Suuns: « The Witness »

4 septembre 2021

Comme son titre le suggère, le thème de la vision est au cœur du nouvel album de Suuns, The Witness. La pochette présente une photographie en noir et blanc du reflet d’un homme nu allongé sur un lit, au-dessus duquel sont accrochées des images encadrées de femmes nues. C’est une image grinçante, candide et légèrement inconfortable à regarder ; en y regardant de plus près, on commence à découvrir des détails que l’on regrette d’avoir remarqués. Comme pour accompagner cette sensation, Ben Shemie répète la phrase « I’ve seen too much » (j’en ai trop vu) sur le premier morceau de sept minutes, « Third Stream ». Ce sentiment d’être dépassé par ce que l’on voit imprègne l’album comme une maladie, à l’image de l’effet de vacillement de la voix à travers lequel Shemie chante en permanence.

Alors que le EP Fiction de l’année dernière mettait en avant la distorsion et un lourd sentiment de pressentiment, The Witness est une bête beaucoup plus douce. Bien qu’il y ait beaucoup de rythmes krautrock robustes qui percent périodiquement le brouillard nauséeux des synthés, de la basse et des guitares, on sent que le groupe se retient volontairement, laissant de l’espace pour que les instruments puissent respirer et évoluer, permettant aux changements subtils de capter l’oreille plutôt que d’attirer l’auditeur avec des accroches faciles ou des jeux de sons qui attirent l’attention. À cet égard, The Witness est définitivement un album en devenir, une écoute insaisissable dont les charmes discrets définissent sa mystique – et aussi ses défauts.

Le premier « single » « Witness Protection » est facilement le moment le plus accessible de l’album, ses rythmes qui font hocher la tête sont la clé de l’attrait de la chanson, qui fait appel à une boîte à rythmes et à des percussions manuelles avant de laisser place à un beat complet. Le groupe opère une magie similaire sur le morceau de clôture de six minutes « The Trilogy », juxtaposant des arpèges de synthétiseurs kosmiques à un rythme serré, presque disco. Les grosses basses synthétiques et les coups de batterie métalliques de « C-Thru » sont remplacés par un changement de vitesse synthé-rock épique, avant que le morceau ne s’évanouisse dans un flot de sons droniques, semblables à ceux des sirènes. L’élan malveillant de « The Fix » attire également l’attention, mais le morceau s’arrête cruellement à deux minutes et demie, juste au moment où il commence à devenir plus intéressant et plus substantiel. 

Lorsque l’évolution musicale des chansons est plus subtile, il faut se pencher sur l’expérience d’écoute, ce qui peut s’avérer frustrant, surtout lorsque le résultat est faible. Sur « Timebender », l’intérêt rythmique est relégué au second plan, au profit de la guitare trémolo et de nombreux espaces chatoyants dans lesquels quelque chose d’intéressant menace de se produire, mais ne se produit jamais. « Clarity » refuse d’être à la hauteur de son titre, tissant un saxophone louche tandis que le rythme et l’orgue s’enfoncent dans la tristesse alors que « Go To My Head » sera affligé d’une lenteur qui est accentuée par les guitares incertaines et sinueuses et la voix désespérée de Shemie. 

Plus vous écoutez The Witness, plus il est difficile à saisir. On ne peut nier que son caractère insaisissable fait partie de son charme, mais il y a des moments où il semble plus évasif que fuyant, refusant obstinément de s’engager plus directement.

***1/2


Liars: « The Apple Drop »

1 août 2021

En ce qui concerne les métaphores visuelles, la vidéo de « Sekwar » de Liars est pertinente, bien que lourde. Depuis plus de 20 ans, Angus Andrew, de Liars, transmigre des éléments de musique post-punk, expérimentale et électronique dans une œuvre en constante évolution. Il est donc naturel de voir l’artiste déclencher des fusées éclairantes dans un abîme caverneux dans le clip de « Sekwar », pour finalement se lancer dans son prochain voyage. The Apple Drop, le dixième album du groupe, reprend, à cet égard, certains des meilleurs éléments de Liars, tout en propulsant Andrew dans de nouveaux paysages sonores audacieux.

Qu’il s’agisse de contorsionner le dance-punk du début des années 2000 (comme sur le premier album en 2001, They Threw Us All in a Trench and Stuck a Monument on Top), de dissonance électro (voir le « single » de 2004 « There’s Always Room on the Broom ») ou de rythmes de cercles de tambours communautaires (comme sur le LP de 2006, Drum’s Not Dead), Liars a toujours été capable de poser un groove hypnotique. C’est également le cas sur The Apple Drop. « The Start » est un morceau d’épouvante progressive et rampante, qui s’articule autour d’un fuzz de basse décrépit, d’arpèges de synthé post-Carpenter et des gémissements multicouches d’Andrew autour d’un motif de deux notes en clé mineure ;  « Slow and Inward » passe par des cordes pizzicato enivrantes et des effets de guitare à forte teneur en trémolo pour un effet baroque ; l’horreur cyclique de « My Pulse to Ponder » » augmente la méchanceté du disque avec un rythme efficacement accrocheur et sournois à la manière des Cramps.

Tout en faisant écho à des moments de l’histoire de Liars, des titres comme « Sekwar » et « From What the Never Was » » une chanson luxuriante qui fait appel aux basses, rappellent également la période Kid A de Radiohead. Cela dit, l’album ressemble quand même à Liars, grâce à la gamme caractéristique d’Andrew, qui comprend des voix graves et des falsettos déconcertants. Avec « Sekwar » à l’esprit, une toile de fond ornée mais étonnamment nerveuse de synthétiseurs et de rythmes décalés est encadrée par le manifeste du voyageur à moitié parlé d’Andrew : « They told me I’m a juiced-up, worn-out sad sack / And I can’t figure out what I’m trying to do here » (Ils m’ont dit que je suis un sac triste et usé / Et je n’arrive pas à comprendre ce que j’essaie de faire ici). Mais même si le rythme envoûtant de « Sekwar » tourne en boucle vers l’infini existentiel, les sons les plus touchants de la chanson sont sans doute les noodlings de piano précieux, mais peu soignés, vers la fin.

L’attachement de Liars au groove est inébranlable, mais il y a aussi des moments moins rythmés sur The Apple Drop. Après un drone de synthétiseur introductif et divers bruits de delay, par exemple, « Star Search » réduit sa section centrale à un piano de saloon malade et aux rêveries merveilleusement inconfortables d’Andrew dans les aigus sur, peut-être, les limites de la célébrité : « You can forget your job/You can forget your life/You’re gonna be a star/That’s all you ever are » (Tu peux oublier ton travail/Tu peux oublier ta vie/Tu vas être une star/C’est tout ce que tu as jamais été). « New Planets New Undoings » est un final plus libre de piano et de folie vocale vocodée.

TFCF en 2017 et Titles With The Word Fountain l’année suivante ont été la réaction artistique d’Andrew au départ du cofondateur de Liars, Aaron Hemphill, du projet – la pochette de chacun d’eux montre Andrew habillé d’une robe de mariée, un commentaire sur l’aspect semblable au mariage des partenariats créatifs. Bien qu’il ait avancé en solo sur ces projets, il s’est lancé dans The Apple Drop avec une idée de groupe en tête. « Mon objectif était de créer au-delà de mes capacités, quelque chose de plus grand que moi », explique-t-il dans un communiqué de presse. « Pour la première fois, j’ai embrassé la collaboration dès le début, en permettant au travail des autres d’influencer le mien ».

S’entourer de l’équipe de choc du batteur de jazz d’avant-garde Laurence Pike (son groove maigre et verrouillé sur « Big Appetite » et le funk plus impressionniste de « Leisure War » sont de premier ordre), du multi-instrumentiste Cameron Deyell et de la parolière Mary Pearson Andrew a fait des merveilles pour le dernier album de Liars. C’est Andrew qui est à l’origine de la flamme, mais cela ne ferait pas de mal de faire venir quelques autres Liars pour la balade.

***1/2


Spread Joy: « Spread Joy »

17 mai 2021

Spread Joy, de Chicago, est un groupe post-punk intensément soudé qui donne tout ce qu’il a sur son premier album de 14 minutes (sic!) au moyen de titres excitants et courts. Les guitares aiguisées et la batterie rythmée et courte permettent à chaque chanson de Spread Joy de s’enchaîner parfaitement et de créer une expérience sans faille de la piste 1 à la piste 10. Si l’on ajoute le style vocal nerveux de Briana Hernandez, qui oscille entre narration et riot grrl, on comprend tout l’impact de Spread Joy.

Dès les 54 secondes de l’ouverture, « St. Tropez », le groupe démarre et arrête les instruments avec un effet dramatique pendant la première moitié avant de terminer avec une fièvre brûlante. Compte tenu de la longueur du morceau, c’est une écoute remarquable car Spread Joy ne laisse rien au hasard.

La connexion à Wire tout au long de l’album est une comparaison facile, surtout sur un morceau comme « Unoriginal » qui utilise des accords sautillants très similaires à la « Three Girl Rhumba » du groupe, qui a été rendue célèbre en 94′ avec « Connection » d’Elastica. C’est une chanson extrêmement accrocheuse qui est aussi la plus longue de l’album à 2:07 (re-sic !).

Il est important de savoir que même si c’est le début de Spread Joy, il a des membres qui ont joué dans Negative Scanner et Human Beat ce qui devrait vous dire de vous attendre à plus avant même d’appuyer sur play. Les morceaux sont ridiculement simples mais tellement propres. Vous pouvez presque voir la sueur du travail complexe de la guitare et sentir sa connexion avec la batterie. Et quand on y ajoute les paroles spontanées et désinvoltes d’Hernandez, ce premier album devient mémorable.. Le seul reproche sera la brièvété d’un opus qui vous fera instamment remettre le disque sur la platine.. ou espérer la venue rapide d’une nouvelle production.

***1/2


TV Priest: « Uppers »

22 mars 2021

Quand un groupe a commencé à jouer ensemble il y a 20 ans, on ne serait peut-être pas en train d’atteindre le point culminant de sa carrière, et encore moins la sortie d’un premier album en 2021. C’est pourtant le c’est le cas de TV Priest. Ils avaient disparu des radars jusqu’à ladite sortie, aussi l’annonce de cet opus, si elle pouvait nous faire espérerun premier album percutant, engendrait la crainte d’être déçu..

Ce ne sdera pas la acs car, mélangeant les meilleures parties de groupes comme shame, IDLES et The Fall, chaque chanson de l’album a quelque chose à dire, soutenue par une instrumentation post-punk extrêmement bien produite, parsemée de riffs accrocheurs et de batteries implacables.

Mettant tout en œuvre, TV Priest démarre l’album avec deux des meilleurs titres de l’album, « The Big Curve » et « Press Gang « . Tous deux ne laissent pas une seconde à l’auditeur avant de le jeter dans le tourbillon qu’est cet album. La question « Where do you sit on the big curve ? » vous est posée à travers des éructations sarcastiques et grinçantes etelle reste gravée dans votre têteau point de vous faire enticiper une prestation débridée en concert.

Bien sûr, il est facile de dire que des combos comme Black Country, New Road, Goat Girl ou Sleaford Mods ont sorti de bons albums, mais, pour un groupe de trentenaires basé à Londres et ne faisant pas partie de la scène de Brixton, sortir un « debut album » aussi bien équilibré et stratifié, mérite d’être sakué.

« History Week », un instrumental de deux minutes, est une halte magnifique pour l’auditeur et ne ressemble pas du tout à un remplissage. C’est impressionnant qu’un groupe comme celui-ci puisse avoir une carrière aussi prometteuse, alors qu’il est si facile en tant que groupe punk de tomber dans un trou dont on ne peut pas sortir (sans mentionner de noms bristoliens). 

Avec TV Priest, il est vraiment difficile de deviner exactement où ils vont aller ensuite, pas seulement d’un album à l’autre (ou même d’une chanson à l’autre, voire d’une minute à l’autre). Avec des titres comme « Decoration », vous aurez du mal à avoir une idée de ce qui va se passer ensuite, mais ce qui se produitest parfaitement logique à chaque fois.

La seconde moitié de l’album est toujours aussi brillamment réalisée, jusqu’au court instrumental, cette fois-ci sous la forme de « the ref », même s’il faut reconnaître qu’ils ont troqué la beauté de « History Week » pour une approche plus… Metal Machine Music. La chanson est ensuite suivie par la lente brûlure de « Powers of Ten » qui offre probablement la meilleure phrase de tout l’album « I’m just a priest in search of a God » (Je suis juste un prêtre à la recherche d’un Dieu.).

Tout ceci étant dit, ce n’est pas un album parfait. C’est un effort brillant qui se distingue d’autant plus qu’il s’agit d’un premier album, mais il y a quelques chansons qui deviennent des morceaux oubliables dans le contexte de l’album. Une fois encore, TV Priest s’est brillamment préparé à ce que l’on peut espérer être une grande carrière devant eux.

***1/2


Bleib Modern: « Afraid To Leave »

16 mars 2021

Le groupe allemand Bleib Modern est de retour avec un nouvel album luxuriant, Afraid To Leave. La trajectoire du gcombo post-punk de Berlin/Munich, comme d’innombrables autres dans le monde, a connu une année chaotique à cause de la pandémie. Après l’annulation de leur premier contrat de label et l’arrêt brutal de leur tournée au bout de quelques jours, le groupe s’est vu contraint de changer de direction. Auparavant, Bleib Modern avait cherché une production DIY pour ses deux premiers EP et ses trois albums, mais c’est à Leipzig, aux Lala Studios, qu’ils ont développé leur signature sonore. Bleib Modern a fait appel au génie créatif de Magnus Wichmann pour l’enregistrement, le mixage et le mastering de l’album. Le résultat est une collection très émotionnelle, mélancolique et nostalgique de chansons embourbées dans les sables mouvants de l’ennui profond de 2020. Peut-être que l’expérience chaotique du groupe cette année a un certain mérite, après tout, les mélodies obsédantes de l’album capturent effectivement l’humeur du collectif.

Leur premier « single », « Loony Voices », est un chef-d’œuvre laborieux. La vidéo qui l’accompagne a fini par devenir une véritable veillée funèbre pour la vie dans les Temps d’Avant, avec des séquences de leur tournée contrariée, enregistrées avec une caméra à l’agonie dans les derniers instants avant la pandémie.

Parmi les autres titres marquants d’Afraid to Leave, citons « Your Skin », une ballade tendre et passionnée dont le son se balance délicatement sur ce doux précipice entre les terres de Clan of Xymox et Bauhaus. Le morceau de clôture de l’album, « Into The Night », set des plus remarquable, commence par un blues surprenant (un écart léger mais pas malvenu par rapport au reste des morceaux), puis se lance dans une superbe accroche qui rappellera Echo and the Bunnymen.

***1/2


Future Faces: « Euphoria »

26 janvier 2021

Future Faces, groupeoriginaire de Genève, se situe quelque part fans le dilemme suivant : sonner comme Joy Division et ne pas sonner comme Joy Division. Bien sûr, les influences des Mancuniens sont indéniables (comme pour presque tous les groupes post-punk), mais il y a aussi , avec ce combo, des éléments industriels et ondulatoires évidents.

Les synthés rappellent parfois des groupes comme Depeche Mode ou Wolfsheim, tandis que les beats peuvent se retrouver en parenté avec Frontline Assembly ou les premiers Nine Inch Nails. Mais la meilleure et la plus récente comparaison est peut-être Bambara, dont le Serafina a été l’album de l’année pour beaucoup de gens dans les salles obscures. Le trio des rives du lac Léman intègre sans aucun doute des changements de tempo très intéressants, par exemple le deuxième morceau « Enter Life », un morceau joyeux et très addictif, est suivi par le lent mais tout aussi enchanteur « Billion Years » qui semble avoir un rythme qui traîne quelque chose derrière lui qui l’empêche toujours d’éclater. Néanmoins, même les chansons plus lentes d’Euphoria procurent toujours ce sentiment d’émerveillement, d’un disque qu’il faut écouter, de grandeur. Sans vouloir trop en faire l’éloge, cela pourrait devenir un de ces outsiders figurant parmi les collections de certaines personnes que personne ne connaît vraiment mais que tout le monde chérit dès qu’il le rencontre.

Le chant est composé de Paul Banks et d’Ian Curtis, mais il est assez particulier car le chanteur chante aussi à certains moments. Et, contrairement aux deux autres voix remarquables, il prend plus souvent du recul et laisse la musique prendre le dessus. Je ne dis pas que ces chanteurs ont toujours eu besoin d’être sous les feux de la rampe (Curtis détestait ça), mais ils font tellement partie de la mystique de leur groupe, que c’est/était une position difficile pour les deux. Si on les éloigne de leur groupe, le résultat est que les groupes sont moins de la moitié aussi bons – avec Future Faces qui est quelque peu différent : ici, la musique est le grand joueur et les chants sont le petit plus qui rend l’existence encore plus agréable.

Le disque est sorti sur Throatruiner et, à première vue, il ne convient pas à un label qui a sorti des trucs de Pyrrhon, Plebeian Grandstand et Birds in Row, mais quand on y pense : Future Faces nous présente ici le disque parfait pour un label qui a également fait appel à Fange, un expert du métal industriel. Throatruiner vient juste d’élargir sa liste – avec un groupe qui sort un disque enchanteur que l’on se devrait de faire tourner pendant longtemps comme signe de pierre de touche post-punk.

***1/2


Wax Chattels: « Clot »

23 décembre 2020

Si l’on considère que Clot a été enregistré en trois parties, composées seulement d’une guitare basse, de claviers et d’une batterie en deux parties, il possède une incroyable palette de sonorités et d’instruments. Le mélange de couplets punk mélancoliques, de murs sonores frénétiques et de la batterie complexe de Tom Leggett, inspirée du jazz, produit des effets fascinants. Leggett a adopté des breakbeats et des schémas de caisse claire habituellement réservés à des groupes comme Aphex Twin, dont l’utilisation de schémas similaires à haut tempo ne pouvait être fabriquée que par des boîtes à rythmes Korg.

Clot continue à établir Wax Chattels comme un groupe qui incarne non seulement les popularités de la musique punk moderne mais aussi un groupe qui travaille dur pour élargir les attentes de ce qui peut être communément un genre stagnant.

Alors que les synthés sur « Efficiency » peuvent initier le SSPT à l’époque de l’Internet par ligne commutée, son mélange caractéristique de voix à l’unisson, de basses graves et de rythmes dentelés produit un effet méticuleusement chaotique. En continuant à se fondre dans les royaumes de la lourdeur brumeuse, Cede ajoute une juxtaposition entre le punk et la musique de danse ; avec son refrain vitriolique chanté dans la langue maternelle d’Amanda Cheng, le Hokkien taïwanais, il porte l’un des moments les plus marquants de Clot. En s’opposant à son nom, « Less Is More » maintient l’attente frénétique de Clot, tandis que « An Ey »e et « Forever Marred » ajoutent une placidité inquiétante dont des groupes tels que Chelsea Wolfe et PJ Harvey ont été les pionniers.

Poursuivant les notions psychotiques de synth-punk que l’on retrouve sur les débuts éponymes du groupe 2018, Clot continue d’établir Wax Chattels comme un groupe qui incarne non seulement les popularités de la musique punk moderne mais aussi un groupe qui travaille dur pour élargir les attentes de ce qui peut être communément un genre stagnant.

***1/2


Landshapes: « Contact »

26 novembre 2020

La musique du quatuor londonien Landshapes n’est pas facile à classer. On y touve en effet des morceaux qui sont principalement percutants, et d’autres qui sont ancrés par la voix claire du leader Jemma Freeman. Mais dans l’ensemble, le nouvel album Contact est un disque passionnant, surtout si l’on considère les chansons prises une par une.

« Drama » adopte un contre-courant rythmique qui semble se balancer sous le chant de Freeman, tandis que « Siberia » est à la fois porté par les percussions jazzy de Dan Blackett et ponctué par les frappes des percussions. Le chant de Jemma Freeman rappelle ici à peine celui de Shirley Manson ou d’Alison Goldfrapp, mais la prestation semble plutôt improvisée, ce qui donne une sensation qui ressemble étrangement à ce que vous avez pu entendre lors du boom de l’art rock britannique il y a quelques décennies. Le jeu est impressionnant tout au long de l’album, mais les différentes sélections doivent leur succès à la performance de Freeman sur chacune d’entre elles.

Contact fonctionne mieux en mordant, car ces petits éclats de créativité donnent à l’auditeur l’impression d’entendre quelque chose de vraiment révolutionnaire. Au total, c’est plus difficile à discerner, bien que le rugissant et euphorique « Let Me Be » séduira certainement par une certaine puissance surnaturelle. Une grande partie du succès de ce groupe est due à Jemma Freeman, et c’est sa voix claire qui transperce ces morceaux, de ceux qui éclatent et claquent, à ceux qui se transforment en de formidables excursions post-punk.

***1/2


Molchat Doma: « Monument »

23 novembre 2020

Composé du frontman Egor Shkutko, du multi-instrumentiste Roman Komogortsev qui tourne à la guitare, aux synthés et à la batterie et enfin de Pavel Kozlov à la basse et aux synthés, Molchat Doma est un groupe new wave de Minsk. Leur son est complété par un chant fluide de Chouktko et un travail de synthétiseur idiosyncrasique façonné par Komogortsev et Kozlov.

Le vendredi 13 (sic!), le groupe a sorti son troisième album studio Monument sur le label Sacred Bones Records, nous y voyons Molchat Doma à son apogée, qui exploite au maximum ses tendances post-punk cryptiques dans les morceaux « Обречен / Obrechen », « Ответа Нет / Otveta Net » et le titre de conclusion « Любить и Выполнять / Lubit’ I Vypolnyat ».

Au cours des derniers mois, Molchat Doma a été acclamé par la critique avec « Судно (Борис Рыжий », septième titre de leur deuxième album studio Etazhi. Avec des millions de flux et des milliers de rediffusions sur le dernier album de Tiktok et Instagram, Molchat Doma a vraiment pris d’assaut l’Internet en dépit du (ou grâce au) COVID-19.

L’ouverture industrielle « Утонуть / Utonut » offre un aperçu du mystère qui s’ensuit tout au long de l’album. Les tendances post-punk mélangées à une électronique minimale tourbillonnent parmi les prestations du frontman et du chanteur Shkutko.

Tout au long de leur carrière, Molchat Doma a réussi à s’en sortir à maintes reprises grâce à ses compositions. Ils ont agrafé leur son de synth-pop alternative à la racine de leur musique et bien que chaque album leur donne une nouvelle direction, ils ne sont jamais très loin de leur son original.

Écrit et produit entièrement durant le premier confinement, Monumentse veut, et est, un projet impressionnant qui traverse l’une des périodes les plus turbulentes de ces deux dernières décennies. Et c’est un autre album, parmi tant d’autres, qui sortira cette année, suite à des mois passés loin des concerts.

Le titre « « Дискотека / Discoteque » est plein de sève, il est énergique, et parsemé de synthétiseurs chaotiques au service d’un refrain accrocheur. Alors que la plupart des morceaux de l’album sont des clins d’œil aux tendances électroniques, ce morceau est assez flottant dès le départ et il se singularisera pour, peut-être, préfigurer vers où Molchat Doma s’orientera.

Le septième titre, « Удалил Твой Номер / Udalil Tvoy Nomer », pourrait être, lui, le parfait complément d’une soirée de bal des années 80. C’est avec les oscillations de basse proéminentes et le travail de clé perçant que vous pouvez vous imaginer les boules de disco scintillantes, les mains s’agrippant au dans un environnement rouge et peuplé d’une foule hirsute. À cet titre, s‘il est une chose que Molchat Doma peut faire, c’est de créer une image vibrante avec leur son, une piste à l’intérieur et, soudain, cette capacité à propulser votre esprit ailleurs.

De bien des façons, Monument résume tout ce que Molchat Doma a à offrir : des influences de Kraftwerk et The Cure pour exsuder un climat décadent, frénatique etcaptivant.

***1/2


Optic Sink: « Optic Sink »

15 novembre 2020

Avec Optic Sink, Natalie Hoffmann (du groupe NOTS) crée un paradoxe musical : une entreprise qui ne semble pas vraiment appartenir à un temps ou à un lieu particulier, construite avec des sons qui sont synthétisés et dépouillés, mais qui sont chargés d’urgence et d’émotion brutale. Le projet a pris forme en 2018, lorsque NOTS a fait une pause pour écrire et mettre en bois la musique pour 3, et que Hoffmann a commencé à expérimenter sur son enregistreur à quatre pistes. Optic Sink a fait surface en tant que performance peu de temps après, apparaissant dans des bars, des salles et des festivals, dont Memphis Concrète et SXSW. Hoffmann conduit Optic Sink lors de performances live et sur le premier album éponyme, avec le percussionniste Ben Bauermeister (Magic Kids, Toxie, A55 Conducta) collaborant depuis le siège du copilote. S’installant du côté post-punk de la scène électronique minimale, Optic Sink évite les ordinateurs pour un paysage sonore plus chaud et résolument humain. La puissance d’Hoffmann, et la tension qu’elle génère entre l’humain et la machine, évoque Maria, l’enseignante rebelle devenue Maschinenmensch dans Metropolis de Fritz Lang, et Ripley, l’héroïne fanfaronne et sacrificatrice de la franchise Alien de Ridley Scott. Le dadaïsme et le mouvement Bauhaus peuvent être cités comme des influences, tout comme la philosophie existentialiste de Simone de Beauvoir et les sauts de Maya Deren.

Écrites sur une période de deux ans, les huit chansons qui composent Optic Sink sonnent comme si elles avaient dû être enregistrées dans une bathysphère ou sur une station spatiale. Au lieu de cela, elles ont été enregistrées sur bande analogique dans le studio Bunker Audio d’Andrew McCalla à l’été 2019. Le travail inventif de Bauermeister aux percussions et à la boîte à rythmes sert de toile de fond, tandis qu’Hoffmann alimente un fourneau proverbial au premier plan, revisitant et répétant sèchement des mots et des phrases jusqu’à ce qu’ils soient imprégnés de présage. Les synthétiseurs d’Hoffmann ajoutent de la texture avec des grognements et des cris, faisant souvent muter des rythmes dansants en murs sonores chatoyants. Optic Sink défie les catégories, passant de la vague de froid à la psychédélie et au rock noise déformé. Dans ce processus, qui se produit souvent dans une seule chanson, l’album revendique un territoire inexploré, car il fragmente et réassemble de manière cathartique des sons, des concepts et des constructions verbales. Le conflit qu’ils définissent est la vie en Amérique en 2020, trouvant la beauté dans le voyage malgré ce que la résolution finale pourrait être.

***1/2