Have A Nice Life: « Sea of Worry »

De l’ambitieuse et obsédante mélancolie de Deathconsciousness à la ferveur dépressive de The Unnatural World, Have a Nice Life ont passé une grande partie de leur temps à concevoir des albums conçus pour refléter une véritable vision du monde plongée dans l’obscurité, ou peut-être submergée dans le nihilisme. Ces albums sont aussi philosophiques que cohérents avec les expériences de vie et les influences du chanteur Dan Barrett et du guitariste Tim Macuga. L’aspect le plus intéressant du troisième album du groupe, Sea of Worry, est qu’il montre une croissance et une maturité tout aussi étonnantes et profondes.

Sea of Worry est une nouvelle aventure pour le combo. Maintenant élargi à un ensemble complet, le dynamisme et le son inhérents au groupe ont atteint des sommets sans précédents. Sea of Worry est ainsi divisé en deux moitiés, qui fonctionnent chacune de manière distincte. A travers cette dichotomie, nous voyons que si les deux parties caressent avec lyrisme les limites d’un oubli existentiel, elles opèrent sous deux formes esthétiques différentes. C’est effectivement le présent qui rencontre le passé, réalisé dans un effort beaucoup plus rigoureux. En tant qu’album, les deux faces, les deux moitiés évitent les spirales parfois sans directions de leurs précédents LPs mais opèrent au contraire avec une fixation et un calme qui véhiculent la maturation et la planification.

La première moitié commence par le morceau-titre, qui s’appuie fortement sur le post-punk avec des sons de guitare flous et une basse pulsante qui momifie le morceau dans des tranchées souterraines d’un noir abyssal. Son refrain est, une fois de plus, un testament dans sa brutale honnêteté ; le message est sombre, la potentialité de fonctionner dans une apocalypse environnementale dystopique et corporatiste est quelque chose que nous vivons déjà, nous choisissons simplement de ne pas l’accepter. Cette chanson est optimiste, mais ne soyez pas dupes, il y a une masse de brutalité lyrique sous la surface.

Poursuivant les explorations de sarabande gothique, les aspirations pop de « Dracula Bell » » bénéficient des guitares articulées de Macuga. C’est la deuxième partie du morceau qui devrait dissiper toute idée de rupture avec les sonorités antérieures du groupe. Après une pause, une ligne de basse si macabre que l’on a l’impression que son manche est raclé sur le béton, tandis que la batterie explose en fragments sur un fond de pianos déchiquetés. La voix appelle le morceau dans une masse décadente de bruit apocalyptique. « Science Beat » agit comme un merveilleux nettoyeur pour une palais de velours, tout en maintenant l’élan de l’album. Magnifiquement harmonique, contemplatif et riche, il y a une superposition veloutée à sa production qui flotte dans l’espace éthéré, se terminant avec le morceau vocal qui se déploie dans la répétition sans fin d’une des lignes les plus obsédantes et les plus belles de la carrière de HANL et sa référence à une main invisible qui guide un coeur en errance.

La première « mi-temps » se termine de façon surprenante avec « Trespassers W », une véritable mine d’or pop. C’est aussi l’un des plus anciens titres de HANL, issu de démos d’antan. Ses guitares hurlantes à retardement et ses structures percussives simplistes se dévoilent et se déroulent à merveille, mais sa deuxième partie s’intensifie, jouant davantage sur le volume et la tonalité. C’est déroutant, mais c’est finalement une façon appropriée de terminer la première moitié.

La deuxième moitié s’ouvre sur « Everything We Forget » et son changement de tonalité ne pourrait pas être plus abrupt. Ascendant, cosmique et hors de portée, c’est un paysage sonore si bdérangeant que son harmonie de base congruente ressemble à celle d’un chant grégorien, un chœur de bourdons qui percolent le long des accents de notes profondes du clavier. Sa beauté est égale à son anxiété et à sa concentration sur l’avenir. Le présage de « Lords of Tresserhorn » est un joyau brillant, un morceau rempli d’angoisse et de peur, revenant au point de départ du « Cropsey » de The Unnatural World, portant une répétition similaire qui se construit en une belle harmonie de structures sonores s’effondrant les unes sur les autres. Il y a d’immenses stries de grosses caisses et d’instruments numériques mutés et titanesques, accordés dans une conscience spectrale. C’est beau et pur même s’il y manque la menace inhérente de « Cropsey ». C’est aussi pourquoi il est finalement plus terrifiant.

Sea of Worry se termine par l’un des titres les plus puissants de toute la discographie du groupe : « Destinos » » une épigraphe tentaculaire de 14 minutes, et une thèse du groupe actuel. Curieusement, c’est un autre morceau retravaillé. La chanson commence avec un échantillon d’un gospel extrême, fou et limite incohérent, donc quand la guitare de Macuga arrive, c’est comme un murmure d’ange, un sauveur de la folie qui enferme l’auditeur. C’est aussi profondément apocalyptique, dû bien plus à la marque d’angoisse contemplative de Deathconsciousness, mais, comme tous les morceaux émouvants de Sea of Worry, infiniment plus raffinés et nuancés. C’est une série d’hymnes si corrosifs qu’ils semblent frêles, mais dont la sonorité est incroyablement robuste. C’est dans cet espace de processions chaudes, imprégnées de réverbération, que Have a Nice a Life incarne un nouveau son puissant.

Sea of Worry est thématiquement centré sur la vulnérabilité, reconnaissant que la stabilité est intrinsèquement liée à la vulnérabilité comme ancre. Cette maturation et cette acceptation sont souvent dépourvues de grâce, et tout ce à quoi nous espérons arriver ou comprendre est fugace. Ce qui est attendu peut être et sera enlevé, vaincu, transformé en éther. Rien n’est garanti, et c’est avec ce mantra et ce fardeau dans nos cœurs qu’il y a un minimum de solidarité en nous. Car la douleur que nous habitons et que nous réconcilions, que nous respirons et que nous essayons de serrer entre nos poings est partagée. Nous ne sommes pas seuls dans cette mer ensemble. Mais là où elle nous mène, c’est une toute autre histoire.

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