran.

Modest Mouse nous a toujours habitués à des disques qui sont de véritables œuvres musicales, The Lonesome Crowded West en 1997 et The Moon & Antarctica (dans les années 2000) ; si Strangers to Ourselves n’est pas véritablement un point de référence, il demeurera tout du moins à la hauteur que ce qu’on peut encore attendre de Modest Mouse en 2015.

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