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The Kinks: « Are the Village Green Preservation Society »

1967 avait vu la sortie de Sergeant Peppers disque qui a changé la musique populaire mais qui a également transformé la façon de l’appréhender. Puisque les Beatles avaient ouvert un voie, presque chaque groupe qui comptait à l’époque semblait puiser son inspiration dans une approche similaire. Les Fab Four, tout comme les Stones et autres Who, transformaient radicalement la rock music en en faisant quelque chose de plus littéraire et conceptuel ; Ray Davies décida alors que les Kinks lui serviraient de véhicule à un désir, inhabituel à cette époque, d’explorer sa nostalgie d’une période où tout semblait plus simple et où l’Empire britannique n’était pas encore en déclin. De ce point de vue, on peut alors considérer que Village Green, de par sa thématique, revisitait en un album le « When I’m 64 » de Mac Cartney dans la mesure où il était bâti sur le thème du souvenir, vécu ou fantasmé.

À cet égard, on peut comprendre en quoi ce manifeste (datant de 1968!) qui semblait prendre la défense du statu quo a pu paraître anachronique au moment où, précisément, la plupart des groupes de rock se targuaient d’avoir une vision du monde progressiste ou avant-gardiste alors que les Kinks, eux, après avoir justement eu cette approche critique de la société dans laquelle ils vivaient, délaissaient le « swinging London » et se réfugiaient dans une contemplation de la période victorienne.

Something Else, le précédent album du groupe, nous invitait, par des notes d’introduction de Davies sur la pochette, à entrer dans l’univers des Kinks. Cette démarche s’exemplifie encore plus ici dans la mesure ou le titre du disque est The Kinks ARE The Village Green Preservation Society. Le groupe devient ici le narrateur ce qui introduit une fusion entre l’interprétation et le sujet évoqué.

Au-delà de ceretour aux sources nous allons par conséquent être les témoins auditifs d’une confession qui, si elle est peu personnelle, ne peut que nous impliquer dans la profession de foi de Ray Davies. Alors qu’auparavant la distance sardonique qu’introduisait Davies nous rendait quelque peu voyeurs, détachés ou distants, le climat très bucolique, voire parfois champêtre, a pour effet de nous intégrer à l’oeuvre et l’on comprend dès lors l’accueil mesuré que lui a réservé une audience pop, plus habituée aux fantaisies désinvoltes, en Angleterre. Pourtant, Ray Davies atteint ici un quasi-sommet artistique, et les USA (d’ordinaire peu axés sur de telles subtilités) permettront aux Kinks de devenir, grâce à cet album, un groupe-culte.

Le « village green » est donc cet espace de verdure, métonymie utilisée par Davies, pour symboliser la vielle Angleterre, le gazon immaculé, les petites boutiques, la porcelaine précieuse ou les pubs datant d’une époque révolue et désuète. Ce micro-univers est condamné, nous le savons à disparaître, aussi, autour de ce thème de la perte le chanteur tient un journal (intime?) volontairement simple; pas de métaphores, juste une peinture de personnages très individualisés, très accentuée également, permettant à chacun de s’y reconnaître.

Pourquoi et comment? Plusieurs raisons et explications bien sûr. La première touche à l’interprétation. Musicalement, les Kinks ont changé. Si quelques titres restent « rock » (« Johnny Thunders », « Starstruck ») ils sont comme sous-entendus, réfreinés, adoucis. Le son est dénudé, léger chaleureux et expansif. Tout le disque va baigner alors dans une atmosphère de guitares acoustiques et de voix aux tonalités mélancoliques qui lui donnent cette tonalité rustique si particulière, les Anglais disent « parochial », presque pastorale. Pour ce retour en arrière chronologique quel meilleur véhicule que l’équivalent anglais du country & western serait-on tenté de dire. L’album possède ainsi une unité de ton et d’humeur qui n’aurait pas été possible sans l’état d’esprit de Ray Davies. De la confusion dans laquelle il se trouve (« C’est un album très intime… mais d’une certaine manière c’est aussi une métaphore. ») il va se saisir de tous les éléments disparates et les articuler autour du thème central d’une façon cohérente. Comme il l’avoue lui-même, « c’était mon propre Wizard of Oz », ce sont les contradictions dans lesquelles il se débat qui donnent au disque sa valeur et son unité émotionnelles profondes. La nostalgie pouvait apporter une coloration sombre à Village Green. Et « Last of the Steam Powered Train » fait état de l’isolation personnelle et artistique de son auteur: « En Grande Bretagne, vous étiez soit une machine à tubes soit vous n’existiez pas. » Le « Big Sky », cet immense ciel qui regarde les gens de haut et qui est trop gros pour pleurer ne doit pas cependant nous entraîner dans des méditations moroses. Ce qui est important, plus important même que les chose sont les souvenirs que l’on peut garder. Ainsi les amis d’enfance; « Do You Remember Walter? » avec sa mélodie sous forme deritournelle que l’on croit déjà avoir mille fois perçue. Mais que peut-on offrir de mieux que cette impression de « déjà entendu » pour évoquer ce sentiment d’un instant resté gravé et figé dans notre esprit? Walter est ce copain d’enfance que nous avons tous eu et avec qui nous échafaudions des rêves d’évasion, de voyage en mer, avec qui nous fumions nos premières cigarettes et courions après les filles. Ray Davies le déplore alors: « N’est-il pas dommage que notre petit monde ait pu changer de cette manière? » Walter est désormais rangé et marié et il ne reconnaîtrait sans doute pas le narrateur si il le rencontrait. Mais le leader des Kinks comprend que la nostalgie des choses passées est une utopie. Comment va-t-il alors la renverser? Tout d’abord en mettant en place sa propre évaluation du souvenir s’affranchissant de la notion de regret: « Oui, les gens changent souvent/Mais le souvenir que nous avons d’eux perdure ». Leçon de simplicité qui exclut pourtant toute renonciation et qui va nous permettre de nous réconcilier avec passé, présent et d’aller de l ‘avant. Ainsi; « Days », qui conclut l’album de façon merveilleuse avec une mélodie comme seul Davies peut en composer, est vraisemblablement la plus belle chanson d’amour perdu jamais écrite.

Le chanteur, se veut mélancolique et poignant, mais en même temps prospectif et exaltant dans ce constat que toute relation humaine est destinée à finir tôt ou tard « Tu as pris ma vie mais à l’époque je savais que bientôt tu me quitterais. » Ici, les êtres se font cadeau de ce quelque chose qui laissera toujours en empreinte en l’autre: « Merci pour ces jours, ces jours sacrés ET SANS FIN que tu m’as donnés… Et bien que tu sois partie, tu es avec moi tous les jours, tu peux le croire. Ces jours dont toute ma vie je me rappellerai… »

Loin de se sentir prisonnier du passé, Davies s’en sert pour rebondir et pour qu’il se transforme en un tremplin: « Mais tout va bien, maintenant je n’ai plus peur de ce monde » et il termine « Days » sur ces mots lourds de sens: « Je voudrais qu’aujourd’hui soit déjà demain. »

Non content d’utiliser le procédé des télescopages temporels, le chanteur joue également avec le concept de la réalité et de l’illusion. De lamémoire, bien sûr, mais aussi de celui, plus palpable, couché sur une photographie. Un soupçon de sarcasme familier dans la voix, Davies, dans « People Take Pictures of Each Other », chante: « Les gens se prennent en photo pour se prouver qu’ils s’aiment, pour se prouver QU’ILS ONT VRAIMENT EXISTÉ. » L’ironie s’exerce alors sur les souvenirs tangibles, elle rejoint alors une critique sociale assez fréquente chez l’auteur, mais avant tout elle donnent un aperçu des thèmes qu’il développera plus tard, à savoir la confusion des rôles, de l’identité, de la star, l’illusion et la réalité.

Ça n’est donc pas parce que les Kinks présentaient une image obsolète de l’Angleterre, qu’ils étaient eux-mêmes désuets.. Si aujourd’hui Village Green sonne aussi merveilleusement contemporain c’est parce que derrière certains refrains qui évoquent Dickens, il ne peut être réduit à un conflit entre le passé et le présent.

17 décembre 2012 Posted by | Oldies... | , | Laisser un commentaire