Wavves: « Hideaway »

14 juillet 2021

Nathan Williams n’est probablement pas assez reconnu pour son talent d’auteur-compositeur. Il a très tôt catalogué Wavves avec des hymnes de punk mollasson aux titres tels que « So Bored » et « Idiot » – mais il a également montré un talent pour les imitations étourdissantes d’Animal Collective, les harmonies des Beach Boys, les chansonnettes de cirque bizarres et les projets secondaires axés sur le rythme.

Ce talent caméléonesque pour les différents styles est mis en avant sur Hideaway, qui atténue au moins quelque peu le crunch pop-punk des albums récents You’re Welcome et V. Cette fois-ci, Williams – avec le bassiste Stephen Pope et le guitariste Alex Gates – se frotte au classicisme pop des années 60 sur la valse « Hideaway » et le cahotant « sha-la » qui remplit « Honeycomb ». Ils expérimentent égalementavec le galop country traditionnel sur le twangy « The Blame », et concluent l’album sur le slow chaloupé qu’est un »Cavia » mené au clavier.

Avec « Sinking Feeling » le groupe fait enfin honneur à toutes les fois où il a été qualifié à tort de surf rock (car chanter sur la plage n’est pas la même chose que faire du surf rock) en superposant des leads de guitare à la Ventures avec des strums acoustiques vifs et des arpèges réverbérés.

Bien sûr, il y a toujours les habituels bangers pop-punk : Williams imite parfaitement le Billie Joe Armstrong de l’époque d’American Idiot sur le morceau d’ouverture « Thru Hell » alors que « My Prize » arborera un rebondissement heureux qui rappelle les vieux copains de Wavves, Best Coast. Comme d’habitude pour Wavves, les paroles traitent de paranoïa, de dépression et d’un sentiment de malaise qui est faible en détails spécifiques et lourd en lignes comme « Hiding hate away / It’s like a river wants to drown, drown, down me » (Cacher la haine / C’est comme si une rivière voulait me noyer, me noyer, me descendre.).

Mais même lorsque les Wavves s’aventurent en terrain connu, l’album de neuf chansons est si court et en traînant qu’il passe comme une brise océanique rafraîchissante. Plutôt bien pour ce sous estimé combo.

***1/2


Origamibiro: « Miscellany »

12 juillet 2021

Cette saison particulière accueille Origamibiro de retour après un hiatus qui a duré près de six ans et qui se manifeste sous la forme d’un album comprenant un ensemble de travaux amassés depuis la sortie de l’album Odham’s Standard de 2014, chaleureusement accueilli. Il marque également le retour du projet à ses origines en tant qu’entreprise essentiellement solo du compositeur et producteur Thomas William Hill, basé à Nottingham, bien que ce dernier n’hésite pas à souligner que le contrebassiste et multi-instrumentaliste Andy Tytherleigh, qui faisait partie de son incarnation en tant que trio audiovisuel, reste un collaborateur important.

La nouvelle collection s’appelle Miscellany, un titre qui s’avère approprié non pas parce qu’il sonne comme un album cousu ensemble à partir de travaux disparates sur une longue période de temps – bien au contraire – mais parce que c’est un mot qui capture l’essence du modus operandi éclectique d’Origamibiro, à savoir une « exploration de la nature tangible des objets quotidiens et des textures à la fois dans et hors de la maison ». Les ronces de la forêt, les jouets en plastique et les débris de pièces de piano démolies ne sont que quelques-uns des objets dont on nous dit qu’ils sont réutilisés pour tout le potentiel sonore qu’ils offrent, aux côtés d’une palette instrumentale variée comprenant la viole de gambe, le piano, la cithare, le bol chantant, le glockenspiel, les boîtes à rythmes et les gongs.

Ce qui fait que l’album fonctionne si bien, c’est que Hill ne se contente pas d’explorer les propriétés sonores de divers objets et instruments pour la nouveauté, mais semble surtout découvrir toute la gamme de leur musicalité. Il est vrai que l’on peut se surprendre à essayer de comprendre l’origine de tel ou tel son ou à s’amuser de l’ingéniosité dont font preuve des morceaux ludiques comme « Zoo », mais la vision musicale de Hill et ses compétences de compositeur font que le tout s’assemble de manière cohérente et convaincante. Les divers sons et textures sont étroitement tissés dans des structures rythmiques agiles et fusionnés avec une instrumentation luxuriante, des mélodies engageantes et une chaleur pastorale amicale qui en font un véritable plaisir à écouter. Si Miscellany englobe des travaux compilés dans le passé d’Origamibiro, il semble également ouvrir un nouveau chapitre pour le projet, ce qui est une perspective séduisante.

***1/2


Dntel: « The Seas Trees See »

12 juillet 2021

Le premier des deux albums de Dntel promis cette année offre un aperçu intriguant du carnet de croquis de Jimmy Tamborello pour Will Salmon.

Dans « The Lilac And The Apple », le premier titre du nouvel album de Dntel, une voix robotique entonne les premières mesures d’une chanson folk acapella inquiétante. Elle est rejointe quelques instants plus tard par les tonalités beaucoup plus humaines de Kate Wolf, l’auteur-compositeur-interprète américain qui a écrit la chanson en 1977. Les deux chanteuses – en fait les deux Wolf, traitées, vocodées et étirées dans le temps – se retrouvent en duo dans une étrange harmonie.

Ce n’est pas la première fois que le producteur Jimmy Tamborello utilise de tels effets. Son album phare de 2001, Life Is Full Of Possibilities, a également déformé et tordu la voix humaine pour obtenir un effet émotionnel souvent saisissant. Mais il y a quelque chose de particulièrement obsédant à entendre Wolf – qui est décédé en 1986 à l’âge de 44 ans – chanter sur la façon dont la vie continue, même si nous ne sommes pas là pour la voir. C’est troublant au début, mais la chanson devient plus émouvante et plus belle à chaque écoute, sa voix devenant un fantôme dans la machine.

Si The Seas Trees See culmine avec son premier morceau, le reste de l’album est encore traversé de moments de beauté tranquille dans un mode pastoral électronique similaire. Il y a une tranquillité bucolique dans le bouillonnement des synthés aquatiques de « The Seas », tandis que le désordre blanchi par le soleil de « Back Home » rappellera Four Tet. « Fall In Love » » est joyeux, une sérénade douce et timide dont le chant est déformé jusqu’à devenir presque abstrait, mais dont on perçoit toujours le sens.

Tamborello a parlé de ces morceaux comme d’une collection de croquis et cela est évident à certains endroits. Quelques-uns d’entre eux ne semblent pas complètement formés, avec le piano usé de « Movie Tears » et « What I Made », tous deux construits autour de boucles sinueuses qui s’arrêtent simplement. Ce sont des gribouillages ambiants discrets, assez agréables, mais aussi assez oubliables. « The Man On The Mountain « , quant à lui, est un récit parlé qui n’apporte rien au disque, si ce n’est un joli design sonore.

Les moments où il jette une pierre dans l’eau pour perturber le calme sont plus intéressants. Il n’y a rien d’aussi énergique que les scintillements de son dernier album, Human Voice (2014), mais « Whimsy » sonne comme le genre d’expérience électronique austère que l’on pourrait trouver sur un 33 tours usé d’une bibliothèque musicale oubliée des années 1970, tandis que « Hard Weather » clôt le disque sur des synthés planants dignes de M83.

The Seas Trees See est le premier des deux albums de Dntel cette année, le second, Away, étant censé être plus influencé par la pop. Le second, Away, est réputé plus pop. Il plaira probablement aux fans du travail de Tamborello avec The Postal Service et risque de faire de l’ombre à cet album. Ce serait un peu dommage. C’est un peu déglingué par endroits, mais c’est un aperçu large, évocateur et jamais moins intriguant du carnet de croquis du producteur.

***1/2


Hollie Kenniff: « The Quiet Drift »

11 juillet 2021

The Quiet Drift de Hollie Kenniff nage à travers de minces et vaporeuses mèches de nuages ambiants, et se pâme à travers des synthés doux et délectables. Des guitares imprégnées de réverbération se mêlent à sa chanson céleste et sans paroles, qui s’inspirent de la citation ci-dessous :

« J’aspire à une sorte de calme où je peux simplement dériver et rêver. Je dis toujours que trouver l’inspiration, c’est comme pêcher. Si vous êtes calme et assis là et que vous avez le bon appât, vous allez finir par attraper un poisson. Les idées sont un peu comme ça. Vous ne savez jamais quand elles vont vous frapper »»- David Lynch

The Quiet Drift est un disque qui englobe tout, sa musique s’élève en altitude jusqu’à ce qu’elle atteigne un point où elle peut regarder la terre d’en haut. La musique d’Hollie défie la compréhension standard de la physique, car ses chansons semblent être détachées du monde, libérées de toute sorte de loi.

Les touches de piano en sourdine résonnent au loin, émanant d’un pays dissocié de la réalité physique mais en accord avec les sens. Un retour au sol n’est pas possible, et avec une musique aussi jolie que celle-ci, on ne voudrait pas descendre. Le piano a été prêté par Keith Kenniff (Goldmund), le mari de Hollie, compagnon de label et autre moitié de Mint Julep. Sur The Quiet Drift, les touches ont perdu un peu de leur tranchant, commençant à s’estomper, mais cela ne se traduit pas par une faiblesse. Sur « Still Falling Snow », les cordes de la guitare électrique sont capables de dégouliner d’accords majeurs et de leurs couleurs arc-en-ciel. La neige tombe, mais la musique s’est déjà inversée, choisissant de rester dans les nuages. La pulsation intermittente des percussions rompt avec la colonne vertébrale de la chanson et perce le brouillard. Elle trace un chemin le long de la colonne vertébrale de la musique et indique les intentions de l’album de poursuivre une évasion rêveuse.

La voix d’Hollie ne semble jamais se battre pour l’espace ou le contrôle, malgré les synthés semblables à des marées et la dynamique envahissante. Au contraire, elle est emportée dans la tempête, devenant une partie vitale de celle-ci, et enveloppée dans l’atmosphère, sans jamais redescendre. Sa voix ne marche pas, elle glisse. Elle ne veut rien avoir à faire avec le sol ou la terre ; elle n’est peut-être même pas consciente de son existence.

Avec The Quiet Drift, vous pouvez plonger la tête la première ou vous élever vers de nouvelles hauteurs ; le ciel est d’une teinte similaire à celle de l’océan. Dans un cas comme dans l’autre, il n’y a qu’une seule finalité : disparaître complètement pour ne plus jamais revenir.

The Quiet Drift appartient davantage aux espaces liminaires entre la vie et l’au-delà, la mémoire et la fantaisie, le paysage et le paysage de rêve « .

La musique d’Hollie, aux accents célestes, ne semble pas appartenir à un espace restrictif ou à une localité physique. Elle se frotte et effleure le tissu léger de la réalité perçue, contournant les yeux ouverts de la conscience et traversant les temples flous de l’au-delà, aveugles aux os des mortels mais visibles à travers la musique, pour arriver à un endroit où les fantômes des défunts s’attardent encore.

***1/2


Squirrel: « Flower Planet (i) »

10 juillet 2021

Le titre du premier album de Squirrel Flower, I Was Born Swimming, fait référence à sa naissance difficile, sortant de l’utérus en flottant dans le liquide amniotique. Alors que ce premier opus représentait une naissance, une auteure-compositrice en mouvement constant pour trouver sa place dans le monde, le deuxième effort de la chanteuse et auteure-compositrice Ella Williams est plutôt une renaissance dans le feu. En portant sa vision à l’échelle planétaire, Williams a écrit une « lettre d’amour au désastre » avec Planet (i).

Le titre fait soi-disant référence à la prochaine planète que l’humanité va revendiquer et, très probablement, détruire à nouveau. Comme il se doit, la destruction est omniprésente sur l’album. Dans « Deluge In The South », Williams est « coincé » dans une mousseline de soie brillante » (stuck in chiffon shining), regardant un paysage inondé, tandis que « Big Beast » envoie l’auditeur directement dans la trajectoire de la tempête avec son point culminant apocalyptique et sauvage. Pourtant, les désastres de Williams ne sont pas toujours d’une ampleur aussi biblique. Dans « Hurt a Fly », Williams se place dans la peau d’un narcissique qui s’en prend à ceux qui l’entourent, puis insiste : « Tu sais que je ne pourrais jamais faire de mal à une mouche, à moins que cela ne me fasse perdre mon temps » (You know I could never hurt a fly/Unless it wasted my time).

Williams ne fait pas que constater la destruction, elle la célèbre et l’accueille. Elle se tient sur le toit et accueille les vents arides d’une tornade sur « Desert Wildflowers » et elle supplie de vivre seule et invisible sur « To Be Forgotten ». Mais surtout, l’ouverture elle-même accueille la destruction. « I’ll Go Running » commence dans un élan de colère, mais ne se termine pas dans le désespoir, mais dans le triomphe. Williams trouve sa renaissance dans les feux du désastre alors qu’elle insiste : « Je serai plus neuve qu’avant/Je serai quelque chose que vous n’avez jamais vu » (’ll be newer than before/I’ll be something you’ve never seen).

Comme il se doit, Williams semble plus neuve qu’avant sur son deuxième album. Dès le début, les « singles » de l’album semblent avoir ouvert la voie à un son légèrement plus défini pour Williams sur Planet (i). La construction flottante et céleste de ses débuts fait place à des moments plus poussiéreux et terreux, alors que le rock indépendant dense et distordu peuple les pièces maîtresses de l’album. Des guitares bruyantes mènent à un point culminant explosif sur « I’ll Go Running », tandis que des solos de guitare nerveux sur « Hurt a Fly » et « Flames and Flat Tires » ponctuent l’album de moments dramatiques.

Pourtant, comme dans I Was Born Swimming, la musique de Williams excelle une fois de plus dans les petits détails. La texture et l’atmosphère régissent son monde plus que les accroches qui chatouilleraient l’oreille. En dehors des moments de solos noueux et des distorsions occasionnelles, Williams invite votre attention plus qu’elle ne l’exige. Mais lorsque cette attention est accordée, de nouvelles profondeurs dans son écriture se révèlent. La poésie gracieuse de Williams porte des morceaux denses et verbeux comme « Pass » ou le plaintif et clairsemé « Desert Wildflowers », offrant un répit aux paysages sonores arides et apocalyptiques de l’album avec une intimité accueillante.

C’est surtout dans ces moments austères que les forces de Williams en tant qu’interprète s’avèrent être la pièce maîtresse indéniable de l’album. Sa voix puissante atteint des sommets sur le morceau central grunge « Roadkill » et explore un territoire feutré et éthéré sur le morceau final « Starshine ». Invariablement, Williams est magnétique des premiers instants jusqu’à la fin. Quand elle chante sur « Iowa 146″ » quand elle joue de la guitare, tout s’écroule. Elle vous plonge dans des histoires de désastre, des rêveries nostalgiques, des moments de joie volés et la douleur ardente de la renaissance. Jusqu’à la fin du disque, vous êtes maintenant sur la planète d’Ella William.

***1/2


Lightning Bug: « A Color of the Sky »

10 juillet 2021

Lightning Bug crée un art calmement confiant, capable de modifier les perspectives. A Color of the Sky, la première sortie du groupe sur un label majeur, est une sucette d’été qui brille de mille feux. Des guitares acoustiques légèrement pincées et en écho donnent l’impression que l’expérience entière est destinée à être écoutée en regardant un lever de soleil, dans le calme de son jardin. Les pianos doux et ambiants semblent refléter ces rayons comme des brins d’herbe couverts de rosée. La voix d’Audrey Kang, légère mais sûre d’elle, suffit juste à faire bruisser les arbres, à faire connaître sa présence dans ce magnifique paysage sonore sans jamais essayer d’en dominer la beauté naturelle. C’est un album plein d’atmosphères et de textures à couper le souffle, un morceau de musique prêt à transporter votre esprit et votre âme.

Mais il n’y a pas que des songes éthérés, et c’est ce qui donne à A Color of the Sky des teintes plus définies, plus faciles à saisir et plus faciles à comprendre que la moyenne des sorties dream-pop/shoegaze/indie-rock. Il y a une passion naissante dans chaque chanson – une passion qui a tendance à commencer modestement, presque timidement – mais qui parvient toujours à percer de manière impressionnante. Sur «  September Song, pt. ii « , ce sont les guitares splendides et effervescentes et cet éclatement mi-creux, mi-autoritaire des percussions qui rendent la destination aussi belle que le voyage. « I Lie Awake «  est tout aussi éruptif, avec une batterie en cascade qui se fond dans des riffs électriques brûlants et des synthés criards. Il ne s’agit pas d’une série de montées en puissance post-rock génériques, cependant – les progressions sont bien trop fluides et peu fiables pour être décrites comme des montées en puissance et des « climax ». Il y a ici une approche languissante qui permet au disque de couler sans effort là où il le souhaite. Sur l’étonnant morceau-titre, par exemple, Lightning Bug s’écarte à mi-chemin de la trajectoire de ballade acoustique de la chanson pour nous offrir un mouvement de cordes et de synthés ascendants et descendants ; c’est une sérénade si sincèrement poignante et pénétrante pour l’âme qu’elle semble réparatrice. Les moments de clarté émotionnelle comme celui-ci ne sont pas constamment recherchés, mais sont au contraire laissés se développer de manière organique. C’est en partie ce qui rend cette expérience si magique : Lightning Bug n’essaie pas de vous faire ressentir quelque chose, mais crée un espace pour que vous le fassiez vous-même.

Bien sûr, si l’on s’attache aux paroles, il est facile de créer des liens personnels forts. Lang est un poète tout au long de A Color of the Sky, déplorant l’amour perdu tout en s’interrogeant sur sa place dans l’univers. L’un de ses vers les plus frappants se trouve dans « Song of the Bell », où l’on réalise peu à peu qu’elle chante sur elle-même : « Si je me vide de tout mon moi, me sentirai-je creuse ? Me sentirai-je libre ? La vérité résonnera-t-elle en moi ? L’entendrai-je ? » (f I empty me of all my self, will I feel hollow? Will I feel free? Will the truth echo through me? Will I hear it?).

Les thèmes de la perte et du deuil font fréquemment surface, qu’il s’agisse d’un regard introspectif ou de la nostalgie d’une personne qui ne fait plus partie de votre vie : « Les couleurs brûlent plus fort et les sentiments brûlent vrai / Et même les fleurs sentent plus comme toi. » ( The colors burn stronger and the feelings burn true / And even the flowers smell more like you). L’écriture ici suggère que Lang a enduré beaucoup de choses récemment, un sentiment enveloppé par l’une des premières lignes de l’album – une expression d’épuisement pur et simple, ou même de dégoût total : « Je pense que je vais apprendre à vivre ma vie aussi sagement qu’un moine / Éteindre mon téléphone et vivre seul dans une paix éternelle » (I think I’ll learn to live my life as wisely as a monk / Turn off my phone and live alone in everlasting peace). Ce ne sont pas des idées qui vous passent par la tête un soir. Lang a souffert pour elles, et un sentiment de catharsis en résulte, émanant de ce chef-d’œuvre esthétique, émotionnel et lyrique.

Lightning Bug existe depuis un certain temps – depuis leur premier album Floaters en 2015, pour être précis – mais ils ont rarement semblé aussi en phase les uns avec les autres ou aussi certains de leur objectif. C’est magnifiquement arrangé, étonnamment texturé, et évocateur d’une manière que seule la musique patiente peut être. A Color of the Sky n’est pas pressé, et son but semble être de vous ralentir également. Il vous invite à prendre conscience de ce qui vous entoure, à respirer et à trouver un certain niveau de paix intérieure. Si vous êtes un participant volontaire, Lightning Bug vous en montrera le chemin.

***1/2


Modest Mouse: « The Golden Casket »

3 juillet 2021

Malgré son titre quelque peu effronté, The Golden Casket nous montre un Modest Mouse imprégné d’optimisme. Ce groupe d’indie-rock vétéran a parcouru un long chemin depuis Strangers to Ourselves en 2015, un projet en gestation depuis longtemps qui a vu le « frontman » Isaac Brok s’agiter sur tout, des questions environnementales à la cupidité des entreprises – exprimée dans ses pensées habituellement embrouillées et éparpillées. Mais il a également montré comment la troupe du nord-ouest du Pacifique s’est installée confortablement dans un sens musical qui, malgré une durée de 77 minutes, prouve qu’aucune quantité de musiciens invités ou de producteurs ne peut remplacer la qualité à composer des chansons. Et, pour un groupe aussi idiosyncratique que Modest Mouse, c’était, à cet égard, un projet plus qu’intimidant.

Cela ne veut pas dire que leur septième album studio, et le premier en six ans, n’a pas la saveur hymnale qui a aidé à propulser leur « single » « Float On » vers un succès radio massif en 2004. Le groove dansant de « We Are Between » et ses paroles qui englobent tout le monde sont ce qui se rapproche le plus de ce succès, alors que les ceffluves de synthé de « Leave the Light On » ressemblent à ceux de Zooropa de U2. Dans les deux cas, Brock maintient une position positive et communautaire, qu’il soit prêt à accueillir les autres à bras ouverts ou qu’il chante à quel point il est bon d’être en vie.

L’essence même de lrxistence est explorée ici de différentes manières, un concept qui, selon Brock, ne vaut pas la peine d’être longuement médité. Sa joie semble naturelle et non forcée avec un « We’re Lucky » sur lequel il se sent privilégié d’apprécier ce que la vie lui offre au moyen de guitares sonnantes caractéristiques et d’une section de cuivres. La paternité est également au cœur de ses préoccupations, comme sur « Lace Your Shoes », un rocker émouvant et envolé où il décrit en détail les nombreuses façons dont il a hâte de voir son enfant grandir. Brock, cependant, est tout aussi préoccupé par le monde dans lequel il a inévitablement amené son fils et sa fille. Il n’est pas naïf face à la laideur de la vie quotidienne dans « Never Fuck a Spider on the Fly », où il critique les divisions politiques toxiques qui nous rendent plus fermés d’esprit. En revanche,e Brock partage toute l’étendue de ses appréhensions sur le morceau central de l’album, « Transmitting Receiving », où il parle de la manière dont la technologie nous contrôle et de la façon dont nous laissons faire – même si ses illusions le poussent à bout : « Rien dans ce monde ne me pétrifiera, nous nous répétons » (Nothing in this world’s gonna petrify me, we are repeating).

Bien que The Golden Casket montre Modest Mouse sous son jour le plus accessible et le plus mélodieux, un changement créatif qui a commencé avec Good News For People Who Love Bad News en 2004, ils reviennent à certains des aspects expérimentaux qui ont défini une grande partie de leurs premiers travaux. Les chansons punk-lite vigoureuses (« Japanese Trees ») s’équilibrent avec une palette sonore plus riche (« The Sun Hasn’t Left »), semblable à l’utilisation éparse de sons électroniques texturés que The National a utilisée sur Sleep Well Beast en 2017. Et bien que certaines de leurs idées ne se développent pas complètement, la diversification de leur son dans un cadre guitar-rock revitalise la dynamique du groupe.

Cette facette plus évidente de Modest Mouse peut continuer à rebuter les détracteurs qui apprécient leur travail des années 90, en particulier ceux qui aimaient leurs affectations sinueuses et post-rock. Cela peut être ressenti comme une perte, car ils étaient si bons dans ce domaine, bien sûr. Mais Brock n’a rien perdu de sa bizarrerie inhérente – ses tendances névrotiques sont même habilement intégrées aux sentiments du groupe. Le seul élément qui puisse apaiser tous les camps est le morceau de clôture « Back to the Middle », un rocker aérien et arpégé qui se transforme en un final explosif. Il termine l’album sur une note énigmatique mais excitante – juste assez ouverte pour qu’on ne sache pas exactement dans quelle direction ils nous emmèneront la prochaine fois. Et même si nous devrons attendre un bon moment pour leur prochaine sortie, ils prouvent une fois de plus que leur capacité à rester pérennes est indéniable.  

***1/2


Bobby Gillespie and Jehnny Beth: « Utopian Ashes »

3 juillet 2021

Bobby Gillespie et Jehnny Beth. Un couple étrange sur le papier, l’un étant un ancien du monde du rock indépendant, l’autre une icône du post-punk abrasif. On ne s’attend pas à ce qu’ils collaborent un jour, et encore moins à ce qu’ils collaborent sur un album complet de ballades inspirées de la country. Sur Utopian Ashes, c’est pourtant ce qu’ils ont fait.

Gillespie et Beth partagent une vigueur commune, un manifeste mutuel pour ne jamais rester stagnant sur le plan créatif. Avec leur album en collaboration, Utopian Ashes, les stars de Primal Scream et Savages créent un paysage aride fait de tumbleweed et de bagages émotionnels, et vous invitent à entrer dans leur monde.

Avec ses cordes florissantes et ses accents dramatiques, le morceau d’ouverture « Chase It Down » fait écho à l’ouverture cinématographique d’un western spaghetti, alors que Beth et Gillespie racontent l’effondrement désordonné de la relation des protagonistes. Gillespie répète « I don’t love you anymore » dans le climax, mais à qui ce personnage doit-il le prouver ? Utopian Ashes n’hésite pas à évoquer les complexités de la rupture, comme le titre «  English Town » » de Tom Waits, qui évoque un désir d’évasion futile. « Remember We Were Lovers « , de son côté, marie des harmonies béates à des touches moroses, offrant une thèse désespérée sur la nature de l’amour : « Nous sommes stupides et ingrats, nous n’apprendrons jamais » (we’re stupid and ungrateful, we’ll never ever learn)

L’album ne reste pas désespéré. « Your Heart Will Always Remain » est un rouleau infectieux qui reste doux et sincère au milieu des passages rocheux, et l’alchimie entre Gillespie et Beth scintillera sur « Stones of Silence ». Beth est enjouée et inhabituellement discrète, et bien que Gillespie n’ait jamais été le meilleur des chanteurs, sa voix douloureuse fait passer le désespoir des paroles. Dans « You Don’t Know What Love Is », le personnage de Gillespie se contredit fréquemment ; au début, il accuse l’amour d’être une maladie, mais il retourne la situation à sa partenaire en disant que, quel que soit l’amour, elle ne sait pas «e qu’est l’amour . C’est ce niveau d’écriture émotionnellement mature et stratifié qui élève Utopian Ashes en territoire vraiment passionnant, alors que Beth et Gillespie illustrent leur imagination à l’auditeur.

« Tu t’es transformé en quelqu’un que je ne connais pas » (You turned into someone I don’t know”) chante Beth sur le titre phare de l’album, « You Can Trust Me Now » », un morceau qui commence par une intro parlée de Gillespie et se termine par le même silence fantomatique que l’intro ; leur voix est obsédante dans cette musique country atmosphérique qui n’offre pas de solutions faciles. L’album raconte l’histoire de ceux que l’on croyait aimer et qui changent à cause de la lutte inévitable qui vient avec le vieillissement, ce qui amène Gillespie à conclure que cela nous brise le cœur dans « Living A Lie ». « Sans confiance, comment peut-il y avoir de l’amour ? » (Without trust, how can there be love?) murmure Beth, et bien que les accords de guitare enjoués et les harpes éthérées puissent dire le contraire, au, cune fin heureuse de livre de contes n’attend ce couple. 

Ce qui attend les personnages de Beth et de Gillespie à la fin est incertain. Ce dernier décrit « un vide de toute émotion, rien qui puisse faire frémir » (a void of all emotion, nothing left to thrill) sur le morceau « Sunk In Reverie », mais il n’y a pas de portes fermées. De même, toutes les portes sont ouvertes pour ces deux artistes ; ils n’ont jamais été cantonnés au punk ni aux remixes baggy de Weatherall, mais des visionnaires à part entière. Ensemble, ils s’accordent parfaitement. Peu importe ce qu’ils feront par la suite, et qu’ils fassent ou non un autre disque ensemble, cela reste à voir, mais avoir un effort de collaboration de ce calibre est un honneur qui nous est fait. C’est un album théâtral et vulnérable qui n’est peut-être pas facile à écouter, mais qui est tout simplement une expérience. L’un des plaisirs les plus inattendus de 2021, cela est chose certaine.

****


David Dunn: « Verdant »

2 juillet 2021

Les œuvres de David Dunn reflètent ses intérêts et ses recherches en écologie acoustique, bioacoustique, communication inter-espèces et sonification scientifique.  Ces intérêts lui ont permis d’être véritablement un artiste interdisciplinaire. Dunn a produit un ensemble d’œuvres uniques qui brouillent la frontière entre l’art et la science.

La dernière œuvre de David Dunn s’intitule Verdant, qu’il décrit comme une sorte de pastorale motivée par son désir de parler d’un avenir plus optimiste. Le matériau de l’album » est une intersection de la musique ambiante, de la nouvelle tonalité, du minimalisme, de la composition algorithmique, de la synthèse logicielle, de l’enregistrement de terrain, de l’art sonore et de la musique de drone. Il s’agit d’une pièce binaurale en un seul mouvement d’une durée d’environ quatre-vingts minutes. Verdant ayant été composé et enregistré pendant la pandémie, le calme qu’elle causé a permis à Dunn, qui est un expert en enregistrement de la vie sauvage, de capturer certains des sons à très faible volume du désert. Ce paysage sonore microscopique du désert est entrelacé avec des drones d’ondes sinusoïdales qui changent lentement et qui flottent avec les sons ambiants de carillons, de sons de violon soutenus, d’oiseaux de basse-cour et de trafic lointain pour créer un paysage sonore imaginaire profond et large.

Verdant est ainsi une merveilleuse pastorale ambiante active. Comme il s’agit d’un enregistrement binaural, il est préférable de l’écouter avec un casque ou des oreillettes. Une première écoute faite à un niveau de volume très modéré permet de rendre chaque morceau intéressant puis, par la suite, ritablement captivant. Il est donc recommandé de l’aborder à un volume plus faible et de l’écouter ensuite en profondeur pour en faire, au final, un album hautement recommandé.

***1/2


Sebastian Plano: « Save Me Not »

2 juillet 2021

Le dernier album de Sebastian Plano, Save Me Not, se situe à un niveau profondément personnel. Sebastian y va plus loin que jamais, faisant corps avec la musique. Avec le temps, écrire de la musique est devenu un besoin ; il me serait impossible de vivre sans pouvoir m’exprimer par des sons. Save Me Not est sa musique, un album intime dans lequel il peut cultiver et nourrir son propre style, la musique qui l’a toujours appelé. Une musique qu’il était destiné à absorber et à diffuser dans le monde entier.

Le violoncelliste, compositeur et producteur argentin a enregistrécet opus au cours de plusieurs longues nuits, toutes passées dans son studio de Berlin. Il a laissé ses propres empreintes sur la musique qui en résulte. Utilisant des fonds électroniques frais et discrets et mettant l’accent sur les trois éléments différents que sont la voix, le violoncelle et le piano, Save Me Not est un disque d’une qualité raffinée et d’une lumière tamisée, qui scintille faiblement d’apricité.

En grandissant, nous passons notre vie à devoir nous fondre dans la masse, alors, à mesure que notre personnalité se développe, il est inévitable que nous commencions à cultiver notre propre réalité. « Mais pour moi, cela a grandi jusqu’à ce que je réalise que je n’appartenais pas au monde de l’interprétation, jouant la musique de Beethoven – ou de n’importe qui d’autre. Nous sommes nombreux à entretenir notre propre espace où nous pouvons être l’essence de nous-mêmes, et les personnes créatives vont sans doute encore plus loin, en construisant une réalité où leur imagination peut se déployer, en toute liberté ».

Un contraste profond se niche dans la musique de Sebastian. Seuls trois instruments sont utilisés, mais la musique ne semble jamais restreinte. Au contraire, Save Me Not est pleine de perspectives toujours plus vastes. Plano renverse les choses, car la concentration supposée étroite sur le piano, le violoncelle et la voix l’aide à créer un monde plus vaste. En se concentrant sur ces trois sons particuliers, des niveaux de développement plus profonds peuvent se produire, rendant la pièce plus large.

Save Me Not est une musique patiente et élégiaque. Sebastian a affiné ses talents de compositeur, et chaque note est jouée au maximum, ce qui lui donne une durée de vie saine et imprègne la musique d’un amour profond, qui doit être l’élément le plus important de la musique ; s’il n’y avait pas d’amour, pourquoi la faire ? Les notes hantent les brumes de son air, et les compositions prennent leur temps pour se développer. Des cordes arquées et des harmonies fortes et balayées créent des arrangements étonnants et poétiques. Le choc d’une main contre le corps du violoncelle, un pied qui tape sur le sol, et même le grincement de la chaise du studio sont autant d’éléments essentiels à la musique, qui ajoutent à sa personnalité et à son âme. Tout s’assemble joliment, suspendu dans un espace délicat. Save Me Not est une musique pour et de l’âme.

***1/2