Le Couleur: « Concorde »

13 septembre 2020

La mort est le thème central du troisième album du groupe montréalais Le Couleur, Concorde. Pourtant, le trio aborde l’inéluctable finalité d’une manière plus fantasque que tragique. La mort est, pour ainsi dire, un sentiment d’urgence qui nous maintient en vie. C’est aussi le mythe. Explorer la beauté dans la fatalité sur des airs de synth-pop et une voix charnelle, telle est la démarche artistique de la chanteuse Laurence Giroux-Do et de ses collègues musiciens, Patrick Gosselin et Steeven Chouinard.

Cette mort est clairement illustrée par la chanson titre de l’album, qui évoque le crash d’un Concorde d’Air France en juillet 2000. Les paroles sont éloquentes : « corps dans le corps / sentir la chaleur / l’apesanteur / des rêves infinis / se concentrer pour mieux s’envoler / en pleine gloire / une traversée supersonique de l’Atlantique » (body within your body / feel the heat / the weightlessness / infinite dreams / focus to better take flight / in full glory / a supersonic crossing of the Atlantic). En fait, les paroles des 10 morceaux sont inspirées de l’histoire de ce seul crash historique du Concorde, à savoir le vol 4590 à destination de New York. Mais rien n’est vraiment tragique sur l’album Concorde… 

C’est toujours la sensualité et la capacité de danser qui prévalent dans le travail du groupe. Mais ils se sont éloignés de l’univers électro. C’est toujours doux et accrocheur, mais plus sombre et plus mordant que les albums précédents, P.O.P. (2016) et Origami (2010). La guitare rageuse à la fin du superbe « Désert » qui ouvre l’album, est la preuve de cette volonté d’offrir des passages plus forts et plus exploratoires qu’auparavant. Même constat pour « L’aube du 3ème soleil », qui pousse vers le moins familier. Juste après, le très vivant « Train de minuit » est plus digeste, un savant mélange de pop et de disco qui nous fait croire que Michael Jackson aurait pu créer une bande son avec Abba…

A l’écoute de la belle proposition francophone du Concorde, une chose ressort : Le Couleur sait marier les sons modernes et les sons vintage. Plusieurs artistes l’ont essayé, mais avec moins de succès. Énergique, accrocheur, séduisant, l’album peut sembler facile d’accès. Mais ne vous y trompez pas. L’ambitieux Concorde est une belle frénésie qui s’adresse avant tout à ceux qui aiment une musique pimpante et audacieuse. C’est un pop chic avec beaucoup de couture, un art élégant qui vous emmène plus loin que la première escale.

***1/2


Poliça: « When We Stay Alive »

1 février 2020

«Laying in bed, as I healed from a ten-foot fall of carelessness with my life, I would dream of running in green grass and tears would pour from my eyes. » (Allongée dans mon lit, alors que je guérissais d’une chute de trois mètres d’insouciance dans ma vie, je rêvais de courir dans l’herbe verte et les larmes coulaient de mes yeux) ; c’est ainsi que la « leader » de Poliça, Channy Leaneagh,décrit en détail l’expérience qui l’a changée au début de 2018, comme cela a été épinglé dans la section des commentaires de YouTube pour « Driving », un « single » de son nouvel album, When We Stay Alive.

Pour être clair, l’album n’avait pas ce titre avant l’accident. Avant de tomber de son toit alors qu’elle dégageait de la glace, de se fracasser une vertèbre et de se blesser la colonne vertébrale, Leaneagh n’avait aucune idée de ce qui allait bientôt devenir l’inspiration du titre. Pourtant, en tant que quatrième album de Poliça, When We Stay Alive ne parle pas que d’un seul accident inattendu : c’est un voyage synthpop transformateur qui explore comment nos pires moments nous façonnent en tant qu’individus pour nous faire atteindre notre meilleur.

« Driving » commence lentement et de manière atmosphérique, mais prend de l’élan et attire les auditeurs par son intensité rythmique. « TATA » suit pour changer complètement l’ambiance, canalisant la férocité et l’espièglerie en même temps. La chanson suivante, « Fold U », est obsédante et dissonante, mais il est difficile de dire si la composition elle-même est faible ou si elle manque simplement de beauté et de merveille par rapport à toutes les autres entreprises du disque Plus tard vient « Be Again » qui a d’abord servi de pratique vocale à Leaneagh pour qu’elle retrouve sa voix tout en portant une attelle ; avec cette histoire en tête, la chanson en soi dévientpuissante et inspirante, et elle créée avec une passion si profonde qu’elle semble presque tangible.

 Bien que la moitié de When We Stay Alive ait été enregistrée avant l’accident de Leaneagh et l’autre moitié après, l’album est étonnamment cohérent. L’album maintient un récit éclairant tout au long de son déroulé ; en communiquant que si les malheurs de l’existence peuvent être difficiles, c’est à travers le processus de guériso, que nous pouvons revenir à nos vies plus forts que jamais.

***1/2


Riit: « ataataga »

21 janvier 2020

Sur le premier album de Riit, l’engouement et l’amour, le pardon et la sens de la convivialité se rejoignent avec une concentration assurée.  Originaire de Panniqtuq, au Nunavut, l’auteur-compositeur-interprète a enregistré ataataga à Iqaluit et à Toronto. Tous les titres, sauf un, sont chantés en inuktitut. 

La plupart des images qui accompagnent le lancement de l’album montrent Riit avec des cheveux blancs comme de la craie, recollés comme de la glace, et cette esthétique froide s’infiltre dans le son électro-pop froid et synthétique de l’album. 

Sa polyvalence enchante d’emblée, passant des ballades sombres au chant comme une ingénue de l’alt-pop. Mais le talent de Riit ne se limite pas à la flexibilité des genres. Le titre d’ouverture, « ataataga », et sa version acoustique fugace qui clôt l’album, révèlent la profondeur de l’émotion que Riit apporte – tantôt en quête, tantôt pleine d’espoir. Chaque chanson apportant quelque chose de différent. 

Le producteur Graham Walsh (de Holy Fuck) a su tirer parti de la capacité de Riit à changer de son, passant de morceaux de danse entraînants comme #uvangattauq et qujana à des chansons mélancoliques comme « inuusivut » et « uqausissaka ». Chanteuse de gorge talentueuse, Riit tisse des liens entre les styles vocaux, produisant des couches dynamiques de son et de texture dans des chansons comme « ataataga » et « qujana » – une reprise de Susa Aningmiuq, une autre artiste de Panniqtuq. La râpe grisonnante de Josh Q rejoindra Riit sur une reprise de l  « inuusivut » de Northern Haze, tandis que Zaki Ibrahim est invité sur le morceau « #uvangattauq, » inspiré de #MeToo, un duo de voleurs d’album dans un ensemble de chansons déjà captivantes et délivrées par la nouvelle voix d’une artiste qui sait exactement ce qu’elle veut dire et comment elle le veut dire.

***1/2


Sea Change: « Inside »

18 janvier 2020

Sea Change a puisé l’énergie de la Norvège, de Berlin et de L.A. pour la canaliser dans de la pop synthétique tout enamalgamant ces cultures de club dans son nouvel opus Inside. L’espace et le temps se plient à la batterie et l’album entier semble réarranger le monde.

Le « singl »e, « Stepping Out », se situe à la limite de l’industriel et fait écho à une soirée glaciale et sombre lors d’une rave hivernale dans un entrepôt abandonné. Vous devrez créer la chaleur par vous-même, donc ce morceau est ici avec la quantité parfaite de friction sonore pour allumer un feu.

« Scratch that Itch », vous donnera l’impression d’être entré dans une autre dimension. La voix d’Ellen Sunde saute alors qu’elle a l’impression que quelqu’un vous appelle à des kilomètres de distance et de toutes les directions. Vous aurez envie de chercher quelque chose tout en écoutant, mais ce que vous y trouverez ne dépendra que de vous.

***1/2


Cold Showers: « Motionless »

13 juin 2019

Un artwork minimaliste, signé Robbie Simon, pour une musique qui ne l’est pas. Ou plutôt qui ne l’est plus. Cold Showers, originaire de Los Angeles, étaient jusqu’alors connus pour offrir un post-punk assez classique : une voix grave tentant de rappeler Ian Curtis, une basse mise en avant, une guitare sombre et des nappes de claviers. Deux albums signés chez Dais, l’un plutôt réussi (Love And Regret en 2012), l’autre plus dispensable (Matter of Choice en 2015). Puis silence radio.
Prendre le temps de la réflexion semble avoir été bénéfique pour le trio qui, jusque là, produisait une musique qui manquait de personnalité et de relief. Pas mauvais dans le genre, mais trop commun pour être réellement mémorable.
Motionless n’est peut-être pas le chef-d’œuvre de l’année, mais il a le mérite de proposer un véritable travail dans l’instrumentation et d’être beaucoup plus sophistiqué que ses prédécesseurs, notamment grâce à l’ajout de cordes et de saxophone. « Tomorrow Will Come », le morceau d’ouverture, est la transition parfaite entre les anciens travaux du groupe et la nouvelle direction voulue sur cet album : on retrouve un son assez sombre et des claviers bien sentis mais la structure de la chanson est plus complexe, plus travaillée. « Shine » est sans doute le titre qui illustre le mieux l’évolution du groupe et où l’aspect plus pop et lumineux est clairement assumé.

Un album condensé, huit titres seulement, qui va à l’essentiel. L’atmosphère qui règne sur le morceau-titre « Motionless » n’est pas sans rappeler The Cure, mais l’instrumentation est vraiment réussie, là où par le passé le groupe n’arrivait pas à imposer sa personnalité. On retiendra également le côté sombre et efficace du premier single « Faith », où les effets sur la voix de Jonathan Weinberg font immanquablement penser à Paul Banks d’Interpol. Enfin, les cordes délicates sur les couplets du titre final « Every Day on my Head » qui contrebalancent avec l’explosion d’instruments sur le refrain.
Avec ce troisième album, les membres du groupe ont démontré leurs talents de compositeurs en réussissant à digérer leurs influences et à se détacher de leurs ombres pesantes. Ce qui manque à ce
Motionless c’est sans doute le titre fédérateur qui met tout le monde d’accord. On peut aussi se satisfaire d’avoir huit bons titres cohérents et attendre la suite avec impatience.

***1/2



Operators : « Radiant Dawn »

21 mai 2019

Lorsque Dan Boeckner n’officie pas aux côtés de Wolf Parade ou de Divine Fits, il réactive son autre projet musical qu’est Operators. Le supergroupe de Montréal qui compte également dans ses rangs Sam Brown de Divine Fits et Devojka avait publié un premier album nommé Blue Wave en 2016 et récidive trois ans plus tard avec leur successeur intitulé Radiant Dawn.

S’ouvrant sur « Days », Operators revient avec leur pop synthétique digne des années 1970 qui nous transporte très loin. C’est avec des hymnes bien taillés pour le live avec des rythmiques infectieuses et hypnotiques comme « Faithless », « In Moderan » ou encore « Terminal Beach » entrecoupés d’interludes instrumentaux comme « (Public Void) », « (Airlock) » ainsi que « (Object Sighting) ».

A travers ces quatorze morceaux et en 43 minutes de musique, Operators nous offre une bande-son post-apocalyptique où la société part à sa perte à travers des titres qui mettent la puce à l’oreille avec « Despair », « Strange » ou bien la conclusion héroïque de six minutes nommée « Low Life ». Radiant Dawn voit la force créative du supertrio montréalais qui ne finira pas d’étonner plus d’un.

***1/2


Rose Elinor Dougall: « A New Illusion »

16 avril 2019

En 2017, Rose Elinor Dougall était sortie des sentiers battus avec un Stellular qui avait fait parler de lui. L’ex-membre de The Pipelettes a vu sa popularité accroître avec son indie pop élégant traversant les décennies à toute allure, à un tel point que Baxter Dury l’avait conviée à son dernier album solo en date. Elle revient ici en douceur avec son nouvel opus, A New Illusion.

La jeune femme reste dans sa zone de confort avec son électro-pop reluisant et multicolore aux douces saveurs 80’s mais avec une pointe de psychédélisme prononcé. Jamais la voix de la Britannique n’a sonné aussi reluisante que sur des morceaux éthérés allant d’ »Echoes » à « Too Much Of Not Enough » en passant par les ballades lumineuses que sont « Wordlessly » et « Something Real » avec un piano rêveur où elle se montre au plus haut point de sa forme.

Son interprétation retranscrit parfaitement les textes transpirant les ruptures amoureuses et les chagrins qui s’en suivent notamment sur « That’s Where The Trouble Starts » et sur le poignant « Take What You Can Get ».

Entre sonorités dignes de Laurel Canyon et des influences dignes de Stereolab et de Broadcast, A New Illusion arrive à établir un contraste avec des musiques lumineuses et des textes personnels et touchants caractérisés par « First Sign » et par l’incroyable et élégant « Christina In Bed » qui nous envoûtera pendant six bonnes minutes. Rose Elinor Dougall reste de nouveau ausommet de sa créativité avec un troisième opus qui est à la portée de tous.

***1/2


Tamaryn: « Dreaming The Dark »

25 mars 2019

C’était en 2015 que Tamaryn avait atteint les sommets avec son troisième album Cranekiss. L’artiste néo-zélandaise a prouvé qu’elle réussissait bien dans le registre shoegaze et dream-pop. Mais de l’eau a coulé sous les ponts depuis et elle est déterminée à passer à l’étape supérieure sur son quatrième disque nommé Dreaming The Dark.

Pour ce nouvel opus, fini les influences dignes de Cocteau Twins et de My Bloody Valentine. Tamaryn a décidé de s’aventurer vers des terrains plus synthpop digne des années 1980.Ce changement s’opère sur les premières notes de « Angels Of Sweat » où l’interprétation de la néo-zélandaise a de quoi surprendre tout comme sur les titres suivants que sont « Path To Love » et « Fits of Rage ». 

Dreaming The Dark chasse tout l’esprit goth auquel l »artiste a baigné pour des moments beaucoup plus sucrés qu’à l’accoutumée. Il est clair que Tamaryn a beaucoup écouté du Tears For Fears et penche son versant vers le mélodramatique sur « Paranoia IV » et sur « Victim Complex » ce qui peut lui porter préjudice. Envolmées ont disparu, remplacées par des titres plus domestiqués et en demi-teinte comme « You’re Adored » et « The Jealous Kind ».

Retour plus nuancé, donc ? Tamaryn a choisi de naviguer vers des contrées plus lumineuses ; espérons qu’elle ne s’’y noiera pas au point de perdre de sa singularité.

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Boy Harsher: « Careful »

3 mars 2019

Boy Harsher est devenu célèbre grâce à un seul morceau, l’imparable « Pain », paru initialement sur le EP Lesser Man en 2014, puis édité plusieurs fois par la suite et même remixé par The Soft Moon. Le style du duo n’a par la suite fait que reproduire cette formule qui marche : les beats électroniques typés synthpop/EBM très eighties d’Augustus Muller et le chant susurré, sexy et lugubre de Jae Matthews.

Avec une production particulièrement efficace et des titres accrocheurs, Careful perfectionne le précédent Yr Body Is Nothing (DKAords, 2016). Le sens de l’atmosphère y est présent dès l’introductif « Keep Driving », où le son du trafic et des voitures qui passent est reproduit par les claviers. La tension monte. Le chant halète. La menace gronde, teintée de touches indus à la « Hamburger Lady » de Throbbing Gristle. Cette dimension cinématographique, digne de la bande originale d’un film d’épouvante sur VHS, sera développée plus loin dans le disque avec « Crush » et « Careful ». Le reste accumule les tubes electropop, célébrant une forme de rencontre entre les débuts de Depeche Mode et ceux de Front 242, mais drapés dans une noirceur darkwave apportée par les vocaux chuchotés à l’expressivité typiquement cold. Une Electro Body Music à l’ancienne, mais bien noire et carnassière (« Come Closer »), alterne avec des moments dance plus kitsch, que la voix embrume de ses narrations intimes et douloureuses (« LA »).

En cinq ans, le projet a peaufiné un univers, pourtant calibré sur le succès d’une unique chanson. « Face the Fire », « Tears » ou « Fate » n’ont d’ailleurs rien à envier à « Pain » et sont de pures réussites dans lesquelles on aime se perdre. Les titres sont addictifs, hypnotiques et profonds à la fois, avec leurs récits de tourments émotionnels, de pertes et de douleurs. Plus romantique que jamais, Boy Harsher adopte le mouvement nocturne, celui des routes que l’on traverse en état second et celui des cheminements intérieurs tortueux. La dimension confessionnelle des textes, délivrée avec une diction de glace, porte les rythmes admirablement, et en fait des classiques immédiats pour dance-floors goth. Boy Harsher est en passe de toucher un public encore plus large, et ce ne serait que mérité.

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Buke and Gase: « Scholars »

3 mars 2019

Ce duo new-yorkais avait publié un premier album, General Dome, avant de mettre le projet entre parenthèse pour se concentrer sur d’autres side-projects comme Bon Iver, Polyphonic Workshop et autres Mistresses. Arone Dyer et Aron Sanchez retroussent ici leurs manches pour leur nouvel opus, Scholars.

Une fois de plus, Buke and Gase n’a rien perdu de leur verve d’antan, bien au contraire. Leur rock expérimental teinté d’art-folk va demeurer leur fond de commerce et avec des morceaux comme l’introductif « Stumbler » riche en loops hypnotiques mais également les accents baroques de « Derby » et de « Pink Boots », les new-yorkais voient les choses en grand.

Sur Scholars, ils n’hésitent pas à s’aventurer dans des terrains plus électroniques qu’à l’accoutumée et des titres à l’image de « Grips » résolument synthétique ou encore de « Flock » et « Eternity ». Entre la voix facilement modulable d’Arone Dyer et toutes ses inventivités sonores tout au long de ce nouvel album, il n’y a aucune faute de goût. Buke & Gase évoquera Stereolab par son approche mais avec un côté électronique plus prononcé qui devrait lui permettre de toucher une cible plus large.

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