Gary Numan: « Intruder »

22 mai 2021

 

Le synth-rocheur sans âges qu’est Gary Numan est de retour avec un 14e album solo féroce et fascinant. À cet égard, Intruder est un parfait contrepoint aux sons explorant des terres désolées de son précéden opus de 2017, Savage. Numan donne à notre planète meurtrie une voix qui vous transperc tant elle est pleine de colère, et de tristesse face à ce qui est pour lui image de trahison.

Numan fait, à ce titre, sans aucun doute la musique qu’il veut ou a toujours voulu faire. La plupart des pressions commerciales et financières qu’il ressentait au milieu des années 90 ont disparu. Dans son autobiographie révélatriceparue en 2020, (R)evolution, il termine son livre en envisageant son retour à la Wembley Arena, dans le cadre de la prochaine tournée  » qui sera nommée « Intruder », après 40 ans d’absence. Numan annonce lui-même qu’il s’agira de « la partie finale et glorieuse du puzzle que j’ai assemblé depuis 1981 », après avoir déclaré à regret, avant son dernier passage dans cette salle, qu’il arrêtait les tournées au sommet de sa carrière. Mais cet album, son 18e en tant qu’artiste solo, n’est pas un coup de projecteur introspectif sur Numan, mais plus global – un projet beaucoup plus « ample ».

Intruder fait suite à l’album post-apocalyptique de 2017, Savage : Songs From a Broken World, son plus grand succès commercial depuis près de quarante ans et il y reprend les thèmes qui avaient été mis en avant, pas d’un point de vue humain, mais du point de vue de notre propre planète qu’il considèré comme blessée. Comme l’explique l’artiste, « La planète nous considère comme ses enfants, avec un mépris total pour son bien-être. Elle se sent trahie, blessée et ravagée. Désabusée et le cœur brisé, elle se défend maintenant. En fait, elle considère l’humanité comme un virus qui attaque la planète. Le changement climatique est le signe indéniable que la Terre dit que ça suffit, et qu’elle fait enfin ce qu’il faut pour se débarrasser de nous, en expliquant pourquoi elle pense devoir le faire ».

«  Betrayed » met le couvert annonçant ce que sera l’ensemble de l’album. Il est lamentable, mystérieux, obsédant et soniquement énorme. L’instrumentation arabe ajoute un autre niveau de profondeur à cette première partie. Les paroles vont droit au cœur de l’angoisse de la planète – « Je brûle pour toi/ tu veux la mort, alors je mourrai pour toi/ tu veux la douleur, alors je crie pour toi » (I burn for you/you want death, so I’ll die for you/you want pain, so I scream for you).

La musique de Numan donne l’impression que la terre a déjà pris sa décision de purger l’humanité afin de pouvoir appuyer sur le bouton de rafraîchissement. On ne peut s’empêcher de ressentir une immense tristesse à l’idée qu’il est peut-être déjà trop tard pour nous d’arrêter le rouleau compresseur de la destruction et de la recréation. C’est ce que l’on ressent à l’écoute des morceaux, laissant un vide creux en nous.

L’intro statique de « The Gift » pourrait sortir tout droit du film Se7en de David Fincher. Le couplet dépouillé se transforme en un grand refrain oriental, où l’on peut imaginer une tempête de sable tourbillonnante, ponctuée par le son de ce qui pourrait être une meute de loups hurlants au milieu du morceau. Le dédain de la planète rugit à travers la voix de Numan -Tout ce que j’ai promis se termine avec toi » ( Everything I promised is ending with you). Le titre « Gif » » est-il notre récompense gaspillée de la vie et de la nature dont nous avons tous abusé, ou est-ce un « Gift » (cadeau) à la planète de sa part, utilisant Covid-19 comme la première arme déployée afin d’éradiquer l’humanité et de s’épanouir à nouveau ?

La chanson titre possède les vastes accroches typiques de Numan sur un refrain qui fait de la composition l’un des meilleurs morceaux de l’album. L’invasion de l’humanité qui a conduit à tant de ruines sur terre aux yeux de la planète contient une multitude de paroles brillantes, anti-religieuses et brutales – « Tu peux te cacher dans l’ombre et prétendre que je ne te trouverai pas / Tu peux te noyer dans tes peines et prétendre que tu es sans défense / Tu peux implorer la pitié de Dieu et prétendre qu’il t’entend / Ne souhaites-tu pas simplement avoir écouté davantage ? » (You can hide in the shadows and pretend I won’t find you / You can drown in your sorrows and pretend that you’re helpless / You can beg for God’s mercy and pretend that he hears you / Don’t you just wish that you listened more ?).

« I am Screaming » sonne comme un ultime plaidoyer désespéré, avec un soupçon de touches de synthé influencées par l’Extrême-Orient pour prolonger le drame. Il semble que nous ayons encore un choix fragile à faire – »Tu es le bienvenu pour te tenir avec moi, tu es le bienvenu pour te tenir seul » (You’re welcome to stand with me, you’re welcome to stand alone).

« IIs This World Not Enough » est, lui, mécanique et industriellement torturé, l’une des sorties les plus faibles du LP. À l’opposé, l’intro au piano de « A Black Sun » apportera espace et lumière aux débats, nous sortant de la morosité et du désespoir industriels. Il y a une profonde mélancolie dans ce morceau. Il est plein de regrets et de nostalgie – « Quand j’étais enfant, le monde semblait sans fin / Je jouais le héros et je tenais le ciel » (When I was a child, the world seemed endless / I played the hero and held up the sky). Ce morceau met particulièrement en lumière la façon dont Trent Reznor de Nine Inch Nails a été inspiré par Numan, et au fil du temps, comment Numan a été influencé par Reznor pour produire ici une musique qui, à bien des égards, semble inséparable, inexorable et sans faille.

Le regretté Keith Flint serait fier de la rythmique dansante de « The Chosen ». La désillusion de la planète à l’égard de notre comportement devient maniaque et absorbante dans ces rythmes de Numan – « Comment avez-vous pu transformer vos cœurs en pierre / Comment avez-vous pu voler leurs rêves ? » (How could you turn your hearts to stone / How could you steal their dreams away ?).

Le feedback de la guitare sur « And It Breaks Me Again » est, quant à lui, apocalyptique, laissant la place à un refrain sonore, avec des paroles brutales, « « Est-ce ainsi que la vie doit être considérée, juste attendre que le chagrin arrive ? » (Is this how life is, just waiting for sorrow ?) Le riff passé au synthétiseur de « Saints & Liars » est exquis et fait passer le message de l’insouciance et de l’hypocrisie de l’humanité. « Intruder » a été enregistré entre des sessions au home studio de Numan à Los Angeles et au studio du producteur Ade Fenton à Bath. C’est leur cinquième album studio ensemble depuis 2006.

Le rythme plus lent de « Now and Forever » sera la seule fois sur le disque où Numan soulève le capot à un niveau plus personnel. La chanson est un hommage à sa femme, Gemma, qu’il a rencontrée au début des années 1990, et à qui il attribue le tournant complet de sa carrière, et finalement de sa vie. Alors que le monde semble sombrer dans le chaos et la ruine, Numan a écrit cette chanson pour témoigner de son amour éternel pour elle, quoi qu’il arrive au niveau des mortels.

« The End of Dragons » » est un final envoûtant et hypnotique on ne peut plus adéquet. La longue intro est suivie d’un piano, qui mène au couplet. Le rythme tribal et métallique est d’une sombre tranquillité et les paroles sont poignantes : « Parfois, nous avons peur de l’obscurité. Parfois, nous avons peur de la vérité / Parfois, nous sommes ce que nous craignons. » ((Sometimes we’re scared of the dark/ Sometimes we’re scared of the truth / Sometimes we are what we fear(. (Parfois nous avons peur de la vérité / Parfois nous sommes ce que nous craignons). ; la réalité la plus horrifiante et la cruauté potentielle qui se trouve en chacun de nous. En fin de compte, nous, la race humaine, sommes devenus les signes avant-coureurs de notre propre perte.

Il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’une écoute lourde et sérieuse, avec un rythme qui ne s’éloigne pas trop de la base industrielle et synthétique de l’œuvre de Numan. La production d’Ade Fenton est ultra-rapide, créant un mur de sons assourdissants, et Numan ne montre aucun signe de recul ou de ralentissement. Bien que le message de l’album ne soit guère visionnaire, il reste tout à fait choquant et dévastateur, ce qui peut être difficile à accepter. Cependant, le sujet abordé devrait nous mettre tous mal à l’aise pour inciter les gens à agir et à changer leur vie, même si ce changement est minime. Le temps des discussions est terminé ; il est urgent d’agir.

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Twin Atlantic: « Power »

21 janvier 2020

Bien qu’il soit sur certains radars depuis plus d’une décennie et qu’il ait été fortement médiatisé par des sources telles que Kerrang, Twin Atlantic n’a jamais atteint les mêmes sommets d’euphorie que ses contemporains comme Biffy Clyro. Avec un succès commercial constant, mais tout aussi facilement oublié des programmes radio, le groupe a toujours été très proche de devenir une tête d’affiche de festival.

Leur cinquième album, Power, pourrait marquer une pause à l’anonymat bien méritéepour ce dombo. Enregistré uniquement dans leur studio de Glasgow, le trio nous a offert un album court et percutant, et dans a facilité à nous accrochert est si évidente qu’elle en déevient indécente.

S’éloignant de leur son classique, Power tire son inspiration synth-pop de LCD Soundsystem et de Depeche Mode. Le morceau d’ouverture « Oh ! Euphoria ! » révèle cette chanson, en nous donnainstantanément, une introduction élégante et sexy avant de se lancer dans « Barcelona », un titre qu’on n’aurait aucuen honte à écouter en boucle.

En capturant le son classique de « Barcelona », le frontman Sam Mctrusty montre sa capacité à tisser avec style des paroles intelligentes autour d’un refrain anthemique. D’autres moments marquants sont les lignes de base du Black Rebel Motorcycle Club qui grondent sur le « single » « Novocaine » et « I Feel It Too », le pur plaisir du synthétiseur qui émane d’Ultraviolet Truth et « Messiah » est un chef-d’œuvre à construction lente qui s’insinuera en vous.

C’est un album à écoutes multiples, et il s’améliore à chaque fois. Il se peut que l’on ne capte pas Power dès la première écoute ; plusieurs autre s’imposeront pour que l’on puisse gouter ce son synth-rock un peu crade comme il convient de l’être.

***1/2


Frankie Rose: « Herein Wild »

28 décembre 2013

Frankie Rose n’est guère une inconnue puisqu’elle a été membre des Vivian Girls, des Dum Dum Girls et des Crystal Stilts. Avec un tel CV, sa carrière solo a plutôt bien décollé (en particulier son second disque, un Intestellar dream-pop sur fond de synthés en 2012) et la voilà à nouveau en piste avec Herein Wild.

La veine de ce nouvel opus est assez similaire au précédent, fraîche et légèrement onirique, avec toutefois un tranchant qui lui donne un parfum doux amer. Les compositions sont polies et rêveuses donc, se voulant proche de le mièvrerie mais en gardant d’y tomber, semblables à un groupe comme The Pastels ou des chanteuses des 80’s de type Kim Wilde ou Nena.

Sans surprises si on considère les sonorités de ses grpopes précédents, demeure un esprit noisy mais ses rebords métalliques auront été gommés. Cela donne aux accords de guitares des tonalités toujours brinquebalantes mais dont on a la sensation qu’ils ont été mis sous l’éteignoir par les arrangements lustrés des synthétiseurs.

On peut déplorer cette évolution d’autant que le premier album solo de Rose, And The Outs, était très garage rock mais c’est surtout sur les vocaux de la chanteuse qu’il convient de se concentrer. Elle est toujours aussi plaisante, à l’image de l’environnement sonore choisi, comme sur un « Cliffs As High » qui met à merveille en valeur son timbre envoûtant accompagné qu’il est par un arrangement minimaliste fait d’un piano accablant aux accords étirés et de cordes lustrées et sinueuses.

Cette composition contrastera avec le reste de l’album qui, lui, fait des allers retours continuels entre titres doucement orchestrés par les synthés et cette pop carillonnante aux angles arrondis de style The Smiths faisant des reprises de Suzanne Vega.

Cela résulte en un album agréable mais sans véritable capacité à capter l’attention. Le mixage en est sans doute la cause tant il semble avoir aplati tout relief et toute intensité. Frankie Rose est une artiste dont on connaît la vigueur et l’aplomb ; il est dommage que sa vision sait l’air d’avoir été filtrée par des lunettes roses et que le dérangement auquel elle nous avait habitué soit comme calfeutré par un caisson capitonné.

★★★☆☆