Esben And The Witch: « Nowhere »

Voilà près de dix ans que Esben And The Witch explorent la scène post-rock, menés par la chanteuse Rachel Davies. Depuis leur « debut album » Violet Cries la formation de Brighton n’a eu de cesse d’évoluer grâce à sa vocaliste allant de Siouxsie Sioux à PJ Harvey sans coup férir et une musique que n’aurait pas reniée Portishead.

Le trio laisse ici toujours autant de place aux instruments, au-delà de Rachel Davies, une touche plus atmosphérique se greffe via les chœurs de Thomas Fisher et Daniel Copeman, à l’image de « Golden Purifier » ou encore l’intense « Seclusion ».

Le côté post-punk n’est lui non plus pas en retrait, sur l’ »opener » « A Desire For Light », le noisy « Dull Gret » et un « The Unspoiled et Darkness (I Too Am Here) » qui flirte avec e hardcore tribal.

Dans la continuité du précédent disque Older Terrors, Nowhere dissémine une production carrée et fatale comme un champ de mine ; elle est plus froide qu’auparavant mais elle parvient à embarquer l’auditeur dans un univers cohérent, incantatoire et passionnant. Il serait dommage de ne pas y pénétrer.

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Preoccupations: « Preoccupations »

Suivant les circonstances de sa création on ne sera pas étonné que Preoccupations soit aussi dépourvu d’humour. Autrefois nommé Viet Cong, le groupe a subi tant de mauvais coups qu’il a décidé de changer de patronyme pour ces nouveaux enregistrements.

La morosité et la préoccupation sont au menu de ce disque éponyme, toutes deux liées à des histoires personnelles, des ruptures et une instabilité récurrente. Place est donnée ici à l’introspection, une introspection récitée sur le mode viscéral.

« Anxiety » ouvre le disque de façon suffocante, tant il navigue sur un fond d’incertitude avec des vocaux noyés sous un mur de lignes de guitares et de section rythmiques dissonantes.

Les climats sont cauchemardesques et les espaces aspirés par le vide, percutés qu’ils sont par un drone râpeux. La peur et l’insécurité n’est pas alors vue de l’extérieur mais elle rampe à fleur de notre peau ; qu’on le veuille ou pas, Preoccupations est le disque idéal pour les boursouflures et la turgescence.

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Russian Circle: « Guidance »

On ne pourra reprocher à ce groupe de Chicago de rester figé ; même si il fait partie de la mouvance post-rock, il témoigne sur ce cinquième album d’une volonté de se défaire des nœuds musicaux du genre et poussant toujours au-delà des limitations auxquelles guitare, basse et percussions semblent a priori sujettes.

Empros, leur opus précédant s’était déjà singularisé en amalgamant une séquence de compositions formant un tout cohérent cinq ans plus tard on se doit de constater que Russian Circle continue à faire montre d’expertise, notamment dans la façon dont il est capable de gérer tempo et atmosphère.



Guidance suit un cours fluide constellé de soubresauts considérables à l’image de « Asa » qui nous propose un moment de calme limpide avant que des explosions parfaitement maîtrisées ne débouchent sur les vigoureux « Vorel » et « Mota ».

On pensera, dans cette approche à un ensemble comme Mogwai en partie sur un « Afrika » qui balance dangereusement vers l’émotionnel. Combinaison de puissance et de finesse, Guidance, comme l’indique son titre nous emmène où il veut aller, là où l’organique se pare d’enchevêtrement et de subtilité.

***1/2

Death Index: « Death Index »

Ce premier album, éponyme, de Death Index joue sur la concision (25 minutes), la force, peu intelligible comme sur le titre d’ouverture « Fast Money Kill », ou la vitesse, après l’avoir entendu, il est difficile de comprendre ce qui vient de se passer.

Les temps sont rapides, les accords avancent de manière chaotique (« Fuori Corntrollo ») et les basse et percussions s’écrasent avec volupté (« FUP, « Little N Pretty ») ou nous font entrer dans une atmosphère macabre.

Bien sûr la structure des chansons donnent la sensation que tout a été mis là un peu au hasard mais ils s’intègrent et coïncide parfaitement avec le phrasé de leur chanteur Carson Cox. Le titre final, « Pato Con Dio », terminera le disque sur une note plus lente et subtile ; tentative sans doute de nous faire envisager un horizon plus menaçant encore.

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Crater: « Talk to Me so I Can Fall Asleep »

Si on se situe dans l’electro-pop postmoderne,  Talk to Me so I Can Fall Asleep de Crater est le parfait véhicule. Ce « debut album » capture en effet à merveille les angoisses et les frustrations auxquelles les technologies mobiles ont donné naissance aujourd’hui.

Ce duo féminin de Seattle prend acte du remplacement des moyens de communications humains par le contexte froid que les machines ont imprimé et il le fait par une musique qui vise à aliéner l’auditeur : vocaux bruts, guitares perçantes et phrases dont on peine à définir le sujet.

Les lignes mélodiques sont donc constamment mises à distance et il nous appartient alors à essayer de dénouer l’écheveau où banalité et profondeur semblent vouloir cohabiter. Sur « Ain’t Right » notre incapacité à nous connecter aux autres est pleinement mise à jour tout comme « Habits Die Slow » qui dresse un portrait lucide de la pathologie engendrée par une vie rituelle.

On peut adhérer ou pas à ce constat ainsi dressé et on pourrait souhaiter que Crater ose s’aventurer un peu plus vers des océans expérimentaux véritablement modernes. Quand il y parvient, (« Gross Relations ») on arrive enfin à des climats plus excentriques et ambigus ; c’est cette gestion de l’inconfort qui nous fait espérer une suite plus fructueuse.

***1/2

Sextile: « A Thousand Hands

Ce « debut album » de Sextile nous emmène en territoires pot apocalyptiques faits de guitares punk, de claviers boueux et de rythmes tribaux menaçants annonciateurs de sénescence urbaine et de dystopies.

Les vocaux de Bray Keehn sont un geignement fait de colère comme sur « Smoke in the Eyes » ou « Truth and Perception » alors que Melina Scaduto la percussionniste fait parfois intervenir son phrasé moins astringent pour y mêler des claviers plus mélodiques si ce n’est plus apaisants.

Nous avons ici un son punk aux sensibilités industrielles avec une rôle de plus en plus important des claviers. Ce sont surtout ces derniers, en particulier dans les phases instrumentales, qui illustreront les images de mort qui ponctuent un disque ou le contraste est constant entre urgence des guitares et jeu déconcertant des claviers.

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Locrian: « Infinite Dissolution »

Pendant dix ans cet ensemble expérimentant dans le drone s’est évertué à être peu accessible et à solliciter l’effort pour qu’on puisse le capter. À la fois chaire et feu métal et fumée les textures de Locrian évoluent entre états où la fermeté est reine et est difficile à appréhender et où elle se trouve aussi récipiendaire de profonde blessures. Infinite Dissolution est leur effort le plus cohérent à en faire un disque conceptuel construit dans une aura de virulence imprévisible.

Avec Return to Annihilation tout tournait autour de l’effacement de l’égo, une manière interne de cheminer vers la destruction. Infinite Dissolution voit les choses à une échelle plus grande et permanente : il est question de l’extinction de l’humanité et de la dispartiion des espaces auxquels nous étions habitués. Les échos sont alors ceux d’un paysage urbain en pleine dissolution : « Dark Shades » est empli d’une solitude incommensurable et « The Great Dying » a la palpitation d’une cathédrale perdue. Infinite Dissolution est un opus hantés par des chansons d’amour au milieu d’une ville en train de s’écrouler et, par conséquent, du spectre vide et douloureux qui, désormais y habite.

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Flying Saucer Attack: « Instrumentals 2015 »

Quinze années se sont passées depuis que David Pearcea sorti pour la dernière fois un album sous le nom de Flying Saucer Attack. On ne pourtant pas dire que ce long hiatus ait eu beaucoup d’effet sur ses paysages musicaux expérimentaux et interprétés à la guitare. Il continue à créer un univers qui lui est propre, tout en évitant les vocaux et et les percussions de ses précédentes œuvres.


Cette collection de musique en drone dure plus d’une heure, elle fascine l’intellect tout en éviscérant le corps grâce à une palette sonique qui nécessite d’être entendue d’un début à ka fin pour en ressentir réellement les pics, les creux et les plaines ainsi explorées. Jamais le terme de paysage sonore n’a été aussi bien employé qu’ici et sa dynamique ne pourra que plaire aux amateurs de post-rock tout comme à ceux qui se satisfont de climats shoegaze, « ambient » et même bruitistes.

***1/2

Institute: « Catharsis »

Comme déclaration d’intention, ce groupe post-punk de Austin ne peut pas plus être explicite en donnant pour titre à son « debut album » Catharsis.

On ne pourra que reprendre la définition du terme et constater que Institute semble très à l’aise pour purger ses émotions sous la forme sonique. On pourrait trouver l’approche un peu conventionnelle si le combo n’avait su y mêler la stance punk effrénée et le krautrock, des mantas et des guitares acoustique et de se prémunir des clichés par un arrière fond continuellement abrasif.

Le leader du groupe peut ainsi s’auto-flageller à loisir et avec précision, des morceaux comme «  Perpetual Ebb », « Admit I’m Shit » ou « Cheerlessness » n’étant q’indicateurs de la spirale descendante vers laquelle Institute s’oriente inexorablement.

Cette purge est également cathartique pour d’autres, grâce à l’articulation de sa musique ; bref voilà un combo qui a des choses à affiner et qui mérite d’être suivi.

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And So I Watch You From Afar: « Heirs »

Ces dernières années ont vu une surabondance de groupes se qualifiant de post-rock découvrir les synthés et s’essayant à une démarche plus dance floors. Vessels et PVT y sont parvenus a et ça a été également le cas de And So I Watch You From Afar, un combo de Belfast, avec son All Hail Bright Futures en 2013.

Par conséquent, il est intéressant de voir que Heirs, leur quatrième album, soit à nouveau consacré à la guitare. Il ne faut pas pour autant y voir une régression musicale. L’esprit désinvolte est toujours là mais les vocaux psalmodiés ont évolué vers des arrangements plus conventionnels sur « People Not Sleeping » ou « Thses Secret Things I Know », deux titres dont le diapason est fixé par des riffs de guitares croustillants.

Ailleurs, « A Beacon, A Compass, An Anchor » va se singulariser par une énergie qui crépite, symbolisant à merveille l’énergie qui caractérise ce nouvel opus. Tout ce que And So I Watch You From Afar a crée jusqu’à présent est là, maussade et lugubre mais avec une perspective qui les oriente vers une disposition plus ensoleillée, certes, mais tout aussi captivante.

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