Mint Field: « Sentimiento Mundial »

21 octobre 2020

Malgré la morosité de cette année, le calice maudit de 2020 a donné quelques résultats positifs. L’un d’entre eux est la poursuite de la musique fantastique qui descend à gauche, à droite et au centre, qui reprend après une année 2019 très forte avec un flux constant de bonnes choses brûlantes, le tout suintant sur nos tourne-disques et nos services de streaming. 

Le dernier en date à s’ajouter à la pile toujours croissante des Absolutely Good Stuff From 2020 Despite It Being An Awful Time For Everybody Overall est le nouvel album de Mint Field, Sentimiento Mundial, qui fait suite à leur premier LP Pasar De Las Luces, sorti en 2018.  

C’est « Cucida Tus Pasos » qui donne le coup d’envoi de Sentimiento Mundial, avec une sensation de rêve et de sommeil et ce un saxophone à la dérive qui donne l’impression de passer les portes du paradis, donnant ainsi le ton de ce qui est à venir.

« Natural » offre, lui, un mélange post-punk enrobé de saccharine grâce à la voix envoûtante d’Estrella Sánchez, qui donne l’impression d’être dans un rêve lucide avant de se jeter tête la première dans un nid de frelons. C’est du Crack Cloud sous dopamine avec une ligne de basse qui rappelle Neu! ; « Natural » serpente sans effort entre le post-punk, le post-rock et le krautrock.

Avec ses guitares chatoyantes et son chant éthéré et magique, « Delicadaza » est totalement chamanique et extraterrestre. Il offre un son céleste et « shoegazey » pour les nuits brumeuses de la fin de l’automne, avant que « Continingenica » n’élève le niveau. Rencontre avec Spaceman 3, « Continingenica » est un délicieux ragoût moussant de psychédélisme, de krautrock et de dream-pop.

« Aterriza », agrémenté qu’il est par une ligne de basse merveilleusement hypnotique et ondulante, se feraune sorte de ballade post-punk à la Traams qui ressemble à la bande sonore d’une anxiété accumulée et véritablement étonnante

Étrange et éthéré, avec une guitare délicate et délicieuse, « Le Hable a la ola del ma » est comme une bande originale de film obsédante, jetant un coup d’oeil sur une ligne d’horizon à l’aube, avant de tomber gracieusement dans le titre principal de l’album, « Sentimento Mundial ».  Mais la situation prend une autre tournure, avec un raz-de-marée cacophonique, sonore et onirique, qui s’enchevêtre violemment entre les territoires opposés de la tranquillité et de la sauvagerie.

« Nuestro Sentido » est presque une ode à My Bloody Valentine avec des guitares brillantes et réverbérantes, comme si elles sortaient tout droit de Loveless se précipitant aussi dans le royaume du space-rock brûlant.  

Le titre suivant arborera un mur de bruit cinématographique colossal avec « Nadie te esta persiguiendo » rappelant en partie cet ‘alt-rock des années 90 apparenté aux Smashing Pumpkins avec une pincée de Beach House, Ride et Slowdive jetés dans le mélangepour en faire chose magnifiquement expansive.

Suivra « No To Cagias », qui est comme un rêve enfiévré ; celui d’ être plongé dans une sorte de thriller western spaghetti de science-fiction avant de s’écraser dans le monde de « O.D. Catastrophe » de Spaceman 3.

Le morceau de clôture, « Presente », reprend le thème du titre d’ouverture avec un somnambule assoupi avant d’éclater en un bref crescendo de rock psychédélique épuisé et fusionnel, proche des OSees et de King Gizzard & The Lizard Wizard.

Le Sentimiento Mundial de Mint Field est un film glorieux et une expérience hors du corps. Il est parfait pour que l’esprit se perde pendant les soirées sombres qui s’annoncent, quand nous sommes tous enfermés. 

Mint Field est le rêve des fans de shoegazing et de psychédélisme et sonne comme une machine à remonter le temps qui valse à travers les meilleures époques des deux genres et, avec Sentimiento Mundial, il devrait se retrouver sur la liste des albums de l’année pour fans de shoegazing et de psychédélique.

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Ringo Deathstarr: « Ringo Deathstarr »

11 avril 2020

Cela peut sembler étrange, mais Ringo Deathstarr existent depuis très, très longtemps. Formés en 2007, ils ont commencé comme revivaliste shoegaze classique (une tendance qui sévissait déjà dans certaines scènes underground au début de cette décennie) et sont restés ensemble assez longtemps pour voir la musique indie adopter le son si profondément qu’elle a catapulté Slowdive dans un retour de carrière surprenant. Le problème commun avec le shoegaze est que c’est un style facile à exécuter mais difficile à rendre unique, ce que le groupe culte d’Austin a tenté de faire au cours de la dernière décennie. Les résultats parlent d’eux-mêmes : Colour Trip en 2011 et son successeur Mauve ont constitué un bon point d’arrêt entre les remasters Loveless et MBV, mais Pure Mood en 2015 a commencé à se forger une identité unique, qui ressemble à une évolution de cette esthétique classique au lieu de répéter ses succès.

Aujourd’hui, au début d’une toute nouvelle décennie, le groupe est de retour avec un autre développement subtil de son son. Fidèle à la nature des albums éponymes, Ringo Deathstarr condense tout ce qui est spécial chez les fournisseurs de shoegaze en un ensemble complet, mais il donne aussi l’impression d’un retour sur le chemin parcouru depuis. Il n’a peut-être pas la force viscérale de leurs précédents albums, mais il est plus ésotérique et plus ouvert à d’autres influences. Le mur de bruit auquel nous nous attendions s’est ouvert sur une chambre, comme en témoigne le premier morceau « God Help the One’s You Love », qui est assez spacieux pour faire penser au terme « cinématographique ». Les hommages à Kevin Shields sont toujours là, comme le tristement célèbre « Once Upon a Freak » et le sciemment intitulé « Gazin », mais comme toujours, ils sont faits avec dignité, avec une compréhension démontrable de ce qui fait exactement fonctionner ce style de chanson. Il y a des moments où le disque entre un peu trop dans le domaine de l’identité, comme la sortie de Souvlaki « In Your Arms » ou le morceau « Lazy Lane » de Jesus and Mary and Ringo Chain, mais plus de dix ans plus tard, le pastiche évident fait partie du charme du groupe.

Plus important encore, le disque couvre suffisamment de nouveaux territoires pour constituer un curieux sentiment de découverte. Le premier morceau, « Nagoya », est dépouillé et pastoral ; « The Same Again », avec sa partie de batterie polyrythmique sur le couplet, se déploie sous des angles incroyablement imprévisibles ; « Be Love » est également superbe, alternant entre une chaleur proche de « Soo » » et une froideur discordante et déformée. Malgré la familiarité des styles présents ici, ils sont présentés avec un œil de conservateur pour la variété et le rythme. Bien sûr, le tout est rehaussé par une excellente production, qui révèle de nouveaux angles d’attaque du groupe tout en conservant leur boue non filtrée.

Le plus difficile dans la survie d’un « groupe de renouveau » est de trouver une identité qui vous distingue des iconographies sonores que vous cherchez à faire revivre, et le fait que Ringo Deathstarr ait survécu si longtemps signifie ce qu’ils ont fait pour se démarquer de leurs pairs. Leur dévotion pour le shoegaze classique est respectable, mais ce sont les petites touches qu’ils ont ajoutées à leur approche et leur volonté confiante d’embrasser le pastiche dans le but de poursuivre un sentiment, qui font d’eux quelque chose de spécial. Après tout, cela a toujours été le but ultime du shoegaze : quoi qu’il en soit, le résultat est un sentiment indéfinissable qui contourne la logique et touche le cœur. À cette fin, en plus d’être un témoignage de leurs années de travail acharné et un résumé de leur son incorporatif, Ringo Deathstarr le réussit sans aucun doute.

***1/2


Mayflower Madame: « Preparing For A Nightmare »

8 avril 2020

Tout commence assez délicatement, ce second disque prophétique de Mayflower Madame d’Oslo (ils – Trond guitars/vox, Håvard guitar, Ola batterie)- jurent qu’ils ne savaient pas exactement à quel cauchemar ils se préparaient. Il y a un doux grincement de synthé, quelque part entre le sifflement solitaire d’un oiseau de nuit et le chatoiement d’un diapason errant, rien de bien sinistre, mais, assez vite ces sons apparaissent, des sons de guitare, ils grandissent comme s’ils s’approchaient d’un brouillard et ils apportent avec eux d’autres sombres linceuls sonores. Il suffit de s’arrêter, on pourrait jurer que l’air a refroidi. Vous en êtes déjà à une demi-minute et vous pourriez être pardonné de vous demander où vous êtes exactement. Avez-vous été attiré dans une chanson comme vous pensiez l’être ou dans l’ombre d’un asile ou d’un ossuaire ou même d’une combinaison des deux ? Heureusement, comme le temps, la batterie se met en marche et une basse vous calme, tandis qu’une fragile ligne de guitare électrique lysergique reprend la mélodie. Bien que cette fusion ne soit pas vraiment apaisante – elle a, pour être honnête, son propre sens de la menace – elle apporte au moins le confort d’une structure reconnaissable, basée sur des gammes occidentales, par oposition à l’irientalisme, et vous pouvez peut-être vous détendre un peu maintenant, le cauchemar est terminé, mais l’est-il ?

Allez un peu plus loin encore. Le cauchemar vient, d’une certaine manière, de recommencer. Après tout, il s’agit de la chanson titre et, selon la conception et les stéréotype, elle est censée déranger. Très ironique puisque la composition elle-même, une fois qu’elle a pris pied au centre, flotte dans l’éther entre vos oreilles dans un sort de shoegaze presque (presque) rêveur, onirique plutôt qu’inquiétént.

C’est à peu près le modus operandi de Mayflower Madame ; vous séduire par une beauté crépusculaire, puis vous modre les sangs lorsque vous commencez à soupçonner fortement que quelque chose de malencontreux se cache dans la psyché souterraine de la musique. Ce qui, pour l’essentiel, serait bien, sauf qu’elle vous entraîne avec elle, sa force étant inexorable. La façon dont le groupe gère cela n’est pas un mystère en soi – d’une manière similaire mais nettement nordique à Echo & the Bunnymen, il y a une touche de qualité acidulée à leur marque de post-punk, comme si les chansons avaient été au moins occasionnellement filtrées par une machine à vent psychédélique – c’est juste un choix (ou une contrainte) stylistique ; Il s’agit simplement d’un choix stylistique (ou d’une contrainte ; on peut douter qu’il y ait tant de choix) plus difficile à faire qu’il n’y paraît, surtout avec la persuasion que l’on trouve dans « Preparing For A Nightmar »e. Porté par le présage, bordé par la colère et/ou l’anxiété, il y a néanmoins un étrange mais sombrement joyeux courant sous-jacent qui nous est proposé ici, au-delà du fait d’assister à la croissance continue du combo sur son chemin sinueux et unique.

Cette voie, tracée par le célèbre E.P. Premontion datant d’environ un an et demi, nous emmène – au-delà de l’agressivité et de la finesse du premier « single », « Vultures », de la pop mystique de « Swallow » et du brouillard narcotique de « Sacred Core », nous entraîne dans les profondeurs de l’écho de « Gold Mine » – qui suggère le vertigineux paradoxe d’une expansion claustrophobe avant que le disque ne se termine, un peu astucieusement, par un « Endless Shimmer », un plan d’adieu détendu, mais non moins chargé – et d’un joli hochement de tête à sa manière – qui prouve que la peur n’est pas moins palpable lorsqu’elle est lancée au ralenti.

C’est un voyage immersif, qui vous entraîne dans le bourdonnement de la tension de la vie moderne tout en vous envoûtant avec l’évasion implicite de ces grooves de guitare psychique qui, en fait, par les lois de l’ironie tordue, ne font qu’assurer qu’il n’y a pas d’évasion possible. Nous pensons cependant que le premier morceau que vous voudrez revisiter en sortant de cet album, en clignant des yeux au soleil, sera « Ludwig Meidner ».

Martelant l’énergie du Gun Club rencontrant Moodists, ce poème du peintre et graveur expressionniste allemand, créateur des « Paysages apocalyptiques », frissonne de puissance, la section rythmique étant forcément serrée mais presque sauvage avec elle, la voix animée par un but désespéré, notamment lorsqu’il transforme l’expression « danser sur sa tombe » en un acte de vengeance et d’affinité. C’est l’exception sur « Preparing For A Nightmare » qui prouve la règle de Mayflower Madame : ce groupe est l’intensité, quel que soit le tempo. Il n’est pas rare de trouver des artistes utilisant divers niveaux de retenue à des fins puissantes, voire explosives (il suffit de chercher plus loin que Low, par exemple), ce qui est rare, c’est de trouver que cela se fait avec ce somptueux niveau d’artisanat.

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Penny Diving: « Big Inhale »

8 février 2020

Le verbe « plonger » a plusieurs sens. Bien sûr, il réfère à l’idée de s’enfoncer dans l’eau. Mais il peut aussi signifier le fait de regarder quelqu’un dans les yeux ou de s’absorber dans une activité. Bizarrement, tous ces sens se rejoignent sur le premier album du groupe Penny Diving, Big Inhale, qui combine adroitement la dream pop et le shoegaze pour en tirer quelque chose de planant et d’immersif.

Penny Diving, composé des jumelles Chantal et Kathleen Ambridge et de Thomas Augustin est né des cendres de la défunte formation The Muscadettes, qui avait sorti un excellent EP teinté d’une esthétique surf-garage résolument rétro. Le groupe s’est cependant mis à explorer de nouvelles avenues musicales par la suite pour conclure qu’un changement de nom s’imposait. Un premier simple, Divine, allait suivre moins d’un an plus tard.

Ce nouveau projet n’est pas l’antithèse des Muscadettes, loin de là. On y reconnaît encore un penchant pour les sonorités lo-fi et une certaine insouciance dans le ton et l’intention. La musique se veut toutefois plus planante, avec des références marquées à des groupes comme Cocteau Twins,Slowdive ou même My Bloody Valentine, mais combinées à une approche de ssongwriting qu’on associe davantage au monde de l’indie rock ( Snail Mail par exemple) pour un résultat résolument pop.

Big Inhale démarre en force avec « Can You Feel It », qui installe bien le climat pour la suite de l’album avec une guitare un peu sale, juste assez distorsionnée, qui alterne les accords sur une rythmique assez lente. Puis, le tempo s’accélère avec l’entrée en scène de la batterie et ensuite de la voix de Chantal Ambridge. Comme le veut la tradition shoegaze, le chant est entouré d’un écho qui lui donne un petit côté éthéré, mais rien pour masquer le texte ou le timbre naturel d’Ambridge. Le refrain est particulièrement entraînant, avec un riff simple, mais accrocheur.

De par son instrumentation et l’utilisation d’effets de guitare comme le chorus ou le reverb, la musique de Penny Diving nous invite à l’immersion, d’où la métaphore du plongeon dans le nom du groupe. Ainsi, « I Surrender » s’enchaînera parfaitement avec « Can You Feel It », étant donné leur sonorité semblable. Le texte, lui, renvoie au deuxième sens du verbe « plonger » identifié plus haut, lorsqu’on s’immerge dans le regard de l’autre. Il y est question de désir, mais d’un désir si intense qu’il peut aussi nous conduire à la souffrance  dans son refrain « Comfort me, torture me.

Ceux et celles qui ont suivi le parcours de Thomas Augustin depuis les beaux jours de Malajube et de Jacquemort se souviennent sans doute de ses penchants prog-rock qui se manifestaient dans des morceaux changeant subitement de direction. Rien de tel ici, même si sa signature musicale demeure perceptible dans des sonorités de synthés volontairement vintage, comme dans la très réussie « Nineteen », dont le texte évoque justement une certaine forme de nostalgie, celle de l’adolescence.

Il y a bien quelques moments plus musclés sur Big Inhale, comme dans le refrain de « Silver Lining », mais Penny Diving évite généralement le type de « mur de son » qu’on associe avec le shoegaze pour n’en conserver que les textures typiques de guitare. Si on peut d’ailleurs reprocher quelque chose à ce premier album du groupe, c’est une certaine uniformité dans les effets et les rythmes. Mais en même temps, c’est ce qui contribue au côté immersif de l’expérience. Bref, Big Inhale est quelque chose dans lequel on « plonge », dans le sens de s’y absorber entièrement avec une volonté qui ne peut être que facteur de plaisir

***1/2


Burning House: « Anthropocene »

22 janvier 2020

Si le regain d’intérêt pour le shoegaze a peut-être atteint son apogée il y a quelques années, les amateurs du son de la houle expansive de fuzz et de distorsion accompagné de vocaux mélancoliques à moitié chanté trouveront de nouveaux champions dans le trio Burning House basé à Southampton.

Anthropocene fait référence à l’ère actuelle de la Terre, où l’industrie humaine est considérée comme le moteur du changement de l’environnement, de l’inévitable effondrement du climat et de l’extinction massive qui s’annonce mais c’est aussi le titre du premier album du combo, un ensemble.déjà accaparé par les pages les plus pointues de la presse en ligne pour leur premier et prometteur« single » « Tracers and Peach » est certainement catalogable comme grand espoir de e la scène indie-rock.

Le caractère flamboyant d’Anthropocene se manifeste d’abord par une longue intro, « Mimosa », qui donne le ton pour le reste de l’album en donnant l’impression d’être attendu avec impatience grpace à les longues rangées de pédales d’effets quicréent une atmosphère lourde sans même qu’une seule corde ne soit frottée et ce avant que le groupe ne s’engage dans l’action et ne tienne la promesse d’une prestation électrisante. Les adeptes du bruit poussent alors l’intensité jusqu’à un certain point, accélérant rapidement le rythme d’un « Mirror Song » à la simplicité radiophonique mais toujours intense. Le troisième morceau « Souvenirs », nostalgique et mélancolique, apporte un peu de répit. Il adopte une approche plus détendue tout en utilisant les mêmes couches de distorsion soigneusement cachées dans une seule chanson douce, bien plus douce que la plupart des groupes de la mouvance shoegaze oseraient mettre en œuvre.

« If You Won’t » a toutes les caractéristiques d’un morceau classique de shoegaze, avec des riffs de guitare peinés et douloureux qui se transforment en mesures trébuchantes et de travere, des voix chantées et parlées par plusieurs membres et un accès de guitares ronflantes et montant un vide idéalisé qui nous envelopperait tout en nous cansumant. Il s’agit ici d’un titre-hare cont il n’est pas étonnant qu’il ait été choisi comme « single », tant il coche toutes les cases du genre au point d’être, à la limite et si l’on voulait être désobligeant, considéré comme un ersatz ou un produit dérivé de la fin des années 80, moment où le shoegaze a fait son entrée initialement. En revanche, on ne poura que concéder que le groupe a bien appris ses leçons, que l’exécution est parfaite et que cette avocation/invocation du passé leur fait un bien fou.

Il est surprenant, par contre, que le titre « Anthropocene » soit le point le moins remarquable de l’album. Il s’agit simplement d’une mise en scène de 92 secondes de statique chatoyante dont on pourrait se dispenser et qui n’est guère plus qu’une mise en scène pour le titre suivant, « Forever ». Si la fureur qui s’ensuit est certainement impressionnante et bénéficie grandement de la montée de tension initiale, on est en droit de se demander pourquoi prendre la peine de les définir comme deux chansons distinctes tant aucune ne pourrait vraiment être jouée séparément ou dans un autre ordre.

Les choses prennent une tournure encore plus étrange avec « Languor », un hurlement de champs magnétiques presque lyrique qui, ironiquement, évoque des images d’aurore boréale sur un vaste désert arctique plutôt que de suggérer l’agréable léthargie que son nom suggère, puis, par la suite, « Elvis Monika », une effrayante descente chuchotée quelque part dans les sombres recoins d’un cerveau précédemment inondé de sérotonine induite chimiquement et qui essaie maintenant de donner un sens à ce qui vient de se passer.

« Big Tinted » va alors agir comme un rétablissement qui arrachera l’auditeur aux royaumes extérieurs de la paranoïa pour le ramener à nouveau dans le giron de la psychedelia vertigineuse. Cependant, on ne pourra pas ne pas avoir l’impression que rien ne sera jamais aussi bon que cet éclat de plaisir originel qui voit « Fragments » et « 13 Moons » adopter une approche plus délicate et réfléchie. Cela sera vrai, jusqu’à ce que « Her Vowel No » ne s’écrase inopinément à travers le mur comme un marteau-piqueur. La chanson est chargée de riffs et d’une brûlure venimeus aux trois quarts du morceau, qui deviendra le prochain « single » de Burning House.

Le premier album entamera sa descente et se préparera à atterrir avec un tout-puissant « Robinson » gigantesque. Gigantesque par sa taille et épique par son ampleur, ce titre de onze minutes mariera alors ce shoegaze qui est le fonds de commerce du groupe avec des sensibilités post-rock. « Awning » qui explore la perspective alléchante (ou tourmentée ?) de cette notion de Nietzsche sur l’Éternel Retour nous rappellera qu’il convient de faire attention à tous les choix, car, avec un univers infini aux résultats limités, nous sommes condamnés à répéter à jamais chacune de nos pensées, paroles et actions. Si cela est vrai, on pourra imaginer des destins bien pires que celui d’écouter ce premier LP étonnant à un degré qui va bien au-delà du point de noter entendement.

****1/2


We Melt Chocolate: « We Melt Chocolate »

13 janvier 2020

We Melt Chocolate est une formation italienne qui s’est constituéel y a quelques années et qui, après avoir sorti un premier EP, sort ici un « debut album » éponyme et, par conséquent, définissant une identité de nature shoegaze.
Sur ces huit compositions, We Melt Chocolate affiche clairement son ambition: celle de devenir les My Bloody Valentine de sa génération. L’influence de ces derniers se fait ressentir dès l’introductive « let go » qui s’étire sur plus de sept minutes mais également sur « 12 hours » et « blue hair girl » résolument magnétiques.

On y décèle également des sonorités d’autres pionniers en la matière comme Lush et Sugarcubes notamment à l’écoute de « everjoy » et de « wishful ». À mi-chemin entre shoegaze, dream-pop, post-punk et new wave, We Melt Chocolate réussit à créer un véritable mur du son avec des mélodies accrocheuses et hypnotiques comme « orange sky » ou le « closer » « golden eyes ». Bref un album qui, sans mériter, les intentions qu’il suscite, définit un peu mieux ce que pourrait être un shoegaze moins « British ».

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Lightning Bug: « October Song »

4 décembre 2019

A l’autre extrémité du spectre de rayonnement, Lightning Bug propose une musique chaude, cotonneuse, cosy même. Quelque chose de lent et tiède qui vous englobe. C’est aussi agréable que de regarder tomber la neige depuis son fauteuil bien au chaud, avec son corollaire contemplatif et parfois triste. A l’image de « The Luminous Plane »  piste sans vitesse enregistré, semble t-il, avec un vieux truc à cassette qui crépite, piste mélancolique par excellence. « The Roundness Of Days » , à la structure plus classique, avec sa guitare sèche en boucle, se noie dans une vague de synthés à la fin du morceau.

 

Il y à deux forces dans cet album, celle de la voix de la chanteuse, d’une douceur et d’une fragilité abyssal, souvent ténue et derrière l’instrumentation, mais qui résonne comme du cristal, et l’autre vient clairement de la structures des morceaux eux même. Exit les codes, exit le rythmes, chaque chansons vie selon son tempo. Peu ou pas de batterie, sauf sur des titres comme « Visions Scraps » ou « The Lotus Eater » qui flirt » du coté du shoegaze et du grunge. C’est un très beau disque pop, fragile, et qui prend son temps, sans prétentions, ce qui le rend encore plus agréable et s’impose comme forcément écoutable.

***1/2


Animal Ghosts: « Animal Ghosts »

26 novembre 2019

Il fait nuit si tôt, c’est un délicieux mélange de mélancolie et de tristesse. L’humidité fait ressortir les odeur d’humus et de terres humides, tandis que le cœur est saisit de langueur dans la contemplation de ce ciel tout en nuance de gris. La nuit, les lumière orange de la ville forme des halos dans le brouillard qui tombe, et la ville n’est plus qu’une rumeur lointaine et incertaine.

Des murs de guitares fantomatiques, une batterie aussi discrète qu’un battement de cœur et une voix élusive, douce forme la structure de cet très bel album  qui navigue entre dream pop et rock shoegaze. Non pas qu’il soit tout à fait indispensable, il existe moult disques du même acabit, mais ma sensibilité penche vers celui ci, qui capte l’essence même de cette fin d’année. Il s’accorde avec pensées et émotions et plonge dans une torpeur tiède l’auditeur qui risquerait de s’y perdre. Un disque qui s’évapore comme la buée d’une bouche un matin d’hiver.

***1/2


Westkust: « Westkust »

24 novembre 2019

Le shoegaze est loin d’être mort et enterré ; on pourrait même dire qu’il survit à de beaux trépas. Preuve en est ce combo tout droit de Suède nommé Westkust. Biberonné au son de The Jesus & Mary Chain et de My Bloody Valentine, le quatuor de Gothenburg (qui a connu un line-up bien changeant comptant auparavant deux membres de Makthaversan) nous propose comme entrée en matière eun « debut album » éponyme bougrement efficace.

En l’espace de neuf morceaux, Westkust ira rendre hommage à l’âge d’or du shoegaze anglo-saxon avec ses sonorités noise-pop de façon incroyable. Entre lourdes distorsions de guitare, rythmiques lancinantes et interprétation vaporeuse de Julia Bjernelind (parfois accompagnée de Gustav Andersson), le premier disque est une sacrée poussée d’adrénaline et ce dès les premières mesures de « Swebeach ». On sent les trois années de travail autour de ce disque et les suédois lâchent enfin la bête avec les magmas soniques de « Rush » et « Daylight » entre autres.

Agrémenté de lignes de basse plutôt post-punk, le groupe de Gothenburg ne laissera personne indifférent. Que ce soit sur les anxiogènes « Cotton Skies » et « Do You Feel It » ou sur les plus libératrices « Junior » et « Adore », Westkust nous entraîne dans leur univers riche en contraste mais particulièrement attachant. Convoquant aussi bien les spectres de Ramones que de Ride tout au long de ces neuf titres, les Suédois ont réussi leur pari de nous envoûter sans tomber dans la redondance.

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Russian Baths: « Deepfake »

13 novembre 2019

Un futur supergroupe 100% Brooklyn nommé Activity et composé des membres de Field Mouse, Grooms et Russian Baths s’était formé voilà quelques temps. Cest à ce dernier que l’on va s’intéresserpuisque Luke Koz (chant, guitare, électroniques) et Jess Rees (chant, guitare, synthés) évoluent dans l’ombre depuis plusieurs années. Ils publient enfin leur premier album intitulé Deepfake, un opus qui ambitionne de faire des malheurs sur la scène new-yorkaise.

Comment décrire la musique de Russian Baths ? Et il n’est que d’imaginer Sonic Youth traînant du côté de Washington dans les années 1980. Deepfake est un subtil mélange de shoegaze hynotique, de noise-rock anxiogène et de hardcore sans retenue. Afin de bien appuyer leurs propos fatalistes par rapport à l’époque sombre de notre histoire que nous vivons actuellement, le groupe de Brooklyn mise tout sur le chaos et la destruction sur ces dix morceaux intenses (dont une interlude dronesque inquiétante intitulée « Detergent »).

Dès lors, les dés sont jetés avec ces martèlements de batterie menés par Steve Levine, ex-Grooms et futur membre d’Activity, et cette ambiance étouffante qui habille l’introduction nommée « Responder » (on le retrouvera plus tard sur le plus entêtant « Wrong ») mais également sur les expéditifs « Tracks » et « Scrub It » où Jess Rees et Luke Koz alternent le chant de façon vaporeux et en contraste avec cette atmosphère anxiogène et apocalyptique. Entre riffs noisy et synthés granuleux en passant par des rythmiques tapageuses sur « Tracks », « Ghost » et « Ambulance », il n’y a qu’un pas et Russian Baths l’a franchi avec brio. Il ne manquera plus qu’un « Guts » qui s’achève sur une dernière minute étrangement silencieuse pour se rendre compte qu’il y a toujours du bon dans la noirceur. Un premier album abouti, cohérent et bien sombre, en phase avec cette période où les températures avoisinent les négatives.

***1/2