The Strypes: « Snapshot »

Voilà enfin le premier album de nos Irlandais de Cavan après tout le « hype » qui les a entourés comme c’est si souvent le cas Outre-Manche. Snapshot est déjà bien nommé puisque, effectivement, il est composé de morceaux d’instantanés blues-rock avec, notamment, une reprise du « You Can’t Judge A Book By Looking At The Cover » de Muddy Waters. La différence avec d’autres groupes ayant bénéficié des mêmes acclamations : l’adoubement de Paul Weller, Noël Gallagher, Elton John (ce qui n’est peut-être pas un cadeau) mais surtout de Dave Grohl et ni plus ni moins que le Grand Jeff Beck (« le plus doué d’entre tous » selon maints guitaristes)

On peut leur reprocher manque d’originalité et d’identité (la pochette de ces jeunes gens vêtus comme des adultes peut s’avérer troublante) mais ils ont le mérite de se démarquer de la plupart des combos indie qui paraissent s’évertuer à sonner de la même manière. De ce point de vue, il est sans doute plus réjouissant d’entendre une reproduction de l’explosion « beat » du début des sixties que les éternelles antiennes passées aujourd’hui à l’électronique et au Moog.

Douze compositions originales plus trois reprises : Snapshots ne dépasse pas les 33 minutes. Aux manettes, Chris Thomas assure la production, qui a quand même oeuvré pour les Beatles, les Pink Floyd ou les Sex Pistols. Du feedback ouvrant « Mystery Man » blues construit à l’harmonica que constitue « Rollin’ and Tumblin’ », nous avons droit à tout ce qu’un guide pratique de la Blues Explosion pourrait nous enseigner : un son « vintage » mais vital, frais et comme rajeuni ; bref une férocité presque « live » sachant s’emparer du slogan des Who : « Maximum Rythm and Blues ».

Se posera bientôt, et se pose peut-être déjà la question : The Strypes sont-ils plus qu’un groupe glorifiant les reprises et se complaisant dans le pastiche ? Pour l’instant ils ne sont pas encore assez formés musicalement pour qu’on puisse de faire une idée. Reste donc à s’éclater sur l’énergie déployée par ces 33 minutes d’anthologie dont la brièveté-même est un gage de bénéfique impétuosité.

★★★½☆

Richard Thompson: « Electric »

Depuis les légendaires Fairport Convention, son parténariat avec son ex-épouse Linda Thompson et une carrière solo de près de trente ans, Richard Thompson nous a régalés avec une musique remarquable égalée par peu de ses collègues, en terme de qualité et de longévité.

Il bénéficie d’une audience qui n’a fait de lui qu’un artiste culte mais, vu le tempérament de l’artiste, sa bonhommie zen, ses talents de compositeur, son incroyable dextérité à la guitar eet une légendaire intégrité il n’est pas certain que cela lui manque.

Le fait est qu’il a écrit tant de fantastiques titres et enregistré assez d’albums sidéraux qu’il a très vite mis la barre haut, pour les autres mais aussi pour lui. Il convient d’ailleurs de reconnaître que ces dernières années n’ont guèère été prodigues en terme d’inspiration si on les compare à dertains de ses titres légendaires comme « Genesis Hall », « Wall of Death », « Devonside », « Vincent Black Lightning » ou « Beeswing » sans compter des albums mirifiques comme Mock Tudor ou Front Parlour Ballad .

Avec Electric, le troubadour folk-rock semble dire qu’il est de retour de façon séroieuse et fringante tant les morceaux sont charpentés et malmenés avec une assurance confondante. « Stony Gound » est un rocker méchant qui ouvre le bal et qui rappelle un peu la période sombre de ses débuts en solo. La seule différence est qu’il se refuse à toute profondeur émotionnelle et demeure sur le registre du venin. « Salford Sunday » marie étrangement mais avec une diabolique faconde des accords de guitare à la Mississippi John Hurt avec une narration urbaine façon Ray Davies. On retrouvera d’ailleurs le même schéma prolétarien sur « Stuck » qui sonne comme un hymne à la classe ouvrière et, de façon plus légère, un « Sally B » narrant joyeusement les folies érotiques d’un homme vieillissant.

Electric va poursuivre sur ce même registre, même si les décibels deviennent, peu à peu, moins accentués. La subtilité sera de mise avec l’élégant « My Enemy », une chanson d’amour traditionnelle mais à la mélodie limpide qui sera transcendée par un pont à la guitare qui va de l’élégiaque au rhythm’ and blues. « Good Things Happen To Nad People » sera une démonstration à la guitare plus « towshendienne » que Pete Townshend lui-même avec un solo démentiel. Sur « Another Small Thing In Her Favour » il ralentira la cadence pour nous proposer composition et vocaux sobres dans la veine d Blood on theTracks de Dylan et, sequencing sans doute volontaire, il rejoindra celui-ci dans la ferveur religieuse qui alimente l’orgue de « Strazight And Narrow ». Celle-ci sera contrebalancée par un « The Snow Goose » acoustique mêlant habilement anxiété et désir, preuve que Thompson est capable de se frotter avec inspiration à toute l’éventail des musiques populaires qu’il a décidé d’aborder.

Ajoutez-y une production claquante et fraiche (Buddy Miller), au diapason de l’humeur de notre artiste et vous aurez avec Electric un album élégant, incendiaire, capiteux, éclectique, original (et électrifiant). Un album de Richard Thompson tout simplement…

Graham Parker & The Rumour: « Three Chords Good »

Il est heureux que le fan de rock avisé ait entendu déjà parler de Graham Parker, et/ou qu’il donne la priorité à se oreilles car sinon, il se serait sans bien gardé de faire attention à la pochette hideuse qui orne Three Chords Good et serait, vraisemblablement, passé à autre chose.

Son arrivée , en pleine vague punk, avait suscité beaucoup d’excitation (il avait toutes les caractéristiques personnelles de ce que le mouvement revendiquait) mais il n’avait pas dépassé le stade de l’artiste culte pour deux raisons contradictoires. Sa musique, avec The Rumour, n’entrait pas dans l’esthétique punk car trop élaborée et il s’était également coupé «  du grand public  »

Vers 1976, on n’avait pas besoin de quelqu’un qui tirait son inspiration du côté du «  rhythm and blues » (je ne dis pas «  R&B  »)  ; bref être un croisement entre Van Morrison et The J. Geils Band n’était pas de saison. Sans doute est-ce pour cela que, hormis pour quelques esprits curieux, et malgré quelques albums devenus «  classiques  » il avait dissous The Rumour et entamé une autre carrière avec, entre autres, des activités musicales dans le cinéma.

C’est précisément parce qu’on connait l’homme que cette réunion se doit d’être saluée pourtant car elle n’arien à voir avec le retour de certains dinosaures du Rock dont la motivation est à mille lieues de celle de leur jeunesse.

Celle de Graham Parker & The Rumour n’a, elle pas changé, et le connaisseur ne sera pas déconcerté par en quoi ce «  three chords album  » peut être «  good  ». Il l’est à la manière «  parkerienne  », exempt de toute surprise, la seule pouvant être l’efficacité des Rumour dont les rouages fonctionnent aussi bien qu’avant et une voix qui, toute vieillie qu’elle soit, a conservé de son âpreté.

L’ouverture du disque, «  Snake Oil Capital of the World  » est un reggae qui aurait très bien pu se retrouver sur n’importe lequel de leurs disques précédents, tout comme «  Long Emotional Ride  » qui sonne comme un regard que le chanteur jette sur sa carrière passée avec une ébouriffante prestation à l’orgue de Bob Andrews.

Three Chords Good maintiendra cet équilibre entre nostalgie parfois amoureuse («  She Rocks Me »),  parfois existentielle (« The Moon was Low », la chanson titre, «  Stop Cryin’ About the Rain  ») ou le sensuel «  Old Soul  » et le Graham Parker plein de fiel et de sarcasme que nous connaissons (un « A Lie Gets Halfway ‘Round The World  », regard pointu est empli de bile sur l’industrie du disque ou un «  Arlington Busy  » sur le rôle de l’Amérique en Afghanistan ou «  Coathangers  » qui aborde le thème de l’avortement).

On perçoit donc que Graham Parker n’a rien perdu de sa verdeur, épaulé qu’il est par The Rumour. L’âge a donné simplement une nouvelle perspective à son inspiration ; « Last Bookstore In Town » peut également être vu comme un regard contemplatif sur l’évolution d’une société où tout est basé sur le numérique.

Néanmoins, plutôt que de sonner comme une personne acariâtre, Parker délivre ses morceaux avec une touche de tendresse qui ne se dément pas, y compris dans ses moments les plus virulents. On peut, à cet égard, remercier une production moins serrée qu’à l’habitude qui donne à sa voix plus d’espace et d’ampleur, elle lui permet de respirer et à nous de nous nous y conforter.

Le chanteur a choisi de ne pas recréer le passé mais plutôt de s’y appuyer, et ce sera toute la différence entre nostalgie et neurasthénie, entre vivacité intacte et commodité de cette complaisance qu’il parvient à éviter le plus souvent.

Redd Kross: « Reseaching The Blues »

Le premier album de Redd Kross date de 82 et il se terminait (de façon prémonitoire?) sur une reprise du « Cease To Exist » de Charles Manson, une chanson que d’ailleurs les Beach Boys avaient retravaillée en l’intitulant « Never Too Late To Love » (sic!). Depuis le groupe s’était séparé en 97 après avoir enregistré 6 albums de hard-pop élaborée, ou d’un heavy metal constellé de joyaux mélodiques et pétri d’harmonies vocales cinglantes et acidulées. Il est, à cet égard, assez curieux qu’il ait pu conserver sa propre direction aux croisées de la power pop, d’un pop punk, d’un son garage et d’un hard qui serait tout sauf FM et gras du bide dans un environnement comme celui de Los Angeles.

Le groupe est toujours encadré par les frères Jeff McDonald et Steven McDonald et demeure aussi encore à Los Angeles et cette réunion, même si elle n’a pas l’impact d’un combo qui se serait séparé après avoir enregistré des albums cultes, est suffisamment notable pour susciter curiosité et intérêt bienveillants, décibels obligent.

Intitulé Researching The Blues il n’en est pas pour autant un retour vers les racines qui auraient précédé l’essor de la musique populaire américaine. Il s’agit, bien au contraire, d’un esprit fun que Redd Kross a toujours revendiqué et il se caractérise chez eux avec les charmes et les excès qui ont fleuri dans le rock qu’on écoutait sur les « college radios » tout au long des années 70. Seule la chanson-titre ouvrant le disque pourrait justifier et s’approcher vaguement d’une telle référence puisqu’il s’agit, en son entames, d’un morceau rageur très rhythm and blues et aux vocaux teigneux. Redd Kross ne peut s’empêcher pour autant de sacrifier à ce qu’il si si bien faire, à savoir, deux solos de guitares saturées réminiscents de ce qui constitue sa marque de fabrique.

Le reste de l’album va donc ainsi pouvoir dérouler sur 10 compositions n’excédant pas 35 minutes, un joli packaging de riffs à la six cordes incendiaires, d’accords acérés, d’harmonies vocales survitaminées et d’un phrasé vocal aigu toujours à la limite du bellicisme.

Les seuls moments d’accalmie surviendront vers la fin de Researching The Blues comme si le groupe, qui n’est plus si jeune, peinait à suivre le rythme frénétique qu’il s’impose lui-même. Certes « Dracula’s Daughter » est un « slow-rock » digne du MC5 ou des Groovies quand ils s’y adonnaient, préservant ainsi une certaine étincelle, mais le ton sarcastique à la Westerberg des frangins semble s’être atrophié temps aidant hormis peut-être sur la ferveur adolescente de « Only The Good Ones ».

Au total, ce hiatus de 15 ans aura impacté le devenir d’un Redd Kross qui, précisément, ne s’est jamais posé la question d ‘un devenir. Les travaux de producteurs chacun de son côté des deux frères auront donné une patine plus nuancée et chatoyante à leurs arrangements. Ce savoir faire comblera facilement la mission power pop qu’il s’est assigné, ceci sans aucunement la dévoyer.