Touché Amoré: « Lament »

14 octobre 2020

Quelque quatre ans après la révolutionnaire Stage Four où Jeremy Bolm a vécu la mort de sa mère et le deuil qui s’en est suivi, Touché Amoré revient avec un bilan beaucoup plus avant-gardiste et tourné vers l’extérieur.

Les séquelles de la Stage Four sont toujours présentes, en particulier dans la première moitié de Lament » – même si la relation n’est jamais complètement décrite – mais il s’agit d’un bilan plus préoccupé par les observations sur la condition humaine qui ont été recueillies au cours des quatre dernières années.

Après avoir excellé dans le format d’album concept sur la Stage Four et sur Is Survived Byen 2013 – une exploration de l’héritage – le passage à une forme plus traditionnelle est en train de se libérer pour les Californiens. Cela se reflète dans leur album au son le plus ambitieux à ce jour, avec des chansons qui s’étendent sur un territoire de cinq minutes (« Limelight »), des touches de post-punk (« Lament ») ou de grands pans de mélodie (« Reminders »). Par rapport à Is Survived By, où le message a été transmis à la vitesse du son, une telle subtilité donne l’impression d’un monde à part. Pourtant, elle semble aussi tout à fait naturelle, comme si les chaînes avaient été libérées, permettant à Touché Amoré de faire travailler ses muscles créatifs de manière nouvelle et passionnante. Prenez par exemple l’ouverture « Come Heroine », qui s’appuie sur le maelström lent et fort des titans post-rock Explosions In The Sky, bien plus que sur l’intensité du matraquage desriffs plus traditionnels du hardcore.

Lament est également très clair. Trop souvent, avec le hardcore, l’intensité des émotions masque tout sentiment de clarté, mais ici, tout est clairement défini. Dirigée par Ross Robinson – le maître du nu-métal qui a fait des merveilles similaires avec le Relationship of Command de At The Drive-In – Lament représente une percée tout aussi impressionnante, faisant passer un acte culte très apprécié d’un sous-genre plus insulaire du rock à quelque chose qui a un attrait beaucoup plus large.

Lament est donc une rupture assurée ; éloignée d’un concept, c’est une version svelte et simplifiée d’un acte qui a fait ses preuves. Il manque peut-être un récit complet, mais cela signifie que ce sont les chansons – et non les idées – qui occupent le devant de la scène. Sur des titres comme « Feign » et « Deflector », les résultats sont tout proprement éblouissants.

***1/2


Frail Body: « A Brief Memoriam »

9 décembre 2019

Évolution furieuse du hardcore, excroissance de l’emocore, le screamo est un compromis qui peut s’enorgueillir de compter quelques représentants assez doués. Parmi eux, on va pouvoir citer Frail Body. Le trio de Rockford, Illinois nous gratifie ici de son premier album, qui prend un malin plaisir à nous envoyer dans les cordes tout en procédant à une thérapie. Pour être honnête A Brief Memoriam a plus une allure d’ep ; en sept titres et 21 minutes, , ça reste court.

« Pastel », première salve, nous assène un uppercut direct. « Your Death Makes me Wish Heaven Was Real » nuance le propos, intégrant du pur emo dans l’équation. « Aperture » est beaucoup plus ramassé et frontal.

« Traditions in Verses » sera un concentré de cyclothymie, et « Cold New Home » naviguera dans les mêmes eaux. « At Peace » se contentera de poser une ambiance et, « Old Friends » s’avèrera un peu trop longue pour amorcer un démarrage.

Le screamo de Frail Body est tout ce qu’il y a de plus convenu, et les sentiments dépeints sont des poncifs du genre. L’ensemble fonctionne toutefois pas trop mal et permettra d’écouter la chose avec une distraction non déplaisante.

**1/2


Deafheaven: « Sunbather »

14 juin 2013

Deafheaven est un groupe de metal pas ordinaire. Il s’inspire autant du post-rock que du hard pour créer une sorte de black metal atmosphérique inspiré de Godspeed.

Sunbather est le deuxième album de ce combo de San Francisco et, tout comme le premier Roads To Judah, il va diviser ceux qui s’émerveillent de ses qualités transcendantales et les plus puristes qui les considèrent comme perdu toute authenticité. Le problème est que cette distinction ne rend pas justice à un ensemble qui est beaucoup plus proche du courant « screamo » (style qui reprend le lyrisme de l’emo et lui greffe une musique hardcore) et de groupes comme Envy.

Distinction de cuistres metalleux faite, le titre d’ouverture « Dream House » en est une très bonne représentation, s’étirant sur neuf minutes d’émotions mais aussi de rythmes explosés et de cris qui en feraient une idéale BO de Freedy.

Tout ceci pourrait être convenu et stéréotypé si chaque morceau ne se singularisait pas par des moments surprenants et atypiques évitant à l’album de tomber dans le redondance. Chaque pause dans le vacarme va nous faire nous demander si celle-ci sera suivie d’une nouvel accès de fièvre sonique montant encore plus haut ou si celui-ci va s’écraser bruyamment au sol.

Sunbather est donc composé de 9 titres qui vont s’écouter avec fluidité, comme s’il était porteur d’une mission et que la destruction se devait d’être soigneusement contrôlée et voisiner avec la relaxation. « Vertigo » durera 14 minutes et ne cessera de nous solliciter, nous faisant comprendre qu’il ne s’agit pas de jouer le plus fort possible mais de déceler la beauté qui se niche dans les interstices et les transitions.

Cela peut se faire de manière trompeusement simple (un « Irresistible » exempt de distorsion) ou « ambient » façon Godspeed avec « Windows » qui débouchera sur le chaos, deux titres dont la présence sur cet renforcera l’impact.

Sunbather est un disque de metal exceptionnel, son l’attrait ne résidera pas dans la force, mais par ses éléments constitutifs, dissociés ailleurs ou chez autrui, qui, ici, permettent de former un tout : qui a parlé de « transcendance » ?

★★★★☆