Devin Townsend: « Lightwork »

15 novembre 2022

La musique est souvent la lumière au bout du tunnel dans la plupart de nos vies. Elle nourrit l’âme, libère le stress et augmente naturellement la dopamine. Une âme créative et magistrale qui a activement apporté une musique unique au monde depuis les années 90 n’est autre que Devin Townsend. Auteur-compositeur, producteur et musicien de premier plan, Devin Townsend revient à la charge avec son dernier album solo, Lightwork.

Prolifique dans sa carrière, Townsend a réussi ces dernières années à continuer à faire de la musique ; en fait, pendant la pandémie, il a beaucoup écrit, et une bonne partie s’est probablement retrouvée sur Lightwork. En 2019, Townsend a sorti son album Empath, et depuis, il a également sorti deux autres disques pendant les années de pandémie – The Puzzle et Snuggles, tous deux en décembre 2021 via son label privé HevyDevy. En 2022, InsideOut Music a sorti le très attendu Lightwork, qui n’est pas aussi connu qu’Empath, mais qui vaut quand même la peine d’être écouté.

Tous ceux qui connaissent Devin Townsend savent que son esprit créatif peut être très imprévisible… mais chaque projet musical est un nouveau voyage en soi. Depuis ses débuts en tant que chanteur de Steve Vai sur l’album Sex & Religion en 1993, jusqu’à ses vocaux de style Death Metal avec Strapping Young Lad, en passant par ses vocaux plus opératiques avec le Devin Townsend Band, il a exploré de nombreux aspects de lui-même. Sur Lightwork, Townsend explore ses propres troubles intérieurs avec la pandémie, mais ce qui en ressort est l’un des albums les plus paisibles et pleins d’espoir qu’il ait écrit.

Cependant, cela ne veut pas dire qu’il s’est adouci d’une quelconque manière, car parallèlement aux explorations rêveuses, il y a de nombreux moments lourds. Townsend a un style de jeu de guitare très unique où il mélange des éléments progressifs avec tout ce qu’il désire sur le moment, et les résultats se fondent en une seule histoire. En conséquence, Lightwork propose dix chansons très différentes qui s’unifient en un album spécial.

Ainsi, plutôt que de vous plonger dans l’exploration de chaque chanson, car avec Townsend ce serait une alerte « spoiler », il est préférable que vous découvriez Lightwork à votre manière, à votre rythme. Cependant, il y a un morceau qui parle si brillamment et se détache de la masse. Honnêtement, c’est un pur génie, une fusion d’éléments musicaux si divers en une chanson de cinq minutes qui vous donnera l’impression de pouvoir conquérir le monde. Quelle est cette chanson ? Elle s’appelle « Dimensions » et explore sans aucun doute des territoires inexplorés de la meilleure espèce. De plus, la conclusion, « Children Of God », est aussi paisible que l’ouverture, « Moonpeople », qui crée une atmosphère de vie, de paix et d’amour. En fin de compte, ce sont les choses qui nous rapprochent le plus dans la vie.

Si vous avez jamais eu besoin de la preuve qu’à travers les luttes et les découvertes personnelles, il y a un chemin créatif souligné vers le succès qui n’attend que d’être libéré, elle vient de Devin Townsend. Pour un autre voyage sauvage autour du soleil, voici un opus qui mérite une appréciation plus que positive.

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Kirk Hammett: « Portals »

3 septembre 2022

Oui, il s’agit bien de ce Kirk Hammett. Le guitariste principal de Metallica a sorti son premier album solo, un disque de métal progressif sombre et instrumental, disponible depuis quelques mois.

Quoi qu’il en soit, Portals est un album étonnamment brut et diversifié. On y trouve les tropes familières du metal – batterie tonitruante, accords arpégés, riffs massifs, etc. Mais ce qui est plus intéressant, c’est l’utilisation d’arrangements orchestraux, de cinématiques de films d’horreur et d’un soupçon de Morricone. Sur quatre titres seulement, Hammett s’exprime haut et fort et rapidement. Bien sûr, ses solos sont un peu exagérés – comme toujours – mais ils s’intègrent bien, même dans le style occidental de High Plains Drifter. La combinaison du métal avec la musique classique est difficile à réaliser (Nightwish et Triptykon le font bien, Jo Quail et Behold…The Arctopus sont tout simplement exquis). La contribution de Hammett à ce genre en plein essor est charmante et possède la bonne touche des deux tout en conservant le son du live dans le studio.

Un moment d’honnêteté brutale : après un engouement de courte durée on a toujours considéré Metallica comme un groupe qui était au bord de la gloire mais qui n’a jamais réussi à atteindre le sommet de la montagne. Commercialement oui, musicalement non. Une grande partie de Ride the Lightning et Master of Puppets sont encore très écoutables, en particulier les instrumentaux Orion et The Call of Ktulu. Mais Metallica nous a totalement perdus avec son machisme, The Black Album, et la plupart de ses productions depuis.

Néanmoins, Portals nous ramène à une époque, il y a 35 ans, où jnous pensions que Metallica allait innover. Est-ce que c’est le cas ici ? Un peu… et c’est suffisant. L’album est une agréable promenade qui allie la bonne dose de nostalgie et une nouvelle direction pour un homme d’âge mûr ou plus. Recommandé, même si on n’aime pas Metallica.

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Meadows: « Modern Emotions »

21 janvier 2021

Le nom d’un groupe comme Meadows suggère une riche palette de sons qui s’étendent jusqu’à l’horizon lointain. Le guitariste Daniël van der Weijde – groupes Silhouette, Incidense, Coppersky – explore ses rêves et son imagination avec son premier album, Modern Emotions. Un mélange mélodique de gothique, de rock et de métal qui rappelle Porcupine Tree, Muse ou Dream Theater. De belles œuvres de guitare tourbillonnent dans vos haut-parleurs, le tout habilement présenté à l’aide d’une programmation. L’utilisation de lignes de violon (« Dance With The Corpse », « Rebecca ») donne notamment aux compositions une touche de sensibilité supplémentaire.

Le guitariste basse Jurjen Bergsma est très heureux de pouvoir jouer avec les doigts dans le progmétal instrumental Powerture. Pourquoi a-t-on demandé aux guitaristes Ruud Jolie (« Within Temptation) » et Richard Henshall (« Haken ») de donner un solo, reste un mystère pour moi. Daniël a suffisamment de qualité dans ses doigts pour contrer le tempo rapide de Ruud Jolie dans « Good Times ». Une contribution qui annule la puissance de la guitare mélodique de Daniël ! A côté de cela, le chanteur Peter Meijer a quelques problèmes avec les régions basses et hautes de cet album. Dommage pour un opus qui vaut vraiment la peine d’être écouté malgré son manque de cohérence et de rais violonistes !

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Scaphoid: « Absent Passages »

24 novembre 2020

Absent Passages de Scaphoidest un album intéressant et impressionnant – d’autant plus que c’est un projet solo arrangé pour un groupe complet avec son créateur Matt Hobart y jouant chaque note. 

De ce fait, la plupart des observations auxquelles on peut se risquer sont de nature critique ou technique. Bin qu’il soit manifestement un travail d’amour, l’album me semble plus être une vitrine : un morceau d’artisanat, plutôt qu’une œuvre d’art. Les compositions n’ont pas l’air d’être un jaillissement d’émotion ou d’expression ; elles sont comme une lettre d’amour à l’artisanat de la chanson et à l’exposition instrumentale. L’album sonne comme des compositions créées par un ordinateur qui a analysé tout le « metal prog », puis a généré de la musique originale de façon algorithmique. 

En fin de compte, cela ne nous atteint pas sur le plan émotionnel – ce qui, bien sûr, est une chose personnelle. Onpeut,à cet égard, ressentir le même manque de connexion avec Bach, Mozart et tant de jazz, qui touchent évidemment les autres profondément mais en laissent d’autres froid.

L’absence de voix dans l’arrangement de Scaphoïde en est en grande partie responsable. Certains groupes instrumentaux sont remarquables, en particulier Russian Circles, mais les chansons d’Absent Passages tombent souvent dans ce qui ressemble à un couplet sans voix. Dans ces moments-là, il va manque une caccroche ou une ligne mélodique pour faire avancer la musique et jon ne peut que continuer à vouloir combler de telles lacunes. 

Comme il s’agit d’un album autoproduit qui fait écho au meilleur du prog metal, cet album évoque Probot [le projet solo de Dave Grohl qui réunit la crème des chanteurs de metal] – il nous semble même être une démo qui attend les apparitions des chanteurs d’Opeth, Demons and Wizards, Oceansize et Tool.

D’un point de vue technique, il y a beaucoup à admirer dans ce caractère des sons qui offre un mélange bien équilibré et séparé. Cependant, on dirait que les guitares ont été branchées directement sur l’ordinateur et que la batterie a été jouée sur une batterie électronique, ainsi que sur une piste à cliquer… on croirait même que cet album a été fait à la fois sur et pour casque. Cela laisse le son plat et défaillant, bien qu’une piste en particulier, « Coldness of Clarity », possède une plus grande chaleur en raison du piano et de la guitare acoustique qui sous-tendent la piste. 

Absent Passages ne respire pas et il y manque le son des grands haut-parleurs qui déplacent beaucoup d’air et des tambours qui sont frappés et écrasés… tout cela semble distant, sobre, détaché et clinique ; cela ne sonne pas du tout fort ou physique ou en colère, ce que le métal devrait vraiment, vraiment faire. 

On a pu dire de Van Halen qu’il n’a pas utilisé ses compétences pour déchiqueter sans réfléchir – il a écrit d’énormes chansons pop, et a fait tomber une nouvelle génération amoureuse de la guitare électrique – cela résume vraiment tout ce dont est dépourvu Scaphoid – pas tellement la pop, mais tout ce qui est viscéral at permet à une chanson de nous saisir et nous obliger en nous excitant.

Je ne veux pasIl ne faut, toutefoias, pas sous-estimercet opus ; il est,techniquement, excellent, admirable et stimulant de ce point de vue – mais, hormis cela, il ne va pas plus loin.

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Caligula’s Horse: « Rise Radiant »

30 mai 2020

Les Australiens de Caligula’s Horse sont avant tout des « songwriters », et cela se voit immédiatement sur Rise Radiant. Les refrains massifs de « Slow Violence » et « Oceanrise » sont conçus pour une écoute pure et simple, au lieu d’une délibération cérébrale et effrayante. Caligula’s Horse veut que sa musique soit un lieu accessible à tous, et pas seulement aux fervents de la virtuosité instrumentale.

En fait, leur oreille pour les mélodies pop l’emporte souvent sur les aspects plus métalliques de Rise Radiant. Ce n’est pas vraiment un album de métal, mais il est plus proche de combos vosins chose comme leurs collègus éméricains The Contortionist, bien que moins sombres et plus délibérément anthemiques. « Salt » possède une lueur importante, une délicatesse technique mais tranchante qui est extrêmement engageante et « Resonate » est un morceau pop direct, sans guitare ni batterie, bien qu’il soit probablement trop limité pour obtenir un quelconque succès commercial.

Rien de tout cela ne signifie que le Caligula’s Horse ne peut pas se laisser aller quand il le veut. « Valkyrie » est un énorme morceau soutenu par un synthétiseur, et « Oceanrise » est tonalement similaire, tout comme l’ouverture « The Tempest ». Ces chansons glissent à travers leurs structures familières avec la même habileté de navigation précise qu’elles le font dans les moments plus uniques, comme les solos de fusion de « Oceanrise » et « The Tempest », ou l’élégant « Autumn », qui ressemble aux moments plus calmes de The Mars Volta.

Cependant, Rise Radiant n’est pas un succès total. Il y a des moments où le poids des influences du groupe frôle le pastiche, notamment avec les voix de Jim Grey et les apparitions de Maynard James Keenan. Les deux premiers morceaux de l’album contiennent des mélodies vocales si proches de celles de Keenan qu’ils perdent tout sens de l’individualité, ce qui est dommage, car la palette vocale de Grey est excellente et probablement plus variée que celle de Keenan, bien qu’elle ne soit évidemment pas aussi distinctive ou iconique.

L’album souffre également d’une surabondance d’idées. Ce n’est pas toujours un défaut à proprement parler, mais « Rise Radiant » ne compte que huit morceaux, mais à quarante-huit minutes, il semble certainement beaucoup plus long.

Le final, « The Ascent », est un exemple de ce problème. Sa structure qui fait tourner la tête n’est pas particulièrement élégante et ressemble souvent aux pires indulgences des prog-forebeurs comme Between The Buried And Me ou Dream Theater. Certaines parties de cet opus sont fascinantes, d’autres exaspérantes. Même les morceaux les plus courts et les plus directs comme « Oceanrise » contiennent un barrage de production maximaliste et des riffs délicats à croquer, et ils ne sont pas tous savoureux.

Cela dit, les ambitions de Caligula’s Horse sont admirables et leur approche de la musique rock complexe mais directe est louable. Ils sont encore en cours de développement ; beaucoup de raffinement sonore et textural est nécessaire, cependant, avec Rise Radiant, ils peignent un avenir intrigant, un avenir où le rock à l’esprit progressif peut potentiellement atteindre une sorte de succès plus large et général.

***1/2


Loathe: « I Let It In And It Took Everything »

9 mars 2020

Trouvez-vous un groupe qui peut tout faire. Un groupe qui crée des refrains célestes tout en vous frappant les oreilles avec une distorsion agressive. Un groupe qui embrasse des genres comme le nu métal, le shoegaze et le hardcore. Trouvez un groupe comme Loathe. Vous vous dites peut-être que ça ressemble beaucoup à Deftones. Vous n’auriez pas tort de penser cela.

Le son de ce combo de Liverpool est fortement influencé par les pionniers du nu metal de Sacramento. Mais Loathe n’est pas une escroquerie de marque générique. Ils ont choisi un genre qui est facile à prendre au sérieux en raison de son chant surchargé (les phrasés de scat heavy metal de Jonathan Davis de Korn viennent à l’esprit) et de ses riffs si graves qu’on se demande comment les cordes sont encore attachées, et ils l’ont enrichi de nouvelles palettes sonores.

Le nouvel album de Loathe, I Let It in and It Took Everything, s’appuie sur les points forts des précédents albums du groupe. Là où leur premier album, The Cold Sun, mettait en scène les coups de boutoir industriels des seigneurs du Djent Meshuggah et Animals As Leaders, I I Let It in and It Took Everything affiche des éclaboussures de couleurs vives ainsi que des synthés et des atmosphères lunatiques. Le « single » « Two Way Mirror » est dépourvu de voix rauque, le chanteur Kadeem France optant pour un chant plus sensuel soutenu par des guitares post-rock. Il n’est pas surprenant que le chanteur de Deftones, Chino Moreno, ait donné son approbation à la chanson en tweetant le clip.

Cela ne veut pas dire que Loathe a abandonné la brutalité qui les a menés à ce point de leur carrière. De nombreuses chansons oscillent entre le riff de tourbillon synonyme de tête d’affiche de l’Ozzfest et des passages élégiaques offrant un effet de tension et de libération à l’auditeur. Sur « Heavy Is the Head that Falls with the Weight of a Thousand Thoughts », le groupe incorpore des thèmes de black metal avec son bruit sourd titanesque habituel, ce qui donne lieu à un chaos béat.

Malgré les hommages clairs rendus à Deftones tout au long de I Let It in et It Took Everything, on ne peut m’empêcher de se demander si les prodiges du blackgaze Deafheaven sont une source d’inspiration pour Loathe. Les deux groupes s’inspirent fortement de leurs influences ; George Clarke a fait l’éloge d’Alcest dans le passé et il est clair que l’utilisation du shoegaze par le groupe a joué un rôle essentiel dans le développement du son de Deafheaven. Le deuxième album de Deafheaven, Sunbather, a fait tourner la tête de la communauté black metal et a suscité un débat sur la question de savoir si c’était du metal. Sur Sunbather, Deafheaven a repoussé les limites du black metal, traversant les frontières pour devenir populaire auprès des fans d’indie. Malheureusement, certains fans de métal les ont injustement qualifiés de « hipster metal », au mépris de la créativité et du talent du groupe. 

Loathe va-t-il devenir un groupe de métal crossover comme Deafheaven ? Il pourrait bien l’être car ils ont tout ce qu’il faut pour devenir un groupe de statut similaire grâce à leur talent, voire génie, à mélanger les genres.

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Cloudkicker: « Unending »

14 décembre 2019

Ben Sharp est un « one man band » sévissant dans le métal progressif connu sous le nom de Cloudkicker et sortant un nouvel album, Unending, quatre ans après son petit dernier Woum et un xcellent Live with An Intronaut (2014).

Unending est un opus extrêmement dense, riche, qui caresse toute une palette d’émotions et qui ose approcher même une certaine dimension épique dans la réalisation de sa musique. Les fans de rock progressif auront compris, les autres comprendront vite.

Ça monte en puissance tout au long des morceaux et c’est presque putassier dans sa réalisation avec ces petits interludes électronique/ambient qui parviennent, toutefois, à éviter le cliché. Il y a  assez d’énergie pour doseliner de la tête ; des rythmique martiales, des guitares lourdes, une basse suffisament grasse pour que les les cordes claquent contre le corps de l’instrument et quelques synthés pour faire bon genre.

Peut-être pas un disque mémorable mais sans doute son meilleur depuis ses débuts en 2007.

**1/2


Disillusion: « The Liberation »

17 octobre 2019

Il aura fallu dix ans à cette formation allemande pour composer trois albums ; il faut dire que jouer les équilibristes entre post metal, metalcore et metal progressif nécessite une somme de travail assez conséquente.

Pas étonnant en tout cas que cette renaissance sonne pour Andy Schmidt comme une Liberation mais, outre cela, prendre le pari de se situer entre classique et moderne n’était pas gagné d’avance. Les sept titres de cet opus ont des durées très fluctuantes, des ambiances changeantes, des couleurs qui mutent, se divisent, se rejoignent.

Bref, c’est une relative complexité et une très grande richesse musicale qui caractérisent The Liberation. Une infime proportion du temps pris par Disillusion pour peaufiner cet album suffira à l’auditeur curieux pour profiter à pleines oreilles de ces ressources.

***1/2


Arch/Matheos: « Winter Ethereal »

18 mai 2019

L’excellent premier album de John Arch et Jim Matheos, Sympathetic Resonance, avait eu plus qu’un succès d’estime même s’il était tempéré par le fait qu’il pouvait très bien s’agir d’un disque sans lendemaain. Il aura fallu patienter huit années avant de pouvoir répondre à cette interrogation avec la satisfaction d’entendre le prolongement de l’aventure collective du duo. Arch et Matheos, en véritable orfèvres du metal progressif, ont peaufiné chaque parcelle de leurs compositions pour un résultat qui mérite bien une attente prolongée. Au milieu de leurs agendas bien chargés de ces dernières années, les deux complices ont aménagé deux ans de travaux pour aboutir à l’attendu Winter Ethereal.
La grande fidélité qui caractérise les deux amis explique la présence de deux sections rythmiques de Fates Warning, l’actuelle et la précédente avec Zonder comme frappeur (ce qui n’est pas pour nous déplaire) et Joe DiBiase à la basse. A ce groupe impressionnant s’ajoutent de prestigieux invités dont Sean Malone à la basse ou Thomas Lang à la batterie. Il fallait au moins une formation cinq étoiles pour donner corps à une musique exigeante de grande qualité composée par Arch et Matheos. En cela, Winter Ethereal est la suite parfaite de Sympathetic Resonance et l’auditeur qui a adhéré au premier album retrouvera tous les éléments qui ont justifié son consentement. Arch et Matheos ont breveté leur metal progressif basé sur l’association constructive dans laquelle chacun apporte sa pleine personnalité artistique pour un résultat global qui dépasse la seule addition de spécificités. Toute la réussite de cette collaboration réside dans le fait que John Arch contrebalance la virtuosité de ses chants par une vraie recherche harmonique et que Matheos ne surcharge pas ses motifs d’une technicité excessive et qu’il atténue l’incandescence de ses riffs adamantins avec des passages plus apaisés (« Kindred Spirit », « Vermilion Moon », « Solitary Man »).
La construction du disque reflète cette nécessité d’équilibre entre des morceaux étendus et progressifs, des formats plus denses et directs et une accalmie acoustique au mitan avec la ballade sombre et cristalline « Tethered ». La première demi-heure dévoile la face la plus dure du combo avec un « Vermilion Moons » à la dramaturgie en crescendo, le direct et très mélodique « Solitary Man » et un heavy « Wanderlust » aux réminiscences de Fates Warning. Le premier sommet de l’album est incarné par l’épique ‘Wrath Of The Universe’ qui démarre sur une combinaison riff-thème très créative et déverse une puissance qui prend à la gorge pour ne jamais la lâcher. Une fois le groovy et immédiat « Straight And Narrow » avalé, on s’attaque à une seconde partie de disque évocatrice de nuances et d’ambiances.

C’est le second point culminant du disque « Pitch Black Prism », poignant comme la tragédie de Tchernobyl dont il s’inspire, qui inaugure la suite de « Winter Ethereal » suivie par un homérique et queensrychien « Never In Your Hands » au duel de guitares en son cœur. Le long final « Kindred Spirit » marquera l’aboutissement de la tournure émotionnelle du disque sous la forme d’une épopée progressive époustouflante.
Comme pour son aîné, Winter Ethereal demande de nombreuses écoutes pour en savourer tous les délices. Le degré de finition apporté à l’ensemble de l’album procure un confort d’écoute qui va grandissant, la fluidité des parties se révèle petit à petit et l’appréhension devant cette œuvre intimidante laisse place à une addiction irrésistible. L’amateur du genre qui a l’oreille de plus en plus accoutumée à l’inflation de créativité émanant d’une offre pléthorique en metal progressif pourra pointer le caractère classique de ce disque. Mais de l’apport majuscule des différents musiciens, notamment les démonstrations à la batterie, à la production limpide en passant par la haute qualité des compositions et les acrobaties vocales, il sera difficile de trouver le moindre défaut à ce deuxième opus.

****1/2


Toska: « Fire By The Silos »

10 avril 2019

Le metal progressif instrumental existe ; il est , ici, diablement puissant et torturé chez Toska, un combo de Brighton, dont Fire By The Silos est le second album.
Il s’agit d’un concept album qui, sous couvert d’observation sociale, se projette dans un futur proche sur la direction prise par le genre humain. L’histoire se focalise sur un individu qui, pris dans l’étau de l’économie de marché capitaliste et de son modèle politique, perd brusquement tout ses moyens existentiels. L’histoire traite également de son passage du tourment émotionnel dépressif à la révolte. Tout cela figure dans les textes psalmodiés du titre éponyme de l’album, le seul (avec, à un degré moindre, « Prayermonger » et « The Heard ») en comportant.

Le trio composant Toska n’est pas formé d’inconnus puisque ses membres officiaient également dans Tordje, un quatuor de metal progressif, mais chanté.Toska s’attaque donc à un véritable challenge, celui de réussir à faire passer tous ses messages uniquement (ou presque) par les émotions musicales. Évidemment, à ce petit jeu là, c’est Rabea Massaad (guitar, piano/synthés), Bea qui se taille la part du lion. Il na, en effet, pas son pareil pour balancer des riffs telluriques tout au long de cet album survitaminé et dont la plupart des titres durent de six à neuf minutes.

Si, parfois une certaine lassitude peut s’installer,le combo possède le talent suffisant pour la combattre en jouant sur les changements d’ambiance.
Le titre qui illustre très bien cette versatilité est « Congress » sur lequel les passages musclés alternent avec bonheur avec ceux plus intimistes. « When Genghis Wake » joue également sur une alternance entre puissance et dépression mais son schéma un peu systématique à ce sujet le rend plus mécanique. Si on est fan de sonorités plus psychédéliques et expérimentales, c’est plutôt « Fire By The Silos » ou « The Heard » feront notre bonheur alors que le piano désenchanté d’ « Ataraxy » sera un excellent prélude au ravageur « Prayermonger » sur lequel le batteur Ben Minal se montre très impressionnant.

Fire By The Silo est avare de solos car l’option de Toska est de tout miser sur la variété des riffs. Force est de reconnaître qu’en la matière, c’est une véritable leçon qui nous est donné, par exemple, pendant toute la lente montée en puissance d’ « Abomasum ».
Toska livre ainsi un album bien équilibré entre émotions et déchaînements tels qu’il sont suggérés par son concept du broyage de l’individu assujetti à des forces dont il n’a plus contrôle.

***1/2