Deerhunter: « Why Hasn’t Everything Already Disappeared? »

Le leader de Deerhunter, Bradford Cox, est un authentique génie de la pop allumée, il l’a prouvé à maintes reprises avec des disques totalement lunaires faisant de son répertoire une pop accrocheuse tout en se situant à son avant-garde. En se jouant admirablement de toutes les frontières musicales, le combo d’Atlanta sort d’un long silence avec Why Hasn’t Everything Already Disappeared?, un disque à la fois aventureux et riche de quelques hits potentiels, et des es pop songs élégiaques et désespérées.

« Death in Midsummer », « No One’s Sleeping » (où le chanteur, fan des Kinks, parle de « Village Green »), « Element » et « What Happens To People? » en sont, ici, de savoureuses illustrations.

Derrière la beauté des compositions et des arrangements (clavecin trippant, synthétiseurs de l’espace etc.) se cache beaucoup de mélancolie et de nostalgie, des sentiments provoqués par la lente déliquescence de notre civilisation vers le néant et l’explosion finale.

Mais s’il est d’humeur chagrine, le disque regarde les étoiles en face, essayant de tirer vers le haut ses auditeurs et lui laisse, avant tout, humer ce qu’est la beauté.

Entre les enluminures pop, Deerhunter propose des interludes intersidéraux de haute qualité psychédélique, comme l’enlevé et stellaire instrumental « Greenpoint Gothic », l’excellent « Tarnung » ou le dérangeant « Détournement ».

Bradford Cox a parfaitement conscience que des échéances funestes sont proches, mais il n’en oublie pas pour autant de nous laisser savourer ces brefs interstices de vie et de joie qui demeurent vecteurs d’espoir.

***1/2

The Triptides: « Visitors »

Mine de rien, The Triptides sont en train de s’affirmer comme l’un des meilleurs groupes et surtout l’un des plus réguliers en matière de pop néo-psychédélique. Ce groupe de Los Angeles qui sonne comme une formation anglaise de la fin des années 60 nous régale de sa pop mélodieuse et enjôleuse, remplie de mélodies délicates et de rythmes entraînants, subtilement arrangés comme au temps des Beatles.
Ainsi, flûte, mellotron, sitar, orgue farfisa, clavecin et autre tambourin s’insèrent parfaitement autour du trio guitare basse batterie et sous la houlette de la voix du chanteur Glenn Brigman.
Encore bon petit travail de recyclage donc pour ce groupe que l’on découvre avec un plaisir intact.
***1/2

Oh Sees: « Smote Reverser »

John Dwyer est prolifique en matière de parutions mais aussi en tant que pourvoyeur de patronymes différents attribués à son combo ; Orinoka Crash Suite, OCS, Orange County Sound, The Ohsees, The Oh Sees, Thee Oh Sees, liste non exhaustive.

Ici ce sera Oh Sees, soit ! Dwyer a sorti, depuis 1977, plus de 20 albums et autant de EPs et de singles ; Smote Reverser changera la donne tout en maintenant toujours le même démarche quand il est question de pénétrer la « psychedelia ».

À cet égard, il importe peu que l’on aime ou non ses productions tout comme l’on considère comme un nouvel avatar inconséquent le fait que les premières salves de l’opus soient constituées d’un mur sonique si complexe qu’il semble impénétrable. « Sentient Oona » mêlera un Amon Düül II qui aurait rencontré Bony M et ce même schéma se reproduira avec « Enrique El Cobrador » et le single « C ».

L’odyssée se poursuivra alors et retrouvera des accents Kraurock avec les hypnotiques « Otherthrow » et « Last Peace » avant que la pierre angulaire ne se soidifie définitivement avec un « Anthemic Agressor », monstruosité de 12 minutes inscrivant Smote Reverser dans un freak out où free jazz et solos brûlants cohabitent aussi harmonieusement que possible avec mélodies délicates et climats moins tempétueux.

L’un ne prendra pas le pas sur l’autre et on aur , en conclusion, à l’oreille un disque qui ménagera riffs high tempo et vibrations garage rock ; un ovni qui pourrait s’apparenter à ce que donneraient Can, King Crimson et Deep Purple réunis ensemble aujourd’hui si caprice leur prenait de s’acoquiner en jam session début seventies.

***1/2

Hookworms: « Microshift »

Tout comme les albums précédents de Hookworms, Microshift se singularise par une approche que l’on pourrait nommer cathartique de la psychedelia et du punk. La musique du combo se focalise sur une juxtaposition assez classique, celle de l’ombre et de la lumière, dont le décor sera l’inébranlable quête du bonheur au milieu de la désolation qui nous ronge.

C’est au sein de ces nuances que le groupe se veut représentant de notre humanité, la notion que les émotions les plus basiques peuvent sembler hors d’atteinte mais que, pour ce qui est de la quiétude, le principe que les opportunités existent est moteur d’une démarche toute distante qu’elle doit.

Le quintette de Leeds aborde ces thèmes existentiels non seulement par des textes traitant du manque mais aussi par des vocaux où la voix tendue de MJ véhicule à merveille sentiment de douleur face à l’addiction.

Sur ce nouvel opus, pourtant,le phrasé va se faire plus lissé et on peut percevoir, ici et là, une vague effluve d’espoir.

Ainsi, le titre d’ouverture, « Negative Space » fait montre de conviction et la musique chevauche à merveille la fine bordure qui sépare introspection morbide et perspective plus enjouée. De le même manière, le reste de l’opus esquivera ses thématiques habituelles pour nous immerger dans un univers d’où surnage propension à l’optimisme.

Microshift devient alors le disque le plus accessible du groupe, à la fois immersif et pesant mais sans oublier de se montrer léger et lumineux ; un bel exercice qui parvient à faire du désespoir une source d’euphorie, qualité qui le rend libérateur et cathartique.

***1/2

 

Ty Segall: « Freedom’s Goblin »

Freedom’s Goblin est le 10° album en 10 ans de notre garae-rocker favori. Sa prolixité se dénombre aussi sur sa durée (19 plages et 75 minutes) le tout rempli d’explorations soniques et de ces caprices musicaux éphémères qui font partie de son essence. Seule différence, au lieu de les émietter sur divers projets, les voilà tous réunis sur un opus qui se veut gargantuesque.

Le titre d’ouverture, « Fanny Dog », démontre combien Segall s’est éloigné de ses débuts lo-fi subtils et nuancés. Ici, nous sommes conviés à une présentation triomphante et dramatique, nourrie de guitares cacophoniques et de basses pénétrantes le tout pour célébrer … l’intelligence de son chien (sic!). C’est une notule charmante car irrévérencieuse, en phase parfaite avec le propos du chanteur qui se sent ouvertement indifférent à la marche du monde et choisit de se concentrer sur le rock and roll, pur et dur.

Ne pas se montrer simplificateur consistera alors de nous abreuver de longs solos de guitare (« And Goodnight », « She, » ou « Alta ») mais le disque nous offre également es pauses acoustiques plus reposantes (« The Last Waltz », « The Lady’s on Fire » ou, a contrario, des basses sanguinolantes (« Talking 3 », « The Main Pretender »).

« Meaning », « Despoiler of Cadaver » et une reprise crasseuse du « Every 1 is a Winner » de Hot Chacolate assurera cette diversité dont se réclame l’artiste mais ce seront les passages les plus directs et tamisés qui procureront les plaisirs auditifs les plus gratifiants (« You Say All the Nice Things » ou « I’m Free ».)

«  5 Ft.Tall » représentera le passage audacieux indispensable à tout album du musicien mais l’ensemble de Freedom’s Goblin témoignera avant tout de l’assurance que peut avoir Segall à se plonger sans hésitation dans tous les abysses musicaux qui lui viennent à l’esprit.

Prolixe mais avant tout bourreau de travail malgré un semblant de désinvolture, Freedom’s Goblin est le nouvel opus d’un artiste qui n’hésite toujours pas à s’emparer sans vergogne du fameux slogan acid rock de la West Coast : « turn on, tune, in, drop out »).

***1/2

Real Estate: « In Mind »

Ce quatrième album de Real Estate est aussi leur premier depuis que leur fondateur, Matt Mandanile, ait décidé de quitter le groupe pour son consacrer à son projet, Ducktails.

Remplacé par le réputé Julian Lynch à la six cordes ce nouvel apport a quelque peu revigoré le groupe en élargissant son spectre crypto psychédélique. Le combo n’a jamais rechigné à se lancer dans des variations stylistiques plutôt osées entre chaque opus, ici le quintette va, sans hésiter, s’enhardir à tâter de l’expérimentation présidant à certains paramètres du genre.

Les vocaux sont douceâtres, les guitares entremêlées, les percussions changeantes et les thématiques fleureront bon une nostalgie telle qu’on la trouvait aux moments où l’aliénation était un propos de rigueur

« Holding Pattern » en sera une interprétation typiques avec ses synthétiseurs chatoyants et une guitare solo aux tonalités hennissantes tout comme « Two Arrows » et « Saturday » vont encore plus loin dans cette exploration sonique rappelant The Kingsbury Manx ou Grizzly Bear.

Par contraste, la production de Cole M. Greif-Neill (Ariel Pink, Nite Jewel) se veut précise cherchant à éviter le piège d’une trop grande affectation. Elle se veut parallèle à certaines des observations du groupe, la rêverie, mais celle-ci est contrebalancée par un effort qui vise précisément à éviter tout embrouillaminis. Quelque part, entre influences façon Beach Boys, propension à la subtilité mélodique et volonté de subvertir certains styles Real Estate évite intelligemment de ne pas sonner trop affecté ; ainsi un « White Light » mariera « guitar music » et structure pop très formatée ou l’émulation alt-country servira de terreau à un « Diamond Eyes » brillamment parodique.

In Mind n’est csrtainement pas le Pet Sounds de Real Estate, il est en revanche un bien joli exercice de tonalités pastorales enjolivées par une douce chaleur qui transporte le groupe aux antipodes de son New Jersey d’origine.

***1/2

Thee Oh Sees: « A Weird Exits »

Thee Oh Sees sont des fournisseurs d’un rock psychédélique aussi hétérodoxe que pourrait l’être l’univers des frères Coen au cinéma. Ce sont, eux aussi, des producteurs qui ne cessant jamais de travailler et, même siA Weir Exits n’est pas aussi tranchant que leurs précédents albums, il s’avère marquant dans la mesure où c’est leur disque le plus enrichi de climats progessivo-atmosphériques depuis longtemps.

Avec de nouvelles têtes, en particulier un deuxième percussionniste,The Oh Sees se sont permis ici d’explorer des nouvelles portes soniques et instrumentales et de nous ploger dans un opus que l’on ne peut qualifier que de « trippy ».

Pourtant, à l’inverse de leurs derniers albums) la moitié des compositions passent sous la barre des 5 minutes (l’une d’elles étant, en outre un instrumental, et une autre, « Jammed Entrance », déplace l’album vers des morceaux vers une orientation nettement plus pop.

C’est surtout sur un titre comme « Dead Man’s Gun » où des vocaux en staccato de Dwyer contrastent avec des guitares rugissantes ou avec le plus lourd que le lourd « Ticlish Warrior » où instrumentation en distorsion et phrasé vocal rugissant forment une véritable muraille bruitiste que le climat s’oriente vers la notion que le riff martial à lui seul est l’alpha et l’oméga et de chose psychédélique.

C’est ainsi que le combo cultive à bon escient le mariage entre focalisation et lâcher prise ; les tonalités qui semblent dériver et les mélodies aux claviers titillantes comme sur Jammed Entrance », les six cordes claironnantes et serrées de « Platic Planat » ou la brusque plongée dans la contemplation assourdie et tranquillisante de « Gelatinous Cube ».

« Crawl Out From The Fall Out » sera alors un « closer » logiquque : de par sa nature (morceau le plus long et le plus lent du disque) il illustrera et exemplifiera ce qu’est la démarche de A Weird Exits : une plongée insidieuse dans une brume épaisse couronnée par des choeurs aériens qui font comme surplomber la plongée dans la densité des tempos alors qu’un « The Axis », trempé dans un bain d’orgue, culminera vers cette stratosphère orgiaque avant de s’écrouler avec ce fracas qui est preuve qu’on peut à la fois délivrer une musique planante et confondante.

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Stay: « The Mean Solar »

Stay est un groupe psyché-rock originaire de Barcelone dont voilà ici le cinquième album. Produit par Owen Morris (The Verve, Oasis) il s’honore sur The Mean Solar Time, de la participation de Andy Ball sur quelques morceaux (« Smiling Faces », « Pinkman », « Dirty and Alone »).

Soniquement, Stay se situe dans le registre le plus « soft » de la psychedelia : les vagues de claviers sont amples et chaudes et les vocaux adoptent une accentuation qui se veut charmeuse plutôt que dérangeante.

On pensera aux Stone Roses et aux Byrds (« You Knox It’s Right ») ou, bien sûr, Oasis (« Always Here »). La cithare fera son apparition sur quelques plages (« Mine Blowind »), « Shake The Sun » rappèlera Teenage Fan Club et « Pinkman » renouera avec guitare et orgue en mode « heavy ».

The Mean Solar est un bon petit album de pop psychédélique qui fait étalage de jolies choses propres à contenter qui est sensible au genre.

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Feels: « Feels »

Feels font dans le noise rock, un noise rock plutôt furieux englouti sous des torrents de feedback et de fuzz. Pour conjurer la distorsion, le combo mené par Laena Geronimo s’efforce de façonner des morceaux qui tiennent la route en matière de mélodies ; cela peut se révéler sur les tempos changeant constamment de « Today », la basse furtive sur « Slippin » ou la psychedelia détonnante de « Runnin’s Fun ».

« Small Talk » révèlera un talent pop permettant d’écrire des chansons accrocheuse et « Bird’s Eye » à se lancer dans l’expérimentation. Quand on apprendra que Geronimo a joué avec Ty Seagall on comprendra pourquoi notre pygmalion a pu s’entourer d’une artiste aussi éclectique et mordante.

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Quilt: « Plaza »

Le troisième album de Quilt explore le côtés brillants mais aussi sombres du rock des années 60. Les dix plages sur Plaza barbotent dans de la sunshine pop, du freak folk et de la psychedelia hypnotique. En disant que, psychiquement, ils sont moins lourds que The Brain Jonestown Massacre mais moins mièvres que The Elephant 6 Collective. Le tout est ^produit par Harvis Taverniere de Woods.



« Passersby » donne le coup d’envoi sur une ligne de guitare circulaire, de très belles trilles de flutes et de cordes et la voix de Anna Fox Rochinski dont la douceur évoquera Vashti Bunyan. Shane Butler, l’autre compositeur, prend alors la relève avec un « Searching For » dont la mélodie vivace rappellera le « Pleasant Valley Saunday » des Monkees alors que « Eliot St. » aurait très bien pu figurer sur un disque de Van Dyke Parks.

Plaza ne sonne toutefois pas rétro ; le groupe est déjà capable de synthétiser ses influences et il parvient, en outre, à mettre en valeur avec fluidité l’interaction entre les deux vocalistes. Ajoutons que les compositions, si elles ne sont pas toutes sensationnelles, ont dans leur ensemble ce petit côté accrocheur qui incite à plusieurs écoutes. Quilt ne prennent pas un tournant radical propre à irriter les puristes, mais il est toujours réconfortant de constater que la psychedelia est encore dans de bonnes mains.

***1/2