Drive-By Truckers: « The Unraveling »

30 janvier 2020

American Band de Drive-By Truckers est sorti un mois avant l’élection présidentielle de 2016 – ce qui semble une éternité, tant en termes de paysage politique que de temps entre les albums de ce groupe ordinairement prolifique. American Band était censé avoir le dernier mot sur tout cela, mais selon les notes de Patterson Hood pour leur 12ème effort en studio, The Unraveling, écrire des chansons d’amour idiotes semblait être le comble du privilège et on a donc droit à un album sombre et sans compromis sur des sujets tels que la violence armée, le nationalisme blanc, la crise des opiacés et l’enfermement des enfants dans des cages. Mais malgré des sujets similaires, ce n’est pas une suite à American Band et il importe peu qu’il n’y ait pas de morceaux individuels aussi immédiats que « Surrender Under Protest » ou « Guns of Umpqua ». Mais alors que l’album précédent était composé en grande partie des leçons d’histoires qui ont, depuis 20 ans, faconné le répertoire du groupe, The Unraveling est construit sur le principe que le personnel est également politique.

Hood encadre plusieurs chansons autour cette thématique soit en essayant d’expliquer les horreurs quotidiennes à ses deux jeunes enfants, soit en espérant qu’elles amélioreront un jour les choses sur « Thoughts and Prayers », un récit sans fard sur l’essor de la violence armée en Amérique. Il répète ce sentiment sur « Babies in Cages » dont le titre est fort explicite. Tout ce que Hood peut faire dans « 21st Century USA » » sera alors d’espérer et prier pour un jour meilleur.

C’est du lourd, et seule la catharsis souhaitée sur un titre comme « Thoughts and Prayers » offrira un moment d’élévation et de répit. Les lueurs d’optimisme sont d’ailleurs éphémères : le premier « single » « Armageddon’s Back in Town » est un road-song rapide avec un riff de rock classique, mais Hood y chante des bus en panne, sous la pluie, et sa responsabilité dans l’obscurité et la douleur. Ce n’est que lorsqu’intervient le coda instrumental frénétique de la chanson – un spectacle palpitant délivré par le batteur habituellement modeste du groupe, Brad Morgan – que le combo fait monter l’adrénaline.

Mike Cooley, une sorte de Confucius redneck qui semble ne jamais être à court de répliques sardoniques, n’a écrit que deux chansons ici, et l’une d’entre elles, « Grievance Merchant » – rompt de manière tranchante avec la ligne droite et en fait l’une des compositions les plus sérieuses sur le plan des textes et les plus dramatiques sur le plan musical qu’il ait jamais écrites. Dans le style conversationnel unique de Cooley, c’est un effort saisissant ; l’entendre avoir l’air si effrayé qu’il ne peut même pas prononcer une seule boutade est, à cet égard, vraiment effrayant. Son autre contribution, « Slow Ride Argument ,» est beaucoup plus amusante, avec ses accroches vocales qui se chevauchent et ses conseils effrontés pour se calmer après un débat animé, politique ou autre, en allant faire un tour en voiture, et, bien sûr, après avoir descendu quelques bières.Ce titre est un « rocker « mineur qui se situe stylistiquement quelque part entre Blue Oyster Cult et les débuts de R.E.M., c’est une preuve de plus que les Drive-By Truckers qont capables de transcender le label rock sudiste dans lequel ils sont encore inexplicablement catalogués.

Là où The Unraveling se démarque vraiment de son prédécesseur, et de tout le travail antérieur du groupe, se situe dans sa complexité sonore. L’ancien bassiste de Sugar, David Barbe, a produit tous les albums de Drive-by Truckers depuis 2001, et à son crédit, aucun d’entre eux ne se ressemble. Mais armé des jouets analogiques vintage à sa disposition, et accompagné de l’ingénieur Matt Ross-Spang, Barbe a aidé le groupe à créer sa première véritable œuvre d’art sonore. Un morceau comme « Rosemary with a Bible and a Gun » est transformé en quelque chose de captivant par la profondeur du mélange : les subtils accents de guitare en trémolo, l’accompagnement serré au violon/violon, le délicat mélange du chant de Hood et la réverbération naturelle du piano. Qu’il s’agisse d’astuces fiables (slapback à l’ancienne sur la voix de Cooley) ou nouvelles (faire passer une planche à laver dans un ampli de guitare, une pédale de wah, et un delay pour ajouter un effet d’ailleurs à « Babies in Cages »), les friandises pour des oreilles gourmandes ne manquent pas ici.

L’album s’achève sur « Awaiting Resurrection », d’une durée de plus de huit minutes, et qui, avec sa morosité implacable, la batterie minimaliste de Morgan et les guitares en toile d’araignée de Hood et Cooley, est un exemple de composition post-rock pour qui voudrait prendre des cours. Se concluant sur des vers come « I hold my family close/Trying to find the balance/Between the bad shit going down/And the beauty that this life can keep injecting », (Je tiens ma famille près de moi / J’essaie de trouver l’équilibre / Entre les mauvaises choses qui se passent / Et la beauté que cette vie peut continuer à injecter), Hood dans un phrasé fantomatique, revient une fois de plus sur le même thème. Hood et Cooley s’attardent davantage sur la les galères que sur la beauté dans The Unraveling; c‘est peut-être leur effort le plus conflictuel et le plus stimulant à ce jour, une œuvre complexe qui est plus un reflet qu’un antidote à la pénombre et l’obscurité .

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Strand of Oaks: « Eraserland »

26 mars 2019

Timothy Showalter continue de gravir les échelons à chaque album. En empruntant le pseudonyme Strand of Oaks, on avait laissé notre musicien adoré de Philadelphie avec un Heal touchant en 2014 et un Hard Love de très bonne facture trois ans plus tard. Mais quelque chose nous fait penser qu’avec son nouvel album Eraserland peut être considéré, à cet égard, comme une tentative d’atteindre un nouveau zénith.

Strand of Oaks a la particularité d’être placé entre Kurt Vile et The War on Drugs en raison de la fusion entre indie folk et southern rock à teneurs sntimentales. Showalter continue dans cette voie en y plaçant le curseur émotionnel au maximum. Avec l’aide du groupe My Morning Jacket il joue sur notre affect avec des compositions quasi-théâtrales mais émouvantes comme l’introduction majestueuse qu’est « Weird Ways » ou autres « Keys » et « Visions ».

Tout au long d’Eraserland, Strand of Oaks est en quête de rédemption et il le fait d’une sobriété éclatante. Que ce soit sur les ascensions dignes de Bowie qu’est « Hyperspace Blues » ou les influences dignes de Crazy Horse sur l’émouvante conclusion « Forever Chords », la rencontre entre Timothy Showalter et My Morning Jacket donne naissance à un moment d’exception. Au milieu de ces titres flamboyants et sentimentaux comme « Moon Landing », le natif de Philadelphie est beaucoup plus poignant sur cette ballades guitare acoustique/voix qu’est un « Wild and Willing »où il fait preuve d’une lucidité rare dans sa volonté d’avoir une vie paisible à l’approche de la quarantaine.

Strand of Oaks vient de signer son disque le plus émouvant et le plus audacieux de sa discographie. Il ne fait aucun doute que le natif de Philadelphie et le groupe de Louisville ont réussi à trouver une synergie plus que redoutable qui fait de ce Eraserland un ascenseur émotionnel redoutable et unique.

***1/2


A Thousand Horses: « Southernality »

13 juin 2015

Les spécialiste du southern-rock que sont A Thousand Horses s’enorgueillisent d’être influencés par des icônes du genre comme The Black Crowes et The Allman Brothers. Leur nouvel album ne les fera pas mentir, que ce soit par son titre, Southernality, que par son registre.

La première plage, « First Time », nous transporte dans une composition tapageuse menée au clavier qui n’est pas sans rappeler « Jealous » des Black Crowes en matière de vocaux et d’instrumentation. Elle exemplifie la fine frontière entre influence et collage et c’est en ce sens que le disque peut indisposer.

A Thousand Horses parviennent toutefois à faire montre de personnalité sur « Smoke », le premier « single » qui a d’ailleurs un certain succès outre-Atlantique. Le chanteur Michael Hubby parvient à y émuler une femme à la voix enfumée et c’est un titre qui va très bien au groupe tout comme « Sunday Morning » une ballade lente et solide.

Southernality est un album parfois gagnant, parfois passant à côté de la plaque. Il est navrant de voir un groupe de musiciens talentueux rester trop proche de certaines grosses pointures de southern-rock et ne pas sembler être en mesure de s’en éloigner.

**1/2


Blackberry Smoke: « Holding All The Roses »

11 février 2015

Dans le rock and roll américain, il est des styles qui ne meurent pas réellement. Ils restent en filigrane dans cet imaginaire lié à l’étendue du pays et ils ressurgissent parfois de manière plus appuyée ou locale. Le « classic rock » et une de ses manifestations, le « southern rock », en font partie et dans le cas des Géorgiens de Blackberry Smoke, il est plus qu’un effet de mode transitoire.

Holding All The Roses est leur quatrième album et, en cette occasion, il présente un panorama assez complet des nuances qu’on peut apporter audit style. Brendan O’ Brien (Aerosmith, Neil Young, Bruce Springsteen) est aux manettes et il semble le parfait interlocuteur pour mettre en valeur cette alternance de climats.

« Let Me Help You (Find The Door ») est un mélange habile de percussions et de guitares créant une atmosphère festive et texturée tout comme « Too High » un titre country old-school attractif dans sa manière de créer de la bonne humeur. « Rock and Roll Again » parle de lui-même mais c’est surtout dans ses variantes plus mesurées que le disque prendra une autre saveur, plus délicate, bienvenue.

Un court instrumental acoustiquue , «  Randolph County Farewell », laissera la place à « Payback’s A Bitch » et « Living in the Song » ou « Woman in the Moon » montreront que le combo est capable de faire preuve de finesse.

Blackberry Smoke sont capables d’écrire de vraies chansons, ce qui est déjà une façon de se distinguer, et de faire preuve d’humour tout sudiste qu’il soit. «  Wish In One Hand » en est l’exemple parfait par sa mélodie et ses textes pleins d’esprit et remplis d’expressions du cru (« wish in one hand, shit in the other and see which one fills up first ». Il saura nous faire réfléchir tout en nous amusant par ses commentaires astucieuxsur le fait de ne pas regarder en arrière et d’avoir des souhaits qu’on sait irréalisables ; quitte à s’encombrer de clichés autant que ceux-ci soient sur un registre flagorneur, c’est un excellent moyen de remettre au goût du jour un genre qui ne l’était plus.

***1/2


The Buffalo Killers: « Heavy Reverie »

19 mai 2014

 

The Buffalo Killers sont assez familiarisés avec le succès. En fait, leurs quatres précédents albums ont reçu des commentaires élogieux de Chris Robinson des Black Crowes qui en sait quelque chose sur la faculté d’écrire de bonnes chansons avec son frère. La même alchimie marche entre Zachary et Andy Gabbard qui compsent le groupe aux côtés de Joseph Sebaali à la batterie et de Sven Kahns à la guitare et à la lap steel.

Cette instrumentation tout comme le « parrainage » de Robiinson est révélateur de la musique du groupe, un classic rock mâtiné de roots et de soul.

Pour Heavy Reverie, le combo s’est adjoint le concours de Jim Wirt (Fiana Apple) ce qui, ajouté à la présence nouvelle de Kahns, apporte une texture plus prononcée et polie que précédemment et elle ne laisse pas indifférent.

Le titre d’ouverture, « Poison BerryTide » fait la part belle au Southern rock mais mélange subtilement une pointe d’indie et en fait sans doute un de leurs meilleurs compositions. « Dig On It » sera un bel exemple du groupe dans son élément, un r »oad song » rapide qui, en voiture, ne pourra que vous inciter à accélérer l’allure et « Cousin Todd » montrera que The Buffalo Killers ne sont pas en reste pour nous délivrer de belles harmonies vocales.

Il est certain que toutes les plages de l’album font référence au passé et nous donnent un goût des Stones, Nirvana, Soungarden ou The Buffalo Sprinfgfield. Accolé aux vocaux pleins de sensibilité de Andy et une guitare qui sait se faire plaintive ‘ »January ») Heavy Reverie nous prodiguera un rock explosif non exempt d’élégance bref un disque de rock comme on les aimait tant.

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Lee Bains III + The Glory Fire: « Dereconstructed »

8 mai 2014

 Venus de Brmingham en Alabama, Lee Bains III & The Glory Fires font une musique destinée aux cols bleus sauf que leur « southern rock » est teinté d’une touche industrielle qui a plus à voir avec Bob Seger System ou The Faces.

On trouve donc sur ce deuxième album, d’un côté les canons du gros rock amplifié et emplein de cette sueur prolétaire et aux guitares en distorsion révélant l’héritage punk dont ils se réclament et, d’autre part, des textes politiques qui visent à élever le débat puisque inspirés de Noam Chomsky ou des relations sociales entre patrons et ouvriers. Musicalement donc il s’agit d’une rencontre entre le rock organique de Bruce Springsteen et l’activisme tel qu’il était pratiqué chez certains groupes iindustriels des années 60 du côté de Detroit.

Dereconstructed s’appréhende à ces deux niveaux et se révèle explosif à l’image des concerts du groupe. Le fait de signer chez SubPop ne leur a fait rien perdre de leur ferveur et de leur hargne et s’inscrit dans la droite ligne de leur premier opus, There Is A Bomb In Gilead.

Le « single » « The Company Man » ouvre le disque et offre un avant goût appréciable de ce qui constitue leur inspiration : un rock incisif et des textes écrits lors du Matin Luther King Day au spectacle de manifestants revendiquant égalité des droits dans un état connu pour ses opinions ségrégationnistes.

Toute le disque se déroulera à l’aulne de ce titre, croisement entre boogie sudiste et revendications industrielles nées dans les états du Nord de l’Amérique.

Quelque part, Dereconstructed déconstruit la pensée unique qui aseptise et nous rappelle des valeurs ouvrières qui n’ont pas encore disparu. C’est une célébration de ce contre quoi le rock and roll s’est toujours inscrit, le signe que l’esprit de subversion n’est toujours pas mort. On lui pardonnera alors son systématisme musical pour adhérer à la modernité irréductible don il témoigne.

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King of Leon: « Mechanical Bull »

4 novembre 2013

Kings of Leon, en particulier sur scène, étaient parvenus à établir un pont entre l’indie et le southern rock. Leurs succès grand public n’avait pas été démérité mais, au fil des ans, cette recette semblait s’être épuisée avec des albums plus que décevants. Ce sixième opus intervient après un hiatus de trois ans ce qui est peu et beaucoup à la fois.

On attendait de la famille Followill qu’ils retrouvent un peu de nerf et nous resserve un southern-rock qui ne soit pas trop réchauffé, Mechanical Bull le fait mais d’une manière qui ne dément pas son titre : mécanique et sans finesse.

Les morceaux sont fades, comme aseptisés, énoncés avec un manque de conviction qui semble avoir envahi tout l’album. Les fans de ce type de musique ne seront pas déçus ; le style « sawmpy » est toujours présent, les rythmiques conservent leurs virées en grand huit mais on a la sensation que le groupe est en train de répéter un modèle qu’il a lui_même construit, un peu comme s’il s’agissait d’un combo s’ingéniant à émuler, avec moins d’inspiration, KOL.

Au fond, textes et musique semblent s’évertuer à reproduire les mêmes clichés : machisme d’un côté et rock à fort quotient d’énergie de l’autre, « Rock City » en étant la perfecte caricature. Les rares tentatives de bifurquer sonnent comme une resucée de U2 (« Beautiful War ») et le disque se termine sur une country-pop atypique (« On The Chin ») mais sans aucune inspiration.

Trois ans entre deux albums peut être long ou court. En écoutant Mechanical Bull on a le sentiment que ce sont des années gâchées et improductives.

★★☆☆☆