Puppy: « The Goat »

Sous des aspects visuels plutôt kitsch, édulcorés, faits de rose et de graphismes psychédéliques, avec un nom croquignolet, enfantin et innocent, se cache un trio londonien à la forte personnalité, dénommé Puppy. The Goat est leur premier album qui paraît après un début assez pétaradant au gré des festivals .
Ce qui peut frapper au premier abord est cette sorte de décalage, déjà souligné par la pochette, qui allie le rose pétant et des symboles ésotériques et mortifères (crâne, bougies, vieux grimoire, symboles maçonniques…). La musique semble confirmer cette apparente dichotomie puisqu’elle est basée sur des guitares lourdes, au son gras parfois saccadé et un chant mielleux voire mièvre et même à l’allure naïve qui déploie des mélodies doucereuses, relativement efficaces, parfois appuyées par des chœurs accommodants.
« Black Hole » le premier single donne le ton : guitare et basse tonitruantes sur lesquelles se pose la sirupeuse voix de Jock Norton avec un refrain d’une efficacité redoutable que les groupes pop rock les plus commerciaux pourraient envier. Le riff est martelé avec conviction, faisant taper du pied au gré d’un dynamisme débordant et entraînant. Ce titre est un beau condensé du savoir-faire de
Puppy, y compris les chœurs évidents, presque naïfs et pourtant si pertinents. De nombreux titres ont un modèle très comparable avec ce qu’il faut de riffs crasseux évoquant la part sombre du groupe et de chants alléchants qui se rapportent à sa part lumineuse, « Poor Me » se montrant particulièrement attachant et accrocheur, tout comme « Jute Like You’ »et son solo éruptif.


Parmi les titres remarquables, citons « 
Entombed » et son jeu de guitare particulièrement lourd qui se mêle avec le chant sur le refrain pour le plus bel effet. Il s’agit d’un titre-phare de l’album qui réunit toutes ses qualités et son incroyable inspiration. « Bathe In Blood » tire également son épingle du jeu en accélérant le propos dans son intro pour ensuite s’épandre dans une agréable mélodie pleine d’énergie, assimilable au pop rock survitaminé à l’américaine qu’on trouve parfois chez les Foo Fighters. « Nightwalker » pourrait faire office de quasi power ballade avec sa mélodie fluette. L’album se conclue sur « Demons », titre doté d’une profondeur de son encore plus marquée, aux riffs résolument metal, qui font éclater par contraste, une fois encore, un chant clair, lumineux et superbe.
Tous les ingrédients sont réunis
ici pour un succès monumental : une personnalité détonante et un sens incroyable de la mélodie, une identité toute en contrastes et du talentà l’état pur.

****

Face The Day:  » Stuck In The Moment »

En 2016 Face The Day avait surpris son monde avec un album de rock progressif dans l’air du temps inspiré de Porcupine Tree, Anathema ou Pineapple Thief. Ils reviennent aujourd’hui avec un ambitieux Stuck In The Moment dans lequel la recherche d’inspiration est clairement de mise.

Le duo tchèque peine en effet à se détacher de ses illustres mentors, à commencer par le travail de Steven Wilson dont cet album porte la marque indélébile. Ainsi « Elevator To The Sky’ »semble tout droit sorti d’ « Anesthesize » avec son tempo enlevé et ses riffs puissants, alors que le diptyque « Stuck In Verona »/ « The Remaine »’ fait penser aux dernières productions de Wilson avec une voix qui, dans ses modulations, puise éhontement sa source dans ses travaux les plus récents. 
Le résultat n’est pas désagréable pour autant et l’impression d’assister à la résurrection de Porcupine Tree nsuscite un certain relant de nostalgie. En effet, ça fonctionne plutôt bien et les compositions sont riches, variées et efficaces. « Stuck In The Present » affiche, quant à lui, une approche aérienne, un long développement et des breaks atmosphériques du meilleur effet en font un parfait « close »r


Une nouvelle influence et référence est à soulever avec « With Faith On My Side » dans la même veine que les dernières productions de Riverside. Sa construction en deux phases avec une première partie acoustique aux lignes mélodiques empreintes de nostalgie rappelle le chant de Mariusz Duda, alors que la fin plus enlevée et torturée démontre que les Tchèques ont complètement intégré ces influences et les magnifient en une musique riche et passionnante.
Les références de Face The Day peuvent bien sûr paraître envahissantes, mais l’ensemble est plus que digeste et le traitement et l’écriture sont suffisamment subtils pour justifier l’intérêt grandissant autour de ce groupe. Stuck in The Présent est effectivement ancré dans un présent fait d’influences évidentes mais assumées et intégrées dans un album intelligent, bien produit et mélodiquement passionnant. Restera à Face The Day à s’affranchir plus ostensiblement de ces modèles pour franchir ce plafond de verre qui leur colle encore cette étiquette de suiveur pour figurer au même rang que ses illustres inspirateurs.

***

Mark Deutrom: « The Blue Bird »

Mark Deutrom est surtout connu pour avoir été bassiste des Melvins, mais il a également fricoté avec Sunn O))), et cofondé le label qui a sorti le premier Neurosis. Mais ça faisait un moment aussi on jugera The Blue Bird comme s’il s’agissait d’un premier album. « No space holds the weight » nous amène sous le soleil brûlant d’un désert aride. « Futurist manifesto » nous sort de notre léthargie, toujours format instrumental mais beaucoup plus musclé et énervé, entre stoner et rock indé. « Radiant gravity » nous donne l’impression que le morceau précédent n’était qu’une parenthèse, aussi rêveur et cool que le premier titre. « O ye of little faith » est le premier titre chanté avec une couleur stoner / doom psyché qui l’habille, justifiant sa présence avec Season Of Mist. Le titre est plaisant, comptant quelques riffs bien lourds et mémorables, et finissant de façon assez inattendue et apaisée.« Hell is a City » sera un des titres les plus réussis du disque : énigmatique et flottant, il évoquera tout de suite Twin Peaks par ses sonorités et son spleen insidieux.

« Somnanbulist » suivra un chemin similaire, sinon parallèle alors que « Maximum hemingway » a les deux pieds dans le desert rock, et est l’un des titres forts du disque, malgré sa relative économie de moyens. « They have won », ballade douce-amère, verse plus du côté Floydien, et sur le même registre, « On father’s day », continuera dans la veine ambient alors que « The happiness machine » renouera avec le desert rock, musclé et mid tempo. Enfin, « Nothing out There » est un autre titre façon Floyd à la mélodie déconcertante qui ne pourra que laisser sur notre faim et nous faire regretter que l’album s’achève sur cette note.

Au total, un album qui laisse circonspect quant on considère son flagrant manque de direction.

***

22: « You Are Creating Limb 1 & 2 »

Derrière ce nom étrange de 22 se cachent quatre musiciens norvégiens réunis depuis une petite décennie autour de leur amour du rock. En 2010, le quartet sort un premier album intitulé Flux, totalement passé inaperçu dans nos contrées. Vont s’écouler sept années avant que la formation ne fasse son retour avec la première partie d’un You Are Creating qui aura un écho un peu plus important. Vingt mois plus tard les Norvégiens offrent la seconde partie de ce projet et pour l’occasion sortent la totalité de You Are Creating Limb 1 & 2 sous forme d’un double-album.
22 pratique un rock alternatif particulièrement varié, dynamique et original qui fait mouche au premier contact mais qui recèle de nombreux détails pour permettre une multitude d’écoutes à chaque fois sources de découverte. La marque de fabrique de 22 réside dans un savoir-faire constitué de riffs inventifs, portés par une sonorisation plutôt brute avec l’utilisation approfondie des potentialités de chaque instrument (la basse est particulièrement mise en valeur), de subtils arrangements qui n’étouffent jamais l’énergie déployée et de thèmes très axés sur la mélodie. L’autre point fort de 22 se trouve chez son chanteur Per Kristian Fox Trollvik capable de passer de voix de poitrine au fausset avec une insolente facilité. Deux autres musiciens du groupe interviennent très régulièrement dans les chœurs pour consolider le registre vocal du groupe et le porter à un degré de densité que l’on peut rapprocher de The Dear Hunter, Von Hertzen Brothers et Biffy Clyro.


Ces évocations, auxquelles on peut ajouter
Muse et Queen, n’ont rien de fortuites eu égard aux régulières parentés entre 22 et ces groupes aux fortes personnalités. Avec les deux premiers, 22 a en commun la même façon de ficeler les compositions avec classe et fluidité comme dans le percutant « Staying Embodies » aux mélodies entêtantes ou l’épique « V » La référence à Biffy Clyro, que l’on complétera avec un soupçon de The Mars Volta, traduit cette fougue qui jaillit alors que l’on s’y attend le moins comme par exemple dans la cassure de « A Mutation of Thrushes », tout au long du débridé et dissonant « Adam Kadmon Body Mass Index », dans le finement arrangé « Inspec’ »ou le saccadé « You Are Creating’ ». Mais ces références ne restent que des filiations qui ne réduisent en rien la spécificité de l’écriture de 22.
L’essence la plus pure des Norvégiens surgit plus particulièrement dans l’exceptionnel « Call Em Trimtram », le meilleur titre du double-album (et chanson rock de l’année), parfait dosage entre puissance et finesse, l’ingénieux « Autumn Stream » qui pose des chants éthérés sur un rythme funky qu’on croirait issu de « Smooth Criminal » de
Michael Jackson ou le contrasté « Sum Of Parts » avec ses couplets apaisants et ses refrains à l’entrain fédérateur. 22 atténue ponctuellement la débauche d’énergie déversée avec quelques rares moments plus calmes comme avec la belle ballade ‘ »ctypes » à la fragilité toute façon Bucley dont les harmoniques naturelles renforcent le côté cristallin ou le mid-tempo « Dilleman`s Clarity » aux sublimes harmonies vocales et à l’ascension finale irrésistible d’émotion.
Cette jubilatoire découverte a toutes les qualités pour hisser le groupe vers les sommets avec son rock hybride dont les contours sont fluctuants et que l’on définit, faute de mieux, de rock alternatif. Pour les amateurs du genre et des groupes référencés, les Norvégiens frappent un grand coup.

***1/2

Midas Fall: « Levitation »

Lorsque l’on démarre l’écoute du nouvel album des Écossaises de Midas Fall, on ressent une rapide impression de déjà-vu, une fausse piste inscrivant la démarche artistique du duo dans la mouvance électro-dark actuelle ; comme si les musiciennes avaient vendu leur âme au diable de la facilité. Puis: « Levitation », les distorsions s’invitent au sabbat, profondes, intenses, prenantes : la dichotomie de Evaporate est une constante et inexorable progression vers le vide abyssal de la solitude et de l’inspiration qu’elle engendre. Une simple fissure où brûle un feu ardent qui, au contact de la glace, crée ce brouillard dense et mystérieux enveloppant un disque attirant, dangereux presque, mais foncièrement intime et conscient de sa valeur sensorielle.

On se demande souvent, pendant ce périple contemplatif et onirique, comment les compositrices sont parvenues, à elles seules, à maîtriser un tel talent instrumental et artistique. Quand le piano caresse la violence inhérente à la piste éponyme, c’est une toute autre histoire qui nous est contée.

De même, les cordes de « Soveraine » inscrivent la composition dans une forme méta-celtique, conservant avant tout l’humanité d’un genre retrouvant toute sa verve imaginaire. Midas Fall dérive, frôle les montagnes enneigées de l’isolement et les appels à l’aide d’une possible rédemption. « Glue » se développe et progresse dans la complainte indicible d’une souffrance éternelle, avant que « Sword to the Shield » ne tende les fils satinés d’un poème infini. Sur ce quatrième long-format, Midas Fall paraît libre, tout en craignant cette même liberté mais en l’embrassant à bras-le-corps, quoi qu’il puisse arriver (« Awake » et « In Sunny Landscapes », éveils vers un monde inconnu mais valant la peine d’être admiré).

La nouvelle de la participation de Midas Fall prend la suite d’un mouvement gothique essoufflé et rejette ainsi ses visages les plus usés ; Evaporate transporte l’indicible vers la lumière, l’étrangeté vers des sources de plaisirs infinis. D’une beauté froide et hypnotique, cette course vers une vie certes troublée mais constamment fascinante nous hante, nous fait frissonner. Et murmure à nos oreilles pour mieux communiquer.

***1/2

Death Cab For Cutie: « Thank You For Today »

Thank You For Today est le neuvième album de ce combo alternatif de Seattle et le premier sans son membre fondateur Chris Walla. La présence des synthés se fait de plus en plus évidente et apporte, si ce n’est de nouvelles qualités soniques, une nouvelle fraicheur apportée par l’addition de Dave Deeper et Zac Rae.
Les tonalités établies il y a un peu plus de 2O ans restent familières mais la production de Rich Costey qui avait travaillé sur un Kintsugi, Thank You For Today plutôt réussi ne parvient que laborieusement à maintenir un équilibre confortable entre titres mélancoliques, passages plus énervés (« Hurricane » ou « 60 & Punk ») ou, plus encore, synth-pop réfléchie.
Les vocaux, verseront à cet égard, entre phrasés en distorsion et plages plus oniriques.

Les textes de Ben Gibbard, caractérisés auparavant par un lyrisme fort et expressif, seront peut-être plus convenus en comparaison avec les refrains plus engagés des années 2OOO (Transatlanticism, Plans).

En fin de compte, Thank You For Today peinera à réconcilier ces éléments et ne nous offrira qu’un album singulièrement dénué d’éclat.

**

Black Lips: « Satan’s Graffiti or God’s Art? »

Bien qu’ils ne soient pas aussi prolifiques et se présentent de façon plus discrète que leurs homologues d’Atlanta, Deerhunter, Black Lips creusent le sillon « flower punk » de manière efficace et, somme toute, éclatante. Depuis 2011 et Arabia Mountain Mark Ronson avait été sollicité pour assurer la production ; Satan’s Graffiti or God’s Art?, lui, profite de la présence de Sean Lennon ce qui donne à ce huitième disque une tonalité plus distincte et ambitieuse.

Le disque bénéficie d’une ouverture, de deux interludes et de quelques exercices de style pour le moins intriquants. «  Can’t Hold On » nous reverra à ce rock boueux, funéraire et hautain que Deerhunter affichait à l’époque de Monomania alors que « Crystal Night »affichera une modulation plus proche de ces ballades opulentes façon « fifties » qui ne sera pas sans rappeler un combo comme Ween.

L’ensemble ne fonctionne pas toujours. « Got Me All Apes » singera le blues du Delta de manière pas très subtile et le choix « garage » se fera lassant au bout de quelques morceaux. Satan’s Graffiti or God’s Art? n‘est, à cet égard, certainement pas un travail d’orfèvre touché par la main de Dieu, il demeure toutefois un opus témoignant d’une véracité qu’on ne saurait passer sous silence.

***1/2

Girls Name: « Arms Around A Vision »

Le vocaliste de Girls Name, Cathal Cully a dit à propos de The Idiot de Iggy Pop que c’était le disque qui l’avait le plus marqué quand il avait traversait des épreuves. Sachant cela, il est impossible d’écouter, Arms Around A Vision, le troisième album de nos musiciens de Belfast sans penser aux barytons sombres que Bowie avait produit pour l’ancien Stooges. 

On y retrouve la même atmosphère morbide, les rythmes dansant et les timbres en baryton « Take Out The Hand ») « An Artidicial Spring » ou « Desire Oscillations ». Les chorus s’emploient à briser la tension et les orchestrations expérimentales se font jour sur « (Convalescence) » et « (Obsession) », les guillemets indiquant des ruptures par rapport à la narration du disque.

« Chrome Rose » utilisera une combinaison d’orgue et de mélodie tragique qui culminera sur la reverb hantée de « I Was You ».

Entre désespoir et vitalité cette écoute véhiculera alorsun entrain qui ne manque pas de nous étonner.

***1/2

Titus Andronicus: « The Most Lamentable Tragedy »

The Most Lamentable Tragedy n’est pas un disque facile à appréhender, ce qui a amené le leader de Titus Patrick Stickles de rédiger des notes explicatives. Même avec celles-ci l’album demande une approche quasiment universitaire pour pouvoir être saisi mais il n’est-ce pas la fonction de l’art de ne pas se cantonner dans la facilité ?

Ce double album de plus de 90 minutes explore des grands thèmes (la philosophie, la création, le nihilisme) de manière étendue comme s’il voulait être exhaustif et faire de The Most Lamentable Tragedy le magnus opus d’un punk rock opera à visées anthémiques.

La musique est en effet cinématographique et ambitieuse tout comme le concept ; on y trouve dr rock, du post-rok ainsi que du hardcore ainsi que, plue intéressant dans la démarche, des passages plus oniriques constitués de ballades. TLMT est, de toute évidence, un projet épique fait de cinq actes mais il s’agence de façon nuancée n’est jamais trop ampoulé et regorge de titres à mémoriser comme « Lonely Boy », « Mr E. Mann » ou « Fatal Flaw ».

TMLT est un disque monstrueux sans de réel faux pas ; si il parvient à faire fonctionner notre cerveau autant que nos oreilles il n’aura pas été vain.

****

Creepoid: « Cemetery Highrise Slum »

Considérer Cemetery Highrise Slum de Creepoid comme un hommage au rock alternatif des années 90 ne serait pas rendre service au combo. Certes les fantômes de Mazzy Starr ou Nirvana sont comme en lévitation sur l’album mais celui-ci se distingue plus dans sa façon d’explorer les nuances entre l’ombre et la lumière plutôt que de nous en servir une nouvelle imitation.

Les vocaux masculin/féminin sont couplés avec des moments de délicatesse et de lourdeur pour faire du disque un plaisir d’écoute. « Tell The Man » sonne comme du Nirvana jouée à la mauvaise vitesse et Sean Miller incarne à merveille le phrasé de Kurt Cobain et « Worthless and Pure » nous entraîne dans des climats de pur onirisme avant de nous ramener sur terre.

Tout dans Cemetery Highrise Slum parvient à invoquer une atmosphère funéraire constellée d’un feedback qui sert de conclusion, provisoire assurément tant il est évident que ce quatuor de Philadelphie est capable de concilier émotion et beauté sonique.

***