Sean Taylor: « Lockdown »

10 janvier 2021

« Je dédie cet album aux victimes du coronavirus. Porter un masque, prendre de la distance sociale et s’occuper les uns des autres. »

Sean Taylor est le guerrier de la route ultime dont la musique, inspirante, défie les genres et est, depuis 20 ans, inséparable de sa vie d’activiste politique, de militant pour la paix et la justice. Son récent et très acclamé album Live in London avait conformé, à cet égard, qu’il étaitÒ l’un des musiciens les plus influents et les plus doués de sa génération.

Le blues trouve ses racines dans les voix qui ont refusé de se taire face à l’oppression, notamment l’esclavage et la ségrégation – une musique qui exprime les sentiments humains fondamentaux de souffrance et d’injustice. Dans cette mesure, Taylor est un bluesman accompli qui a parlé sans crainte des scandales contemporains, notamment des sans-abri, des catastrophes comme Grenfell et de ce qu’il croit être l’état triste et brisé d’une Angleterre dystopique.  

Dans Lockdown, les frustrations et la colère de Taylor pendant neuf mois d’isolement dans un monde bouleversé font surface avec plus de passion que jamais comme ill’explique aini : « Parce que nous nous battons pour nos vies, il est temps de prendre parti. Plus de boucs émissaires. Nous sommes tous complices de notre démocratie mise en scène. Plus de personnes sont mortes du coronavirus au Royaume-Uni que dans n’importe quel autre pays d’Europe. Le Royaume-Uni et l’Amérique ont été à l’avant-garde de cet échec du capitalisme. L’impact de Black Lives Matter, les campagnes pour la justice climatique et les mouvements pour une Palestine libre défient l’establishment, offrant espoir et résistance. En cette période de troubles économiques et politiques, les minorités deviennent l’ennemi commun et sont utilisées comme boucs émissaires ».

Sept des dix morceaux, principalement enregistrés chez soi, sont des pièces de spoken word politique de Taylor qui joue de la guitare et du piano électrique, accompagné par Mark Hallman, producteur et collaborateur d’Austin, Texas, à la batterie, à la basse et à l’orgue Hammond. Le premier de ces morceaux est « Herd Immunity Part 1 », avec sa sinistre répétition du slogan « Stay Alert/Die Quietly/Don’t Complain ».

Avec son rythme métronomique, » »The March Is On » traite de l’impact de la destruction de l’environnement, en particulier sur les plus pauvres, « créant un mouvement de masse mondial de défenseurs planétaires façon rébellion/ extinction aux guerriers des First Nation Warriors ». Malgré son accompagnement au piano sombre, » »No Borders » dépeint un monde où les réfugiés sont les bienvenus et où la diversité est célébrée. « La peur est la prison qui nous retient / Le racisme est le poison qui nous divise » .Il s’agit peut-être d’un monologue, mais Sean Taylor les lignes du refrain de « Beauté dans la diversité/ Beauté dans ce que nous sommes » (Beauty in diversity/ Beauty in who we are) avec une profondeur émotionnelle.

Le côté positif de l’enfermement est évident dans une glorieuse interprétation en solo de la « Moonlight Sonata », Taylor ayant appris à jouer du piano classique pendant son séjour chez lui. Le prochain morceau est un autre morceau de spoken word atmosphérique, « Black Lives Matter », avec son mantra antiraciste : « Combien de mondes allez-vous briser/avant de réaliser quz Black Lives Matter » (How many worlds will you shatter/Before you realize Black Lives Matter). Les paroles d’Angela Davis résonnent d’ailleues au son des notes perçantes du piano électrique et de la guitare : « S’ils viennent pour moi le matin, ils viendront pour vous la nuit » (If they come for me in the morning they will come for you in the night).

Pris en sandwich entre les titres parlés que sont « Palestine » et « Herd Immunity Part 2 », « Für Elise » de Beethoven est le deuxième morceau de piano classique magnifiquement joué. Un piano et des percussions avant « Lockdown  qui, précède le final, « Free To Do », qui s’attaque aux géants des médias sociaux ou aux « empereurs de la tyrannie ». Le saxophone obsédant et criard de Joe Morales ajoute du drame et de l’intensité au message : « Connectez-vous / Vous êtes libre de faire ce que nous vous disons » (og In/You are free to do as we tell you).

L’expression implacable par Taylor de points de vue forts et stimulants sur un si large éventail de questions mondiales suscitera de nombreux types de réponses et d’opinions. Lockdown n’est pas un album pour les faibles, et les auditeurs le trouveront sombre ou édifiant, ou les deux, en fonction de leurs propres expériences et perspectives.

Par-dessus tout, ce morceau de musique révolutionnaire ne peut pas être ignoré car il exige une réponse, obligeant les gens à se confronter à la situation globale de l’humanité et de la société actuelle – et à décider où ils se situent par rapport à ce qu’ils voient. Ces facteurs garantissent le statut de Lockdown comme un album intrigant, historiquement significatif et très discuté de cette décennie et au-delà. Ce qui brille comme un phare tout au long de l’album, c’est la sincérité et l’engagement fort de Sean Taylor dans sa quête de la vérité, ainsi que la créativité lyrique et musicale expansive qu’implique la communication de ses principes avec une telle puissance et une telle clarté.

***1/2


Billy Bragg: « Tooth & Nail »

23 juin 2013

Trente ans depuis ses débuts et avec la sortie de ce treizième album Billy Bragg sonne toujours impliqué dans ce qui se passe dans le monde moderne. Sa colère a sans doute pris de l’âge mais elle a toujours raison d’être pour celui qui demeure le chanteur de gauche engagé par excellence.

Sis entre ces deux pôles, la revendication et la maturité, Tooth & Nail sera un disque tamisé qui témoignera de l’état plutôt contemplatif de l’artiste vivant désormais à Los Angeles. On n’y trouvera donc pas d’hymnes appelant aux armes mais une utilisation de touches assez légères permettant de faire passer ses messages de manière plus claire.

La voix du chanteur va passer d’un son « twang » country et roots à un style plus américain, sans doute en raison d’une production (Joe Henry) rappelant ses enregistrements avec Wilco. Ces deux éléments concourent ainsi à évoquer une période où, depuis près d’un siècle, le monde n’a toujours pas appris de ses erreurs.

Cette référence chronologique s’exemplifie avec une reprise de Woody Guthrie, « I Ain’t Got No Home », où sa voix se voudra rassurante comme pour comparer un passé qui n’était pas si négatif comparé au tonparticulièrement moroses et prémonitoires dont il use sur «  No One Knows Nothing Any More » (« Que va-t-il se passer si les cours s’effondrent » ? ) ou sur l’ouverture, « January Song » où la pedal-steel larmoyante accompagnera des phrases de type « c’est ici que débute la fin ».

Tout revendicatif qu’il soit, Tooth & Nail ne sera pourtant pas un brûlot. L’atmosphère est, en fait, plutôt chaleureuse ce qui n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Sa carrière peut désormais le lui permettre tout comme son statut de résident aux États-Unis facilite un regard plus détaché sur le chaos qui règne dans son propre pays. Bragg est plus souvent ici musicien que prosélyte, rappelant qu’il est aussi compétent dans ce registre que dans l’autre.

C’est ce « crossover » entre compositions politiques et personnelles qui va rendre ce disque intéressant. Quelque part, Tooth & Nail est un album plus « internationaliste » ce qui n’est forcément pas pour déplaire à l’activiste plus ou moins marxiste qu’il est encore.

★★★☆☆