Ren Harvieu : « Revel In The Drama »

8 août 2020

Aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est il y a bien plus de dix ans que l’artiste MySpace est devenu un phénomène. Premier outil de réseau social à s’être réellement emparé de l’imaginaire populaire, il a été à l’origine de l’ascension de Lily Allen, Kate Nash et, plus célèbre encore, des Arctic Monkeys. Pour la première fois, les artistes pouvaient contourner les moyens traditionnels de promotion de leur musique, et la télécharger directement pour les fans.

Ren Harvieu était l’une de ces artistes, qui a téléchargé des démos sur MySpace, qui ont ensuite été découvertes par Jimmy Hogarth, connu pour avoir géré des artistes comme Amy Winehouse et Duffy. Hogarth est devenu son manager, elle a été listée dans le sondage BBC Sound of 2012, et elle a commencé à enregistrer un album. Et c’est à ce moment que tout a commencé à aller horriblement mal.

Avant la sortie de son premier album, Through The Night, Harvieu lui a cassé le dos dans un accident. Cela a évidemment affecté la promotion du disque, elle a dû annuler sa place convoitée à Glastonbury, et finalement son contrat avec Island Records a été résilié. Depuis lors, à part quelques places d’invités avec des artistes comme Ed Harcourt, tout a été très calme pour Harvieu.

Jusqu’à présent, en tout cas. Huit ans après ce premier album, nous avons la suite Revel In The Drama. On a le sentiment que son nouveau label, Bella Union, lui convient beaucoup mieux, et elle a également un nouveau partenaire créatif en la personne de Romeo Stodart de The Magic Numbers. Stoddart a manifestement apporté une nouvelle facette plus expérimentale à Harvieu, puisque Revel In The Drama est beaucoup plus riche en écoute que Through The Night.

Car, aussi bon que puisse être ce dernier, c’est là que l’on a vraiment l’impression de savoir où se situe Harvieu en tant qu’artiste. Il est difficile de la comparer à qui que ce soit et de la cataloguer – parfois, elle se lance à fond dans la pop baroque avec « Cruel Disguise », la minute suivante, elle s’enfonce dans « Yes Please », une ballade jazzy qui se déploie magnifiquement au cours de ses cinq minutes et demie.

Le premier morceau « Strange Things », qui s’ouvre sur une introduction jazzy au piano, est bientôt agrémenté des luxuriants arrangements de cordes de Stodart et de riffs de guitare occasionnels. Il y a certainement beaucoup de choses à apprécier pour les fans de Magic Numbers – la même confiance langoureuse se retrouve sur beaucoup de ces morceaux, mais c’est la voix d’Harvieu qui les élève à un autre niveau.

En effet, bien qu’elle ne soit pas une chanteuse voyante dans le moule de Winehouse, il y a une chaleur et une vulnérabilité dans la voix d’Harvieu qui empêche les cordes de Stodart de dominer les procédures. Au premier abord, écoutez « Curves And Swerves », une ballade standard, mais l’avantage de la voix d’Harvieu vous incite à prêter plus d’attention aux paroles, qui semblent parler du fait de se lancer dans de nouvelles relations après une blessure importante – « si j’enlève mes vêtements dans le noir, est-ce que vous rirez encore… peut-être que je ne veux pas montrer, qu’est-ce que vous croyez manquer » (if I take off my clothes in the dark, will you still be laughing…maybe I don’t want to show, what do you think you’re missing).

Regina Spektor a fait un clin d’œil à la ballade orchestrale « Spirit Me Away », tandis que des artistes comme Nadine Shah semblent avoir une influence sur le titre « Cruel Disguise ». Les 12 titres de l’album sont peut-être un peu plus riches, mais le dernier titre, « My Body She Is Alive », est une fin édifiante qui célèbre le dépassement de l’adversité – une fin appropriée à un disque qui est, en fin de compte, un appel aux armes non seulement pour se réjouir du drame, mais aussi pour le célébrer et, à l’image du titre, se complaire dans la dramaturgie.

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Field Music: « Making a New World »

11 janvier 2020

Une fois que vous êtes un artiste établi, il est normal de sortir un album concept. Quelque chose qui va vraiment retourner la table, mélanger les cartes, mettre le monde sens dessus dessous. Le duo enchanteur de Sunderland, Field Music, ne fait pas exception à la règle avec son septième album Making a New World.

Inspiré par les conséquences à long terme indicibles de la première guerre mondiale, Making a New World transcende l’espace et le temps. La chronique en 19 pistes est un voyage dans une époque de rénovation sociale qui dévoile des histoires sur le retour au pays après la guerre et la chirurgie de réaffectation sexuelle.

D’une manière ludique et peu orthodoxe, Making a New World couvre un vaste terrain musical. L’album s’ouvre sur des paysages sonores inquiétants qui s’entremêlent, un piano discordant et le bourdonnement d’une radio avant de rebondir dans le délicieux et douloureux « Coffee or Wine » . Si vous grattez sous la surface du piano bouillonnant, vous trouverez l’abandon et le désespoir dans les paroles. Et à mesure que l’album progresse, Field Music commence à ressembler de plus en plus à Talking Heads avec des paroles semi-directives, des tambours tièdes et des harmonies 80’s remplissant les morceaux.

Le dernier « single » « Do You Read Me » marque la moitié du chemin, un point central du changement d’humeur vers la brillance et la haute énergie. Making a New World se métamorphose de ces ballades ambiantes centrées sur le piano à des remplissages de sol funk à fort indice d’octane qui pourraient faire sourciller Nile Rodgers. « Money is a Memory », l’avant-dernier volet de la saga en 19 parties, est absolument époustouflant. Tout cela ressemble beaucoup à «  Fame «  de David Bowie, et ce n’est pas une mauvaise chose du tout.

On peut dire sans risque de se tromper que Making a New World imprimera une marque de fabrique au répertoire du combo ; une pièce de réflexion rétrospective qui est aussi passionnante à écouter.

***1/2


Blood Orange: « Negro Swan

11 septembre 2018

Le quatrième album studio de Devonté Hynes, alias Blood Orange, est un pur délice. La délicatesse et le raffinement au programme de ce Negro Swan est tout simplement remarquable!

Autour de chansons pop, soul ou hip-hop à l’anglaise parfois aromatisées de jazz ou même de gospel, ce surdoué arrange et réalise des environnements texturés, enveloppants, très sensuels, fastes constructions mélodico-harmoniques, probablement trop complexes et trop subtiles pour fédérer le grand public.

On imagine déjà une scission dans les perceptions: ce que les uns considèrent comme une succession de parenthèses décousues et informes sera perçu par les autres comme de brillantes transgressions pop.

Choeurs, claviers acoustiques ou synthétiques, instruments à vent (saxos et flûtes), cordes électriques, extraits de conversations privées, bidules électroniques et logiciels sont au service d’un songwriter supérieur, contre-ténor de culture afro-britannique, habité par les esprits de la musique.

Chose certaine, tout féru de grande musique populaire ne peut plus ignorer le talent exceptionnel de Dev Hynes, esthète parmi les esthètes. Difficile de prévoir si cette approche idiosyncrasique fera école, les paris sont ouverts.

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Nicole Scherzinger: « Big Fat Lie »

27 novembre 2014

La carrière solo de Nicole Scherzinger n’a pas été lisse et, après maints projets non aboutis, la voilà de retour avec Big Fat Lie son second album prsuit et écrit par The Dream et Tricky Stewart, claire indication du lien entre les trois acteurs.

Deux « singles » (« Your Love » et « On the Rocks » ont précédé l’album et sont inclus ici. Étant donné leurs qualités relativse, le disque est une surprise plus que plaisante. Il a d’abord un climat de cohésion inhabituel pour ce qui se veut une sortie « mainstream », chose que l’on doit à l’équipe aux manettes.

Cette cohérence se manifeste tout au long du disque par un midtempo urbain assez séduisant même si, dans le tracklisting, il semble ne pas être imbriqué de manière fluide. C’est à la fois une qualité et un défaut ; les plages ne font pas montre de climats consécutifs mais cela permet à chacune de briller en se distinguant des autres.

Le premier titre à nous mettre en humeur « groove » est « Electric Blue » un morceau que l’ex Pussycat Doll aborde parfaitement et de manière laid back. Il s’agit d’une jam urbaine dans laquelle apparaît le rappeur T.I., ce qui n’est pas une mauvaise idée. « Heartbreaker » sera la composition la plus imposante du disque, peut-être même celle où Scherzinger ne s’est jamais montrée aussi séductrice. Son phrasé y est lascif et irrésistible tout comme sur le ésingle » suivant, un « Run », ballade qui ne peut que nous forcer à être en félicité.

Dans un genre soul-pop un peu trop envahi par la surenchère et l’image, Big Fat Lie apparaîtra comme ce qu’il n’est pas ; un album qui ne repose pas sur le mensonge.

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André Cymone: « The Stone »

21 mars 2014

Comme beaucoup de musiciens R&B créatifs des années 80, André Cymone a d’abord tenté sa chance en essayant d’émuler Prince. Cela lui a même permis d’avaoir quelques tubes mineurs comme « Libvin’ In The New Wave » ou « Dance Electric », le dernier d’ailleurs écrit par son mentor. Depuis, il s’est recyclé dans la production et l’écriture, souvent pour son épouse Jody Watley.

The Stone va en surprendre beaucoup car ce premier album depuis 1985 va à l’encontre de ceux qui attendaient un retour au son « synth funk » qui caractérisait ses production précédentes.

L’artiste d’ailleurs annonce tout de suite la couleur avec le titre d’iouverture, intitulé de manière fort appropriée « Rock And Roll », direct et cash comme il se doit d’être. Le son mettre l’emphase d’ailleurs sur une instrumentation organique : guitares et véritables percussions. On notera sur ce registre un morceau plein de groove comme « Radio » ou de graisse comme « Naked » et, d’une façon générale, une atmosphère qui doit plus au soft rock traditionnel qu’à la soul.

Cymone est un excellent chanteur mais sa voix se veut plus ici « crossover » que typée comme elle aurait pu l’être. Dans ce répertoire de « adult-oriented rock », le compositeur sait se faire nuancé ; « One Day et « It’s Alright » sont des chansons contemplatives reposant sur un nid de guitares acoustiques et le rêveur « Mary Jane » creuse profondément dans la pop des 60s tout comme le plus électrifié « If Not For You ».

En tant que vétéran du « songwriting », Cymone n’a aucune difficulté à écrire des mélodies accrocheuses et il sait également parfaitement véhiculer ce qu’il chante au travers d’une voix dans laquelle l’émotion n’est jamais absente, même sur ces « rockers » surgis du cœur que sont « American Dream » et « Let Your Sunshine In ».

The Stone n’est en rien un album issu de la mouvance rétro-futuriste, mais une renaissance créative de la plus belle eau.

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