Uncle Acid And The Deadbeats: « Wasteland »

En l’espace de quelques années, Uncle Acid And The Deadbeats est devenu un groupe iconique de la scène stoner / doom / psyché grâce à la qualité constante de ses productions. « Wasteland », le cinquième effort de la formation de Cambridge, prolonge ses innovations stylistiques empruntées aux années 70, plongeant l’auditeur dans un paysage brumeux où seuls les élans mélodiques réussissent à percer la morosité ambiante.

De prime abord, La production peut paraitre perturbante par sa dimension « lo-fi » assumée, et, grésillant de toutes parts, c’est sur le malaisant « I See Through You » que débute la découverte de ce nouvel effort. Ouverture à grand coups de butoirs, sur des guitares qui semblent déclencher des arcs électriques jusqu’aux amplis Orange, Uncle Acid And The Deadbeats assène un véritable mur de son cradingue dont les chœurs illuminent le refrain. L’orgue renforce le ressenti d’une mélodie à la spiritualité décadente, alors que tout le reste ne semble qu’abrasion. « Wasteland » est un album qui s’écoute fort, très fort. Plus le son crépite, plus on apprécie l’âpreté des morceaux. Les envolées guitaristiques de « Shockwave City », inscrivent le single directement dans la lignée d’un Black Sabbath survitaminé et corrosif. Il faut dire que la formation emmenée par Kevin Starrs a tendance à jouer plus rapidement que sur les opus précédents, à l’instar de « Blood Runner », un morceau cadencé par une batterie binaire, ou du sulfureux « Stranger Tonight », aux lignes de chants caustiques.

Pour quelques brefs instants, Uncle Acid And The Deadbeats débranche les amplis, pour nous submerger dans une étrange mélancolie, en s’improvisant sur un jam progressif  (la chanson-titre par exemple). Plus surprenant encore, on notera des arrangements audacieux, que ce soit avec des claviers qui s’immiscent subtilement, où mieux encore des cuivres, comme sur l’étonnant « Bedouin », véritable ovni dans la discographie des anglais, à l’opposé de titres tels que « No Return » ou « Exodus », qui nous enterrent à coups de pioche, dans un doom d’une morbidité absolue, où semble régner un futur sans espoir de lendemain, si ce n’est celui d’un ultime solo de six cordes qui s’éteindra dans le déraillement d’une ligne d’orgue, ponctuée d’une marche militaire.

Avec brio, Uncle Acid And The Deadbeats met en harmonie une musique profondément contrastée, entre lumière et noirceur, entre crasse et élégance, et cela s’appelle « Wasteland ».

***1/2

All Them Witches: « ATW »

Un an après la sortie de Sleeping Through War, All Them Witches, revient avec un cinquième album en grande partie autoproduit et enregistré près de Nashville. Éponyme, l’opus se veut plus abouti et, titre oblige, plus intime.

Accompagné de Rob Schnapf au mixage (Beck Elliott Smith, Kurt Vile), le groupe a redéfini son identité musicale en l’allégeant :.exit la fureur primaire des grosses guitares, et place à des jams plus fluide et à des boogies monstrueux.

Aux antipodes de leurs premières productions, ATW est donc un album d’une élégance remarquable, aux lignes mélodiques épurées qui subliment la voix de Charles Michael Parks Jr et tissent plus de proximité avec l’auditeur.

On retiendra, à cet égard, une vibrante complainte, « Workhorse », ou un « Half Tongue » aux nappes d’orgues bien placées. Le single « Diamond » cristallisera alors cette riche palette d’émotions et dispersera quelques notes lumineuses, tel un prisme dans une chambre noire.

Contrastes aussi que la pesanteur de schémas de six cordes répétitifs et climats plus légers comme sur un « HTC » qui effleure le post-rock mais aussi affirmations des urgences quand il s’agit de gérer les guitares saturées et les riffs métalliques tendus et brulantes (« 1st vs 2nd ») ou « Rob’s Dream »)

ATW allie ici puissance et subtilité ; registres tiraillés et réalisations solaires ne reste qu’à souhaiter qu’un tel épanouissement continue de marier à merveille expérimentation et irradiation.

***1/2

Yawning Man: « The Revolt Against Tired Noises »

The Revolt Against Tired Noises est le sixième album de Yawning Man un trio de « desert rock », un sous-genre du stoner metal qui se caractérise par des riffs hypnotiques, simples et répétitifs.

Depuis la fin des années 80, Yawning Man a pris une dimension toute particulière au sein de la scène Desert Rock. Loin des ambiances sur-saturées héritées du punk et du grunge, qui sévissent lors des fameuses “generators parties” de la vallée de Coachella, Gary Arce et ses compères déploient une musique beaucoup plus subtile et précieuse, qui tisse des ambiances appelant à l’introspection.

Produit par Mathias Schneeberger (Mark Lanegan, Greg Duli, Sunn O))) ou encore Earth. Le résultat est un véritable kaléiodoscope de couleurs, parfaite bande son pour se sentir transporté entre les mesas, vallées et canyons californiens, alors que nous voici plongé en pleine torpeur estivale. Yawning Man trouve l’alchimie parfaite entre riffs dantesques et de longues plages progressives, qui font appel à l’imaginaire de l’auditeur.

Loin des ambiances sur-saturées héritées du punk et du grunge Gary Arce et ses compères déploient une musique beaucoup plus subtile et précieuse, qui tisse des ambiances appelant à l’introspection.

On n’est pas loin du post-rock teinté de psychédélisme comme en témoigne la pièce maîtresse, qui donne son nom à l’album « Revolt Against Tired Noises ». Ainsi, les mélodies de Gary Arce se font pleines d’échos, méditatives et relaxantes, avant de rebondir sur les riffs qui vous prennent profondément aux tripes ‘ »Skyline Pressure » ou les huit minutes de « It ».

« Grant’s Heart » apportera une courte pause, sous forme d’envolée à la guitare, signe que la créativité du groupe ne souffre pas d’éclipse et est encore capable d’engranger pléthore des titres à la fois denses, mélodiques et inspirés.

****

Wolfmother: « Victorious »

Le « stoner-rock » est un genre qui n’a jamais disparu et il se trouvera toujours des jeunes musiciens avides de fuzz et de jams, de riffs qui tuent et adorateurs de Led Zeppelin.
Wolfmother fait partie de cette « église », un groupe trop pop pour les fans de « metal » et trop bizarre pour prétendre atteindrs les sommets des charts.
Ce quatrième album voit le groupe collaborer avec de musiciens de sessions et persévérer dans un registre qui rend hommage aux premiers cités mais aussi à Uriah Heep et Black Sbbath.

Le combo s’offre pourtant avec succès quelques incursions hors de sa zone de confort avec une approche vers l’indie acoustique (‘Pretty Peggy ») ou un « Baroness » qui va s’infiltrer du côté de chez Lenny Kravitz.
Victorious semble être ainsi un album charnière dans la carrière de Andrew Stockdale ; peut-être que cela représentera une échappée vers le mainstream, ou peut-être aura-t-on la même histoire d’un Wolmother qui demeurera éternellement ce combo trop étrange pour vivre et trop rare pour mourir.
***1/2

The Atomic Bitchwax: « Gravitron »

N’est-il pas étonnant que le heavy metal semble ne pas s’être fait à l’idée que tout a déjà été fait en matière de riffs ? C’est, en tous cas, une problématique que ne se pose pas The Atomic Bitchwax d’autant que le combo, comprenant la section tythmique de Monster Magnet, n’a pour autre objet que nous asséner du « stoner rock » hérité de la psychedelia des 60’s et du riff rock des 70’s.

On peu se demander, en outre, ce qu’il reste de leurs instruments à la fin d’un concert tant ce qui est déjà véhiculé sur Gravitron rassemble les mânes de Jimi Hendrix et de Tommy Bolin. Les accroches sont lourdes, les breaks insolents, la basse explosive et la pédale wah wah sanglote gémit comme un marmot perdu sans ses géniteurs.

On retrouve chez eux un mélange d’attitude hippie héritée de Abbie Hoffmann et de véhémence telle qu’on la trouvait chez Nirvana, bref si The Blue Cheer devait renaître il s’appelerait Atomic Bitchwax et nous concocterait des morceaux ayant pour titres « No Way Man » ou le bien nommé « Fuck Face ».

***1/2

Rose Windows: « The Sun Dogs »

Originaires de Seattle, Rose Windows se composent de sept membres ce qui n’est pas de trop pour ancrer leur son dans le stoner rock, le psychédélisme, et le chamanisme dans une démarche qui assume totalement son côté rétro. Ce dernier aspect est véhiculé à merveille par une voix, celle de Rabia Shaheen Qazi, qu’on pourrait comparer à celle de Grace Slick, hormis par le fait que son phrasé est moins emphatique et que sa théâtralité conserve toujours une facette mélodieuse.

Sur ce premier album, le résultat peut sembler direct et facile à appréhender : chorus âpres (« Walking With A Woman »), riffs élémentaires joués très fort (le « single » à la Deep Purple « Native Deams ») ; deux morceaux débordant de ferveur et de conviction. Mais ce qui rend The Sun Dogs plus intéressant est, indépendamment des vocaux, l’instrumentation qui prendra des tours assez baroques inhabituels. La flûte de Veronica Dye se pare de lourds échos sur l’introduction de « Native Dreams » y apportant une touche délicate et les arrangements de cordes et de piano complémentent et complexifient des changements d’accords qui, autrement, seraient sans surprise. « The Sun Dogs II : Coda » termine d’ailleurs l’album de manière stupéfiante à cet égard, un des exemples les plus satisfaisant que ce qu’un bon, simple et compact,songwriting (Chris Cheveyo) peut achever.

On comprend que ce dernier se soit éloigné du post-rock qu’était son début de carrière pour constituer un combo capable de générer atmosphères (à la fois sombres et sinistres mais élevées) et compositions dont les tonalités restent harmonieuses. The Sun Dogs pourra être facilement comparé aux deux premiers albums de Sleepy Sun par leur prétention toujours discrète et l’occasionnel passage acoustique, un « This Shroud » dont le subtil alliage entre influences orientales et blues du désert ravirait tout fan du Led Zeppelin période « Kashmir ».

En amalgamant savamment tous ces éléments, Rose Windows démontent que l’on peut toujours donner nouvelle vie aux vieux instruments du « classic rock ».

★★★½☆

Queens of The Stone Age: « …Like Clockwork »

Like Clockwork a été un disque difficile à réaliser et à sortir pour Josh Homme. Une opération de routine le laissera cliniquement mort pendant quelques moments et il dut rester alité pendant trois mois. Les répercussions ont été autant mentales que physiques ; il déclara même qu’il avait laissé quelque chose sur la table d’opération et ce sont les musiciens de son groupe qui le sortirent de sa dépression en le persuadant de travailler sur un nouvel album de Queens of the Stone Age.

Pendant sa conception, Homme n’a jamais pu se défaire de cette expérience presque mortelle et c’est vraisemblablement pour cela qu’il s’agit du disque le plus noir et effrayant réalisé par le groupe… et également leur meilleur depuis une bonne dizaine d’années.

Le titre ouvrant l’album, « Keep Your Eyes Peeled », est annonciateur du climat macabre qui a présidé à … Like Clockwork. Les vocaux de Homme sont hurlés, la ligne de basse est sinistre et les riffs de guitares contorsionnés soniquement. Le pont musical est hallucinant et les textes font référence au rêve et à la mort sans que les deux soient dissociés. Sur « I Appear Missing » Homme évoque de manière de plus en plus flagrante son hospitalisation mais là, le morceau va démarrer sur une berceuse presque suave pour, peu à peu, déboucher sur une escalade de riffs de plus en plus tendus. L’effet est celui d’une tentative de réanimation « opérée » par la précision incisive des instruments.

Même quand il essaie d’aborder d’autres sujets, la musique garde sous-jacente ce décor et peu de rais en lumière n’en émergent ; «  The Vampyre Of Time and Memory » est centré sur un piano dont la mélodie endeuillée semble envelopper la voix de Homme tout comme les légères bordures offertes par quelques accords de guitare jazzy . « Kalopsia » va utiliser un battement de cœur comme rythmique pendant que de riffs de six cordes s’insinuent méticuleusement dans un chorus couronné par un crissement aigu de guitares.

Ces titres ménagent une transition entre deux univers car … Like Clockwork ne sera pas uniquement constellé de catastrophisme. « If I Had A Tail » et « My God Is The Sun » offrent même une accalmie tout en restant extrêmement tendus. Le premier morceau retrouve cette tonalité fanfaronne qu’on associe à QSTA et l’autre titre est un hard rock en cascade, au chorus pantelant dans lequel le groupe semble vouloir atteindre les cieux.

L’autre particularité dans la gestation du disque est le nombre impressionnant d’invités qui y ont collaboré. Leur participation est perceptible dans leurs chansons respectives mais ils ne font jamais de l’ombre à la musique. Parfois il faut même tendre l’oreille pour les entendre ce qui ne rend que plus estimables leurs contributions. Les vocaux de Trent Reznor par exemple servent de toile de fond à « Fairweather Friends » mais le piano de Elton John y est instantanément reconnaissable dès le moment où celui-ci entre en action. Sur la plage suivante, « Smooth Sailing », Homme retrouve un peu de son arrogance et, en s’appuyant sur les « backing vocals » en falsetto de Jake Shears des Scissor Sisters, nous offre un des titres les plus funky de son répertoire.

Sur papier, la participation de tous ces musiciens aurait pu conduire au désastre mais ils ont tous laissé en arrière plan leurs sensibilités personnelles pour laisser place aux compositions et aux humeurs ainsi mises à plat. Le flot de…Like Clockwork est ainsi quasiment parfait ; un peu comme s’il s’agissait celui d’un mouvement d’horlogerie au tempo soigneusement réglé.

 

 

 

Psychic Ills: « One Track Mind »

Psychic Ills, voilà un nom qui fleure bon certains acides et il est vrai que, après avoir flirté avec le rock expérimental, ce duo de New York semble avoir dérivé vers ce que son album précédent voulait dire , à savoir des rêves brumeux (Hazy Dreams).

Sur One Track Mind, là encore le titre de ce nouvel album est porteur de sens. Avoir l’esprit focalisé vers une unité de son est en effet une façon adéquate de signifier en quoi le groupe a décidé de s’enraciner vers le « stoner rock ». Les lignes de basse sont hypnotique et menaçantes, les parties de guitares sont noisy et saturées comme pour amplifier le monolithisme des compositions. « One More Time » annonce fort justement un album qui se voudra être un hybride entre Spacemen 3 et The Gun Club. Les climats répétitifs (« See You There ») ou mystérieux (« FBI ») souligneront en quoi des vocaux noyés sous des chambres d’écho, des bandes passées à l’envers ou des échappées bluesy que n’auraient pas renié le Blue Cheer de Vicebus Eruptum sont capables de faire bon ménage avec un psychédélisme qui privilégie l’assaut sur les sens plutôt que la sophistication de la British Psychedelia.

Il n’est en effet ici pas question de subtilités mais de volonté d’asséner à l’auditeur un rock batailleur et calamiteux. De ce point de vue on pourrait presque avancer l’idée que One Track Mind est un « road album » sur des sentiers hallucinogènes et non balisés. Soulignons, à cet égard, la production de Neil Michael Hagerty de Royal Trux. Elle est capable d’encadrer les dérives acoustiques tout comme les freak out de guitares déjantées capable, à elle seule, de donner un semblant se structure à des compositions qui se veulent sauvages et débridées. On serait bien en peine de trouver à redire à une démarche qui, quelque part, se situe encore dans l’expérimentation. Elle a simplement substitué à la rigueur clinique une volonté de puiser une inspiration vers un imaginaire que, n’en déplaise aux cuistres, seul un inconscient peut véhiculer.

★★★☆☆