British Sea Power: « Let the Dancers Inherit the Party »

Il y a un écart très ténu entre ambition et prétention et c’est précisément dans cet interstice que British Sea Power s’est toujours situé. C’est sans doute pour cette raison que le combo est, à la fois, apprécié des critiques et jugé avec circonspection par le public parfois perplexe devant sa tendance à l’expérimentation et au « progressisme ».

Cette formula a, jusqu’à présent, souvent été gagnante et Let the Dancers Inherit the Party, leur nouvel album depuis quatre ans va les voir, sans cynisme, s’équilibrer entre ces deux propensions.

Point, ici, de musiques de films ou d’approche conceptuelle trop prononcée, cet opus est sans doute le plus direct que le combo ait jamais offert. Les onze titres ont une mouture fluide et cohérente sans trop de divergences vers une sensibilité intellectuelle.

Celle-ci demeure toutefois dans les graphiques, les vidéos et les références culturelles mais, l’essentiel va vers un auditoire qui a les goûts les plus simples. Le « single », « Bad Bohemian », l’exemplifie à merveille avec une attitude « stadium rock » et une pompe qui ne dépasse pas la veine « pop-rock ».

Le disque a cet apprêt lisse, contemporain et à mille lieux de l’intemporalité dont BSP se faisait le chantre. Les allusions politiques sont presque « normales » et sans fard (« Keep On Trying (Sechs Freunde) ») avec un clin d’oeil avec un message positif contrebalançant ce qui auparavant était perclu de sinistrose et de prise de tête.

On schématiserait en parlant de rock conceptuel si celui-ci se berçait d’accessibilité et on aurait mal à y coller des influences comme celles d’Arcade Fire, Joy Division ou, dans un registre plus commercial, Coldplay, si BSP puisaient tout autant dans des combos comme The Killers avec des tubes potentiels comme «  International Space Station » ou « Saint Jerome ».

Les passages les plus lents et introspectifs (« Electrical Kittens ») ou «  Want To Be Free » et « Alone Piano » complèteront le large spectre sonique ; celui-ci montrera, une fois de plus, que BSP est autant capable de se plonger dans son « back catalogue » que de ne pas attendre que celui-ci ait pris la poussière.

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Goldfrapp: « Silver Eye »

Sur leur dernier opus, Tales Of Us, Alison Goldfrapp et Will Gregory avaient mis en place une collection de contes folk noirs assez semblable au Seventh Tree datant de 2008. Ici, il ne faudra pas s’attendre à une resucée car, fidèles à eux-mêmes, ils nous présentent un album qui se veut constant dans son inconstance.

Il ne faut pourtant pas parler d’inconsistance car, même si l’ouverture (le « single » « Silver Eye »), nous montre que le duo est fermement enraciné dans un territoire électronique et disco, le combo fait montre de tendances moins scintillantes et autrement plus païennes.

Ainsi, « Tigerman » côtoie le languide et le langoureux avec ses synthés teints d’onirisme se posant comme un écho du voyage cosmique auquel l’entame du disque nous avait habitués.

Pourtant, plutôt que de rester fichés dans cette dérive qu’aurait pu installer un titre aussi évocateur de la lune, nous sont présentés ensuite des morceaux plus fragiles et moins éthérés comme la pop dance de « Everything Is Never Enough », un » « Faux Suede Drifter » à la beauté incommensurable ou « Beast That Never Was » où se révèle l’influence du collaborateur de Eno, Leo Abrahams.

Entre les samples electro et les ambiances en quête de béatitude, le duo ambitionne de trouver juste équilibre entre corps célestes de la Mer de la Tranquillité et apesanteur venue de cet autre monde auquel il aspire idéalement ; il n’est pas loin d’y parvenir.

***1/2

Brad Pot: « Brad Pot »

Australien de Melbourne, ce quatuor nous livre un premier album éponyme qui va dans la grande tradition du punk issu de « down under ». Leur son est l’héritier des combos comme Gasoline, Kraut, Authorities, The Lewd, 84 Flesh ou Shock Brad Pot avec un coup d’oeil occasionnel aux Scientists, Cosmic Psychos et Onya.

Les titres dépassent rarement les trois minutes et ils cultivent à merveille une arrogance tout droit sortie des Heartbreakers (« Black Eye »).



Percussions percutantes (sic!), glissandos d’accords aux guitares et un chanteur qui sonne comme un maniaque, Brad Pot résume l’essence même d’une frustration qui n’hésite pas à ricaner sardoniquement à nos visages.

Si on y ajoute une petite prédilection pour des mélodies soigneusement signées on a, ici un ingrédient idéal pour s’oublier dans l’enthousiasme des décibels.

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Bonomo: « Phases »

Bonomo est un duo folk de Brooklyn qui se distingue de cette scène musicale de par sa connaissance encyclopédique du genre et son dévouement quasi pointilliste à son exécution.

À l’instar de peintres comme Vermeer Adam Bonomo et Andrew Renfroe composent des hymnes qui sont des références à un idéal apaisé, celui du chez soi, ainsi qu’à la quête de cet idéal.

« Home » en est, à cet égard, une introductions parfaite et Phases, même q’il n’atteint pas le registre émotionnel du gospel, recèle suffisamment d’esprit et d’énergie pour qu’on puisse y capter une âme où leur plus grande influence, Nina Simone, aurait pu se retrouver.



On y trouve, en outre, un légère touche jazzy maniérée à la façon Steely Dan ou Style Council sur des titres comme « Water » ou « Do Need ». Si on y ajoute du R&B classique avec le « closer « Baby’s Alright » et la qualité intemporelle des vocaux de Bonomo on ne peut que communier avec un Phases et sa façon de rendre convaincant un style émergeant d’une tradition originelle.

***1/2

Travis Linville: « Up Ahead »

Bien que relativement peu connu aux USA, Travis Linville est une figure importante de la scène musicale en Oklahoma. En tant que « singer songwriter » cela plus de dix ans qu’il y enseigne, tourne, y écrit et y compose Up Ahead est son plus récent album et on retrouve ici toute son expérience à nous proposer une compilation de chansons country simples et décontractés véhiculant une atmosphère tranquille et faite de « vibes » dont le réalisme quotidien se veut prosaïque mais, avant tout, apaisant.

« Flowers in Your Hair »,” ouvre le disque, composition alerte où description est faite de l’innocence et de l’émoi qui transparaissent à l’évocation d’un premier amour. Les textes sont courts et sans fard dans une tonalité qui se veut, à l’image de tout l’album, optimiste et ouverte à l’éclat qui anime la succession des jours qui passent.

Cette essence basique se retrouve en matière d’instrumentation dans la mesure où Linville s’attache à une production naturelle et élémentaire. Loin d’être facilité, cette démarche est avant tout preuve du talent qu’il a à faire fonctionner des titres où généralité se conjugue à douceur.

On retrouve ici la joie qui peut se résumer à déguster une bonne bière, à être entouré de ses amis ou à écouter de bons petits morceaux country et folk comme ceux de Up Ahead.

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Bonobo: « Migration »

Simon Green, autrement dit Bonobo, a fait pas mal de chemin depuis que North Borders lui apporta une certaine notoriété en 2013 dans une scène à mi-chemin entre trip-hop et electronica. Migration se veut son album le plus mouvant, comme son titre semble vouloir le signifier.

North Borders avait, en effet, critiqué en raison de son manque de variété ; ici, mouvement oblige, les tempos sont arrangés de manière différente, plus « uptempo » et vivace, permettant d’aller plus loin que la morosité qui jalonnait son premier opus.

Le titre d’ouverture, « Migration, semble préfigurer une introduction lente, mais celle-ci est enrichie de mouvements ascendants et de tonalité plus subtiles, apportant une complexité à un titre simple en apparence.

« Outlier » nous emmène vers quelque chose de purement sonique allant, le long de ses sept minutes, d’une intro galopante à des sons enrichis de breaks. Que le morceau se termine sur une tonalité éthérée nous rappelle, comme « No Reason », que Migration est un album écoutable par tout un chacun que ce soit en termes instrumentaux (les lignes de basses) que vocaux (un phrasé délicat rare dans la musique électronique).

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Bing & Ruth: « No Home of the Mind »

On n’hésitera pas à fournir une dénomination à ce premier album de Bing & Ruth d’autant que le quintette est digné dur le label 4AD. No Home of the Mind revendique le qualificatif d’« ambient » et on ne fera pas injure au quintette si on le nuance par deux autres épithètes, ceux de classique et d’expérimental.

Les dix plages du disque cheminent en effet comme une brise dont les étapes seront dix arrêts propre à inciter au merveilleux ou à la béatitude.

On évoquera, de ci de là, Tim Hecker et son Dropped Pianos ou le majestueux, Tired Sounds Of de The Lids.

No Home of the Mind a cette qualité de pouvoir se séparer de ces climats aériens souvent trop longs en réduisant les compositions à des schémas presque organiques tant ils sont déroutants par les pauses et les virages qui les entrecoupent. Cela, bien sûr, n’est possible que grâce à ce talent qu’ils sont de fonctionner de manière collective et de construire une atmosphère faite d’équilibres et de contrastes.

En tant que musiciens « ambient » Bing & Ruth font appel à une nouveau genre en matière de composition, celui qui manie avec talent l’immuable et le malléable.

***1/2


Band of Horses: « Are you OK »

Ce cinquième album de Band of Horses les voit continuer de recourir à une approche rock-pop, à savoir privilégier riffs accrocheurs et mélodies travaillées. SurAre You OK le quintette de Seattle fait cohabiter humeurs enrouées et voilées (les vocaux pleins d’aspiration contrariée de Ben Bridwell) et bain brûlant de reverb. Ces deux éléments trouvent un socle commun dans une production broussailleuse tutoyant par moments le majestueux. Le titre d’ouverture, « Dull Times/ The Moon » donne ainsi le ton avec un climat en pâmoison sur fond de percussions délabrées et de guitares minimalistes

On croit alors presque entendre le son de l’océan tel qu’il figure sur la couverture de l’album ; une « vibe » éthérée qui prend les proportions d’un fim en « IMAX » sur les morceaux phares que sont « Hag », « Casual Party » (hit mainstream potentiel) et « In A Drawer » irrésistible, cette fois, par le qualité de ses arrangements.

On y appréciera le « croon » serein de Bridwell contrastant avec les boîtes à rythme, les synthés et les riffs cassants, ou, enfin, les chorus pleins de verve tel qu’on le retrouve chez quelqu’un comme Jason Mascis Jr.

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Astral Cloud Ashes: « Too Close to the Noise Floor, »

Sous le nom de Astral Cloud Ashes se cache Antony Walker, muiscien natif de l’île de Jersey. Son « debut album », Too Close to the Noise Floor, combine les mânes de XTC pour la pop alambiquée et des Pixies pour la constance à explorer l’extravagance. Cet appairage tout incongru en matières d’influences fonctionne ici de façon fluide et permet un amalgame sonique qui échappe à toute définition de genre et, plus intéressant, de période.

Les textes de Walker sont, en outre, singuliers, à égale distance ente le personnel et l’ésotérique. On, par moments, la sensation de lire un journal intime meurtri par le désespoir (« The Man I Had To Become ») alors que d’autres instances se singularisent par une collision de mots et d’images mis bout à bout. L’ensemble génère un tableau qui serait celui d’une dystopie guère dissemblable à la nôtre (« Lites ».)

Too Close to the Noise Floor s’entend comme le disque d’un musicien s’interrogeant encore sur la direction qu’il veut prendre mais dont les prémisses sont, ici,indéniablement porteurs de promesses.

***1/2

Aquilo: « Silhouettes »

Des plages de pianos placides, de cordes brassées et secouées forment la base et le ferment de ce « debut album » de Aquilo. Rarement le terme de travail d’orfèvre na autant mérité son nom.

Opulence de morceaux délicatement surfilés ensemble, une voix qui vise à vous magnétiser, des phrasés qui vous forcent à vous arrêter et prêter l’oreille ; il n’est question que de cela dès le titre d’ouverture donnant son nom à Silhouettes.

Appellation judicieusement choisie, que ce soit grâce à la délicatesse tendre d’un « Human » s’écoulant comme des vaguelettes ou, mieux encore, sur un « Sorry » atmosphérique suintant d’émotion.

Quand « Never Again » apporte furtivement une touche un peu plus enlevée, il ne brise aucunement la « vibe » cohérente de l’opus. Tout eu mieux au contraire, sert-il à incarner sa beauté auditive et sa musicalité.

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