Pedro The Lion: « Phoenix »

Quinze ans. C’est le temps qui sépare la sortie de l’excellent  et ce nouveau chapitre de Pedro The Lion. Pourtant, son leader David Bazan, n’a jamais cessé de travailler. Au contraire, il a livré 5 albums en solo en plus de participer à des projets sporadiques en compagnie d’amis. Pourquoi ce passage en solo ? Il trouvait bizarre de composer tout dans une formation. Il a donc décidé de quitter le band pour prendre la route seul. Après cette période de contrôle illustrée par un disque du même nom, il a voulu revenir à une formule plus rock et rRapidement, le nom Pedro the Lion s’est imposé de lui-même.

Si pour lui, la différence entre le solo et Pedro n’est pas claire, dans les oreilles du mélomane, ça risque de se faire sentir assez vite. Les derniers albums de David Bazan sont bien intéressants, les guitares dissonantes et les progressions d’accords surprenantes manquaient. Sur Phoenix, Pedro the Lion est tout à fait ce qu’on attend du groupe avec un chanteur confiant et en pleine possession de ses moyens en prime.

Le sentiment de nostalgie et du temps qui creuse des sillons dans nos êtres n’est jamais très loin chez Bazan. Que ce soit avec l’entraînante « Yellow Bike » qui nous chante la joie, mais aussi la solitude qui a accompagné le premier vélo qu’il a reçu dans sa jeunesse. Il trace un savant trait avec la vie de tournée qu’il a vécu en solo dans les années précédant la sortie de Phoenix. Avec une grande liberté vient souvent une grande solitude. Les souvenirs d’enfance se font de nouveau sentir sur « Circle K » qui parle d’une dépense folle dans un article non nécessaire.

Les références christiques sont,bien sûr ,toujours présentes chez Bazan. Même peut-être un peu plus maintenant que jadis dans les textes de Achilles Heel et Control. De ce point de vue il a fait un bout de chemin vers la paix avec sa foi : « But you can always smell which fruit you really wanna bite into. » sur «  Powerful Taboo »

Le retour des sonorités électriques est totalement le bienvenu sur le disque. Un bon exemple de la dissonance dont Bazan peut faire preuve, est la rythmée « Black Canyon » avec ses guitares qui frappent comme des poignards à chaque coup de pic. D’ailleurs, les riffs de qualité sont légion sur Phoenix. La chanson-titre est d’une lourdeur assumée et rentre au poste comme dans les belles années. C’est un peu moins lent et appuyé, mais tout de même, ça demeure délicieux.

Il est certain qu’on n’est pas face à l’excellence de narrativité que Bazan a pu créer par le passé. Ça reste un solide album d’indie-rock aux accents dissonants et aux thématiques pertinentes, qu’on croit ou non. L’athée le plus convaincu ne verra pas chez Bazan un illuminé prêchant la bonne parole, mais plutôt un personnage qui, tel le phénix, ne cesse de renaître de ses cendres.

***1/2

As It Is: « The Great Depression »

As It Is est un combo qui revendique le faite de changer à chaque album ; mission réussie pour ce The Great Depression qui se présente en 4 parties ; étapes distinctes basées sur la romantisation de la dépression et autres maladies mentale mais surtout évolution qui voit le Anglais laisser tomber leurs penchants pop-glam pour évoluer dans un univers « emo » plus sombre et lourd. Il est vrai que le quatuor travaille en relation avec une association, Hope For The Day, qui fait de la prévention contre ce type d’atteintes mentales.

Sans parler d’album conceptuel, on peut noter que les trois titres d’ouvertures (« The Wounded World », « The Stigma (Boys Don’t Cry ») et « The Fire ») treitent de nos rapports aux réseaux sociaux et de cette absorption qui étend sa toile sur les générations d’aujourd’hui et déconstruite nos relations aux autres.

Musicalement, le quatuor s’emploie à varier les humeurs et à s’attacher à ce qui peut être source de réconfort en rajouter des touches personnelles de ci de là. II s’attaque aux clichés qui entourent, par exemple la masculinité, mais surtout ils savent varier les rythmes et puissances, que ce soit vocales ou instrumentales, afin de nous offrir une tracklist plus que diversifié qui ne nous laisse aucun répit.

Un des morceaux phares et qui se démarquent clairement du reste, est « The Reaper ». Le quatuor a réussi à réaliser un de leurs rêves et collaborer avec Aaron Gillespie, chanteur d’Underoath, groupe plus que connu de la scène metalcore. C’est le morceau le plus lourd niveau instrumental et vocal de l’album, qui amène un côté plus punk/métal.

Les deux chansons les plus chargées émotionnellement clôturent l’album sur des notes percutantes : « The Hurt, The Hope » et « The End » font toutes les deux parties de la dernière étape de la dépression, l’acceptation. Elles servent de constat à cette situation horrible dans laquelle on peut se retrouver, seul(e), sans aucune ressource, mais nous laissent, quand même, avec un message d’espoir, avec une très jolie transition entre les deux morceaux et une magnifique harmonie de voix sur le morceau de fin.

The Great Depression nous fait passer par tous les états d’ême que constitue cette souffrance ; il le fait avec beaucoup de décence, jalonne qu’il est par les métaphores qui y sont véhiculées. Comme album emo/punk il a toutes les chances de faire école.

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Deru: « Torn In Two »

Le précédent opus de Deru, 1979, sorti il y a deux ans était passé inaperçu ; ça ne semble pas avoir donné matière à doute du côté de Benjamin Wynn qui officie toujours sous le même nom d’artiste pour annoncer Torn In Two, disque qui reprend la même thématique noire que celle de l’album précédent.

Torn In Two, en l’exemple, renoue en effet avec le cauchemar éveillé electro-ambiant et ses excursions noisy. Deru a, entre-temps, travaillé sur la bande-son d’une série ; bossé pour la bande originale d’une série ; on comprendra que sa musique soit hautement évocatrice peuplée qu’elle est de choses irréelles, inquiétantes, extra-humaines.

Le Californien se dirige de plus en plus vers le côté abstrait comme source d’inspiration et les tonalités drones prennent, d’ailleurs, de plus en plus le pas sur l’electro-ambient. Le climat généré est celui d’une dystopie d’où l’homme a comme disparu. Priorité est donnée aux climats, abstraction est faite de toute notion de rythme ou de groove. Torn In Two ne sera donc pas un album de réconciliation ou d’apaisement mais on y trouvera, en revanche, quelques petites gerbes de néo-classiques obscur (« All the Kings Men » ou « Pyre »). Que cela cela permette de promener un regard désabusé et mélancolique prouvera qu’il est possible qu’équilibre soit maintenu entre suggestivité fluide et opacité saccadée.

***1/2

Geir Sundstøl: « Brødløs »

Deux ans après Langen Ro, Geir Sundstøl qui, profitant toujours de la richesse de la structure norvégienne à laquelle il appartient, a choisi de s’entourer à nouveau de nombreux invités et élargir sa palette à des musiciens et compositeurs anglo-saxons.

Par rapport à l’effort précédent, l’aspect jazz semble ici renforcé, notamment par la présence de la trompette de Nils Petter Molvær, propre à apporter une ampleur supplémentaire (comme sur « Leben » ou »Kraag »), à la basse à six cordes de Jo Berger Myhre ou au xylophone d’Erland Dahlen (« Blunder) ». Si la volonté de jouer sur les « grands espaces », voire la dimension « cinématographique », qu’appellent évidemment de tels truchements, peut paraître un peu forcée et cliché, la cohérence du propos de Geir Sundstøl joue en sa faveur, à partir du moment où le Norvégien est coutumier de ce mariage entre jazz et blues, voire entre une forme de musique ambient et blues.

Dans ce contexte, retrouver, au milieu du disque, une reprise du « Warszawa » de David Bowie n’est pas forcément surprenant de par son caractère quasi-instrumental et la conjonction synthétiseurs et vocalises. Ici, ce titre se trouve croisé avec une relecture de l’« Alabama » de John Coltrane, dans une hybridation habile qui permet à Sundstøl de s’inscrire dans les pas de musiciens ayant parvenu à conjuguer expérimentations et large reconnaissance.

Pris dans les volutes et slides lascifs des différentes guitares utilisées, l’auditeur ne pourra donc que regretter la relative brièveté de l’album (huit morceaux pour trente-six minutes) et être incité à, très vite, reprendre le disque dès son début.

***1/2

Fist Of Facts: « Fugitive Vesco »

Ce petit bijou est sorti en 88 des caves sombres du Lower East Side new-yorkais, projet protéiforme qui a suivi la fin de Liquid Liquid, groupe phare de la no-wave des années 1980. Fugitive Vesco, l’album, est aussi élusif et énigmatique que le visuel qui coiffe sa pochette : il a certes une forte notion de contraste entre les différents éléments constituants, avec, en première ligne, les percussions colorées et fluides.

Dans cette optique, la parenté avec Can la krautrock et Fela Kuti est palpable. Mais on parlait de contraste : la voix de fausset chargée d’invectives de Salvatore Principato, à la tête du projet, surplombe une instrumentation parfois cassante, cérébrale (on reste bien dans le genre post-punk), mais aussi donc un groove langoureux, un jazz amoureux et lumineux.

***1/2

James Blake: « Assume Form »

Assume Form… mais laquelle, au juste ? À ses débuts, le compositeur James Blake tissait de complexes toiles électroniques avant-gardistes, parfois ornementées de son falsetto caractéristique. Dix ans, quatre albums et plusieurs rencontres en studio (Beyoncé, Frank Ocean, Kendrick Lamar) plus tard, l’expérimentaliste a mué en auteur-compositeur au goût juste et à l’âme plus légère que sur ses précédents disques. Les structures soul-pop classiques comme celles des superbes ritournelles « Into the Red », « Can’t Believe the Way We Flow » et « I’ll Come Too », le duo avec Rosalía et le titre, presque house, avec André 3000, font la preuve par cinq de l’expérience acquise depuis les grooves abstraits de son premier album.

Blake privilégie désormais la mélodie, le texte et l’interprétation vocale, épurant au passage les orchestrations, dont les effets de studio pouvaient parfois barrer la route à un bon refrain. Tout n’est pas parfait ici (« Power On » par exemple ou quelques incursions hip-hop pour le moins simplettes), mais sa forme de crooner pop inspiré est pleinement assumée.

***1/2

El Búho: « Camino de Flores »

Robin Perkins et un producteur de musique britannique qui travaille sous le nom de scène El Búho. Non seulement est-il dépourvu d’attaches géographiques, son répertoire musical semble vouloir s’apparenter à ce même cheminement Camino de Flores, son deuxième album, est une escapade de sons ambient en plusieurs lieux frémissants — jungle, plage, espace, piste de danse — qui ne se décrit pas tout à fait unilatéralement.

El Búho aime en effet superposer des couches mélodiques, où se distingue néanmoins toujours un droit fil, et jouer sur des sons trompe-l’oeil : ce bruit d’insectes (véritable), ne serait-ce pas finalement des percussions ? Très inspiré par la nature, cet album divertissant est parfois calme (« Mirando el Fuego »), mais sa ligne est surtout pulsatile, façon électro de jardin, avec un bel enrobage de rythmes latins, avec flûtes et vents andins — sorte de joie insouciante qui, parfois, trempe dans une vase inquiète (« Mot Mot »). Voilà le travail curieux d’un vrai caméléon.

***1/2

Jimmy Rankin: « Moving East »

Célébrée, essentielle est la famille Rankin dans le paysage folk). Être un Rankin tient du privilège et du devoir de mémoire. Pas facile quand la famille nous y rappelle tout le temps. C’est le lot de Jimmy Rankin, qui a trimé dur pour s’établir à Nashville, sans pour autant rompre les liens du sang et de la tradition. Cela s’entend sur ce disque, le septième du fils Jimmy depuis 2001.

Entre la 12-cordes électrique façon Byrds de « Thin Ice » et le violon dansant du « Cape Breton Fiddle », il y a des années de chemin parcouru dans les deux sens, une longue valse-hésitation. Ce qui s’entend plus fort, c’est que le cinquantenaire a fini par trouver sa bonne place : son country-folk urbain, dans l’air salin, sert mieux que jamais les histoires des h

The Twilight Sad: « It Won’t Be LIke This All The Time »

Plus de 4 ans sont passés depuis le dernier album des Ecossais de The Twilight Sad, Nobody Wants To Be Here And Nobody Wants To Leave. Beaucoup de choses ont changé dans la vie du groupe : le départ de leur batteur Mark Devine, l’intégration de Brendan Smith et Johnny Docherty, auparavant musiciens de tournée, en tant que membres permanents du groupe, un nouveau label, une tournée avec The Cure et la naissance d’une amitié proche avec Robert Smith.
Il n’est guère étonnant de constater que le combo a évolué musicalement et que ce cinquième opus est placé, comme son intitulé l’indique,sous le signe du changement.
Ce qui est le plus frappant est l’orientation plus électronique que sur les précédentes œuvres du groupe. Les synthétiseurs sont désormais omniprésents, ce qui confère au disque un air de New Order, Depeche Mode, Editors ou encore The Cure puisque Robert Smith a accompagné la genèse du disque et donné quelques conseils.
L’album ouvre avec « [10 Good Reasons For Modern Drugs] », un choix sur lequel on peut s’interroger, car le titre ne facilite pas forcément l’entrée en matière. Avec ses riffs de guitares répétitifs et le chant torturé de James Graham, on a du mal à accrocher dès la première écoute. « Shooting Dennis Hopper Shooting », une chanson également intense, mais plus mélodique que le premier titre, prépare la voie pour « The Arbor » et « VTr », deux titres aux sonorités New Wave qui laissent la part belle aux synthés et qui semblent tout compte fait plus lisses, mélodiques et accessibles que les deux premières chansons de l’album.


Le premier « single, « I/m Not Here [missing face] » met en valeur la voix du chanteur et une composition dont l’intensité monte crescendo.

Plusieurs morceaux marquent, à ce propos, un semblent de dialogue entre le chanteur et lui-même, tiraillé qu’il est par des émotions contradictoires.

Ainsi, « I/m Not Here [missing face] » illustre de manière emblématique cette tension entre espoir et résignatio, problématique qui court tout au long du disque.

En comparaison avec les albums précédents du groupe, It Won’t Be LIke This All The Time paraît moins sombre. L’ambiance générale reste, certes, mélancolique, mais la musique offre pléthore de contrastes et, par conséquent, plus de répits.
Notons, par exemple, le contraste entre l’épuré et mélancolique « Sunday Day13 » et « Let/s Get Lost », titre rapide rappelant les albums précédents de The Twilight Sad avec la présence prononcée des guitares shoegaze. « Videograms », deuxième « single », clôt d’ailleurs l’album en beauté. L’arrangement avec ses nappes de synthétiseurs montre clairement les influences de The Cure, et traite d’un des sujets de prédilection du quatuor : les chagrins d’amour.

Certaines choses ne changent donc jamais, en revanche, The Twilight Sad ont montré qu’ils étaient en mesure d’évoluer et que ce changement leur va bien. Avec ce cinquième opus, le groupe réussit à innover sans se réinventer complètement, mais sans rompre avec leur historique. It Won’t Be LIke This All The Time est un bon petit album dont on peut apprécier apprécier toutes les nuances.

***1/2

Sharon Van Etten: « Remind Me Tomorrow »

Depuis 10 ans l’auteure-compositrice-interprète Sharon Van Etten s’efforce constamment de peaufiner son art. Après deux premiers albums assez anonymes, mais appréciés de la critique (Because I Was in Love et Epic), l’Américaine nous gratifiait de l’excellent Tramp (2012), un disque aux allures folk rock, réalisé par Bryce Dessner (The National). Ce sera avec l’émouvant Are We There en 2014 que Van Etten confirmera son talent avant, aujourd’hui, de lancer son cinquième album studio :Remind Me Tomorrow.

Il s’agit d’une création écrite et composée pendant qu’elle était enceinte de son premier enfant ce qui lui fait prendre en compte son rôle de femme, mère, actrice et chanteuse et assumer toutes les passions inhérentes. Dotée, en outre, d’un diplôme de psychologie, Van Etten n’a pas souhaité chapeauter sa réalisation mais déléguer le travail à une oreille extérieure qui pourrait lui faire modifier son modus operandi. Elle a donc remis la réalisation entre les mains du réputé musicien, producteur et ingénieur de son, John Congleton (St. Vincent, Swans, Angel Olsen) et a également confié les versions démos de ses nouvelles chansons à Congleton pour, qu’ensemble, ils puissent retravailler les arrangements et, de manière à faciliter cette démarche inédite pour elle, aucune partie de guitare be serait au programme.

Après avoir écouté les créations référentielles des formations Suicide et Portishead, ainsi que Skeleton Tree de Nick Cave, Van Etten a plongé corps et âme dans un univers en toc, aux ascendants parfois gothiques… et ce changement de paradigme est totalement réussi. Orgue, piano, synthés, harmonium passé dans le tordeur de la distorsion, boîtes à rythmes, tout sur ce disque est synthétique, et pourtant, l’émotion est au rendez-vous. Qui plus est, il n’y a aucun racolage et aucune chanson faisant office de remplissage, malgré la facture légèrement plus pop qui distingue cette production.

Parmi les bons coups ? L’électro-pop « Comeback Kid, » la poignante « Jupiter 4 », le plus Springsteen que Springsteen « Seventeen », les synthés dissonants dans « Hands », l’orgue dans « Your Shadow » ainsi que la conclusive « Stay ».Malgré unei ntroduction moins saisissante (« I Told You Everything », « No One’s Easy to Love » et « Memorial Day) », le disque prendra sérieusement son envol à partir de « Comeback Kid » pour ne plus redescendre.

Si Are We There plébiscitait Sharon Van Etten comme interprète hors pair,  Remind Me Tomorrow confirm, qu’en étant capable de se remettre en question et de se transformer avec autant de pertinence, sa carrière est devant elle, peut-être même la carrière d’une grande artiste en devenir.

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