Dan Croll: « Grand Plan »

En quittant a terre natale de Liverpool pour s’installer à Los Angeles, Dan Croll fait montre de sa volonté d’acquérir vraie expérience pour travailler dans la musique. Sur son disque Grand Plan, les émotions et les histoires qu’il a rencontrées se déversent ainsi dans un processus de recherche du son qui serait idéal pour lui.

Grand Plan est une collection de 12 chansons pop nostalgiques qui retracent 12 mois de sa vie – à partir de février 2018, lorsque Croll s’est retrouvé dans un nouveau pays.

Mélange d’humour, d’amour et de douleur, l’album s’ouvre sur une note de tendresse avec « Yesterday », qui rappelle la rencontre embarrassante et mal préparée de Croll avec Sir Paul McCartney. Ensuite, « Stay in L.A. » explore les aspirations créatives et incertaines qui ont poussé le chanteur à quitter sa ville natale avec un aller simple pour la Cité des Anges. 

D’une introspection charmante mais d’une relation intense, Croll enregistre les sentiments amoureux de différentes manières tout au long de l’album. Il rumine notamment sur sa connexion immédiate avec sa nouvelle petite amie sur « Work » avant de réfléchir à son amour pour sa patrie sur « Rain ».

Il oscille entre la certitude et le doute sur le morceau phare « So Dark », alors qu’il raconte l’expérience positive qu’est sa rencontre de nouveaux amis à travers un paysage sonore sophistiqué d’orgue et de guitares et « Coldbloode » nous ramènera à la contemplation, un sujet lourd, démenti par un instrument facile à jouer.

Plutôt que d’être l’esclave d’une seule entreprise musicale, Grand Plan est d’autant plus spécial pour son cœur spontané.Il s’agit d’un journal de pensées et de sentiments, d’excitation et d’anxiété, d’amour et de douleur. Croll passe facilement de l’incertitude quant à son nouvel environnement dans le morceau acoustique « Actor With A Loaded Gun» à l’épuisement inévitable dans « Hit Your Limit » », puis à l’excitation face à l’avenir sur la chanson titre.

Il termine l’album sur un moment doux-amer qui reflète la vie elle-même, alors que le délai de 12 mois qu’il s’était fixé à Los Angeles arrive à son terme. Sur l’avant-dernier morceau « Surreal », il exprime clairement son affairement face à ce que la vie peut apporter, avant de se plonger dans le chagrin et de trouver la lumière dans la tragédie sur le dernier morceau « Together ».

Ce qui rend Grand Plan si intéressant ne raside pas son écriture discrète ou sa musicalité expérimentale, mais dans la douceur et la portée du voyage individuel de Croll et la façon dont il nous emmène avec lui. On ressent ce qu’il ressent, et au bout de 12 titres, on émerge à ses côtés avec l’envie de se redécouvrir.

***1/2

Lomelda : « Hannah »

Lomelda revient avec son nouvel album, Hannah, un disque qui voit la vocaliste chanter des chansons sur la transformation et la confession et cela donne lieu à une écout eassez confondante gracece à une voix tendre et délivrée à chaque fois.

Comme d’habitude, Lomelda crée sur son disque des mélodies qui s’accordent parfaitement avec l’ambiance qu’elle crée dès le départ. Le morceau d’ouverture « Kisses » est une chanson sombre mais magnifiquement livrée et des titres comme « Wonder » » regorgent de mélodies qui restituent vraiment bien l’émotion de la chanson, avec une voix obsédante qui capte votre attention. Les mélodies au piano et les guitares faciles sonnent parfaitement côte à côte sur ce disque car elles construisent vraiment le feeling de ces chansons. Le talent de Lomelda pour cela a toujours été évident, mais ce disque fait briller son talent encore plus fort.

La voix de la chanteuse est étonnante et elle lui permet de délivrer un chant puissant et un lyrisme brillant tout au long du disque. « Wonder » est ici un titre-phare, ainsi que d’autres comme « Reach », où ces puissantes notes aigües sont brillantes, et « Hannah Happiest », où Lomelda souligne le pouvoir qu’elle a en matière de lyrisme en se plongeant dans les thèmes du disque, véhiculé par le titre éponyme, la transformation. Un disque captivant donc, avec es mélodies qui s’harmonisent à une ambiance magnifiquement douce et envoûtante.

***1/2

Tallie Gabriel : « Little Death »

L’auteure-compositrice-interprète et violoncelliste Tallie Gabriel dévoile ici son premier opus solo, Little Death, une collection de chansons à la fois pleines d’espoir et déchirantes. Gabriel met ici en avant une vraie beauté dans son écriture et une façon de raconter des histoires qui en font une écoute incroyable.

Le violoncelliste possède une sonorité riche et profonde, et cette richesse transparaît dans toutes les mélodies. Des mélodies tièdes puis des tons langoureux se font entendre tout au long du disque, créant ainsi un son parfait. Des chansons comme « Story », par exemple, utilisent l’instrument pour ajouter un rebondissement charmant à la chanson qui en fait une si belle écoute. Le violoncelle combiné au piano sur « Hummingbird » vous permet de vous fondre dans cette musique avec facilité.

Ces mélodies sont accompagnées de superbes voix qui délivrent des lignes déchirantes, si poignantes lorsqu’elles sont livrées par cette voix. « Laundry » commence accompagné par des cordes, ce qui permet à la voix de Gabriel de briller réellement ici, alors qu’elle chante des lignes déchirantes auxquelles toute personne ayant vécu une rupture peut s’identifier. Touchant et tendre, son écriture est ici parfaite. 

Un magnifique disque qui fait mal à chaque battement, Little Death offre un bel aéropage de compositions qui vous hypnotise du début à la fin. 

***1/2

Sarah Walk : « Another Me »

Dans un acte de défi et d’appel aux armes contre le patriarcat, l’auteure-compositrice-interprète Sarah Walk, basée à Los Angeles, sort ici son deuxième album Another Me. Le message en est très clair ; comme elle l’explique : « Beaucoup de choses avaient été inexploitées dans mon écriture jusqu’à présent, dont beaucoup concernent des fardeaux que j’ai portés ou dont je me suis sentie responsable, ce qui, je crois, a beaucoup à voir avec le fait d’être une femme et une homosexuelle ». En s’attaquant à ces défis, le disque prend position pour les femmes (queer) du monde entier, en leur donnant une voix en s’exprimant sans détour. Qu’il s’agisse de marginalisation, de misogynie ou de vulnérabilité, Walk s’attaque à tous ces problèmes. Mais bien que fort et puissant sur le plan lyrique, Another Me est un opus étonnamment câlin Sur un fond de douces mélodies folk apaisantes et de délicates lignes de piano, la voix de Sarah brille comme un phare de lumière, attirant l’attention sur son lyrisme acéré :  « Rien ne m’a plus fait de mal que des hommes qui ont grandi sans conséquences, pourquoi est-ce mon travail de réparer ce gâchis ? » (Nothing’s hurt me more than men that grew up with no consequences, why is it my job to fix this mess ?) chante-t-elle sur le premier morceau « Unravel », parlant au nom de tous ceux qui ont déjà rencontré le privilège masculin. « Vous êtes toujours prêt à défendre, vous entendez ma préoccupation comme de la colère, personne ne veut d’une femme en colère » (You’re always ready to defend, you hear my concern as anger, an no-one wants an angry woman).

Sur le plan sonore, le disque alterne entre des sons pop chatoyants, infusés de synthés flous – comme « The Key » »qui fait vibrer d’un côté un aimant – et des arrangements de percussions complexes dans une atmosphère plus dépouillée de l’autre.  « Same Road » et « Crazy Still » sont deux des moments les plus marquants de l’album. Enveloppée dans sa marque de son immersive, Walk se met à pleurer en mettant l’amour dans son contexte. Mais là où « Same Road » est plein d’espoir et rassurant, avec des mélodies envoûtantes et un chant étincelant, « Crazy Still » est tout le contraire. La défaite et le chagrin s’écoulent à travers des lignes de piano sobres, tandis que des harmonies merveilleusement émotives ouvrent la voie vers la fin – « une partie de moi le comprend et une partie de moi se sent abandonnée », J’étais folle de t’aimer, je dois encore l’être » (part of me understands it and part of me feels abandoned. I was crazy to love you; I must be crazy still).

Dans son intégralité, Another Me est une suite impressionnante dà son premier dique, Little Black Book ; intégrant son son caractéristique de piano et l’amenant à un niveau supérieur avec des petits clins d’œil à un univers plus pop. Mais surtout, il ouvre les conversations et permet à Sarah de reprendre son récit : « C’est un album sur le fait d’être marginalisé, d’être une femme, d’apprendre à fixer des limites sans s’excuser et d’être confiante sans se sentir coupable. Apprendre à aimer totalement sans attente ».

***1/2

Tim Bowness : « Late Night Laments »

Tim Bowness présente ici une collection éthérée de nouvelles chansons qui, malgré le cadre tranquille, ont un noyau dur et dérangeant. Le profil de notre auteur-compositeur a été très chargé par le passé. Non seulement il a sorti un album avec Peter Chilvers et un disque avec Steven Wilson, mais il s’est aussi occupé des podcasts de The Album Years (également avec M. Wilson) et a eu le temps d’enrichir son catalogue solo.

Pour un musicien qui prend le temps de satisfaire son haut degré de perfectionnisme, Late Night Laments a évolué étonnamment rapidement. Il n’est donc peut-être pas surprenant que l’album soit relativement dépouillé mais que Bowness soit instantanément reconnaissable. Des arrangements frais et rayonnants cachent une noirceur lyrique.

Musicalement, le son vibraphone/marimba du batteur Tom Atherton, dont le travail de jour est rendu obsolète dans la palette musicale, prédomine. Pas besoin des roulements et des culbutes qui marquent « The Warm Up Man Foreve »r ou de l’intensité des bruits sourds de « The Great Electric Teenage Dream ». Late Night Lament est un opus sur la délicate guitare glissando, les atmosphères de Barbieri et le mystérieux dianatron.

Le climat général est étrangement calme. Bien sûr, la présence de Steven Wilson plane sur le mixage, mais la contribution la plus révélatrice est le solo en spirale de Kavus Torabi sur l’onirique « I’m Better Now », une chanson où le personnage semble avoir accepté ses démons et étouffé ses sentiments intérieurs.

En travaillant avec le partenaire de longue date de Plenty, Brian Hulse, le duo a percé le secret de la combinaison d’une musique luxuriante et séduisante avec une série de thèmes sombres et inquiétants. Collez une un marque-pages dans le livre de paroles et vous trouverez appal à la tendresse comme pour remettre sur le droit chemin comportements déviants et âmes troublées.

D’ailleurs, sur le plan des textes,les thèmes de l‘album vont inclure les clivages générationnels l’exclusion sociale, et l’histoire vraie d’un auteur d’enfants très apprécié et sa descente dans la folie.

Malgré tout l’isolement, le regard mélancolique et le sentiment de perte, on n’utilise guère d’instrument pour exprimer sa colère. Les concoctions intimes qui vous font retenir votre souffle sont presque un retour à ce que Nick Drake pourrait faire de nos jours. Le tout est agrémenté de la merveilleuse imagerie artistique de Jarrod Gosling, un personnage immergé dans une bulle de réflexion, qui dévoile les trésors des ruminations de Tim Bowness.

Il a le don de vous séduire avec une douceur sous laquelle se cache ce qui pourrait être à la fois inconfortable et intensément émouvant – surtout si le thème est pertinent sur le plan personnel. « I thought that I was empty and empty I’d remain » pourrait être la ligne clé de l’album sur « One Last Call » mais ce n’est pas une surprise car Late Night Lament est totalement absorbant et fait réfléchir. Ce pourrait être l’écoute facile la plus intense que vous ayez eue depuis longtemps. Un album fait pour que vous vous installiez dans votre fauteuil confortable, que vous tiriez les rideaux et que vous vous perdiez dans votre propre monde.

***1/2

Emma Swift: « Blonde On The Tracks »

Les chansons de Bob Dylan ont été reprises par des artistes allant d’Adele à Ziggy Marley, des professionnels et des semi-professionnels et même des amateurs purs et durs ont tous eu un coup de coeur pour lui. Peu d’entre eux, cependant, ont eu le courage comme Emma Swift – une auteur-compositrice australienne qui vit à Nashville avec le musicien culte britannique Robyn Hitchcock – de consacrer des albums complets pour relever le défi de front.

La voix de Dylan, autrefois comparée à « du sable et de la colle », pourrait donner lieu à bien de lectures et, bien que beaucoup de ses comôsitions aient été chantées dans de belles tonalités mélodiques, peu de gens ont égalé son émotion et sa passion en livrant ses chansons poétiques lyriques. Il nous faut, toutefois, dire qu’Emma Swift verse beaucoup de sa personne dans chacune de ses interprétations.

Elle reprend de nombreuses chansons familières : « Queen Jane Approximately », « Sad-Eyed Lady of the Lowlands », « One of Us Must Know », « Simple Twist Of Fate », « You’re A Big Girl Now » et « The Man In Me » mais évite judicieusement les standards plus évidents de Dylan. Swift nous instruit également sur cet album en s’attaquant à une chanson moins connue dans « Going Going Gone ».

Plus courageusement encore, elle reprend et enregistre un morceau qui n’est sorti qu’en 2020, « I Contain Multitudes ». De ce dernier, Emma dit : « Pour moi, cette chanson, sortie par Dylan il y a tout juste deux mois, est devenue une obsession, un mantra, une prière. » Nul ne devrait recommencer à décortiquer le sens de chacun de ces morceaux. De nombreux commentateurs de Dylan, plus qualifiés, ont rempli des volumes analysant son imagerie poétique mais la façon dont Swift interprète ces chansons indique la place particulière dans ses pensées que chacune de ces chansons a pour elle. On pourrait même dire qu’avec touts les titres qu’elle a choisis, chacun d’entre eux a une place déchirante dans sa vie et elle les interprète avec clarté, douceur et honnêteté.

Elle a clairement écouté de nombreuses autres chanteuses qui ont interprété les chansons de Dylan qui leur plaisaient ; Sandy Denny et Joan Baez lui viennent à l’esprit. Emma Swift end à juste titre hommage à ces artistes et les a imitées sans chercher à les imiter. On ne saurait non plus ainsi donner un titre plus intelligent que ce Blonde On The Tracks, qui reconnaît les deux albums d’où proviennent beaucoup de ces chansons.

Sous la houlette du producteur Patrick Sansome, son chant plein d’âme et de tristesse est accompagné de la guitare Rickenbacker et de la steel guitar, avec la participation des stalwarts de Nashville et Dylan, Robyn Hitchcock, Patrick Sansone, Thayer Serrano, Jon Estes et Jon Radford. Non seulement elle « réimage » les chansons de Dylan, mais elle enregistre aussi sur ses traces aux Magnetic Sound Studios.

Emma Swift affirme que la musique de Dylan lui a donné « une raison de se réveiller ». Ne reste plus qu’à espérer à notre tour que cet album de reprises donne grâce au talent de cette vocaliste inspirée qu’est Emma Swift.

***1/2

Saskia: « Are You Listening ? »

Are You Listening ? est le quatrième album de l’auteure-compositrice-interprète londonienne Saskia Grffiths-Moore et il marque un véritable avancement d’un talent exceptionnel.  Le disque est une collection du meilleur de son répertoire des cinq dernières années et, à la différence de sa précédente production, Are You Listening ? est (à la seule exception d’une merveilleuse reprise de l’hymne « Hallelujah » de Leonard Cohen) entièrement son propre travail.  C’est un album exceptionnel, rempli de chansons vraiment excellentes, toutes magnifiquement interprétées et superbement produites. 

Dans une vie antérieure, avant de décider que sa voix claire et chaleureuse et ses paroles qui font réfléchir devaient être partagées avec le reste de l’humanité, Saskia était une thérapeute de Harley Street et, mon garçon, cette expérience n’imprègne-t-elle pas son écriture de chansons. Ces chansons sont empreintes d’une profonde compréhension des émotions humaines et d’une capacité à trouver des raisons d’espérer et d’être optimiste, même dans les situations les plus pénibles. L’écoute de cet album est une expérience réconfortante et revigorante.

Il n’y a pas de solo éblouissant ni de trucage en studio ici.  La caractéristique principale de chaque chanson est la voix enchanteresse de Saskia, rehaussée par ses propres auto-mutilations et construite sur un simple accompagnement de guitare acoustique. Le tout est subtilement rehaussé par David Ian Roberts à la guitare, Thomas Holder à la contrebasse, Ali Petrie au piano, Gabriella Swallow au violoncelle et sur le morceau « These Hours Only », une autre contribution à la guitare de l’auteur-compositeur-interprète australien Cooper Lower.  Susanne Marcus Collins a fait un merveilleux travail de production, offrant un son propre et respectueux, en parfaite adéquation avec ces grandes chansons.

L’album commence comme il faut pour continuer. Un joli passage de guitare acoustique conduit au premier des magnifiques passages vocaux d’harmonie, Saskia offrant un sage conseil à ceux qui s’apprêtent à l’écouter : « Are You Listening? Focus on my voice. ». Le son est doux et les paroles sont réfléchies ; un véritable avant-goût des délices à venir.

« In Time » est une belle chanson, avec des paroles qui donnent de sages conseils pour aller de l’avant sans oublier les leçons du passé. « These Hours » fait référence de manière douce et rassurante à la gestion d’une relation stable en acceptant de manière pragmatique que les hauts et les bas sont inévitables. « The Presence » est obsédante et poignante avec des paroles qui prennent une résonance particulière en ces temps ravagés. « Write Me a Song » est un numéro fantastique qui, avec son accompagnement de guitare au doigt, son contenu lyrique et sa prestation vocale rappelle fortement Joan Baez à son apogée.  C’est une chanson qui n’aurait pas été déplacée dans le cadre d’un club folk des années 60 et qui serait un bon candidat pour le single principal de l’album.

« Best Of You » est la première des deux nouvelles compositions de l’album et c’est un conseil de vie merveilleusement contemplatif en particulier la ligne où la vocalistenous dit « Ne cédez pas aux préjugés – nous sommes tous d’une même espèce » (Don’t give in to prejudice – we are all of one kin ).  Et, en effet, nne le sommes-nous pas ?.  La deuxième des nouvelles chansons est « Come Comfort Me » ; c‘est probablement le titre la plus sombre de l’album, avec des paroles qui plaident pour le confort dans une situation sombre, voire mortelle.

« After » est probablement une des plus belles chansons de séparation avec des paroles reconnaissent la douleur de la séparation et exprimant un désir : celui d’absorber cette douleur tout en s’accrochant à l’optimisme d’une réconciliation heureuse. »  Sur Bring It Down », Saskia évoque Joni Mitchell avec son chant d’un morceau d’auto-analyse provocateur qui culmine dans la splendide phrase « Opening up is not so hard ». 

« Wash it Away » reflète, sur un fond champêtre de guitare grattée, la nature fugace et transitoire de la vie et fait courageusement face à l’inévitabilité d’une mort qui arrivera avant que nous ne soyons prêts. Il donne le réconfort suivant : « Nous ne supporterons pas nos pertes, mais nous ne conserverons pas non plus nos gains » (We won’t bear our losses, but neither will we keep our gains).

L’album se termine par cette version sobre, respectueuse et élégante de « Hallelujah ;apparemment la première chanson que Saskia ait jamais interprétée en public et qui a continué à figurer dans son set live depuis.  C’est une fin appropriée à un excellent album equ’on ne peut que recommander de découvrir tant cette « dame » est sur le point de devenir une grande star.

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Jess Cornelius: « Distance »

Le titre des débuts en solo de l’auteure-compositrice-interprète Jess Cornelius peut être considéré sous plusieurs angles. Plus précisément, Distance se rapporte au kilométrage entre son lieu de naissance en Australie et un récent déménagement à Los Angeles. Mais une fois que l’on creuse dans les paroles de ses chansons, d’autres significations du mot deviennent claires.

Il y a la distance physique qui consiste à sortir de la chambre, puis de la salle de bain, à passer par la cuisine et à se rendre à la porte d’entrée après une aventure d’un soir, tout en se demandant si elle ne devient pas trop vieille pour cela. Cela se reflète dans les paroles de « The Kitchen » ; « Je vieillis/Les gens me disent que je devrais/trouver quelqu’un à qui s’occuper » (I am getting older/People tell me I should/Find someone to look after.).  Il y a aussi la distance entre Jess et un amant au Royaume-Uni sur « Here Goes Nothing » et entre elle et les relations en général en se demandant comment elle peut avancer dans les interactions sur « Palm Trees » »en chantant « Have I loved anyone?/I cannot say/My heart is so red one minute/And black the next day/And can we love anyone ? ».

Ces distances ne sont pas uniques à elle. Même si la plupart de ces chansons n’ont pas de résolutions simples ou logiques, leur pop facile à vivre, pleine d’âme et parfois apaisante, dans le style de Los Angeles, rend les concepts souvent troublants faciles à comprendre. Il est bon que Cornelius possède une voix frappante, un peu comme celle de Kate Bush, qui coupe à travers le support plus lisse en faisant bouillonner la douleur et l’émotion au premier plan. De cette façon, certaines chansons résonnent comme une combinaison d’un Roy Orbison féminin et de Nicole Atkins.

De temps en temps, Cornelius repousse les limites de la musique comme elle l’a fait dans ses années d’artier, plus audacieuses, avec son groupe précédent, Teeth and Tongue. C’est le cas dans « Born Again », une ballade folk qui se résume à une harpe à cordes pincées, une guitare à cordes de nylon et de subtils synthés, alors qu’elle chante « Avez-vous jamais voulu être aimée à ce point ? » ( Have you ever wanted to be loved so bad?) On trouvera aussi quelques touches rétro, notamment sur « Street Haunting », qui aurait pu émerger de la scène de Laurel Canyon à Los Angeles dans les années 70.

Il faut quelques pirouettes pour que certaines de ces chansons se rejoignent. Mais lorsqu’elles le font, les couches de mots, la production, le chant et l’instrumentation se combinent pour un regard complexe sur un artiste solo récent, en conflit mais déterminé à réfléchir sur une vie encore en voie de résolution.

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Ray Lamontagne : « Monovision »

Maintenant que l’auteur-compositeur-interprète Ray LaMontagne a sorti de son système le apce rock de ses deux précédents albums, il revient à l’essentiel sur cet opus studio, huit ième du nom. Il ramène le son à l’essentiel, bien en arrière, sur cet enregistrement entièrement solo. La tactique est sous-entendue par son titre Monovision et soulignée par le magnétophone à l’ancienne qui orne la pochette.

Montagne fait appel à son Tim Buckley, Cat Stevens, Neil Young et Van Morrison sur ces dix morceaux, souvent feutrés et folkloriques. Peut-être cherche-t-il à reconquérir des fans qui auraient pu sauter sur ses sorties de ces dernières années ; une musique qui l’a trouvé poussant, généralement avec succès, en dehors du son plus doux et plus délicat qui a initialement attiré son important public.

À peine les percussions, l’harmonica, la guitare acoustique et, bien sûr, le chant souple et légèrement granuleux de LaMontagne sont doublés pour créer de belles chansons, même délicates, qui donnent l’impression d’avoir été enregistrées dans l’explosion folk-pop du début des années soixante-dix. Des titres comme « Highway to the Sun », » »Summer Clouds » et « Weeping Willow » sont également influencés par le recueil de chansons de Donovan.

La plupart des morceaux restent ancrés dans un groove discret, décontracté et subtil, tout en étant délicieusement arrangé. Sur le plan des paroles, les choses suivent le même chemin, l’auteur-compositeur-interprète envisageant désormais l’amour des deux côtés, comme sur le doux-amer « We’ll Make it Through ». Il livre les rêveries romantiques de « Morning Comes Wearing Diamonds » (un concept très proche de Donovan également) en chantant « Morning comes wearing diamonds/There she is, her eyes are smiling/Throwing gold through the windows to the floor/I hear a bird singing a song I’ve never heard before » (Le matin arrive portant des diamants/La voilà, ses yeux sourient/Jetant de l’or par les fenêtres au sol/J’entends un oiseau chanter une chanson que je n’avais jamais entendue auparavant) avec une sincérité si douce qu’elle fera fondre le cœur de l’auditeur le plus stoïque.

La légère inclinaison country de la douce ouverture « Roll Me Mama Roll Me » est brisée par la voix rauque et mélancolique de LaMontagne. Seul « Strong Enoug » s’approche du rock avec une stature bluesy qui se rapproche du mid-tempo roll de JJ Cale. Et même lorsque les paroles frôlent le cliché, comme dans « I Was Born to Love You » avec « I could sing you a song, play you a tune/I know it’s just a little thing, but it’s something I can do », le sens de la mélodie assuré de LaMontagne et sa voix sensible mais jamais schnockée sont si légers, discrets et bien, charmants, que vous ne pourrez qu’aller vers lui. Sur « Misty Morning Rain », LaMontagne fait référence au Astral Weeks de Morrison, en y insufflant une approche d’improvisation jazzy, en ajoutant des percussions légèrement frappantes et un solo de guitare acoustique. On peut retrouver une ligne directe avec Harvest de Neil Young sur « Rocky Mountain Healin’ », notamment dans le son frémissant de l’harmonica de LaMontagne.

Il y a une chaleur apaisante, mais jamais clichée, dans ce style rétro. Tant le savoir-faire de LaMontagne dans la composition de ces chansons que son jeu facile et non accompagné seront un réconfort pour les adeptes établis qui devraient accueillir ce retour aux sources des plus organiques.

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Rufus Wainwright: « Unfollow The Rules »

Rufus Wainwright a passé la majeure partie de 20 ans à ignorer les règles et à forger sa propre voie musicale. Glorieusement bon vivant un moment et étonnamment déchirant le suivant, Wainwright a le style d’un poète qui fait sonner le son brut avec douceur. Sa prestation à l’opéra nous a fait passer des amours aigries aux « Grey Gardens » en passant par les sonnets shakespeariens. Aujourd’hui, alors que l’âge moyen s’achève et que la vie conjugale se poursuit, Wainwright nous revient avec Unfollow The Rules.

L’album s’ouvre sur « Trouble In Paradise », un regard humoristique sur les changements de tendance non seulement du monde mais peut-être aussi de Rufus Wainwright lui-même. L’auteur-compositeur-interprète utilise le domaine de la mode comme tremplin lyrique pour cette chanson, entouré d’une mer délicieuse d’orchestrations pop et rock alors que des réalisations tombent de ses lèvres : « Il y a toujours des ennuis au paradis/ Peu importe que vos boissons soient propres ou glacées/ Il y a toujours des ennuis au paradis/ Peu importe que vous soyez bon ou mauvais ou méchant ou terriblement gentil ». ( There’s always trouble in paradise/ Don’t matter if your drinks are neat or on ice/ There’s always trouble in paradise/ Don’t matter if you’re good or bad or mean or awfully nice).

C’est cette reconnaissance des leçons apprises au fil du temps qui est l’un des thèmes de Unfollow The Rules. Wainwright s’adresse à nous avec un sens familier de l’exploration ironique, oui, mais le ton est tempéré par un sentiment de satisfaction qui n’arrive qu’avec une véritable installation.

On pourra entendre cette satisfaction surtout sur « Peaceful Afternoon », avec les cordes de la guitare et du banjo qui accompagnent joliment Wainwright alors qu’il réfléchit sur ses 15 ans de relation. Wainwright espère que le visage de sa bien-aimée « est le dernier que je vois par un après-midi paisible » (is the last I see on a peaceful afternoon), car le mariage est maintenant une machine bien huilée, même si les moments de colère se mêlent à la joie. Comme il le chante clairement, « tout cela fait partie du jeu/ Oui, tout cela fait partie de la symphonie » (it’s all a part of the game/ Yeah, it’s all a part of the symphony).

Cela ne veut pas dire que Rufus Wainwright n’est pas encore doué pour écrire des chansons qui saignent à blanc de ce qui est hors de portée. « Ne me donnez pas ce que je veux/ Donnez-moi juste ce dont j’ai besoin » (Don’t give me what I want/ Just give me what I’m needing), chante-t-il ; un plaidoyer dans la chanson titre, une lente combustion d’une chanson qui se transforme en un gonflement des cordes d’orchestre et sa signature, un vibrato qui monte en flèche. Le titre de cette chanson est peut-être né d’un commentaire désinvolte de la fille de Wainwright, mais Unfollow The Rules est au cœur de ce que signifie suivre son propre chemin tout en cherchant à aller plus loin.

Wainwright s’inspire également d’une convergence de lieux et d’histoire sur « Damsel in Distress ». C’est une chanson inondée par l’or du matin, les sons de Laurel Canyon, des flûtes qui résonnent dans les cavernes à la guitare acoustique forte et robuste qui l’accompagne. Bien qu’une partie de l’influence de cette chanson vienne de Wainwright vivant à Laurel Canyon (osmose folk-rock et tout ça), la principale force motrice a été d’honorer une autre auteure-compositrice-interprète, Joni Mitchell. Une fois que vous savez cela, il est difficile de ne pas entendre ces touches distinctes à la Mitchell et, bien sûr, c’était le but depuis le début.

Unfollow The Rules est un album qui résonne de sagesse et de sérénité, durement gagné parfois mais tout de même rassemblé. L’un des exemples les plus poignants est celui de « Only The People That Love ». Wainwright expose la trajectoire de ceux qui aiment sans peur, en déclarant : « L’amour signifie aller de l’avant et le faire/ L’amour signifie aller de l’avant et le faire/ L’amour signifie aller de l’avant et le dire/ L’amour signifie aller de l’avant et le dire » (Love means go on and do it/ Love means go ahead and do it/ Love means go on and say it/ Love means go ahead and say it). C’est un autre moment d’étalage et d’élagage des règles, mais de la manière la plus belle possible. 

Au final, le dernier album de Wainwright n’a pas tant pour but de faire voler en éclats le travail de fond sous vos pieds que de trouver la paix avec qui vous êtes et comment vous êtes arrivé là – les brisures et tout lce qui va avec.

***1/2