Weezer: « OK Human »

19 février 2021

De toutes les combinaisons orchestre/groupe rock que vous pouvez imaginer, le jumelage de Weezer avec un ensemble complet de musiciens classiques devrait être l’une des plus gênantes et potentiellement désastreuses. Du moins, il est difficile de ne pas l’imaginer sur le papier. Mais maintenant que la nouvelle collaboration orchestrale surprise de Weezer, OK Human, est une chose réelle, il est temps de vérifier nos hypothèses, aussi fondées soient-elles. Il y a probablement une douzaine de raisons pour lesquelles l’institution alt-rock iconique, basée sur la guitare, aurait dû être mal adaptée pour travailler dans ce genre de cadre, et il y a une absurdité inhérente à la prémisse : Cuomo et ses compagnons de bande débranchant leurs amplificateurs et trempant son dernier lot de chansonnettes pop-rock dans des cordes au lieu de la distorsion de guitare qui définit le groupe.

Pire encore, depuis trois albums consécutifs, le groupe s’est fortement orienté dans une direction polie, voire pelucheuse. Même après être tombé dans un moment de bien-être culturel en 2018 avec leur reprise du « Africa » de Toto, Weezer a cyniquement essayé d’exploiter ce moment en produisant un album entier de reprises pop des années 80 de style similaire (lire : produit génériquement) sous la forme de l’album Teal de 2019. Weezer, semble-t-il, était un groupe désespérément à la recherche du prochain gadget. Il est donc logique que l’on puisse approcher OK Human avec une extrême prudence. Mais apparemment, Weezer n’avait plus de gadgets cette fois-ci, car Cuomo a prouvé une fois de plus à quel point le son de son groupe peut être remarquablement élastique.

Comme nous l’avons vu avec « Africa », une grande partie de l’ironie de Weezer a consisté à s’engager dans une forme d’ironie timide. Lorsque, par exemple, le groupe a emprunté le slogan « death to false metal » au groupe genré et musclé qu’est un Manowar qui en porte les attributs, la présentation a toujours semblé directe. Si vous optez pour ce genre de chose, le gag est censé se situer dans la dissonance entre l’image de Weezer et le choix du matériel. Mais à moins de considérer Weird Al Yankovich comme un génie de la bande dessinée, c’est un trope fatigué, qui aurait dû prendre sa retraite depuis longtemps.

Même les hommages gestuels de Weezer à la majesté du rock sentent la peur, de devoir cacher l’affection évidente de Cuomo pour la culture pop derrière un voile de fraîcheur, plutôt que de baisser sa garde et d’admettre qu’il aime quelque chose. Prenons le dernier exemple en date, la décision de choisir Van Weezer comme titre de leur prochain album, prévu dans trois mois. Au lieu de se contenter d’être amoureux de Van Halen, Cuomo ressent le besoin de répondre à l’attente du public qui va rire de la chose à laquelle il rend hommage. Il lance donc lui-même la plaisanterie, en plantant sa langue dans la joue pour être dans le coup, un peu comme un adolescent qui veut éviter qu’on se moque de lui.

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Neil Hannon & The Divine Comedy: « Offline Politics »

5 juin 2019

Trois ans se sont écoulés depuis le come-back de Neil Hannon et de The Divine Comedy un retour marqué par l’album Foreverland qui n’avait pas recueilli le même enthousiasme que la plupart de ses disques précédents. Office Politics, le douzième opus du groupe avait donc pour mission de réconcilier l’artiste avec des fans déçus .

Axé sur le monde du travail et ce qu’il entoure ; les privilèges pour certains, les miettes pour les autres, c’est précisément cette thématique qu’aborde Neil Hannon dans « Queuejumper », morceau d’ouverture et premier extrait de ce nouveau disque. Sans être une révolution, le titre est plutôt accrocheur grâce, en particulier, à une rythmique ne laissera pas indifférent. Bonne entame donc, même s’il ne s’agit pas du meilleur morceau de Office Politics. Le disque va d’ailleurs se découper en deux parties. Celle où on retrouve le Neil Hannon classique, au piano, dramatique ou derrière une pop song dont il a le secret, et une autre, où l’Anglais va se montrer davantage électronique, son amour pour Kraftwerk n’est pas étranger, mais aussi expérimental, avec, disons-le, plus ou moins de réussite.
La première partie se montrera, par conséquent, plus simple d’accès avec le titre d’ouverture mais aussi un plaisant « Norman And Norma » façon eighties tout comme ces ’autres sompositions aux guitares funky que sont « Office Politics », « Absoluletly Obsolete » ou encore « The Life And Soul Of The Party ». Neil Hannon, avec une parfaite « anglicité », affichera un final de très grande classe lors d’un majestueux « You’ll Never Work In This Town Again », que n’aurait pas renié Burt Bacharach ou John Barry.
On trouvera aussi des moments sombres dans cette tranche de chansons. « I’m A Stranger Here » est particulièrement dramatique et « Dark Days Are Here Again » ne fera pas mentir son titre de fin du monde. Mais Neil Hannon conservera, toutefois, suffisamment d’élégance pour encore nous charmer, notamment avec les deux derniers morceaux de cet album dont « After The Lord Mayor’s Show » remportera la palme de la mangnificence triste.


La seconde moitié connaitra davantage de hauts et de bas. Si « Infernal Machines » illustre parfaitement la cadence mécanique et épuisante du travail avc un groove presque psychédélique qui semble tout écraser sur son passage, la douceur sera de mise sur « A Feather In Your Cap », notable par sa nappe synthétique. Du reste Neil Hannon se lâchera ensuite littéralement dans un dialogue entre une machine et lui-même le temps d’un « Psychological Evaluation » suivi par un « The Synthesiser Service Centre Super Summer Sale » quelque peu boursouflé. Probablement inspiré de la boulimie de pubs et autres messages publicitaires ingurgités à longueur de journées, Hannon propose là une de ses chansons les plus osées. « Philip And Steve’s Furniture Removal Company », de son côté, se voudra comme allant au-delà du concept de la collaboration entre Philip Glass et Steve Reich,mais s’avèrera avant tout comme un morceau qui aurait plutôt mérité de figurer en face B d’un éventuel « single ».

Tout n’est donc pas parfait dans ce disque, un peu comme dans le monde du travail.
Office Politics est un disque riche et particulièrement osé. Même si ce n’est pas un double album (seize chansons le constituent tout de même), il est, à sa manière, le Kiss Me, Kiss Me, Kiss Me de The Divine Comedy. Un peu long il est vrai, mais tout le monde y trouvera sûrement un peu son compte ce qui est bien l‘essentiel. Neil Hannon n’aura peut-être pas réussi à se réconcilier avec tous ses fans, il n’en demeure pas moins que sa prise de risque mérite d’être saluée et, plus encore, de s’avérer payante.

***1/2


The Magnetic North: « Orkney: Symphony of the Magnetic North »

6 juin 2013

Erland Cooper, vocaliste et principal compositeur de The Magnetic North est originaire d’Orkney, un archipel de petites îles sises au Nord de l’Écosse. Orkney: Symphony of the Magnetic North s’en veut un hommage ce qui ne surprend guère car la musique de Cooper a toujours été en relation avec ses racines. Son projet préécdent, Erland and The Carnival, (connu également sous le nom de Full Time Hobby) se composait, en effet, de recréations atypiques de chansons folk britanniques traditionnelles auxquelles il donnait une nouvelle vie quelque peu distordue.

Il choisit ici, avec ses partenaires Simon Tong et Hannah Peel, un angle plus acoustique et «  ambient  » . L’instrumentation ne va pas pour autant être dépouillée bien au contraire : les arrangements à cordes sont touffus et complexes, évoquant, curieusement, certaines compositions acoustiques des Smashing Pumpkins.

À cela, le groupe va s’employer une touche d’émerveillement tranquille avec l’utilisation de boîtes à musique, de mandolines ou de guitare classique. À leur plus efficace, les cuivres, les bois et les percussions vont donner une sensation de panoramique avec, dans un spectre qui serait alors visuel, les îles semblant se réverbérer les unes avec les autres.

Orkney est un ensemble calme, seules 20 sur 70 étant habitées, mais toutes bénéficient d’une flore et d’une faune variées. C’est par conséquent un endroit idéal pour composer et, s’il est un titre qui devrait souligner cette atmosphère ce serait « High Life ». Il s’agit d’une mélodie douce et mélancolique avec des percussions artisanales qui créent un climat rustique. « Rackwick » a une profondeur similaire avec des cordes si discrètes dans le chorus qu’on les distingue à peine jusqu’à ce que, brusquement, elles entaillent avec vigueur la mélodie principale.

Tout n’est pas pour autant captivant dans la mesure où certains titres sont sur-arrangés. Orkney: Symphony of the Magnetic North en pâtit et souffre, dans ces moments, d’une crise identitaire. Le charmant se fait alors discordant (les synthés sur « Ward Hill ») et trop souvent les mélodies sonnent trop évidentes et faciles, en particulier quand les harmonies féminines versent dans des berceuses qui n’ont rien à voir dans ce contexte.

C’est, finalement par rapport à ce dernier texte que l’album dévoile une certaine faiblesse. Les chansons ont du mal à se lier les unes aux autres ce qui est paradoxal pour quelqu’un qui explore ses racines. Bref le Nord magnétique est chose difficile à atteindre, Orkney en sera, toutefois, une agréable péripétie. Il ne conviendra pourtant pas de la bouder si on est sensible à ces quêtes où, l’existentiel se joignant au géographique, il nous confronte à nos propres émotions dans une symphonie de calme et de sérénité.