Jerry David DeCicca: « Time The Teacher »

L’ex-membre de The Black Swans publie ici son deuxième album de l’année quatre ans après son dernier opus. Jerry David DeCicca décide de revenir à la source, à savoir ses origines spirituelles. En effet Time The Teacher viendra lorgner vers des compositions plus solennelles et religieuses avec comme principaux exemples « Watermelon », « Grandma’s Tattoo » et autres « Kiss A Love Goodbye ».

Son indie folk minimaliste aux couleurs tantôt jazzy tantôt bluesy, voire même gospel est, ici, propre à déclencher saisissement ou même bouleversement spiritual à l’écoute de titres comme « Mustange Island », « Walls Of My Heart » ainsi que « I Didn’t Do Outside Today » où l’adjonction de de chœurs féminins tutoiera presque le transcendant.

***1/2

John Mayer: « Paradise Valley »

John Mayer a plusieurs problèmes ; le premier étant sa vie publique souvent mêlés à sa vie privée, le deuxième en étant la résultante : on ne peut s’empêcher de considérer sa musique au travers du prisme de ses démêlés personnels. C’est assez souvent le cas pour d’autres personnalités mais il est rare qu’un chanteur-compositeur au registre introspectif et se spécialisant dans les musiques « roots » (country, folk, soul ou blues) soit le catalyseur de tant d’images contradictoires centrées autour du chic et des femmes glamour.

Comment écouter Mayer sans penser aux tabloïds dont il est une des cibles et un effort pour apparaître comme un homme au humble, innocent et aux aspirations tranquilles ?

Pourtant, si on arrive à faire abstraction de ce cirque on découvre un artiste talentueux, un chanteur à la voix atypique même si parfois larmoyante et dont le Paradise Valley produit par Don Was peut s’écouter avec facilité. Cette aisance ne signifie pas néanmoins que les compositions sont légères et ne s’impriment pas en nous. Ses vocaux sont semblable à une marque déposée, étouffés comme perçus au travers d’un oreiller et la production est fluide, habilement façonnée.

Une reprise du « Call Me The Breeze » de JJ Cale nous taquine avec son blues laidback, deux versions de « Wildfire » dont la seconde est interprétée par Frank Oceon essaient d’injecter un peu de flamme à une atmosphère au revêtement confortable et « You »re No One ‘Til Someone Lets You Down » est un aimable country shuffle à la Willie Nelson.

Rien de bien bouleversant donc, même si habilement mené, languide et organique à souhait, à l’image de ce « On The Way Home » qui clôturera une Paradise Valley dont le cheminement s’apparente plus à un rythme laborieux et en impasse vers un purgatoire encore hors de portée.

★★½☆☆

Wooden Wand:  » Blood Oaths of the New Blues »

Blood Oaths of the New Blues est le nouvel album de Wooden Wand, ou plus exactement de Jackson Toth, prolifique musicien de country-folk chez qui tout ce qui a trait à l’ « américana » passe sous la broyeuse du détournement. Ce nouvel opus est bluesy et psychédélique, avec un titre qui l’ouvre et en est la parfaite illustration : « No Bed for Beatle Wand / Days This Long » qui nous frappe par sa simplicité (trois accords, mélodie élémentaire) et sa durée (environ douze minutes) sans que la fluidité ne soit démentie.

C’est ce côté élémentaire qui donne d’ailleurs sa force à l’album car elle permet de mettre en valeur la voix calme mais volontaire de Toth. On a alors droit à des « road-songs » psychédéliques comme un « Outsider Blues » emprunt de cette lassitude propre aux déambulations, la ballade habitée et presque suicidaire qui se fait jour dans « Supermoon (The Sounding Line) » avec une pedal steel qui n’en finit pas de nous hanter, bref un disque dans lequel le décharnement est constant tant Toth se refuse à toute variation rythmique qui permettrait de s’extraire de ce climat méandreux.

Le mixage concourt à cette atmosphère tant il est empli de légers interstices où des voix subliminales semblent surgissant d’outre-tombe ; on se retrouve alors dans un univers qui cumule tristesse à la Vic Chestnutt, désespoir comme sur le Nebraska de Springsteen et confessions que n’aurait pas reniées Neil Young sur Zuma. Ajoutons-y sa propre frayeur que Toth est capable de nous insuffler et on obtiendra un disque dans lequel la hantise nous tendra des bras accueillants et surtout convaincants.

★★★½☆

Black Prairie: « A Tear in the Eye Is a Wound in the Heart »

Que Black Prairie ait été fondé par trois membres des Decemberists ne peut qu’attirer l’attention ; qu’ils aient souhait développer un groupe parallèle plus axé sur les musiques « roots » et « world » montre qu’ils ne sont pas un avatar de leur groupe d’origine.

Leur premier album était un disque instrumental mêlant refrains des Appalaches et influences tziganes, celui-ci s’enrichit de vocaux féminins (Annalisa Tornfelt) dont les nuances apportent une touche plus profonde et émotionnelle. Sa voix est calme, dénuée de toute hâte, prodiguant presque du réconfort sur des titres comme « Rock of Ages » ou « Nowhere Massachusetts » avec, comme sur l’album précédent, une instrumentation traditionnelle (dobro) et puisant dans le folklore de l’Europe de l’Est (violon) et des tempos qui conjuguent quadrille (« Dirty River Stomp ») et humeurs bohémiennes paresseuses mais envoûtantes (« .Winter Wind ») ou valses (« Taraf »).

Au fond, la très belle couverture de A Tear In The Eyes Is A Wound In The Heart évoque on ne peut mieux la tonalité cinématographique plus que baroque de l’album. Il est plongé dans l’Americana « For The Love of John Hartford », « Lay Me Down in Tennessee » qui mentionne Elvis Presley) mais, en même temps, il est parsemé d’instrumentaux qui développent une perception impressionniste et étrangère de l’ensemble.

Si on ne peut, en outre, louer les arrangements et leur mise en place, il faut noter la virtuosité avec laquelle ceux-ci semblent dériver vers des directions inimaginables et incongrues. Bref, sous une apparence on ne peut plus traditionaliste, Black Praire ravive un folk qui se veut à la fois comme sorti du coin de ferme du Mid-West tout en visant les contrées plus lointaines de la partie orientale de notre Vieux Continent.

★★★☆☆