Mogwai: « As The Love Continues »

18 février 2021

25 ans. C’est le temps que Mogwai a passé, silencieusement (et bruyamment), à faire exploser des guitares au son d’une pédale d’overdrive Stuart Braithwaite. Après tout ce temps, le combo a sans aucun doute une méthode, mais le beau bruit qu’ils ont fait au fil des ans n’a tenu que grâce à leur dévouement à réimaginer le potentiel du volume pur et des murs de bruit plongeants.

Si The Love Continues a toutes les caractéristiques qui le caractérisent (les accalmies plaintives, les pics qui s’envolent, la colère qui tourbillonne), aussi éprouvées que soient ces structures, il y a quelques subtilités inattendues qui font du dixième album de Mogwai une écoute surprenante.

« Pat Stains » et « Drive The Nail » sont les éclairs de la rage calme et violente qui a rendu le Every Country’s Sun de 2017 si tendu et impétueux. « Fuck Off Money » et « It’s What I Want To Do, Mum » rafraîchissent la mélancolie tumultueuse et vocale de l’époque de Happy Songs for Happy People, et « Midnight Flit » se transforme en un crescendo de guitare et d’orchestre qui s’entrechoque, s’élève et s’effondre pour donner un effet de superproduction. Mais c’est la délicatesse du premier « single », » « Dry Fantasy, » qui fait un tabac. Rêveur et mélodieux, il dérive comme les premières mesures d’un opus de M83, en remplaçant les accords de puissance par une pluie de synthétiseurs et une réverbération bien grasse qui se répand délicieusement.

C’est Mogwai comme vous les avez toujours entendus, mais aussi comme vous ne les avez jamais entendus auparavant. Trois décennies plus tard, leur « guitarmageddon » évolutif continue de surprendre.

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Hilang Child: « Every Mover »

11 février 2021

Les albums sortis en début d’année sonnent souvent l’impression d’occuper une place particulière. En se présentant devant l’avalanche de nouveaux disques qui arrive plus tard dans l’année, ils ont un peu plus de place pour se mettre en avant et s’établir tranquillement (même si cela les fait parfois injustement passer inaperçus dans les listes de fin d’année).

Every Mover, le deuxième adisque de Hilang Child (le nom d’enregistrement du chanteur/musicien mi gallois, mi indonésien Ed Riman), se perçoit comme étant particulièrement bien adapté à sa sortie en début d’année, car il sonne particulièrement frais tout en apportant un peu d’espoir et d’optimisme bien nécessaires dans un contexte de désillusion permanente. C’est d’autant plus impressionnant qu’une grande partie de l’album a été une réponse à diverses difficultés et défis personnels auxquels Riman a dû faire face après la sortie de son premier album, Years, en 2018.

L’une des caractéristiques de Every Mover est sa sonorité expansive et mobile poussant vers le haut. C’est une musique avec le vent dans les voiles. Cette qualité n’est nulle part aussi bien vue que sur le « single » « Anthropic (Cold Times) », un morceau de premier plan, plein d’émotion et à la hauteur des montagnes. Sur le plan des paroles, le morceau s’adresse à une personne anonyme, mais son message principal est plus largement racontable, la simple phrase « vous aimez la vraie vie, détendez-vous, survivez » (you love real life, relax, survive) offrant confort et réconfort.

Plus tard, les paroles parlent positivement de la façon dont « quand le rideau sera tiré, nous nous conjuguerons encore et encore » (when the curtain’s drawn, we’ll conjugate ourselves again and again), ce qui pourrait également passer pour un commentaire sur le monde actuel de l’enfermement et de l’isolement. Musicalement, comme dans le reste de l’album, la guitare, le piano et les synthés se conjuguent pour créer des impressions attrayantes et durables. La dynamique rapide de « King Quail » et la libération dynamique de « Play ‘Til Evening » ont des effets similaires. Avant la sortie de l’album, Riman a dit qu’il était souvent décrit comme une personne ouvertement émotive et ces chansons en sont une sorte d’incarnation musicale.

Des morceaux en haute définition comme ceux-ci se distinguent naturellement, mais l’album possède également plus de variété et de nuances. » Seen The Boreal » et « Pesawat Aeroplane » présentent tous deux des changements d’échelle agréables et comportent des passages qui sont accrochés dans l’air de manière séduisante. « The Next Hold » et « Magical Fingertip » sont quant à eux plus brumeux et plus horizontaux, ce qui permet à la voix de Riman de s’épanouir et de s’imposer en douceur. Steppe offre une autre dimension, s’éloignant dans un style discret qui n’aurait pas sa place sur un album de Sigur Rós. C’est un moment de détachement et de calme qui s’achève, et un autre moment pour suggérer que Every Mover contient plus qu’assez de substance et de puissance tranquille pour durer jusqu’en 2021.

***1/2


Black Country: « New Road For The First Time »

5 février 2021

Attachez-vos ceintures pour un voyage tortueux fait de hauts et de bas aque nous prpose Black Country New Road dans son premier album, For the First Time. Le septuor de Cambridge, en Angleterre, s’est fait un nom grâce à la force de ses singles « Sunglasses » et « Athens, France » et à ses concerts très appréciés. L’album, enregistré en direct pendant six jours avec le producteur de My Bloody Valentine, Andy Savours, capture le groupe dans son moment présent, mis au point après une année de tournée intensive.

For the First Time comprend six nouvelles chansons et des versions rénovées de « Sunglasses » et « Athens, France ». Les nouvelles versions sont plus fidèles à la façon dont le groupe les joue en concert actuellement. BCNR a poli les deux « singles » précédents et les a traités avec des paroles modifiées. Ainsi, « Athens, France » est toujours aussi léger et rythmé. La voix nerveuse du chanteur/guitariste Isaac Wood est toujours au bord de l’effondrement. « Sunglasses » a été la chanson la plus longue du groupe, avec 8 minutes 55 secondes. Mais une nouvelle intro à la guitare et le son des sirènes poussent la version de l’album à presque 10 minutes.

Un autre changement marqué dans les nouvelles versions se trouve dans le chant de Wood. Il s’est éloigné de la parole et s’est rapproché du chant. Il attribue ce changement à une plus grande aisance en tant que chanteur.

BCNR a inclus les versions mises à jour pour montrer l’évolution des membres en tant que musiciens. Ils ont notamment appris à exploiter la puissance du silence. « Sunglasses » et « Athens, France » ont oscillé entre des passages sombres et des moments explosifs. Mais le silence est l’arme secrète de BCNR sur For the First Time.

« Science Fair », discordante et combustible, pourrait être leur meilleure utilisation du silence. Toute la chanson ressemble à une bombe à retardement. Elle menace d’exploser à tout moment. Mais pendant tout ce temps, la chanson a une mélodie de guitare libre, la batterie tempérée de Charlie Wayne et la ligne de basse impatiente de Tyler Hyde. La guitare de cratère ondulante, enveloppée dans un silence fragile, ressemble aux paysages sonores de la terre brûlée de Slint. BCNR en est bien conscient, avec une référence plaisante au fait d’être » »le deuxième meilleur acte d’hommage à Slint au monde ». « Science Fair » atteint un point de rupture avec un maelström grésillant de saxophones, de guitares étranglées, de tambours martelés et d’altos fiévreux. Ironiquement, la basse reste à égalité.

Parmi les autres points forts de l’album, citons l’ouverture furtive qu’est « Instrumental » et le « closer » caréné de l’album « Opus ». Tous deux s’inspirent du saxophoniste Lewis Evans et de l’expérience de la violoniste Georgia Ellery en tant que musicienne klezmer. Et « Track X » apportera une bouffée d’air frais inattendue. De doux éclats de saxophone et de violon animent cette chanson tendre et mélodieuse.

« Je suis invincible dans ces lunettes de soleil / Je suis le Fonz / Je suis le Valet de Coeur » (I am invincible in these sunglasses / I am the Fonz / I am the Jack of Hearts), chante Woods sur « Sunglasses ». Mais ce n’est qu’une fausse bravade : « Et vous ne pouvez pas dire que j’ai peur / … / Je suis si ignorant maintenant avec tout ce que j’ai appris » (And you cannot tell that I am scared / … / I’m so ignorant now with all that I’ve learned), chante-t-il sur un accord de guitare répétitif et un saxophone paniqué. Il est vrai qu’il n’y a pas assez de vies pour apprendre tout ce qu’il y a à savoir. Mais peu à peu, Black Country, New Road apprennent tout ce qu’ils doivent savoir, dans ce qui est leur moment présent.

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Yellow6: « Silent Streets and Empty Skies »

22 janvier 2021

Yellow6 et le projet de Jon Attwood et le titre de son album, Silent Streets and Empty Skies, ne peut qu’attirer plus que l’attantion en ces temps de réflexion liés à la pandémie et aux confinements tant il correspond parfaitement à l’air du temps, si c’est cela qu’on peut dire.

En effet, il s’agit ici,d’une déclaration douce mais sombre sur cette époque troublée. Tous les morceaux ont été enregistrés entre avril et juin 2020, pendant la première période de quarantaine. Attwood a pris le temps de s’inspirer de la désolation dont il a été témoin autour de lui. Des parcs vides, l’absence d’avions dans le ciel, des gens qui évitent les rues. C’est une expérience visuelle étrange, mais qu’Attwood a magnifiquement traduite en un album ambient qui se veut apaisant. 

Sur cet opus, vous trouverez neuf morceaux, tous assez similaires et se fondant les uns dans les autres, ce qui garantit un bonheur d’écoute de 77 minutes. Attwood utilise des paysages sonores minimaux, des mélodies de guitare provisoires et des textures ambiantes aérées pour recréer ces joyaux. « V2 » est le morceau le plus notable tant il semble se diriger avec précaution vers la scène du jazz ambiant, ce qui correspondrait parfaitement à ce que Yellow6 voulait faire alors que, à d’autres occasions, comme dans « Broadcast », Attwood dépouille toute la scène post-rock pour créer quelque chose d’émotionnel.

C’est peut-être l’aspect le plus fort de cet album. Vous y trouverez pléthore d’émotions, une atmosphère quelque peu hantée qui reflète modestement le monde qui nous entoure. Certains d’entre vous peuvent verser quelques larmes en écoutant le sombre « Panam », d’autres peuvent trouver de l’espoir dans les sons apaisants de « Silent Flight », mais jil est certaoin que tous les fans d’ambient minimal et de post rock discret apprécieront beaucoup ces neuf titres de sucreries délabrées par leur arrière-fond sonore.

***1/2


Dynfari: « Myrkurs er Þörf »

14 janvier 2021

L’Islande est un pays d’une beauté époustouflante qui se trouve dans un environnement naturel épouvantable. L’obscurité et le froid, les tempêtes et la mer démontée font partie de la vie quotidienne normale en Islande. Ainsi, beaucoup d’Islandais se tournent vers leur intériorité, dans la maison, dans le cercle familial ou aussi en soi-même. Ce tournant vers les éléments intérieurs de la vie peut entraîner une sorte de repli sur soi et d’introspection où l’on doit faire face à ses propres démons, parfois même seul. Il est évident que ce mode de vie introverti n’est pas toujours pour le mieux, même s’il ne faut pas sous-estimer la dureté des gens qui vivent sur cette roche volcanique au milieu de l’Atlantique Nord, à un bruit de corbeau de l’Arctique. 

La musique islandaise est donc très variée, même si, pour être honnête, la plupart de ce que nous entendons de l’île est plutôt sombre, Múm, Minus, Gavon Portland du côté alternatif, et MisÞyrming, Almyrkvi, Svartidaudi du côté métal, tandis que Sigur Ros, Björk et For a Minor Reflection servent les post-rock-aficionados. Et puis il y a des groupes comme Dynfari qui marchent sur le fil du rasoir en combinant post-rock et black metal, non pas à parts égales mais avec plus qu’un soupçon. C’est ce que montre également leur dernier opus Myrkurs er Þörf.

Musicalement, le disque offre tout ce que l’on peut attendre de la combinaison de genres susmentionnée, il est plein d’espoir à certains endroits et dépressif à d’autres, ces derniers dominant un peu à première vue. Néanmoins, le premier morceau que l’on entend « Dauðans dimmu dagar » est un pur morceau post-rock avec un crescendo un peu noirci, la batterie dégageant une atmosphère de black metal. Lorsque le deuxième morceau « Langar Nætur » démarre avec le pied clairement un pas plus dur sur le gaz, il devient évident que ce groupe ne sera pas à sens unique. Nous avons ici un groupe qui, avec quatre longs métrages précédents à son actif, sait comment capturer l’auditeur et le guider dans le labyrinthe en spirale vers le bas et vers le haut.

Le chant du bassiste Jóhann Örn, qui joue également de l’accordéon et des synthés sur ce disque, est noirci, mais pas seulement par des cris et des hurlements, mais, chose intéressante, un peu plus clair que d’habitude pour le genre – si l’on peut comprendre le langage ! Il devient évident que sa voix est plus claire que dans la plupart des cas quand on écoute les passages en anglais, par exemple dans le dernier morceau « Of Suicide Redemption ». Ici, il montre également que le texte de la promo du disque pourrait être vrai lorsqu’il dit que Dynfari se concentre sur les côtés les plus sombres de la vie – le suicide et la tristesse, la dépression et la mort. La musicalité n’est pas unique, mais elle est remarquable. Il semble que tout sur ce disque soit à sa place parfaite et comme tout sonne parfaitement équilibré, il faut également reconnaître la production et le mastering de « Myrkurs er Þörf ». 

Si vous aimez votre post-rock un peu moins lumineux et avec des ombres et des ténèbres, ce groupe mérite certainement votre attention. Les puristes (des deux genres) feraient mieux de s’en éloigner, tandis que les autres restent assis et profitent d’un disque aux multiples facettes et aux dimensions multiples, rempli de chansons atmosphériques fantastiques qui vous mèneront facilement sur une route vers ce rock sombre du nord, à l’intérieur d’une des maisons, dans les profondeurs de l’âme en claustrophobie.

***1/2


Show Me a Dinosaur: « Plantgazer »

4 janvier 2021

Show me a Dinosaur vient de Saint-Pétersbourg sur le front de mer Baltique en Russie, il faitaussi partie d’une scène florissante, intrigante et miraculeuse. Miraculeuse parce que nous ne parlons pas de dizaines de personnes mais d’une poignée ou deux qui, dans diverses constellations et divers projets, sont capables d’inventer sans cesse de nouvelles musiques. Qu’il s’agisse des monolithes de black metal Trna, des évolutionnistes épiques Olhava, les hypnotiques Show me a Dinosaur nous arrivent maintenant avec une nouvelle musique. 

Et ils prouvent une fois de plus pourquoi les bonnes œuvres de blackgaze comme les opéras de Wagner – dans la plupart des œuvres du compositeur allemand, on trouve ces moments où une seule mélodie se fraye un chemin à travers les brumes orageuses de tous ces instruments qui l’entourent, des moments où cette seule mélodie (souvent jouée par un seul instrument) doit se frayer un chemin jusqu’au sommet et finit par éclipser toutes les autres. Le Blackgaze tente souvent d’accomplir la même chose que sa combinaison de post-rock et de black metal, mais cela ne fonctionne que si vous avez des musiciens très polyvalents qui sont capables de construire des riffs de mesures montagneuses tout en laissant lentement passer une seule idée, le plus souvent par le biais des lignes de guitare, avec des crescendos qui conquièrent le sommet en luttant comme des fous contre les riffs déchaînés qui l’entourent. 

Et c’est et cela a toujours été la force de Show me a Dinosaur – leurs deux guitaristes Pavel Volkov et Artem Selyugin sont certainement parmi les meilleurs duos de black metal de ces dernières années et ils pourraient bien devenir les meilleurs de tous s’ils continuent à livrer la marchandise de cette façon. Très souvent, on ne peut que rester en retrait en écoutant avec effroi la beauté de leur musique. Les guitares dansent l’une autour de l’autre comme un couple de danseurs professionnels – l’une n’est rien sans l’autre, mais en même temps, les deux doivent s’efforcer de se surpasser pour devenir un couple vraiment de classe mondiale. 

Néanmoins, il ne faut pas ignorer la section rythmique de Philip Chernonog à la basse et de Daniel Kourdakov à la batterie. Si vous écoutez le début de la première partie de « Sunflower », vous remarquerez à quel point leur travail est important : ce qui commence comme un simple indie-rocker est lentement ralenti jusqu’à ce qu’ils fassent un long pas en arrière après environ cent secondes et donnent à la chanson le temps nécessaire pour respirer avant de la reprendre avec un tapis sonore beaucoup plus léger et plus haut sur lequel les belles piqures semi-acoustiques peuvent danser. L’écriture d’une chanson parfaite nécessite une exécution parfaite.

Sur le plan conceptuel, il faut noter que Plantgazer est un disque qui a besoin du contexte de l’époque pandémique dans laquelle nous vivons. Le titre-néologisme est destiné à identifier une personne qui est toujours assise chez elle à regarder ses plantes tout en étant incapable d’aller dehors. Il y a un an, nous aurions pu associer cette personne à certains autres problèmes – en 2020, la raison de rester chez soi est aussi évidente qu’elle peut l’être : La personne vit dans un environnement fermé et n’a pas le droit de sortir. Ainsi, le narrateur développe une sorte d’anxiété qui ne semble jamais se dissiper mais qui est toujours à la base de tout. 

Même les voix livrent les moments wagnériens susmentionnés – par exemple lorsqu’un chœur épique apparemment à plusieurs voix accompagne la fin de « Marsh » : Il semble que toute une bande de marins nous saluent à l’intérieur alors qu’ils quittent le port afin de nous donner de l’espoir en trouvant quelque chose pour nous aider. Vont-ils recevoir de l’aide ? Vont-ils nous sauver ? Nous préserver du danger ? 

Il faut toutefois admettre que le chois du premier single « Hum » avait de quoi nous déphaser, mais, dans le contexte de l’album entier, la chanson est parfaitement logique. À cet égard, c’est l’autre signe d’un grand disque ; rendre les chansons meilleures qu’elles ne le sont en les intégrant dans le meilleur environnement possible. 

Plantgazer est un album qui grandit en vous – certaines personnes hypercritiques pourraient dire que Show me a Dinosaur n’a rien inventé de nouveau, que leur formule est simplement répétée. Cependant, dans le contexte de 2020, il faut admettre qu’il correspond à e qui pourrait en faire un des meilleurs disques de cette année, avec des groupes qui ne se redéfinissent pas mais qui offrent un nouveau niveau de perfection musicale que même les plus optimistes n’auraient peut-être pas vu venir. 

Show me a Dinosaur restent les rois du blackgaze orienté post-rock en créant un disque puissant que tout le monde devrait écouter. Et ne vous plaignez pas si vous n’arrivez pas, chemin faisant, à lvous le sortir de l’esprit.

***1/2


Post Louis: « Descender »

11 décembre 2020

Il est agréable de penser à l’art comme un répit du monde du travail, comme une forme d’expression qui vit en dehors de notre besoin de survivre et qui trouve une vérité transcendantale pour le monde. C’est bien, mais ce n’est pas vrai. Après tout, l’art est une autre marchandise et, plus que jamais, les artistes dépendent du travail non artistique pour soutenir leurs efforts de création. 

C’est le cas de Stéphanie Davin, la chanteuse principale de Post Louis. Bien que le groupe ait trouvé un certain crédit indie grâce à une série de singles à succès, une réputation post-rock naissante ne paie pas les factures. « Je suis descendue directement d’un bus de tournée et j’ai traversé les portes à double vitrage d’un énorme immeuble de bureaux pour commencer un nouveau travail », raconte Stephanie Davin.  » »’était un choc. J’ai travaillé pendant des heures interminables dans cet endroit, souvent jusque tard dans la nuit, à calculer des chiffres et à écrire des e-mails au cœur de la machine de l’entreprise ».

C’est dans ces circonstances – répétitives et éprouvantes – que le groupe a fait ses débuts avec un disque, Descender,qui est un album d’épuisement : de travail, d’expression, d’intimité. Sur presque tous les morceaux, Davin finit par s’attarder sur une seule phrase, répétée à n’en plus finir ; sa poésie se rétrécit comme un océan dans une rivière, errant au début jusqu’à ce qu’elle s’enferme dans son mantra. Cette répétition crée un monde musical qui reflète les conditions dans lesquelles il a été créé. Les paroles se répètent jusqu’à ce qu’elles prennent un sens nouveau et inexplicable ; les riffs s’itèrent sur eux-mêmes, jouant un jeu de téléphone jusqu’à ce qu’ils deviennent le reflet de leur passé ; les rythmes font avancer le groupe avec précision jusqu’à ce qu’une pause dans le groove vous désoriente. Tout cela aboutit à un disque aussi cinématographique que musical, un post-rock qui transforme la technique en émotion.

Parfois, comme le grincement d’une trop longue semaine de travail, Descender semble beaucoup trop interminable – son utilisation constante de la répétition combinée à sa durée d’exécution de 50 minutes suffisent à vous épuiser. Pendant ce temps, les transitions brusques entre les pistes vous laissent à bout de souffle. Le plus souvent, cependant, Post Louis utilise la répétition comme un outil permettant d’affiner la puissance des petites variations.

Mais en fin de compte, ce sont les grands écarts de forme qui ressortent le plus, qui restent dans votre esprit comme un souvenir idiosyncrasique d’une semaine autrement quotidienne. Sur « Ghostwriter », un post-rock à l’image de Modest Mouse, Andy Stern reprend le chant principal pour la seule fois de l’album, offrant un compliment profond à Davin, qui brille dans son bref passage comme ornementation sonore. La chanson titre se déploie avec luxure dans son instrumentation foisonnante – le violoncelle et la harpe l’élèvent vers un autre monde tandis que Davin explore l’absence de vie qui vient avec le fait d’être piégé dans le monde du travail. 

Plus que tout, c’est l’œil muet deDescender ; sa tempête qui frappe le plus durement. Au milieu de l’ouragan d’émotions du disque se trouve « Labyrinthitis », un interlude instrumental qui vous téléporte dans un avion de bonheur insouciant. Ses cordes s’écoulent comme la marée, preuve qu’il existe une beauté naturelle, même au milieu d’une vie envahie par l’enthousiasme des entreprises. C’est un moment éphémère, certes, mais c’est un répit bienvenu dans le délire que Post Louis traduit dans Descender. Si le reste de son œuvre – pour le meilleur et pour le pire – témoigne de la difficulté de vivre et de se sentir dans un monde qui vous voit comme un simple travail, ses moments de transcendance sont là pour nous rappeler que la vie est plus que le simple résultat. Et, peut-être que, malgré la lutte pour se maintenir, l’art, après tout, trouve un moyen de le faire.

***1/2


Topographies: « Ideal Form »

9 décembre 2020

Dans un monde où le temps est soit rapidement éphémère pour les uns, soit excessif pour les autres, tous ont à un moment donné envisagé le but de leur existence. Pourquoi sommes-nous ici et comment devrions-nous utiliser le temps dont nous disposons ? Comment pouvons-nous accepter que notre vie puisse se terminer trop tôt ou que nous puissions en voir d’autres passer trop tôt ? Ces questions existentielles – ou plus précisément notre crise existentielle collective – sont réfléchies dans le premier album passionnant de Ideal Form,Topographies.

Le trio composé de Jérémie Ruest (guitare, synthé), Justin Oronos (basse, synthé) et Gray Tolhurst (chant, guitare) (dont le père est en fait le co-fondateur de The Cure, Lol Tolhurst) a conçu un disque qui rend parfaitement compte de l’humeur désastreuse de 2020. Il s’agit d’une combinaison magistrale de post-punk et de cold wave à l’allure de shoegaze rêveur. Le groupe du père du Goth-rock Tolburst, popularisé il y a quatre décennies, rayonne également dans toute la musique. Chacune des huit chansons du LP est effrayante, mais elles émanent d’un optimisme tranquille. Le itre « Mirror » donne le ton avec sa ligne de basse lancinante et sa guitare cristalline qui s’envole, créant la sensation d’un disque solitaire à 3 heures du matin au milieu de nulle part. C’est le moment de rassembler ses pensées et, comme le dit Tolburst, de voir « au fond de soi-même » et de réaliser le vide qui existe. Le temps est peut-être infini, mais il est fini pour nous.

Ce doute s’attarde sur le faux désir dévorant. Avec ses sonorités pénétrantes et déchirantes et la marque de fabrique de Tolhurst, le chant fantomatique, la chanson est comme un premier pas dans un royaume interdit. Mais au lieu de faire marche arrière, nous continuons à avancer. Même les paroles de Tolhurst reflètent l’attraction magnétique qui nous fait plonger plus profondément dans l’inconnu, car c’est la seule façon de comprendre qui nous sommes.

« Seul, je sens les limites de ma luxure…Je ne peux faire confiance qu’aux ténèbres » (Alone I feel the boundaries of my lust …Only darkness I can trust).

Plus sombre encore sont « This Evening Als » et « Image », sur lesquels le groupe se rapproche le plus de la réplique de The Cure et, plus précisément, de l’époque de la pornographie du groupe légendaire. Sur le premier, les synthés tourbillonnent autour des tremblements post-punk tandis que Tolhurst révèle à quel point la mémoire d’un autre est comme des doigts autour du cou. Sa vie est liée à celle d’un autre, dont il ne peut se libérer. Il décrit en outre comment cette personne le hante surcla magnifique « Image » de mauvais augure. La basse à la Peter Hook est le moteur de la chanson, et c’est elle qui donne le marteau aux paroles de Tolburst qui lui rongent les ongles. À travers le tumulte et le bruit, il trouve difficile de vivre et de vivre en vous chaque jour. Mais la douleur est-elle la sienne ou est-ce son ami, son parent, son proche qui souffre ?

Il offre une réponse sur le magnifique numéro de Goth-Shoegaze, « See You As You Fall ». Alors que la guitare qui s’attarde, les rythmes tremblants et les rafales de synthétiseurs créent un paysage sonore éblouissant, Tolhurst raconte l’histoire du destin de la fin. Mais la vie continue. Il crie tranquillement « Je suis au paradis », tout comme il voit quelqu’un qu’il ne s’attendait pas à rencontrer. Notre existence n’est pas seulement liée à notre temps sur Terre, mais elle s’étend au-delà de nos cœurs qui battent. Elle existe dans les autres. Tout comme il y a du bonheur à voir quelqu’un, la séparation est inévitable. Avec l’approche militaire,Topographies révèlent que notre vie n’est rien d’autre qu’une figure solitaire. Cette entité est une autre personne, une divinité, ou même seulement nous-mêmes. Qui que ce soit, nos vies seront bouleversées encore et encore.

Alors que la nuit est sur le point de tomber, le groupe tire le rideau sur la « Rose of Sharon »,ce qui estla pièce maîtresse de l’album est un pays de rêve imprégné de Goths. Le carillon de la guitare fait pleuvoir des rayons de lumière chatoyante tandis que les synthés, la basse et la batterie remplissent chaque espace d’un délice enivrant. Un étourdissement s’installe, mais la voix transcendante de Tolhurst nous maintient sur notre chemin. Il est là pour nous guider et nous rattraper si nécessaire. Il ne nous permettra pas de tomber et de succomber au « plaisir déguisé ».

Il est peut-être trop tard, cependant, car lui, Ruest et Oronos nous ont emmenés dans le sombre abîme des possibilités. Ils nous ont fait comprendre que notre temps ici expirera, mais que notre existence est éternelle. Elle peut être faite de pierre, comme le révèle « A Wine Dark Sea », ou notre énergie peut flotter librement ailleurs. Nos vies ne s’arrêtent pas. Notre histoire ne fait que commencer, comme c’est ce qui va être le cas pour Topographies.

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Calexico: « Seasonal Shift »

5 décembre 2020

Souvenez-vous de la fin des années 90, lorsque Calexico combinait la musique occidentale et mexicaine de spaghetti balayée par les vents sur ses premiers albums comme Black Light et Hot Rail, et qu’elle était audacieuse et aventureuse ? Cette époque semble bien loin dans le rétroviseur, en particulier sur certaines parties du nouvel album du groupe sur le thème de Noël.

Le duo de Joey Burns et John Convertino s’est progressivement tourné vers des eaux indie plus commerciales au cours des deux dernières décennies. Ils se sont plongés dans l’ouverture de cette sortie agréable mais parfois loin d’être à la mode. Le premier et le plus évident « single » du disque, « Hear the Bells », un titre qui se joue en poussant la chansonnette et en s’imprégnant de l’orchestration. Il s’agit d’une évocation de la saison sur grand écran, tempérée par des trompettes Mexicali et des paroles en espagnol, le tout au service de ce qui tente, avec succès pour la plupart, d’être une grande déclaration audacieuse et intemporelle sur le fait de laisser les vieux derrière soi avec « Take a breath to soothe your sorrows/Until’s gone…as the years fade away », les couvertures de l’obscur et émouvant « Christmas All Over Again » de Tom Petty, ainsi que la lecture onirique de ce qui est aujourd’hui le cliché de John et Yoko « Happy Xmas (War is Over) » ne poussent pas non plus à l’enveloppe, bien qu’il s’agisse dans les deux cas d’agréables inclusions. Burns et Convertino sont aidés par des instruments tels que la guitare portugaise, les vibes, le mellotron et de nombreuses percussions qui amplifient le son. D’autres chanteurs, comme les charmantes Gisela Joao, Gaby Moreno et Camilo Lara, se joignent à eux pour apporter un changement vocal rafraîchissant.

Certains moments, comme la valse soporifique écrite par Burns, « Nature’s Domain », dépouillent l’atmosphère mais ne représentent rien de saisonnier musicalement ou philosophiquement avec les paroles « Winter’s disguise has rendered me blind », peut-être en plus de mentionner la saison. La musique prend une tournure inhabituelle mais décontractée vers l’Afrique, avec le Niger comme invité de Bombino pour « Heart of Downtown ». C’est une délicieuse diversion, d’autant plus que les cuivres mexicains font un mélange plus mondain, même si, là encore, il n’y a rien de Noël. « Peace of Mind », le charmant titre de Burns, composé d’un groupe de country folk très solitaire, célèbre le fait de rester chez soi, du moins cette année, dans le moment le plus doux et le plus authentique du disque.

Les choses se terminent sur une note frustrante, car de nombreuses personnes nous souhaitent de bonnes vacances dans différentes langues sur « Mi Burrito Sabranero (Reprise) », une nouveauté fringante que vous écouterez une fois puis que vous passerez rapidement à d’autres diffusions.

Malgré, ou peut-être à cause, de cetassortiment musical aux sauces en dispersion, Calexico nous livre un album agréable, avec suffisamment de moments artistiquement divertissants pour en valoir la peine, même si son approche globale est plus déconcentrée que festive.

***1/2


Yellow6: « Silent Streets And Empty Skies »

3 décembre 2020

Cet album de Yellow6, le projet de Jon Attwood, nous présente ici un opus, Silent Streets and Empty Skiesdont le titre ne peut qu’immédiatement attentio tant il correspond parfaitement à l’air du temps.

C’est, en effet, une déclaration douce mais sombre sur cette époque troublée. Tous les morceaux ont été enregistrés entre avril et juin 2020, pendant la première période de confinement et de quarantaine. Attwood a pris le temps de s’inspirer de la désolation dont il a été témoin autour de lui. Des parcs vides, l’absence d’avions dans le ciel, des gens qui évitent les rues. C’est une expérience visuelle étrange, mais qu’Attwood a magnifiquement traduite en un album d’ambiance apaisante.

Sur cet album, vous trouverez neuf morceaux, tous assez similaires et se fondant les uns dans les autres, ce qui garantit un bonheur d’écoute de 77 minutes. Attwood utilise des paysages sonores minimaux, des mélodies de guitare provisoires et des textures ambiantes aérées pour recréer ces joyaux. « V2 » en est le titre-phare, il semble se diriger avec précaution vers la scène du jazz ambiant, ce qui correspondrait parfaitement à ce que Yellow6 voulait faire. À d’autres occasions, comme dans « Broadcast », Attwood dépouille toute la scène post-rock pour créer quelque chose d’émotionnel.

C’est peut-être l’aspect le plus fort de cet album. Vous y trouverez des tas d’émotions, une atmosphère quelque peu hantée qui reflète modestement le monde qui nous entoure. Certains d’entre vous peuvent verser quelques larmes en écoutant le sombre « Panam », d’autres peuvent trouver de l’espoir dans les sons apaisants de « Silent Flight », mais on peut être certain que tous les fans d’ambient minimal et de post rock discret apprécieront beaucoup, et pendant très longtemps, ces neuf morceaux de pastilles sonores.

***1/2