Yorkston/Thorne/Khan: « Navarasa: « Nine Emotions »

Yorkston/Thorne/Khan célèbrent à la fois les différences entre leurs origines respectives et l’universalité de ces neuf émotions. Pour leur troisième collaboration, James Yorkston, Jon Thorne et Suhail Yusuf Khan continuent à produire une musique qui dépasse toutes les frontières pour offrir une expédition interculturelle profonde de sons folkloriques du monde entier.

Le trio reflète la diaspora tissant le folk écossais, le jazz froid subtil et les styles classiques indiens en un ensemble magistralement conçu et satisfaisant. Conçus librement autour du concept de la Navarasa, ou des neuf émotions.

Les arrangements présentent une douce palette de sons de cordes acoustiques avec Yorkston à la guitare, Thorne à la contrebasse et Khan au sarangi. Il forme une base onirique mais polyvalente sur laquelle le trio construit les ballades folkloriques de « The Shearing’s Not For You » avant de passer à la beauté subtile de « Westlin Winds, » qui combine le vieux Qawwali avec la poésie de Robert Burns. Le doux Darbari travaille la répétition et le bourdonnement inspirés du Kosmiche avec des sons nettement sous-continentaux. 

Yorkston/Thorne/Khan s’efforcent de repousser les limites, mais leurs expérimentations musicales ne sont pas sans aspérités. Ils produisent un son richement texturé qui a la capacité de transporter les auditeurs dans leur exploration de la Navarasa.

***1/2

Jon Keliehor: « Fables Of Forests And Light »

Jon Keliehor, avant de frayer dans les milieux « ambient » et « roots », joué dans de nombreuses formations durant les années 70 et 80. Il a même fréquenté Jim Morrison et james Brown puis composé des « B.O. » de films et des musiques pour le théâtre et la danse. Ses plus récentes productions en solo consistaient en un travail sur les percussions et les « field recordiings » (The Beginning Of Time en 2016) .

Après avoir fait cette projection sur les bruits de jungles animalistes, Fables Of Forests And Light  va, lui, s’orienter vers une autre sorte d’instrumentation faite de cithares réverbérées.

Jon Keliehor cite Aldous Huxley lui permettant de situer sa démarche sur les insterstices qui se situent entre différents seuils, peu ou prou cachés. Elle explicitera ce travail de symbiose entre bruits organiques et approches plus numériques (cordes synthétiques sur « Light Horizon »). Tout comme chez The Doors cette démarche rappellera la démarche de Carlos Castaneda sur les états altéérsé de conscience ; entre forêts pluvieuses (rainforest) et dérives « stupéfiantes » et néo-psychédéliques se feront percevoir ces voix fantomatiques à la lisière d’un charnel qui ne s’émanciperait pas, d’un tangible qui serait toujours hors de portée.

***1/2

Jeremy Dutcher: « Wolastoqiyik Lintuwakonawa »

Prix Polaris 2018, Jeremy Dutcher est un chanteur ténor et compositeur canadien qui a magnifié l’héritage culturel de ses ancêtres Wolastok ou Malécites, à travers son premier album Wolastoqiyik Lintuwakonawa entièrement chanté dans la langue des premiers natifs canadiens, dont il ne reste plus qu’une centaine de pratiquants.

Puisant son inspiration dans des enregistrements faits par l’anthropologue William H. Mechling au début du XXè siècle, Jeremy Dutcher fait valser le temps et converger les identités, juxtaposant et entremêlant les histoires et les cultures, jouant à cache cache avec les boucles de ces voix surgissant d’une autre époque, d’un autre siècle.

Wolastoqiyik Lintuwakonawa est un concentré de futur hérité d’un passé survivant à l’oubli, grâce au travail de musicologue et de recherche du jeune artiste canadien, dont la reprise de chansons traditionnelles oubliées reprennent vie à travers la modernité des arrangements et la singularité du projet en lui même, surfant entre musique classique, arrangements électroniques et expérimentations vocales.

A l’image de Tanya Tagaq, Jeremy Dutcher est un activiste auprès de sa communauté, cherchant à revitaliser  l’héritage de ses ancêtres, qui disparaitra à jamais si l’on ne fait rien pour lui. Un album inclassable à l’intensité brute, qui prend aux tripes et laisse une empreinte profonde de par sa puissance émotive et son axe résolument unique. Superbe.

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