Six Organs Of Admittance:  » Companion Rises »

Une décoction primale de sons électrifiés – un peu de guitare altérée, un peu de synthé, un peu de feedback ; tellle est la teneur de ce qui ance le dernier album de Ben Chasny sous le nom de Six Organs of Admittance. On dirait un orchestre qui s’accorde, mais aussi un vaisseau spatial qui décolle. C’est le moment du big bang sur cet opus à l’atmosphère brumeuse, hérissée de piques et de battements, qui prend pour sujet l’observation des étoiles, parmi les activités les plus banales et les plus naturelles qui peuvent vous mettre régulièrement en contact avec l’infini.

Companion Rises est un album fait de six orgues, pas aussi bruyant et abrasif que le premier disque Hexadic, pas aussi tendre que les disques plus anciens dérivés du folk. Il glisse ses incursions de guitare plus sauvages et plus déformées dans les interstices des couplets, de sorte que le cliquetis régulier de la guitare acoustique se transforme en bourrasques sonores tempétueuses. Chasny chante d’une manière haute, aérienne et dénaturée, sans trop avaler, cracher ou grincer, bien que l’on puisse entendre la physicalité de son jeu de guitare, le tintement des cordes, les doigts emmêlés, les grincements et les courbes et les claquements de percussion qui en résultent. Les chansons s’enchaînent, les unes après les autres, dans une progression sensible qui ne fait appel ni aux pots ni aux palmes (bien que les deux premières après l’intervalle de bruit « Pacific », « Two Forms Moving » et « The Scout Is Here » utilisent exactement les mêmes attaques de six cordes). Les variations sont subtiles. Le « single » « The 101 », quant à lui, s’enfonce dans son riff de guitare, laissant la place à des assauts de synthés et d’électricité, et à de gros crashs de batterie.

Le thème de l’album est astral. Son titre fait référence à la façon dont Sirius s’élève près d’Orion dans le ciel nocturne et « The Scout Is Here », selon Chasny, a été inspiré par l’astéroïde Oumuamua que certains observateurs croyaient être un vaisseau spatial extraterrestre. Ce sujet céleste donne à Companion Rises un étrange amalgame de fantaisie et de réalisme naturel. Il n’y a rien de plus terre à terre que d’être assis à la campagne, à regarder les étoiles, mais vous regardez de la science-fiction incarnée, des planètes lointaines, des satellites et, peut-être, de la vie extraterrestre. Ainsi, alors que le corps de l’album est aussi acoustique et accueillant qu’une promenade pieds nus dans les prés, il est encadré par deux titres qui s’étendent dans l’étrange et l’inconnaissable. « Pacific » commence avec une énergie explosive, comme déjà mentionné, et « Worn Down to the Light »- » se termine par un bourdonnement astral et universel. La voix de Chasny flotte en apesanteur au-dessus d’une atmosphère de base stagnante, comme si elle était entendue à travers des ondes radio, des éons et des années-lumière. Il y a une sorte de clavier d’orgue d’église qui souligne son aura de prière. La coupure s’estompe avec le temps, comme un signal qui s’éloigne, laissant de faibles traces d’immanence dans son sillage. C’est une façon délicieuse de clore un album envoûtant.

***1/2

Efrim Manuel Menuck & Kevin Doria: « are SING, SINCK, SING »

Le second album d’Efrim Manuel Menuck intitulé Pissing Stars avait, peu ou prou, été mis en valeur. Le membre de Godspeed You! Black Emperor et de Silver Mount Zion avait exploré son talent jusqu’ici inexploité. Il ne compte pas se reposer sur ses lauriers cependant car le voilà qu’il revient avec un album collaboratif en compagnie de Kevin Doria, tête pensante de Total Life intitulé are SING, SINCK, SING.

Le « superduo » s’est envolé au Mexique pour mettre en boîte cinq morceaux à mi-chemin entre ambient, drone et folk psychédélique pour un contenu aussi bien musical et politique. Résolument engagé, Efrim Manuel Menuck & Kevin Doria arrivent à balancer leurs messages que ce soit l’introduction hypnotique de huit minutes nommée « Do the Police Embrace? » riches en loops électroniques menaçants ou encore « Fight the Good Fight » et « We Will » qui sont placés sous le signe de la persévérance.

are SING SINCK, SING arrive à distiller ces influences musicales pour une écoute plus que religieuse. Avec des titres magnétiques comme « A Humming Void an Emptied Place » et les hommages à l’héritage juif d’Efrim Manuel Menuck du somptueux « Joy Is on Her Mount and Death Is on Her Side », l’album entre les deux artistes arrive à nous emporter au loin et à faire revivre et entrer dans leurs univers respectifs.

***1/2

Jessica Pratt: « Quiet Signs »

Le second album de Jessica Pratt, On Your Own Love Again, date de quatre ans. Elle effectue, ici, un retour sous le signe de la douceur avec son successeur, un Quiet Signs qui, à son tour, place la barre très très haut.

La chanteuse la plus british de San Francisco est remarquable pour sa folk psychédélique digne des années 1960 faussement présentée comme désuète. Désormais signée sur le prestigieux label Mexican Summer, Jessica Pratt prend son envol avec son nouvel album où elle baigne dans ces influences qui lui sont familières mais avec plus de grâce et de charme qu’auparavant. Dès l’introduction au piano sous une couche de reverbs intitulée « Opening Night », voilà que sa voix enfantine toujours aussi originale refait surface et nous envoûte sous ses très belles combinaisons guitare/voix comme « As The World Turns », « Here My Love » sans oublier le désormais incontournable « This Time Around ».

Avec toujours Vashti Bunyan comme principale source d’inspiration, Jessica Pratt n’hésite pas à s’élever au milieu de la concurrence fortement accrue avec des Angel Olsen, Aldous Harding et autres Julie Byrne en faisant appel à un charme infaillible et à une profondeur exceptionnelle. Au milieu de ces neuf compositions dépouillées et intemporelles, il arrive que d’autres instruments viennent s’y greffer pour plus d’émotions comme la flûte et l’orgue sur « Fare Thee Well » ou des influences brésiliennes viennent s’ajoute à l’atmosphère générale de l’opus comme les accents Laurel Canyon de « Poly Blue ».

On se laissera donc bercer par les paroles inintelligibles contrastant avec la sublime interprétation de la native de San Francisco comme sur « Here My Love », « Silent Song » mais également sur la magnifique conclusion nommée « Aeroplane ». Beaucoup plus lumineux que son prédécesseur, le charme infaillible de Jessica Pratt rayonne de nouveau sur ce Quiet Signs et arrive à rendre sa folk psychédélique des années 1960-1970 intemporelle, distinctive et remarquable.

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Lisa/Liza: « Momentary Glance

La voix patiente et légèrement plaintive de Liza Victoria est enfin de retour. S’il y a eu le court Barn Coat au printemps, il y avait deux ans que la musicienne du Maine ne s’était pas lâchée en longueurs. Six pistes en 42 minutes : un format parfait pour sa construction mélodique lente, en volutes libres et imprévisibles. C’est ainsi que naît la grâce. Momentary Glance, enregistré à Montréal (à l’exception d’un morceau) dans le froid pénétrant de l’hiver dernier, fait entendre pour la première fois le groupe qui accompagne Lisa/Liza — la guitare est maintenant électrique, on entend des percussions, de la reverb, de le pedal steel, des bruits. Mais c’est toujours aussi fuyant qu’avant : comme une seule piste qui traverserait plusieurs paysages.

Lisa/Liza fait d’ailleurs souvent référence à la nature, aux oiseaux, à ce qui nous entoure pour poser sa contemplation. Et cette fois, sa voix vacillante a chanté malgré le deuil d’un ami, qui s’est suicidé peu avant l’enregistrement. Pour cela, et pour le talent qu’il recèle, Momentary Glance est d’une précarité grandiose.

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Miranda Lee Richards: « Echoes of the Dreamtime »

La pochette légèrement psychédélique et inspirée des 60’s de Echoes of the Dreamtime aurait pu faire croire que nous allions avoir devant une resucée de Pentangle ou autre réminiscence de l’ère hippie, ce n’est pourtant pas ce qui constitue l’inspiration de Miranda Lee Richards.

Bien sûr, évoquer des échos aux rêves ouvre la problématique suivant : ceux-ci ne sont-ils pas des reflets de quelque chose ? Des fragments musicaux de nos vies en veille médiatisés pendant le sommeil, des courants de notre conscient dont les formes ne sont jamais révélées, des espoirs ou des désirs.

C’est un peu ce qui vient à l’esprit quand on écoute ce troisième nouvel opus de la chanteuse. Pas de pastiche à la Kula Shaker mais la détermination à créer une atmosphère et d’y résider. L’artéfact, le disque en soi, ne devient qu’adjacent et si le sonique y est présent, il ne l’est que par accident.

L’americana psyché rock à laquelle on peut s’attacher ne l’est que vaguement tangible. Cette invitation est désinvolte même si le soleil se lève, que le vent souffle et soulève les sables du désert .

La lueur ne peut qu’être sombre , un bar vaguement illuminé, une lumière de néon, et le trajet accidenté. Partout des images de « flower children » jalonnent les routes, de la mystique du troisième œil ou de pleine lune (« The Man »).

Nous sommes dans l’Amérique de Zabriskie Point, cette mythologie à moitié western dont l’existence n’est que balbutiée.

Le panorama est onirique, avec une focalisation minimale, son pinacle sera d’une brillance lustrée, « First Light of Winter » sis à la Nouvelle Orléans) et ses vocaux sont élégants et consumées comme si il était question se se fracasser sur des falaises. S’insinue alors la crainte permanente que le barrage ne tiendra pas , et ce sur plus de sept minutes, et que les guitares minimalistes se heurtent aux magnifiques arrangements à cordes.

Le moment ne dure pas, très vite nous avons affaire à un folk prosaïque (« It Was Given ») ou le passage obligé et dispensable de la cithare sur le peu mémorable « Julian ». Seul « The Colours So Fine » parvient alors à laisser une impression qui se conjugue à un onirisme agréable, tourbillonnant et propre à nous transporter.

Au travers de ce périple, The Cowboy Junkies viendront immanquablement à l’esprit tout comme les poèmes de Percy Bysse Shelley admirablement évoqués ici et la sensation que nous sommes arrivés à une oasis mais que celle-ci est aussi un mirage. Quid alors de nos repères si le bienveillant et le beau sont également maléfiques ? Il appartiendra à chacun de s’attarder à une telle destination.

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Red River Dialect: « Tender Gold & Gentle Blue »

Du début à la fin cet album de Red River Dialect nous transporte dans un temps où le folk psychédélique était fait de douceur et de langueur, un paysage sonore imbriqué uniquement dans notre propre système et nos émotions. Ainsi est Tender Gold & Gentle Blue un départ radical de ce qui était la caractéristique du groupe.

Ce disque n’avait pas pour vocation d’être le produit d’un groupe mais l’effort solo de David Morris. Le résultat en est un opus insistant sur la notion d’espace et lui donnant une qualité pastorale. La tristesse de « For Ruth and Jane » véhicule notule éthérée par son interaction piano, guitare, violoncelle où les textes développent une tapisserie semblable à cet entremêlement.

« Fallen Tree » insite sur cette synthèse et « Dozmary » nous entraîne vers ce mystère que sont les méandres qui qnuancent l’instrumentation.

Même effet de vertige avec l’hypnotique banjo de « Khesed » ou les instrumentaux (« Child Song », « Sceillic ») qui accentuent ce climat élusif. Avec Tender Gold & Gentle Blue Red River Dialect donnen une nouvelle facette à la musique folk, et les éléments qui la constituent possèdent une structure qui étincelle tendrement.

***1/2

Grimm Grimm: « Hazy Eyes Maybe »

Meg Baird: « Don’t Weigh Down The Light »

Ceci n’est peut-être que son troisième opus solo mais Meg Baird a derrière elle une bonne dizaines d’année de diverses collaborations.

Elle a travaillé avec Kurt Vile et Will Oldham et a été un des éléments fondateurs de Espers, un groupe de psyche-folk.

Don’t Weigh Down The Light ne s’éloigne pas beaucoup des tonalités dans lesquelles œuvre son groupe : les vocaux sont assourdis et comme chuchotés, les harmonies véhicule un climat onirique où le tout est servi par une guitare acoustique à peine frappée.

Une slide guitar se mêlera par moments aux compositions pour y injecter une petite dose de psychédélisme nuancé (« Stars Unwinding » ou « Mosquito Coast ») et seul « Good Directions » impulsera un peu d’énergie par sa rythmique plus enlevée.

Si on ajoute que les vocaux de Blair sont souvent difficiles à décoder, y compris pour un « native », on considèrera que Don’t Weigh Down The Light est plus album sur lequel dériver qu’un disque propre à nous fasciner.

**1/2

The Coral: « The Cuse of Love »

Quatre ans avant la sortie de leur dernier album Butterfly House en 2010, The Coral avaient décidé d’en enregistrer un autre, The Curse of Love, exercide d’équilibre entre la capture de l’esprit des vieux enregistrements sans se défaire de leur maturité nouvelle acquise.

Il y a donc quelque chose d’anachronique puisque perché il est entre des enregistrements antérieurs et postérieurs ; sommairement l’indie rock noir et la psychedelia, mais c’est également une indication de la tonalité qu’il possède : celle -si est sombre, mortuaire et hivernale.

Le disque s’ouvre sur « The Curse of Love (Part 1) » et il nous offre une bonne représentation de ce que ses prochaines 40 minutes vont fournir. Il y a en effet presque une qualité de mots récités sur cette plage, comme une narration psychédélique hérir-tée des vieux écrits sembleble à ce que King Crimson pouvait parfois véhiculer. On y trouve douceur et malheur mais aussi stimulation combattive qui vont faire de The Curse of Love un disque pour lequel il est aisé de tomber dans la fascination.

Ainsi sera le disque, médiéval psychédélique par moments, catatonique et dépressif en d’autres instants, mais toujours avec la même consistance en termes de ton et d’atmosphère.Même si les compositions sont variées, on retrouve en effet toujours cette même sensation de marcher à travers bis en Décembre par un froid matin et d’être figé dans un état rigide et onirique souvenir de nuits passées au dehors.

On notera « View From The Mirror » qui, étrangement, suscitera des échos du Simon & Garfunkel dans leurs échappées fantomatiques et leurs doux murmures psychédéliques, « Gently » qui doucement bouge le même concept avec un peu plus de vigueur, « The Game » ou l’acoustique « Dust In The Wind » bel exemple de folk atemporel.

On n’ose penser au fait que cet album aurait pu ne pas voir le jour, toujours est-il que surprenant il est, non pas seulement par son existence, mais aussi par le fait qu’il vaille tant la peine d’avoir été espéré.

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Savaging Spires: « We Should Be Dead (Together) »

La musique rock s’est toujours faite sous fond de transgression et, même quand elle semblait se policer, il y a toujours eu des ensembles pour jeter un pavé dans la mare, y compris quand l’indie-rock était devenu lui-même une marque déposée.

Savaging Spites est un collectif (délicieuse réminiscence de la contre culture) psyche-folk dont le répertoire voit bien au-delà et se situé au niveau de l’incongruité revendiquée et d’une démarche qui se résume à ne pas en avoir. Leur premier album éponyme avait impressionné et, si ce deuxième opus We Should Be Dead (Together) n’est pas selon eux un « follow-up » mais un EP, il y a suffisamment de matériel sur ces onze plages pour qu’il soit considéré comme un opus à part entière.

On y retrouvera le parfum mystique et sombre du disque précédent, enregistré ici plus ou moins « live » , des jam sessions dans lesquelles l’improvisation semble être la pièce maîtresse, une sorte de drone rustique encombré de brumes ou l’es expérimentation prend des tournures effrayantes.

Les percussions sont funèbres, les guitares acoustiques distantes et hantées et les mélodies s’élèvent puis disparaissent dans le mix. Le fuzz est là, également, mais il est comme étouffé par une gaine lo-fi, donnant l’impression que l’on s’avance vers une sorte de rituel païen dont on ne connait pas la finalité.

Une fois habitués à cette ambiance occulte, les titres prennent une consistance ; « Sunrises » flotte gracieusement entre délicatesse et effroi, « Tales of Pneumonia » réunit rock et madrigal et le spectral « Don’t Let Lorraine Get Much OLdere » rassemblera the Incredible String Band et le Eno de la période Low.

We Should Be Dead (Together) est un disque déconcertant mais, si il peut indisposer, il ne nous exclut jamais. Même si il ne s’adresse pas à un public non initié, ses soubresauts et entrelacs sont des modèles de fluidité. On n’irait pas jusqu’à dire que c’est un album fédérateur mais il est capable de développer des climats intimistes bien que brouillés ; en ce sens il est prodigue d’émotions qui peuvent aisément déclencher un « trip » au cœur de la béatitude.

***1/2